SONNET DE DANTE DA MAI ANO
« Considérant la chose sur laquelle tu m'as interrogé, je te réponds en te faisant connaître la véritable signification de ton songe, toi, mon ami, qui te montres si peu intelligent en cette occasion.
» Pour satisfaire complètement à ta demande, je te dirai : « Que si ton esprit est ferme et sain, tu n'as rien de mieux à faire que de te baigner largement afin de dissiper les vapeurs
» Qui te font débiter des contes en l'air ; mais, que si tu es affligé d'un mal incurable, il faut que tu saches que j'entends que tu n'as fait autre chose qu'extravaguer. »
» Telle est mon opinion, que je te fais connaître en répondant, et dont je ne changerai pas, jusqu'au moment où je pourrai faire voir tes urines aux médecins. »
Ces trois réponses ont un caracfère tout aussi tranché que celui de chacun des poètes qui les on\.' écrites. Dante da Maiano, le moins savant et le plus inculte des anciens poètes de l'Italie, ne cherche point à s'alambiquer l'esprit en se livrant à des spéculations qui lui paraissent chimériques, et répond à Dante, en se moquant de lui, que le songe qu'il a fait, vide de sens, ne peut être que le fruit d'un cerveau malade.
Cino da Pistoia, esprit plus délicat, plus distingué, bien que n'élevant jamais son vol trop haut, donne au songe de Dante, son ami, une interprétation simple, gracieuse et naturelle. Il y voit le besoin qu'a toujours un amant de faire connaître ce qu'il éprouve à sou amante, et le bonheur de deux cœurs qui sont sur le point de n'en plus faire qu'un. En un mot, Cino découvre dans la vision de son ami le présage d'un amour naturel dont le développement doit être heureux. C'est le jugement d'un liomme raisonnable.
Gins da Pistoia, du parti gibelin, était un jurisconsulte aussi savant que célèbre, qui fut plutôt élégant versificateur que poëte. Guido Cavalcanti, au contraire, attaché au parti guelfe, avait rejeté les opinions philosophiques de son père, qui passait pour un épicurien et même un incrédule des plus hardis, puisque Boccace prétend que le peuple disait de lui : « Que ses méditations n'avaient pour objet que de chercher si l'on pouvait trouver que Dieu n'existait pas. » Quant à son fils, celui qui nous occupe, il avait adopté les opinions platoniciennes telles qu'elles avaient été transmises en Italie par les auteurs arabes; et sur ce fond, auquel il avait ajouté la galanterie des troubadours catalans et provençaux, il était devenu fidèle d'Amour, diseur en rime, et professant la doctrine poétique et morale de l'amour platonique. Quoique Dante puisse passer pour un adepte des plus chauds et des plus avancés de cette école, il paraît que, de son temps, Guido Cavalcanti était réputé plus fort et plus subtil encore que lui.
