PS. L
•La Tempérance, la Force, la Justice, la Prudence. 4 La Foi, l'Espérance et la Charité.
• Le Christ.
double bète rayonnait dans les yeux de Béatrice *, tantôt avec une forme, tantôt avec l'autre.
Pense, lecteur, si j'étais émerveillé en voyant la bête rester ainsi immobile en soi, et se transformer dans son image réfléchie.
Pendant que, pleine de stupeur et de joie, mon âme goûtait de cette nourriture qui, en vous rassasiant d'elle-même, d'elle-même vous altère,
Les trois autres femmes qui s'annonçaient pour être de l'ordre le plus élevé , s'avancèrent en chantant et en dansant d'une manière angélique.
« Tourne, Béatrice, tourne tes yeux saints ( telle était leur chanson ) vers ton fidèle, qui a fait tant de pas pour te voir.
» De grâce, fais-nous la grâce de lui dévoiler ta bouche, afin qu'il distingue la seconde beauté que tu caches. »
0 splendeur d'une lumière éternelle ! quel est celui qui, ayant pâli à l'ombre du Parnasse, ou qui, ayant bu à sa citerne,
Ne paraîtrait pas bien embarrassé en essayant de te rendre telle que tu m'apparus là où le ciel t'entoure de son harmonie comme d'une ombre,
Lorsque toi dans l'air libre tu te découvris !
CHANT XXXII
Avec Mathilde et Stace, le divin poëte suit la glorieuse procession, et arrive au pied de l'arbre de la Science du Bien et du Mal. — Tandis que les Bienheureux chantent une hymne, le poëte succombe au sommeil.
Mes yeux étaient si tendus et si attentifs à apaiser la soif de dix ans, que tous mes autres sens étaient assoupis2; Et mes yeux, sans souci d'autre chose, avaient deçà et
1 La Théologie.
■ Beatrice était morte en 1290, et Dante était censé écrire en 130O
delà des murailles : ainsi le divin sourire de ma Dame m'attirait à lui avec ses anciens filets.
Alors mon visage fut tourné forcément à gauche, par les déesses qui disaient : « Il regarde trop fixement ! »
Et cette disposition gênante, qui est dans les yeux lorsqu'ils viennent d'être frappés par le soleil, me laissa quelque temps privé de la vue;
Mais lorsqu'ils se furent remis devant une petite splendeur (je dis petite, la comparant à la grande lumière dont je me séparai par force),
Je vis que la glorieuse armée avait tourné à main droite, et qu'en marchant elle avait le soleil et les sept flammes en face.
Comme sous ses boucliers qui protègent son salut, un bataillon se range et se tourne peu à peu avec son enseigne, avant que son mouvement, soit entièrement achevé,
Ainsi la milice du céleste royaume, qui précédait le char , défila tout entière avant que le char eût tourné sor. timon.
Ensuite les femmes se replacèrent près des roues , et le Griffon mit en mouvement le char béni, bîen qu'aucune de ses plumes ne se fût agitée.
La belle Dame qui m'avait fait passer le fleuve, et Stace et moi, nous suivîmes la roue qui décrivit le plus petit cercle. .
En parcourant ainsi la haute forêt (déserte par la faute de celle qui crut le serpent), nous sentions nos pas réglés par des chants angéliques.
Peut-être une flèche, libre de son frein, parcourt en trois volées autant d'espace que nous en avions achevé, quand Béatrice descendit.
J'entendis que tous murmuraient : « Adam. » Ensuite ils entourèrent un arbre dépouillé de fleurs et de feuillage dans tous ses rameaux.
Sa cime chevelue, qui s'étend d'autant plus qu'elle s'élève plus haut, serait, par sa hauteur, admirée des Indiens clans leurs forêts.
« Sois heureux, Griffon, ô toi qui ne déchiras pas de ton bec cet arbre, doux au goût, quoiqu'il en arrivât mal lu ventre à qui s'en approcha ! »
Ainsi autour de l'arbre robuste cria le cortège, et l'animal à double nature répondait : « Ainsi se conserve la semence de toute justice. »
Alors s'étant tourné vers le timon qu'il avait tiré, le Griffon le traîna au pied de l'arbre veuf -de ses feuilles, et il laissa à cet arbre le char qui en était formé.
Comme nos plantes, lorsque la grande lumière tombe mêlée à celle qui rayonne derrière le céleste Poisson,
Se couvrent de bourgeons et renouvellent chacune leur couleur avant que le soleil attelle ses coursiers sous une autre étoile,
Ainsi, reprenant ses couleurs, moins vives que celles de la rose, mais plus vives que celles de la violette, se raviva l'arbre dont les rameaux étaient auparavant si dépouillés.
Je n'ai pas entendu l'hymne que cette gent chanta alors (ici-bas on ne le chante point), et je ne pus supporter l'air tout entier.
