‹ Œuvres de Dante AlighieriChapitre 8 sur 22 · OBSERVATIONS SUR LA VIE NOUVELLE · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS SUR LA VIE NOUVELLE

présentes dans toute leur crudité et leur bizarrerie originale. Maisje tenais encore à les faire connaître, afin que les jeunes gens qui lisent et étudient les ouvrages de Dante se tiennent en garde contre les idées poético-théologiques de ce grand poëte, de Boccace et de tous les platoniciens de l'époque de la renaissance. En effet, si ardente et si sincère qu'ait été la foi de ces hommes, rien n'est moins orthodoxe, fort souvent, que leurs opinions littéraires et leurs inventions poétiques, admirables fantaisies d'écrivains, beaucoup plus propres en général à charmer l'imagination qu'à soutenir la foi.

Au résultat, la préoccupation qui domina toutes les autres dans l'esprit de Dante a été de substituer l'usage de la langue italienne à celui de la latine, et de constituer le nouvel idiome qu'il voulait mettre en honneur. Pour entreprendre et achever ce grand œuvre, il a employé pendant toute sa vie une volonté de fer. On a vu avec quelle chaleur il plaidait cette cause dans sa Vie nouvelle: ses grands poëmes ont prouvé au monde le droit qu'il avait de dire que les langues modernes pouvaient rivaliser avec celles de l'antiquité; et lorsqu'il avait achevé ce grand monument, lorsque les vers de la Divine Comédie faisaient déjà l'admiration et la gloire de l'Italie, Dante, exilé, vieux, affaibli par les malheurs, écrivait encore avec une espèce de rage, et comme s'il n'avait pas gagné sa noble cause : « A la honte et l'éternelle infamie des mauvais Italiens qui vantent les langues vulgaires des autres pays et déprécient la leur, je dis que cette disposition résulte chez eux de cinq causes abominables, etc. » « A perpetuale infamia e depressione delli ■macvagi uomini d'Italia, che comendano lo volgare altrui, e lo propio reggano •" dico, che la loro mossa viene da cinque abbominevoli cagioni, etc. » (Convito, ediz. di Zatta, voi. 4, pag. 77.)

Depuis que j'étudie les écrits de Dante, j'ai toujours pensé que la meilleure manière de se préparer à la lecture de la Divine Comàlie était de commencer par celle de la Vie nouvelle; et ce fut dans 1 intention de faciliter l'emploi de ce mode d'étude, quej'eni' piis la traduction qui précède. J'espère que mon travail, tout Imparfait qu'il puisse être, remplira du moins l'objet que je me suis proposé, qui est de faire naître le désir de connaître le livre original de Dante Alighieri, et d'en rendre la lecture un peu moins difficile aux Français.

E. J. Delecluze.

On ne dispute plus à Dante le rôle inattendu de conquérant intellectuel que son génie a su se créer tout à coup au milieu de la barbarie des temps. L'auteur de la Divine Comédie n'est pas pour rien le représentant poétique du moyen âge. Placé comme au carrefour de cette ère étrange , toutes les routes mènent à lui, et sans cesse on le retrouve à l'horizon. Société, intelligence, religion, tout se reflète en lui. En philosophie, il complète saint Thomas; en histoire, il est le commentaire vivant de Villani : le secret des sentiments et des tristesses d'alors se lit dans son poëme. C'est un homme complet, à la manière des écrivains de l'antiquité : il tient l'épée d'une main, la plume de l'autre; il est savant, il est diplomate, il est grand poëte. Son œuvre est un des plus vastes monuments de l'esprit humain ; sa vie est un combat : rien n'y manque, les larmes, la faim, l'exil, l'amour, les gloires, les faiblesses. Et remarquez que les intervalles de son inspiration, que la sauvage dureté de son caractère, que l'aristocratie hautaine de son génie, sont des traits de plus qui le rattachent à son époque, et qui en même temps l'en séparent et l'isolent. Où que vous portiez vos pas dans les landes ingrates du moyen âge, cette figure , à la fois sombre et lumineuse , apparaît à vos côtés -comme un guide inévitable.