Guido et Dante ne se connaissaient point, lorsque celui-ci provoqua, par son premier sonnet, une explication du songe qu'il avait eu au sujet de Béatrice. A travers les nuages qui environnent la réponse que Guido Cavalcanti envoya, il est facile de s'apercevoir cependant qu'il reconnaît dans les vers de Dante le langage d'un poète qui, loin de s'occuper de l'amour naturel, comme l'y invite. Cino da Pistoia, élève son cœur et son âme jusqu'à l'amour platonique. Ce que Dante n'avait fait que dire à demi-mot, Guido l'exprima ouvertement, et c'est cette sagacité inattendue et inespérée sans doute par l'amant de Béatrice, qui lui fait dire dans la Yie nouvelle : « A ce sonnet il fut fait réponse par beaucoup de personnes dont les avis étaient fort différents; parmi les hommes qui m'en adressèrent est celui que j'appelle le premier de mes amis; son sonnet commence ainsi : « Vous avez vu, à mon avts, etc. »
Qu'était-ce que cet amour platonique dont les fidèles affectaient d'employer un langage voile pour dérober leur système et leurs pensées aux profanes? N était-ce qu'un jeu d'esprit au moyen duquel les hommes les plus intelligents et les plus doctes s'entretenaient volontairement dans une illusion perpétuelle? ou bien, comme quelques esprits subtils et prévenus l'ont imaginé, cette langue éroticophilosophique n'était-elle qu'un jargon, un argot convenus, au moyen desquels on pouvait s'entendre sur certaines questions, sans être compris par le vulgaire? On a fait sur cette étrange conjecture un gros livre fort savant, mais plus spécieux que solide; et, après mûre réflexion, je pense qu'en voulant donner l'origine, la rnson et l'explication de tout ce que les nations de l'Europe on
fait pendant la transition du moyen âge à la renaissance, c'est fournir la preuve que l'on connaît mal cette époque, ou qu'on Ta étudiée avec des préventions et dans un système arrêté d'avance. On ne donnera pas plus la raison des détails singuliers qui se trouvent prodigués dans les trois cantiques de Dante, que l'on n'expliquera le véritable sens du roman de la Rose, que l'on ne découvrira d'où viennent et ce que signifient les étranges ornements sculptés qui couvrent les cathédrales gothiques. Il y a eu deux siècles pendant lesquels les hommes de talent ont entassé avec un instinct merveilleux tous les débris provenant d'âges et de pays différents, pour en former des édifices ou des monuments littéraires qui, malgré eur bizarrerie, commandent encore notre admiration, mais sur lesquels les prétendus savants s'épuiseront toujours en explications et en commentaires stériles.
Ceux de ces commentaires qui ont été écrits au moment même où les grandes compositions de cette époque venaient d'être achevées sont fort peu satisfaisants, et tout homme de bonne foi qui les a lus et les a comparés avec ceux que l'on façonne encore de nos jours, avouera qu'il y a appris bien peu de chose.
Quant à ce que Dante a écrit touchant la doctrine amoureuse dite platonique , le plus court et le plus sûr moyen d'en saisir le sens est de le rapporter à l'idée fondamentale de Platon que j'ai fait connaître dans la préface de ce livre. Avec le secours de cette comparaison, qui permet au lecteur d'aller du simple au composé, il n'y a pas de labyrinthe si tortueux où s'engage parfois le poète florentin, dont on ne puisse parvenir à reconnaître les détours, si l'on n'abandonne pas le fil donné par Platon.
Personne n'admire Dante plus sincèrement que moi; mais pour que je le lise avec plaisir, c'est sous la condition que je ne serai point forcé de suivre dans leurs subtils détails tous les artifices allégoriques sous lesquels il déguise parfois les vérités les plus simples. Je l'aime comme il est si souvent, grand avec naïveté, gracieux et énergique, sublime et clair tout à la fois. En général, il me plaît moins quand il raisonne que quand il peint, parce que, dans ce dernier cas, il est beau, grand et facile à comprendre comme Homère.
Les défauts des ouvrages de Dante, l'obscurité des pensées et la subtilité de langage, appartiennent bien plus à son temps qu'à lui-même. Cet homme a fait un usage merveilleux des matériaux qu'il a trouvés; mais ces matériaux étaient si disparates, si incohérents entre eux, qu'il était inévitable que l'édifice dans la composition duquel on les ferait entrer ne se ressentit pas de ce désordre
originel. Voiji quels étaient les éléments dont Dante pouvait disposer; qu'on y réfléchisse bien : la religion catholique qu'il professait, la Bible, puis Homère, Platon et Aristote entrevus à travers la version latine des traductions défigurées des Arabes; ajoutez à cela les écrits de Boëce et de saint Augustin, le poëme de Virgile, les sermons de saint Bonaventure, la Somme de saint Thomas d'Aquin, les poésies des Siciliens, la galanterie des Catalans et des Provençaux, une philosophie dite platonique, conçue et énoncée comme celle de son ami Guido Cavalcanti, et enfin deux factions terribles, la guelfe et la gibeline, pour l'une desquelles il fallait absolument prendre parti.