Si je pouvais retracer comment s'endormirent les yeux impitoyables d'Argus en écoutant les aventures de Syrinx, ces yeux à qui leur trop grande vigilance coûta si cher,
Comme un peintre qui peint d'après un modèle, je retracerais comme je m'endormis; mais que celui-là veuille le faire qui sait bien représenter le sommeil.
Je passe donc au moment où je me réveillai, et je dis qu'une splendeur perça le voile de mon sommeil, et une voix me cria : « Lève-toi! que fais-tu ? »
Tels qu'à la vue des douces fleurs du pommier, qui rend les anges avides de son fruit et fait les noces perpétuelles du ciel,
Pierre, Jean et Jacques, conduits sur le Thabor, et renversés devant l'éclat céleste, se relevèrent à la parole par laquelle des sommeils plus grands ont été rompus,
Et virent alors que Moïse et Ëlie avaient disparu, et que la robe de leur maître avait changé de couleur;
Tel je sortis de mon sommeil, et je vis penchée sur moi cette femme compatissante qui auparavant fut la conductrice de mes pas le long du fleuve.
Et, plein d'appréhension, je dis : « Où est Béatrice? »
Et elle : « Vois, elle est assise sur les racines de l'arbre aux feuilles nouvelles '.
» Vois la compagnie qui l'environne. Les autres suivent au ciel le Griffon en disant des chants plus doux et plus mystérieux que ceux qu'ils ont chantés dans ces lieux. »
Si sa réponse fut plus longue, je ne sais, parce que déjà était devant mes yeux celle qui avait fermé mon esprit à toute autre attention.
Elle était seule assise sur la terre nue, comme laissée à la garde du char, que j'avais vu lier à l'arbre par la bête à deux formes.
Rangées en cercle et lui formant un cloître de leur personne, étaient les sept nymphes 2, tenant en main ces lumières qui ne craignent pas l'Aquilon et l'Auster.
« Tu seras peu de temps habitant de cette forêt, et tu seras éternellement avec moi, citoyen de cette Rome dont le Christ est Romain3;
» Donc, pour le profit du monde qui vit mal, tiens tes yeux fixés sur ce char, et, retourné là-bas , fais en sorte d'écrire ce que tu as vu. »
Ainsi parla Béatrice, et moi j'étais tout dévoué à ses commandements ; je fixai mes yeux et mon esprit là où elle voulut.
Jamais avec un mouvement si rapide le feu ne descend d'un nuage épais, lorsqu'il descend du point du ciel le plus éloigné,
Que ne fondit sur l'arbre l'oiseau de Jupiter, rompant son écorce, abattant ses fleurs et ses feuilles nouvelles; .
Et de toute sa force il frappa le char, lequel plia comme
1 l'arbre de la science du bien et du mal, ravivé par Jésus-Christ ou le Gritfrii, * Les sept Vertus.
Quella Roma onde Ci isto ò Romano. (Le Paradis.)
un navire en danger, et battu de droite et de gauche par la mer.
Ensuite je vis pénétrer dans l'intérieur du char triomphal un renard qui paraissait ne jamais s'être nourri de bonne nourriture.
Mais ma Dame, le réprimandant de ses vilaines fautes, le fit fuir aussi vite que le lui permirent ses os décharnés.
Ensuite, du même côté d'où il était déjà venu, je vis l'aigle descendre dans le char et le laisser garni de ses plumes ;
Et, pareille à la voix qui sort d'un cœur plaintif, une voix sortit du ciel, et elle disait : « 0 ma barque ! comme tu es mal chargée ! »
Ensuite il me parut que la terre s'ouvrait entre les deux roues, et j'en vis sortir un dragon qui enfonça sa queue à travers le char.
Et comme la guêpe qui retire son aiguillon, de même en retirant sa queue malfaisante, il arracha une partie du fond du char, et il. s'en alla content, content.
Ce qui resta du char, pareil à la terre vivace qui se recouvre de chiendent, se recouvrit de la plume offerte par l'aigle , peut-être avec une intention chaste et bienveillante.
L'une et l'autre roue et le timon en furent couverts en si peu de temps, qu'un soupir retient plus longtemps la bouche ouverte.
Ainsi transformé, le saint édifice fit sortir des têtes de ses diverses parties, trois sur le timon et une à chaque angle.
Les premières étaient cornues comme celles des bœufs, mais les quatre autres avaient une seule corne sur le front; pareil monstre n'a jamais été vu.
Aussi sûre qu'une forteresse sur une haute montagne, je vis s'asseoir sur le char une prostituée toute débraillée, et qui promenait ses yeux autour d'elle.