On est donc amené naturellement à se demander ce qu'est Dante, ce qu'est celte intelligence égarée et solitaire, sans lien presque, sans cohésion avec l'art grossier de son âge ? d'où

vient cette intervention subite du génie, celte dictature inattendue? Comment l'œuvre d'Alighieri surgit-elle tout à coup dans les ténèbres de l'histoire, prolem sine maire crealam ? Est-ce une exception unique à travers les siècles? C'est mieux que cela, c'est l'alliance puissante de l'esprit créateur et de l'esprit traditionnel ; c'est la rencontre féconde de la poésie des lemps accomplis et de la poésie des âges nouveaux. Ayant devant les yeux les idoles du paganisme et les chastes statues des saints, l'image de l'ascétisme et de la volupté, Dante garda le sentiment de l'antiquité sans perdre le sentiment chrétien; il resta fidèle au passé, il comprit le présent, il demanda aux plus terribles dogmes de la religion le secret de l'avenir. Jamais le mot d'Aristote : « la poésie est plus vraie que l'histoire, » ne s'est mieux vérifié que chez Dante; mais ce ne fut pas du monde extérieur du moyen âge que se saisit le génie inventif d'Alighieri; ce fut au contraire du monde interne, du monde des idées. De là viennent la grandeur, les défauts aussi, de là la valeur immense, à quelque point de vue qu'on l'envisage, de ce livre où est semée à profusion une poésie éternellement jeune et brillante. L'intérêt philosophique vient encore ici s'ajouter à l'intérêt littéraire et historique. C'est la Bible, en effet, qui inspire Milton ; c'est l'Évangile qui inspire Klopstock : dans la Divine Comédie, au contraire, c'est l'inconnu, ce sont les mystères de l'autre vie auxquels l'homme est initié. La question de l'immortalité est en jeu, et Dante a atteint la souveraine poésie.

La préoccupation, l'insistance de la critique sont donc légitimes : ce perpétuel retour vers le premier maître de la culture italienne s'explique et se justifie. Jusqu'ici les apologistes n'ont pas manqué à l'écrivain : investigations biographiques, jugements littéraires, interprétations de toute sorte, hypothèses même pédantes ou futiles, tout semble véritablement épuisé. Peut-être n'y a-l-il pas grand mal : il s'agit d'un poëte, et si le vrai poëte gagne toujours à être lu, il perd souvent à être commenté. Un poiut curieux et moins exploré reste cependant, qui, si je ne m'abuse, demande à être particulièrement mis en lumière : je veux parler des antécédents de la Divine Comédie. Ce poème, en effet, si original et si bizarre même

qu'il semble, n'est pas une création subite, le sublime caprice d'un artiste divinement doué. Il se rattache au contraire à tout un cycle antérieur, à une pensée permanente qu'on voit se reproduire périodiquement dans les âges précédents; pensée informe d'abord, qui se dégage peu à peu, qui s'essaye dU versement à travers les siècles, jusqu'à ce qu'un grand homme s'en empare et la fixe définitivement dans un chef-d'œuvre.

Voyez la puissance du génie 1 Le monde oublie pour lui ses habitudes : d'ordinaire la noblesse se reçoit des pères; ici, au contraire, elle est ascendante. L'histoire recueille avec empressement le nom de je ne sais quel croisé obscur, parce qu'à lut remonte la famille de Dante; la critique analyse des légendes oubliées, parce que ces légendes sont la source première de la Divine Comédie. La foule ne connaîtra, n'acceptera que le nom du poëte , et la foule aura raison. C'est la destinée des hommes supérieurs de jeter ainsi l'ombre sur ce qui est derrière eux, et de ne briller que par eux-mêmes. Mais pourquoi ne remonterions-nous point aux origines, pourquoi ne rétablirions-nous pas la généalogie intellectuelle des éminents écrivains? Aristocratie peu dangereuse, et qui n'a chance de choquer personne dans ce temps d'égalité.