Aujourd'hui que tout a été exploré, étudié et classé, on peut, avec quelques années d'études, mettre tous ces éléments contraires à leur place, ne fût-ce qu'en les soumettant à l'ordre chronologique. Mais, à la fin du treizième siècle, la critique était peu avancée, et la théologie de saint Thomas d'Aquin demandait aussi impérieusement à être comptée pour quelque chose et mise en jeu, que la galanterie raffinée des troubadours et les subtilités de l'amour platonique. En un mot, il fallait, pour débrouiller ce chaos, inventer une poétique et constituer une langue, et c'est ce que fit Dante Alighieri.
Il nous reste de ce grand homme un ouvrage composé vers la fin de ses jours, mais qu'il a laissé inachevé. C'est un traité Bu langage vulgaire. La traduction de ce livre intéressant manque encore en français, et c'est le seul cependant où il soit possible de puiser des renseignements précis sur les efforts que Dante fut obligé de faire pour créer des modes différents de composition, et réduire les dialectes variés de l'Italie à l'unité d'une langue régulière et polie. Ce livre nous aidera, je pense, à compléter les observations que nous avons déjà émises au sujet de la Vie nouvelle.
La Vie nouvelle, ce renouvellement intérieur que produisirent dans l'âme de Dante la jeunesse et les grâces virginales de Béatrice, ne fait pas seulement connaître quelques détails des vingt premières années de la vie de ce grand poëte; elle a cela de particulier encore, qu'elle peut être considérée comme une image réduite du grand renouvellement qui s'opéra dans le siècle où Dante vécut. Ce que tout le monde éprouvait, ce que chacun demandait au treizième siècle, en Italie, Dante l'a exprimé, l'a demandé dans sa Vie nouvelle.
Parmi les laïques alors, l'usage de parler et d'écrire en latin se perdait. Au contraire, les langues provençale et française, répandues dans toute l'Europe et dans la Péninsule, l'italien déjà dé-
grossi, rendaient l'emploi des idiomes vulgaires tous les jours plus imminent. De toutes les causes qui ont concouru à maintenir dans les pays catholiques l'usage de la langue latine, il en est une capitale : c'est l'autorité exclusive attribuée au texte de la traduction latine des saintes Écritures, à la Vulgate. De nos jours encore, il n'est pas permis, dans les États romains, de vendre une traduction du Nouveau Testament en italien, sans le texte de la Vulgate en regard, afin de prévenir la divergence des interprétations de la Bible, et les erreurs et les schismes qui pourraient en résulter.
Cependant, vers les douzième et treizième siècles, la masse du peuple italien n'entendait plus le latin, et vraisemblablement le clergé, à cette époque, se trouva, à l'égard des populations qu'il était chargé de captiver et d'instruire par la parole, dans un cas analogue à celui du poète 'dont parlé Dante dans la Vie nouvelle, «qui le premier, dit-il, commença à s'exprimer en langue vulgaire, pour se faire comprendre par une dame qui n'entendait pas les vers latins. » La moindre concession du clergé à cet égard, et elle était forcée, dut déterminer à l'instant même la prédominance de la langue vulgaire. Aussi fut-on obligé de prêcher en patois italien. Vers le même temps, les chansons, les sonnets des poètes siciliens devinrent à la mode; on les imita dans le dialecte toscan, et bientôt les poésies de Guitone d'Arezzo, de Giacomo da Lentino et de Guido Guinizzelli, celui qui partage avec Brunetto Latini l'honneur d'avoir été maître de Dante, contribuèrent à donner de la souplesse et quelque régularité à la nouvelle langue.
Ce fut alors que Dante, averti par son instinct de linguiste et de poète, s'empara de cette disposition populaire, forma le hardi projet de la régler, et adopta l'usage de la langue vulgaire, l'italien que l'on parlait, pour la débrouiller, la réduire à des lois et la fixer. En outre, il combina toutes les idées théologiques, savantes, poétiques et populaires, qui couraient de son temps, les fondit avec les traditions du paganisme grec et latin que l'on conservait encore, et plaça tous ces matériaux incohérents dans un ordre absolument nouveau, en les alignant, si l'on peut dire ainsi, sur le plan général du catholicisme qui maintenait alors toute l'Europe.