Et, comme pour empêcher qu'on ne la lui enlevât, je vis un géant debout auprès d'elle, et tous deux s'embrassaient de temps en temps,
Mais parce qu'elle tourna vers moi ses yeux avides et errants, le féroce amant la fouetta de la tête aux pieds.
Ensuite, plein de soupçon et cruel de colère, il détacha le char monstrueux, et le traîna si loin par la forêt, que ses arbres, comme un bouclier, me cachèrent
La prostituée et la nouvelle bête l.
CHANT XXXIII
Dante, toujours conduit par Mathilde et par Stace, va boire aux douces eaux du fleuve Eunoé. — Puritié, il peut désormais mouter vers les étoiles.
Deus, venerunt gentes 2, cette douce psalmodie, alternée tantôt à trois voix, tantôt à quatre, les femmes la commencèrent en pleurant;
Et Béatrice, soupirant avec compassion, les écoutait dans un tel abattement, que Marie, devant la croix, ne fut qu'un peu plus changée par la douleur.
Mais lorsque les autres vierges lui donnèrent lieu de parler, elle se leva droite sur ses pieds, et, colorée comme le feu, elle répondit :
« Modicum, et non videbitis me; et iterum, mes chères sœurs, modicum, et vos videbitis me \ »
Puis elle mit devant elle les sept femmes, et derrière elle, seulement en faisant un signe, elle plaça moi, la Dame et le sage qui était resté avec nous *i
Ainsi elle allait, et je ne crois pas que son dixième pas fût posé à terre quand de ses yeux elle frappa mes yeux.
1 Toute cette fin est une allégorie des persécutions souffertes par l'Église. L'aigle, c'est la persécution des empereurs ; le renard, celle des hérétiques ; le dragon, celle de Mahomet ; le char avec les sept tètes est l'Église conduite par les sept péchés mortels ; la prostituée assise sur le char est le pape, et le géant couché près d'elle est le roi Philippe le Bel.
5 Psaume lxxviii.
aSaint Jean, ch. xvl SUce.
Et d'un air tranquille : « Viens plus vite , me dit-elle, atin que, si je te parle, tu sois bien placé pour m'en» tendre. »
Lorsque je fus près d'elle comme je le devais, elle me dit : « Frère, pourquoi, venant avec moi, ne te hasardes-tu pas désormais à quelque demande ? »
Comme ceux qui sont trop respectueux en parlant devant leur supérieur, de sorte qu'ils ne peuvent arracher la parole vivante de leurs dents,
' Il m'advint que, sans former des sons entiers, je commençai : « Madame, vous connaissez mes besoins et ce qui leur est bon. »
Et elle à moi : « Je veux que désormais tu te dépouilles de toute crainte et de toute honte, de sorte que tu ne parles plus comme un homme qui rêve.
» Sache que le fond du char, que le serpent a brisé, fut et n'est plus l, mais que le coupable apprenne que la vengeance de Dieu ne craint pas sa soupe 8.
» Il ne sera pas toujours sans héritiers, l'aigle qui laissa dans le char ses plumes, par lesquelles il devint un monstre et ensuite une proie.
» Car je vois certainement, et partant je le raconte, des étoiles déjà proches, à l'abri de tout obstacle et de tout empêchement, qui amèneront un temps
» Où le nombre cinq cent dix, et cinq s, envoyé de Dieu, détruira la prostituée et ce géant qui péchait avec elle.
» Et peut-être ma prédiction obscure, comme Thémis et le Sphinx, ne te persuade pas, parce qu'elle aussi trouble l'intelligence;
1 Bestia quam vidisti fuit et non est. (S. Jean, Apocal.)
* Selon le peuple de Florence, une soupe mangée sur la tombe de celui qu'on avait tué vous mettait à l'abri de toute vengeance.
3 Pour comprendre cette prédiction, il faut savoir que Dante veut qu'on écri » pour cinq cents la lettre D, pour cinq la lettre V, pour dix la lettre X. Ces trois lettres forment le mot dux, géne'ral ; il s'ensuit qu'un général viendra détruire la iirostiluée et le géant. Suivant certains commentateurs, ce devait être l'empereur Uenri VII ; suivant d'autres, Can le Grand, de Verone.
io Mais bientôt les faits seront les naïades * qui délieront le nœud serré de cette énigme, sans dommage pour leurs troupeaux et leurs blés.
» Toi, note ces paroles ; et, comme elles sont sorties de moi, enseigne-les aux vivants de cette vie qui est une course vers la mort.
» Et souviens-toi, quand tu les écriras, de ne pas cacher comment était l'arbre2 qui, par deux fois, a été ici profané devant toi.
» Quiconque l'effeuille ou le brise offense Dieu par un blasphème de fait, car Dieu l'a créé saint pour son seul usage.
» Pour avoir mordu à son fruit, la première âme a attendu dans la peine et dans le désir, pendant cinq mille ans et plus, celui qui a puni sur lui-même cette morsure3.