Ce serait une folie de soutenir que Dante lut tous les visionnaires qui l'avaient précédé Chez lui, heureusement, le poëte effaçait l'érudit. Cependant, comme l'a dit un écrivain digne de sentir mieux que personne le génie synthétique de Dante, « il n'y a que la rhétorique qui puisse jamais supposer que le plan d'un grand ouvrage appartient à qui l'exécute1. » Ce mot explique précisément ce qui est arrivé à l'auteur de la Di vine Comédie. Dante a résumé avec puissance une donnée phi ■ Iosophique et littéraire qui avait cours de son temps; il a donné sa formule définitive à une poésie flottante et dispersée autour de lui, avant lui. Il en est de ces sortes de legs poétiques comme d'un patrimoine dont on hérile : sait-on seulement d'où il vient, comment il s'est formé, à qui il appartenait avant d'être au possesseur d'hier?

Que le poëte s'élance par-dessus les générations, et qu'il ap-

• Victor Cousiu, Introduci, à l'hist. de la Philosophie, XV leçon.

pelle Virgile « mon père, » il mio autore, rien de mieux : ce sont de ces familiarités, de ces soudaines reconnaissances comme on s'en permet entre génies. Mais la lointaine parenté de Dante avec l'antiquité n'est pas le but de ce travail. Il y a surtout là des rapports de forme et d'exécution; l'inspiration générale, au contraire, de la Divine Comédie est profondément catholique. Il nous suffira donc de traverser très-rapidement l'époque païenne, et ce court préliminaire nous conduira vite aux âges chrétiens, que nous avons hâte d'aborder, et où se rencontreront les vrais ancêtres, les ancêtres immédiats d'Alighieri.

L'ANTIQUITÉ. — ER L'ARMÉNIEN. — THESPÉSIDS. — LA RIRLE.

Entouré de mystères, assistant comme un acteur égaré et sans souvenir au spectacle du monde, l'homme, dès qu'il s'inquiète du problème de sa destinée, a volontiers foi dans l'inconnu, dans l'invisible. La logique le mène à la notion d'une autre vie, les religions la lui enseignent, et dès lors il se préoccupe de l'existence future: son imagination peuple à son gré ces contrées mystérieuses du châtiment et de la récompense. De là, à l'origine même des sociétés, et, sans parler de l'Orient, dans l'antiquité grecque et latine, une mythologie qui prend l'homme au cercueil, le suit à travers les ténèbres de l'autre monde, et vient raconter ce qu'elle sait des morts à ceux qui vivent et qui sont inquiets. A côté de la philosophie qui explique, à côté du dogme qui affirme, la poésie se saisit aussitôt de ce théâtre surnaturel, plein de curiosité et de terreur, d'où elle peut juger le passé et initier à l'avenir.

11 importe, à propos des antécédents de la Divine Comédie, do distinguer entre ce que j'appellerai le côté éternel et le còli particulier du poème de Dante. En transportant la poésie fantastique là où elle est surtout légitime, c'est-à-dire dans l'autre monde. Alighieri a en effet touché au grand problème de la destinée à venir, qui n'est que la conséquence de la destinée présente. On pourrait donc retrouver des analogies frappantes

entre ce qu'il a dit et ce qu'ont enseigné sur ce point les phi- Iosophies et les religions; mais ce serait s'égarer dans l'infini. Le sujet que je veux traiter est parfaitement vague et indéterminé, ou parfaitement limité ou distinct, selon qu'on se perd à rechercher l'inspiration générale, ou qu'on s'applique seulement à suivre l'inspiration directe et immédiate du poëte. C'est dans ce dernier cadre que je m'enfermerai obstinément. Un mot rendra ma pensée : il s'agit tout simplement de ne pas traiter du règne à propos de l'espèce.