C'est dans cette disposition d'esprit, et lorsqu'il tenta ses premiers essais en langue italienne, qu'il écrivit la Vie nouvelle : et dans cet ouvrage de sa jeunesse, où l'on aperçoit déjà le germe de toutes les idées qu'il développa plus tard, on trouve en particulier cette ferme résolution de substituer l'usage de l'italien à celui de la langue latine, et l'origine du culte qu'il voua à Béatrice, galanterie pieuse et mystique qui devint un des accidents importants de sa
*ie, et le centre auquel toutes ses compositions poétiques furent subordonnées.
Ce qui étonne dans la Vie nouvelle et ce qui frappe également dans la Divine Comédie, c'est la fusion continuelle et complète des opinions platoniciennes avec les arguties galantes des Provençaux et celles de la théologie scolastique. De la combinaison de ces éléments contraires, il est résulté un amour religieux, ou, si on l'aime mieux, une religion amoureuse, qui, une fois adoptée par le poëtepontife, l'a entraîné à se créer un médiateur de contrebande entre la Divinité et lui, je veux dire Béatrice. Sanctifiée par la pureté d'un amour dont les reflets, en retombant sur le chaste amant qui les avait produits, le purifiaient à son tour, Béatrice prit alors place parmi les démons de Platon, entre les génies des gnostiques ou les anges des chrétiens, et devint, comme Diotime, sainte Monique, ou la Philosophie de Boëce, un de ces êtres intermédiaires qui portent tour à tour la volonté de Dieu sur la terre et les prières des hommes vers Dieu. Tel est à peu près le pivot sur lequel se meut le mécanisme poétique que Dante a inventé, et dont il a fait usage.
Maintenant venons-en à la partie matérielle et littéraire de l'art poétique, dont Dante a tracé les lois à sa manière dans son Traité du langage vulgaire.
Déjà dans la Vie nouvelle il avait réclamé pour les poètes modernes, on doit s'en souvenir, tous les privilèges accordés aux poètes latins. Non-seulement il revendique pour les premiers l'usage des figures et de toutes les fleurs de rhétorique, mais il demande encore pourquoi lui et ses contemporains n'auraient pas le droit de personnifier l'Amour, et de le faire parler comme Eole, Junon, Rome ou Vénus. Dante, à cette occasion, tombe dans une erreur qui était celle de son siècle, en confondant des divinités qui président, des divinités qui protègent et gouvernent soit un élément, soit une ville ou une passion, avec des personnifications qui représentent allégoriquement un sentiment, une vertu, ou une cité, par exemple. Les dieux du paganisme n'ont rien qui les oblige à parler continuellement, comme pourraient le faire les objets soumis à leur empire; ils ont une existence indépendante du pouvoir qui leur est dévolu; et les déesses de la Pauvreté ou delà Peu«" ellesmême? peuvent tenir un langage superbe dans l'occasion, parce qu'elles ne sont ni pauvres ni peureuses, mais gouvernent les gens qui sont pauvres et qui ont peur. Au contraire, la personnification, invention sinon propre au moyen âge, du moins exclusivement adoptée à cette époque, donnait grossièrement un corps et la parole à un objftt qui ne s'occupait eï ne parlait plus alors que de ce qui se
rapporte exclusivement à lui. Ainsi voit-on dans le roman de la Rose figurer et parler d'une manière monotone et souvent niaise, Belaccueil, dames Félonie et Luxure; de même que l'on aperçoit sur les sculptures de ce temps la Mort figurée par un squelette qui marche, parle, et est armé d'une faux. Le temps a fait justice de toutes ces machines prétendues poétiques, dont l'idée fondamentale aussi bien que les apparences visibles sont aussi repoussantes pour l'esprit que pour les yeux, et l'allégorie gothique, la personnification en un mot, a été rejetée par tous les bons esprits.