» Ton esprit dort s'il ne comprend pas que c'est pour une cause singulière que cet arbre est si élevé et si développé vers sa cime. i
» Et si tes vaines pensées n'avaient pas été autour de ton esprit comme l'eau de l'Eisa *, et si, en te complaisant dans ces pensées, tu n'avais taché ton esprit, comme Pyrame a taché le fruit du mûrier,
» Par tant de circonstances seulement tu reconnaîtrais, avec un profit moral pour toi-même, la justice de Dieu dans l'interdit dont il a entouré cet arbre.
» Mais comme ton intelligence, je le vois, est devenue de pierre, et s'est obscurcie dans le péché, au point que la lumière de mes paroles t' éblouit,
» Je veux que tu emportes mes paroles, sinon écrites, au moins peintes en toi, par la même raison que le pèlerin emporte un bourdon entouré de palmes. »
1 Allusion à ces vers d'Ovide :
Carmina Naïades non intellecta priorum Solvunt ingeniis, etc.
[Metam., vil.) L'Église.
J Le Christ, qui a expié la faute d'Adam. * Petit fleuve de la Toscane qui couvre d'un tartre épais tout ce qu'on y plonge.
Et moi : « Comme la cire ne change jamais la figure imprimée sur. elle par le cachet, ainsi mon cerveau porte désormais votre empreinte.
» Mais pourquoi votre parole désire'e vole-t-elle autant au-dessus de ma vue, que plus mes yeux s'efforcent de la suivre, plus au contraire ils la perdent ?
— C'est afin que tu connaisses, dit-elle, quelle école tu as suivie, et que tu voies comment sa doctrine peut suivre mes paroles,
» Et que tu voies que notre voie s'éloigne de la divine, autant que s'éloigne de la terre le ciel qui tourne le plus haut. »
Or, je lui répondis : « Il ne me souvient pas dé m'être jamais écarté de vous, et ma conscience ne me donne pas de remords.
— C'est que tu ne peux t'en souvenir, répondit-elle en souriant; rappelle-toi que tu as bu des eaux du Léthé.
» Et si la fumée prouve le feu, cet oubli prouve clairement que ta volonté occupée ailleurs a commis d'autres fautes.
» En vérité, mes paroles seront désormais aussi nues qu'il les faut montrer à ta vue grossière. »
Et plus brillant, et marchant à pas plus lents, le soleil parcourait le cercle du méridien, lequel change selon les diverses situations de la terre;
Quand s'arrêtèrent (comme s'arrête l'escorte qui précède une autre troupe, si elle rencontre des choses nouvelles sur ses pas)
Les sept Dames, arrivées aux limites d'un ombrage déjà éclairci et triste, tel que, sous leurs feuillages verts et leurs rameaux noirs, les Alpes en répandent sur leurs froids ruisseaux.
Devant elles l'Euphrate et le Tigre me paraissaient sortir d'une même fontaine, et, comme des amis, être lents à se séparer1.
1 Et fluvius egrediebatur de loco voluptatis ad irrigandum Paradisum, qui inde dividitur in quatuor capita. (Genèse, chap. Il, vers. 10.)
« 0 lumière, ô gloire de la race humaine ! quelle est cette eau qui s'épanche ainsi d'une même source, et qui ensuite se divise ? »
A cette prière il me fut dit : « Prie Mathilde qu'elle te le dise. » Et la belle Dame répondit, comme fait celui qui se disculpe :
« Cette chose-ci et d'autres encore lui ont été dites par moi, et je suis sûre que l'eau du Léthé ne les a point effacées. »
Et Béatrice : « Peut-être une plus grande préoccupation, qui souvent nous enlève la mémoire, fait que son esprit obscurci ne voit pas par ses yeux.
» Mais vois l'Eunoé qui par là s'écoule , mène-le vers le fleuve, et, selon que tu as coutume, ravive sa force évanouie.»
Comme une âme gentille, qui ne s'excuse en rien, mais fait sa volonté de la volonté d'autrui , aussitôt qu'elle lui est manifestée par un signe,
Ainsi, dès que je fus près d'elle, la belle Dame se mit en marche, et dit à Stace, à la manière des femmes : « Viens avec lui! »
Si j'avais, lecteur, un plus long espace pour écrire, je chanterais en partie la douce boisson, qui jamais ne m'eût rassasié.
Mais, puisque voilà pleins tous les papiers destinés à ce second cantique, le frein de l'art ne me laisse pas aller plus loin.
Je revins de l'eau très-sainte refait comme les plantes nouvelles, renouvelées en leurs nouvelles feuilles *,
Pur et disposé à monter aux étoiles.
* Riflato si, come piante novelle
Rinnovellato di novella fronda.
le cantique du Purgatoire contient 4754 ver».