Dante a connu l'antiquité comme on la pouvait connaître au treizième siècle. Non-seulement il ignorait ces traditions de l'Egypte sur les formes de la vie future, qu'a expliquées et embellies peut-être l'imagination savante de Champollion; non-seulement ces grandes légendes de l'Inde, que la science moderne aborde à peine, lui étaient inconnues, mais il n'avait abordé la Grèce et Rome que par les poètes et les philosophes dont la gloire restait populaire dans les écoles, Platon, Aristote, Virgile. De tout le reste, il ne savait guère que des noms propres. Avait-il même lu Homère? Question insoluble, puisque les érudits discutent encore pour savoir s'il comprenait le grec. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'Homère est le plus vieil ancêtre d'Alighieri ; son enfer est le plus ancien des enfers connus ; c'est l'enfance de l'art. L'autre monde, en effet, n'est pas pour lui très-distinct du monde où nous sommes. Sans doute il est dit dans un vers de l'Iliade1 : « Bien loin, là où est sous terre le plus profond abîme ; » mais, au XIe livre de l'Odyssée, la situation des enfers est plus indéterminée encore, s'il est possible. Ulysse y entre on ne sait comment, en poursuivant l'ombre d'Ajax, et il en sort pour monter aussitôt sur son navire. Presque aucune trace de cet épisode de l'Odyssée ne se retrouve dans la Divine Comédie. C'est à peine si le géant Titye, qui couvrait neuf arpents de son corps, est dédaigneusement nommé par Alighieri2. Le seul écho qui retentisse également dans les deux poëmes est ce clapotemenl des morts, tàayyìi vexvuy, qu'Homère compare en si admirables

1 vin, 14.

• Inferno, XXXI, 124.

90 LA DIVINE COMElnt

termes à celui des oiseaux épouvantés qui fuient de toutes parts.

C'est par Virgile, qu'une longue et amoureuse pratique lui avait rendu familier, que Dante a surtout connu l'antiquité. Aussi s'est-il donné ce maître pour guide dans son terrible pèlerinage; aussi a-t-il emprunté à l'Enéide beaucoup de souvenirs mythologiques, plus même qu'il n'eût été convenable en un sujet chrétien. Qu'on ne s'imagine pas cependant trouver chez Dante un plagiaire; la Divine Comédie n'a avec VÊnéide que quelques rapports de détails, et il y a entre ces deux poètes et leurs deux poèmes la distance qui sépare le monde païen du monde, chrétien. Aussi n'est-il pas sans intérêt de voir ce que deviennent quelques-uns des personnages de l'enfer virgilien dans l'enfer dantesque. Caron, l'horrible vieillard, est presque le seul qui n'ait pas changé; tous les autres sont déchus. Minos, par exemple, n'est plus le juge austère qui pèse les destinées, quœsitor Minos urnam movet; c'est un démon hideux, grinçant des dents, et indiquant aux damnés par le nombre des plis de sa queue le chiffre du cercle infernal qui leur est assigné. Enfin il n'est pas jusqu'au pauvre Cerbère qui ne soit traité avec rigueur : Enée l'apaisait par un gâteau de miel, Dante lui jette une poignée de terre. Chez Virgile, les âmes qui se pressent sur la rive « tendent les mains vers l'autre bord; » chez Dante, au contraire, les damnés, avant d'entrer en enfer, sont déjà punis ; ils désirent leurs supplices ; « ils sont tourmentés du besoin de traverser le fleuve. » Alighieri croit à son sujet. Virgile en rit et le met sous ses pieds, subjecit pedibus1. C'est qu'il n'y a rien. sur le front calme du poêle latin de ce sourcil visionnaire que Wordsworth prête ù Daute ; c'est qu'il n'y a rien de ces mystiques aspirations qui révélèrent au vieux gibelin les extases du paradis. L'Elysée de l'Enéide ne vaut même pas le paradis terrestre de la Bible; c'est une mesquine parodie de ce qui se passe, dans celte vie. Admirons cependant combien les idées ont marché depuis Homère. Virgile a déjà à un bien plus haut degré le sentiment de la justice : il gradue les châtiments et les ré-

1 Otonj-, il, 490.

AVANT DANTE. 9i

compenses ; chez lui l'idée de purification fait même présager le purgatoire. C'est qu'entre l'Odyssée et VÈnèide il y avait eu Platon.

J'ai nommé Platon : ce fut assurément un des maîtres favoris de Dante- Sans parler de la théorie de l'amour, qui est comme la trame même de son poëme, Alighieri a souvent suivi les traces du philosophe idéaliste. La forme concentrique qu'il a donnée à l'enfer est une idée toute platonicienne. Mais Dante a dû particulièrement connaître deux passages importants du Phédon et de la République1.