Dante fut des premiers à donner ce bon exemple; et ce qui démontre la supériorité de son génie et de son goût, c'est qu'après avoir employé la personnification grossière dans sa Vie nouvelle et en avoir vivement réclamé l'usage pour l'avenir, à peine si on en retrouve des traces dans ses grands poèmes; car Béatrice, Mathilde et Lucie elles-mêmes ressemblent bien plus à des génies, à des anges qui président à la théologie, à la philosophie et à la science, qu'elles ne sont des personnifications de ces trois puissances intellectuelles; et, en effet, on n'est pas encore parfaitement d'accord aujourd'hui sur la signification allégorique de ces trois personnages '.
Le mécanisme poétique demandé et exposé dans h Vie nouvelle n'est donc pas précisément celui qu'adopta plus tard le grand poète de Florence ; mais il est utile de le connaître , afin de juger des progrès que fit l'esprit de Dante, depuis son premier essai littéraire jusqu'à l'époque où il mit la main aux grandes compositions qui l'ont immortalisé.
Je conseillerai donc à ceux qui veulent faire une étude sérieuse des écrits et des progrès de l'intelligence de cet homme, de lire d'abord la Vie nouvelle, puis son traité Bu langage vulgaire, dans lequel il a exposé plus profondément, et plus en détail tout à la fois, l'art du poète. Dans ce livre curieux, Alighieri, après avoir établi que de tous les dialectes parlés en Italie il ressort une langue épurée qu'il qualifie de cardinale, à'aulique, de courtisanesque , et d'illustre, conclut qu'elle doit être employée par tous les écrivains, mais en particulier par les trouveurs, par les poètes qui se proposent de traiter les sujets les plus élevés. De toutes les formes de poésie et de versification que les Italiens ont reçues des Provençaux, la ekamm est mise au premier rang par Dante; la ballade a le second, puis vient le sonnet. On verra bientôt que la chanson à triple rime, mode lyrique qu'il a adopté pour la Divine Comédie, remplaçait
1 La personnification a été très-rarement m:ae en usage par les poêles de IV ]iqiiitr. Cependant on voit figurer la Puiuance et la Force dans le Promitk'' «»• c'i.: i ru. d'E-cliyle.
dans son esprit l'importance du vers hexamètre héroïque des anciens, et qu'en substituant une langue moderne à la latine, il sentait le besoin de modifier toutes les formes de la poésie comme celles du langage. Écoutons-le parler maintenant sur ce sujet : • « Nous avons fait connaître, dit-il, les qualités que doivent réunir les hommes dignes de faire usage de la langue vulgaire illustre, et nous avons indiqué les matières qu'il leur convient de traiter. Maintenant, avant de passer outre, il faut faire connaître ce qui constitue la chanson, genre de poésie qui, selon quelques-uns, serait plutôt le résultat de la fantaisie et du sort que de l'étude et de l'art. On refuse le titre de poètes aux faiseurs de chansons, et, selon nous, c'est à tort; car, de quelque idiome qu'ils fassent usage, on doit les considérer comme poètes, du moment qu'ils ne s'écartent pas de la marche des grands poètes (latins), c'est-à-dire de ceux qui sont réguliers. Car, en effet, ces derniers ont fait de la poésie selon les règles de l'art, et tous ceux qui n'en agissent pas ainsi travaillent à l'aventure. D'où il suit que plus nous imitons la marche de ces poètes réguliers, plus notre poésie est correcte. Ce qu'il y a de mieux à faire, est donc de se servir de leur doctrine. Mais avant tcut il faudra, comme dit notre maître Horace, « choisir un fardeau proportionné à nos forces. »
» Il est surtout nécessaire d'établir certaines distinctions, et de savoir si l'on veut chanter dans le mode tragique, comique ou élégiaque : car, pour la tragédie, on se sert du style élevé (superiore); pour la comédie, du style tempéré (inferiore); et pour l'élégie, du style des malheureux. Si les sujets que l'on veut traiter doivent être chantés dans le mode tragique, alors on doit employer la langue vulgaire illustre, et conséquemment faire une succession de chansons en les liant l'une à l'autre. Pour les compositions comiques, on aura recours à la langue vulgaire, tantôt tempérée, tantôt humble. L'humble servira exclusivement da? les sujets élégiaques.