Dans le premier, Platon parle des traditions qui couraient de son temps sur le séjour des morts. La triple division que le christianisme a faite de l'autre monde s'y trouve déjà marquée : le lac Àchéiusiade, où les coupables sont temporairement purifiés, c'est le purgatoire; le Tartare, d'où ils ne sortent jamais, c'est l'enfer ; enfin ces pures demeures au-dessus de la terre, qui ont elles-mêmes leur degré de beauté selon le degré de vertu de ceux qui les habitent, c'est le paradis. Seu» lement Platon ajoute prudemment : « Un'est pas facile de les décrire. » Peut-être est-ce le mot qui a piqué l'émulation de Dante.

Platon n'a pas toujours montré autant de réserve. S'appuyant sur quelque tradition orientale recueillie dans ses voyages, et la modifiant sans doute selon ses croyances, il a, en effet, raconté ailleurs la* vision d'un soldat originaire de Pamphylie, et qu'il appelle Er l'Arménien. Er avait été tué dans une bataille. Dix jours plus tard, comme on enlevait les morts à demi putréfiés, il fut retrouvé dans un état parfait de conservation. Bientôt après, pendant qu'il était sur le bûcher des funérailles, on le vit revivre, et il narra ce qui lui était arrivé. Son âme, s'étant séparée du corps, avait été transportée en grande compagnie dans un lieu merveilleux, où le ciel et la terre étaient percés de deux ouvertures correspondantes. Entre ces deux régions siégeaient des juges; après l'arrêt, les bons allaient à droite avec un écriteau sur la poitrine, et les méchants ù gauche avec un écriteau sur le dos. Le tour d'Er

1 Trad. de M. Cousin, in-8% t. I, p. 399, et t. X, p. 280.

vint enfin ; mais, au lieu de prononcer sur son sort, les juges lui ordonnèrent de retourner dans le monde, et de dire aux hommes ce qu'il avait vu. Le soldat, avant d'obéir, examina le spectacle qui était sous ses yeux. Par les ouvertures qu'il avait d'abord remarquées, des âmes montaient et descendaient sans cesse, les premières sans tache , les autres souillées de fange. Plus loin, dans une vaste prairie, arrivaient deux bandes d'âmes diverses qui semblaient venir d'un long voyage. Les unes, sortant de l'abîme, racontaient les tristes aventures d'un exil souterrain qui s'était prolongé pendant mille ans; les autres, descendant du ciel, disaient les délices qu'elles avaient goûtées. Le mal ou le bien était payé au décuple à chaque âme vertueuse ou coupable. Nous sommes encore loin de l'infini bonheur des élus comme l'entend le christianisme. Aucun supplice n'est montré à Er, aucun nom ne lui est révélé, excepté celui d'Ardiée, tyran de Pamphylie, qui était traîné à travers les ronces, et que tourmentaient « des personnages hideux au corps enflammé. » Ce sont les aïeux des diables d'Alighieri.

Ce qui frappe dans cet épisode, c'est que ce n'était là pour Platon qu'une forme populaire donnée à la vérité; c'est que le penseur sentait toute la portée de ces symboliques récits. Comme Dante, il prend la chose du côté sérieux. Aussi aiméje à me figurer que le poëte avait sous les yeux ces propres paroles du Phédon, qui eussent si- bien servi d'épigraphe à son livre : « Soutenir que ces choses sont précisément comme je les décris ne convient pas à un homme de sens ; mais que tout ce que j'ai raconté des âmes et de leurs demeures, soit comme je l'ai dit ou d'une manière approchante, s'il est certain que l'âme est immortelle, il me paraît qu'on peut l'assurer convenablement, et que !a chose vaut ia peine qu'on hasarde d'y croire. » Décidément Platon, ce génie précurseur, est le véritable, le seul ancêtre du poêle dans l'antiquité.

Je me trompe, la vision infernale d'Er l'Arménien, la première des visions isolées, spéciales, non mêlées à un poëme, a eu un pendant, cinq siècles après, chez Plutarque1. On y

• D:ms son traité Des ddais de la justice divine. Voir la trart. de Josepfc <«

entrevoit la fusion première des vieilles légendes païennes et des légendes nouvelles apportées par le christianisme. Quoique ce soit un prêtre d'Apollon qui écrive, il y a déjà là quelque chose de la foi du moyen âge; Plutarque dit : « ce «onte, » mais il a soin de se reprendre et d'ajouter : « si c'est un conte. »

L'histoire de Thespésius se passe au temps de l'empereur Vespasien. Ce Thespésius, originaire de Cilicie, s'était ruiné dans la débauche, et il avait ensuite essayé de relever sa fortune par toutes sortes de dois. Le scandale devenait chaque jour plus flagrant, quand Thespésius se tua dans une chute. Durant la cérémonie des funérailles, il revint à la vie, et raconta qu'aussitôt après sa mort, son âme avait été transportée à travers les astres jusqu'à un endroit où se découvraient deux régions atmosphériques, l'une basse, l'autre élevée, dans lesquelles tourbillonnaient les âmes des morts. Chacune de ces âmes arrivait jusque-là au milieu d'une bulle lumineuse qui se déchirait, et l'âme, paraissant alors sous une forme humaine, allait prendre son rang. Dans la région supérieure erraient doucement les âmes des justes; elles étaient transparentes, lumineuses, et gardaient leur couleur naturelle. Dans la région inférieure , au contraire , se heurtaient en courant les âmes perverses; elles étaient opaques; les unes paraissaient tachetées de gris, les autres d'un noir luisant comme des écailles de vipère. A leur couleur, on distinguait le vice qui les souillait : le rouge marquait la cruauté; une sorte de violet ulcéreux indiquait l'envie; au bleu, on reconnaissait l'impureté; au noir , l'avarice. Celles qui se purifiaient reprenaient peu à peu leur premier aspect.

Au clignotement de ses yeux, à l'ombre que projetait son corps, Thespésius fut reconnu pour un vivant, ainsi qu'il arriva à Dante. Puis, entraîné sur un rayon de lumière, il continua sa route jusqu'en un lieu où des âmes criminelles étaient punies, et, selon qu'elles étaient curables ou incurables, livrées à trois divinités vengeresses. La dernière, Érichnis, pré-

Blaistre, { 42, et ce que le violent écrivain dit en nòte de cette judicieuse histoire, l>ar opposition à Hume qui la trouvait extravagant*.

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cipilait les grands coupables dans un abîme que l'œil ne pouvait sonder.

Après avoir traversé un espace infini, après avoir vu un gouffre mystérieux d'où sortait un veni qui enivrait comme du vin, après avoir visité un cratère où venaient se déverser les eaux de six fleuves diversement colorés, que trois génies, assis en triangle, mêlaient suivant différentes proportions, Thespésius reconnut parmi les coupables le cadavre de son père couvert de piqûres. Il s'enfuit terrifié, et s'aperçut qu'abandonné par son guide, il était maintenant conduit par d'affreux démons. Des supplices divers s'offrirent alors à ses regards : ici c'étaient des hommes écorchés et exposés aux variations de l'atmosphère; là, des groupes de deux, de trois personnes, s'entrelaçant comme des serpents et se déchirant à coups de dents. Venaient ensuite trois vastes étangs, l'un d'or fondu, l'autre de plomb liquide et froid, le troisième de fer aigre. Des diables prenant, comme des forgerons, les âmes des avares avec des crocs, les plongeaient dans l'étang d'or bouillant jusqu'à ce qu'elles devinssent transparentes, et, les retirant alors, ils les éteignaient au sein des autres étangs. Ces âmes, durcies et comme trempées, pouvaient être rompues en divers fragments. Sous cette nouvelle forme, elles étaient forgées et refondues. Puis on recommençait durant l'éternité.

Thespésius demeura atterré quand il découvrit plusieurs petits groupes qui déchiraient chacun une victime; c'étaient des fils irrités, tonte «an ascendance furieuse qui, damnée par la faute des aïeux, se vengeait sur les auteurs de ses souffrances. Voilà bien la transmission de la faute originelle, voilà la responsabilité héréditaire, telle que l'enseigne le christianisme. Mais tout se mêle dans le légendaire païen. Nous touchions aux mystères de l'Evangile, nous retombons presque aussitôt dans les folies pythagoriciennes et orientales. Thespésius, en effet, parvint au lieu où s'opérait la métempsycose de quelques âmes; des ouvriers, s'emparant de ces âmes, taillaient ou supprimaient leurs membres, et, à coups de ciseaux, leur donnaient la forme de différents êtres. Us saisirent entre autres Néron, et, après lui avoir ôté les clous de feu qui le perçaient, ils se

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mirent à le découper pour en faire une vipère; mais une voix secrète cria qu'il fallait seulement le changer en oiseau aquatique, parce qu'il avait été favorable à la liberté de la Grèce. — Bientôt Thespésius dut quitter l'enfer, poussé par un courant d'air impétueux, comme s'il avait été chassé d'une sarbacane; il rentra dans son corps, se réveilla, et revint à la vertu.