» Le style tragique est celui où l'on réunit la profondeur des pensées, la hardiesse des vers, la noblesse des tours de phrase à l'heureux choix des mots. Mais, pour atteindre à cette perfection, il faut encore joindre à ces qualités, l'avantage de sujets dignes d'être chantés avec toute cette pompe. Ces sujets sont, comme je l'ai déjà dit, le Salut éternel, l'Amour et la Vertu. On pourra bien y joindre quelques combinaisons accessoires, pourvu toutefois qu'elles ne fassent naître aucune idée basse. Que celui donc qui voudra traiter les trois sujets qui viennent d'être désignés ne perde pas de vue ce que noub avons prescrit. Alors, après s'être désaltéré à la
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l'ontaine d'Hélicon, qu'il approche avec confiance le plectron de sa lyre bien accordée, et qu'il commence à chanter.
» Mais il faut bien composer la chanson, et c'est là une œuvre difficile. Car on n'y parviendra jamais sans le concours de la vivacité naturelle du génie, de l'étude et de l'art. Ce sont les hommes doués tle ces facultés que désigne le poëte dans le sixième livre de l'Enéide, lorsqu'il les appelle « chéris de Dieu, élevés au ciel par la vertu, et enfin fils des Dieux, » bien qu'il parle d'une manière figurée. Reconnaissons donc la sottise de ceux qui, ignorants et sans art , ne se confient qu'en leur propre génie et s'ingèrent de chanter des choses sublimes et d'employer le style élevé. Qu'ils renoncent à cette présomptueuse entreprise; et si, naturellement faibles, ils ne sont en effet que des oies, qu'on ne les voie pas cherchant à imiter le vol audacieux de l'aigle1! »
Par cet échantillon de l'art poétique de Dante, on peut s'apercevoir que, dans le fond comme dans la forme de la poésie, le Florentin combine toujours trois éléments bien contraires, l'Enéide, l'Apocalypse et les chansons provençales.
Où Dante a-t-il emprunté cette division des modes et des styles en tragique, comique et élégiaque, si elle n'est pas de son invenîion? C'est ce que l'on ignore, à moins qu'on ne la rapporte à une tradition confuse des trois genres de scènes, décorations dont on ornait le proscenium des théâtres antiques5. Quoi qu'il en soit, le choix de cette division peut servir à rendre raison du titre assez étrange de «Comédie,» que Dante a donné à ses trois grands poèmes. Comme l'excessive variété des sujets qu'il y a traités, loin de lui permettre l'emploi d'un style également élevé, l'a forcé au contraire de prendre des tons très-différents, peut-être, en raison des principes littéraires qu'il s'était imposés, a-t-il cru devoir ranger son ouvrage dans le genre comique, pour se laisser la latitude d'y introduire, comme il l'a fait parfois, des pensées communes et même des expressions fort basses, bien que l'objet principal de son œuvre fût de donner une idée de ce qu'il y a de plus sublime, « le séjour des bienheureux et le trône de l'Éternel. » Au surplus, le poëte B pris soin lui-même, dans la lettre qu'il a adressée à Can le Grand, de faire connaître le motif du choix de ce titre, en disant: que le commencement d'une comédie est toujours âpre et difficile, tandis que son dénoùment est heureux, dispositions contraires à celles d»
1 Kdiliun de Zjlta, Della volgare eloquenza, lib. II, cap. IV, vol. 4, pag. 288 el seq.
* « Genora aulem sunt scenarum iria : unum quod dicitur tragicum, alteruir tuntteum, li-rtium satyricum. » (Vitruve, lik V, cap. vin.)
SUR LA VIE NOUVELLE. Si
la tragédie, qui s'ouvre au milieu du calme et se termine malheureusement; d'où il conclut que son poëme ayant pour commencement l'Enfer et pour fin le Paradis, il doit porter le titre de Comédie. Mais ce ne fut que deux siècles après la mort de Dante que l'admiration générale fit ajouter l'épithète de Divine.
Quant au traité «Du langage vulgaire,» composé vers 1318-1321, dans les dernières années de la vie de Dante, il fait voir clairement l'idée que le poëte florentin se formait de la poésie, idée qui devint le point de départ de tous les écrivains toscans qui se distinguèrent après lui dans le genre sérieux. La dévotion, l'amour, la science et la théologie, furent les sujets habituels sur lesquels ils s'exercèrent jusqu'à Vittoria Colonna et Michel -Ange; et encore de nos jours, la philosophie et la poésie, chez les Italiens, ontelles conservé une certaine teinte de piété et de platonisme que les révolutions de toute espèce n'ont pu entièrement effacer.
C'est que la philosophie et la poésie ont été instituées en ce pays par Dante, et que quelques grands esprits qui vinrent après lui ont encore consolidé les principes qu'il avait établis. Il suffit de se rappeler le nom de Pétrarque pour savoir que la philosophie amoureuse et platonicienne est devenue une manière d'être intellectuelle pour les enfants de l'Italie; et Boccace, tout mondain qu'il ait été parfois dans sa conduite, comme lorsqu'il composait, était nonseulement admirateur passionné de Dante, dont il a écrit la vie, mais a pris soin, dans ce curieux petit livre', de nous dire aussi comment on comprenait la poésie de son temps. Son opinion en cette matière, jointe aux préceptes du grand maître déjà cité, achèvera de faire saisir l'esprit dans lequel on comprenait et on traitait la poésie, aux treizième et quatorzième siècles, en Italie.
« Les gens qui manquent d'intelligence, dit le spirituel auteur du Decameron, croient généralement que la poésie n'a pour objet que de raconter des choses fabuleuses et incroyables. Mais je veux démontrer que la poésie est théologie.
» En faisant taire nos sens, et si nous n'écontons que la raison, nous ne tarderons pas à reconnaître que les poètes de l'antiquité ont suivi, autant que la portée de leur intelligence le leur a permis, les traces de l'Esprit-Saint. Ces traces de la science éternelle sont voilées dans l'Écriture sainte comme dans les écrits des poètes; et c'est sous ce voile que se conservent les vérités qui doivent être complètement démontrées à la fin des siècles. L'usage des figures
1 Origine, Vita, Studi e costumi del chiarissimo Dante Alighieri poeta fiorentino, fatta e compilata dall' inclito M. Giovanni Bocaccio da Certaklo. — In Firenze, B. Sermartelli, 1576, pag. 48 et seq.
pour couvrir les vérités, a ces avantages : de présenter à la fois le texte du livre et le mystère qui y est renfermé; d'exercer simultanément la réflexion des sages et l'instinct des simples; qu'en public on nourrit l'âme des faibles d'esprit, et que, dans le silence de la retraite, on élève encore la pensée des intelligences les plus sublimes. C'est comme un large fleuve sur les pentes duquel l'agneau peut se désaltérer, tandis que l'éléphant nage au-dessus de la profondeur du courant.
» Mais revenons à notre objet particulier : par ce que nous appelons Théologie, il faut entendre ce que produit l'Écriture sainte, soit lorsqu'au moyen de récits historiques et par l'effet de certaines visions, ou soit par l'expression de plaintes et de lamentations, elle se propose de montrer le profond mystère de l'incarnation du Verbe divin, de sa vie humaine, de ce qui lui est arrivé à sa mort, de sa victorieuse résurrection, de sa miraculeuse ascension, et enfin de tous les actes divins par lesquels il nous a frayé un chemin vers la gloire éternelle et nous a rachetés du péché originel.
» De même les poètes, par leur œuvre que nous nommons Poésie, et à l'aide de l'histoire des dieux, de leurs métamorphoses et des discours séduisants qu'ils prêtent à ces personnages, cherchent à nous donner la raison des choses, à nous faire fuir le vice, aimer la vertu, et à nous amener à connaître le "vrai Dieu dans la pensée de faire notre salut.
» Par le buisson verdoyant où Moïse vit comme une flamme ardente, l'Esprit-Saint a désigné la Vierge, dont la pureté ne peut être souillée par rien. Par la statue composée de plusieurs métaux qui apparut à Nabucodònosor, il figure toutes les phases précédentes de la doctrine du Christ, qui fut et est une pierre sur laquelle tout vient s'affermir et former un monument stable comme les montagnes. Par les lamentations de Jérémie, il annonce la ruine de Jérusalem, etc., etc.
» De même nos poètes, dans leurs fables, en disant que Saturne avait beaucoup d'enfants et qu'il les dévora tous, à l'exception de quatre, nous indiquent que le temps produit et détruit tout, excepté ses qualre enfants : Jupiter, qui n'est autre que le feu; Junon, l'air; Neptune, l'eau; et Pluton, la terre, etc., etc.
» De ce qui précède on doit conclure que la théologie et la poésie s'accordent en ce qu'elles emploient les mêmes formes pour opérer. Mais, quant au sujet qu'elles se proposent, non-seulement elles diffèrent, mais elles sont opposées; car le sujet de la théologie est la voie de la vérité, tandis que celui de la poésie antique est l'idolâtrie, les dieux et les hommes. Elles sont contraires encore en ce
que la théologie ne propose que des choses vraies, tandis que la poésie en propose quelques-unes comme vraies, qui sont essentiellement fausses et erronées à l'égard de la religion chrétienne. Mais comme certains ignorants s'élèvent contre les poètes, disant que toutes leurs inventions ne sont que des fables qui ne se rapportent, à aucune vérité, et qu'ils devraient présenter leurs récits sous d'autres formes, afin d'éclairer véritablement les gens du monde, je leur dirai : Qu'ils fassent donc attention aux visions de Daniel, d'isaïe et d'Ézéchiel, et à toutes celles qui sont rapportées dans l'Ancien Testament, écrit avec une plume divine par celui qui n'a jamais eu de commencement et n'aura point de fin ! Qu'ils relisent dans le Nouveau Testament les visions de TÉvangéliste (l'Apocalypse), remplies de vérités si utiles; et si quelques-unes des fables poétiques sont aussi loin de la vérité ou de la vraisemblance que ces visions paraissent s'en écarter dans la forme, que l'on accorde au moins que si les poètes ont inventé des fables qui ne peuvent donner ni plaisir ni enseignement, ce n'est pas une raison pour condamner l'essai qu'ils ont fait de répandre leur doctrine à l'aide de ce moyen.
» Mais revenons au point où nous nous sommes arrêtés. Je
dis que la théologie et la poésie sont presque la même chose, quand elles se proposent le même objet. J'irai même jusqu'à avancer que la théologie n'est rien qu'une poésie de Dieu et une fiction poétique. Dans l'Écriture du Christ (Évangile), c'est tantôt le lion et tantôt l'agneau ; ici le vermisseau, là le serpent; puis la pierre, la paille, et mille autres choses qu'il serait trop long d'énumérer. Que sont ces paroles du Sauveur, si ce n'est un langage figuré que nous nommons plus habituellement allégorie? Il semble donc résulter de là que non-seulement la poésie est théologie, mais encore que la théologie est poésie. Mais si mes paroles ne paraissent point assez graves dans une si importante question, je ne m'en offenserai pas, et on en pourra croire Aristote, dont le témoignage est si vénérable; or il affirme avoir reconnu que les poètes ont été les premiers théologiens. »
La poétique de Dante, et ce commentaire qu'en donne Boccace, forment, à ce que je crois, l'exposition la plus précise du système en vertu duquel les poètes et les écrivains italiens, dits platoniciens, ont composé leurs ouvrages depuis Dante jusqu'à Vittoria Colonna. J'ai préféré donner les opinions mêmes des deux grands écrivains que j'ai cités, plutôt que d'en disséminer les traits principaux dans le cours d'une dissertation où l'on aurait eu d'autant plus de peine à les saisir que je ne les aurais certainement pas