Telle est la vision rapportée par Plutarque au premier siècle de l'ère chrétienne; elle me semble du plus haut intérêt, et montre comment l'éternelle préoccupation de la vie à venir a pu, dans tous les âges, recevoir de l'esprit inquiet de l'homme une solution symbolique, la forme que lui a définitivement donnée Dante.

C'est là ce que l'Alighieri, dans son érudition bornée, dut à l'antiquité grecque et latine. Il connut les poètes par Virgile, et aussi par Slace, son second guide, qui lui montra les lacs aux eaux paresseuses et les étangs de feu de son enfer,. pigrique lacus ustœque paludes ' ; il connut les philosophes par Platon et par ces échos atténués de Sunium qui retentissent encore dans le songe que Cicéron a prêté à Scipion. Remarquons cependant que Dante, tout en empruntant au paganisme quelques-uns de ses modèles pour les transporter au sein de la poésie chrétienne, ne s'attache qu'au côté grave, austère, qu'à ce que la mythologie pouvait encore offrir de grands tableaux à une imagination habituée aux pompes du catholicisme.

Dès les origines presque de la poésie grecque, les descentes aux enfers étaient devenues un lieu commun des épopées a : la vengeance y conduisait Thésée; Polluxy allait par amitié, Orphée par amour. Plus lard on y pénétra par l'antre de Trophonius. Aussi , à Athènes comme à Rome , chaque poète se croyait-il obligé de versifier sa descente chez Pluton3. On dra-

* Thebaid., 1. vm.

* V. Welker, Der Epische Cyclus, p. 255; Bode, Geschichte der Hellen. Dichl kunst, t. I, p. 125, 403 ; Lobeck, Aglaophamus, p. 360, 373, etc.

3 On peut consulter avec profit la thèse latine de M. Ozanam : De frequenti apud veteres poetas heroum ad inferos descensu, 1839, in-8°. Dans les notes de son livre sur Dante, le même écrivain a aussi donné de sommaires et savantes indications sur le cycle chrétien des visions antérieures à l'Alighieri. C'est, avec uc

matisail l'enfer tous les jours dans les mystères sacrés, dan» les évocations, dans les cérémonies religieuses. Virgile nous l'a dit : Facilis descensus Averno; et il en savait quelque chose, puisque dans le Culex {si le Culex est de lui) il trouve moyen de faire accomplir ce voyage à un moucheron. Mais, qu'on veuille bien le remarquer, l'autre monde, chez les anciens, est une affaire d'art, une sorte de conte mythologique qu'on permet aux poètes de chanter, et dont chacun rit dans la vie pratique. La dégradation sur ce point s'achève avec la venue de l'empire romain, et à cette date c'est tout à fait une exception que la bonne foi de Thespésius et de son biographe. Personne dès lors ne se cache ; on fait montre, au contraire, d'incrédulité -sur la vie future. Les amers sarcasmes de Lucrèce sont de mode; pour le poète Sénèque, il n'y a dans tout cela que de vains mots * ; pour Juvénal, des contes dignes des enfants qui ne payent encore rien aux bains*. C'est surtout dans les dialogues de Lucien qu'il faut voir avec quelle légèreté le scepticisme païen en était arrivé à parler de l'immortalité. Pour ce précurseur de Voltaire, l'autre monde n'est qu'un prétexte de satire contre ce monde-ci. Qu'on se rappelle seulement celte Nêcyomantie dans laquelle Ménippe , déguisé en Hercule , est conduit aux sinistres bords par un magicien; qu'on se rappelle la singulière description de ce Tartare , qui n'est autre chose que le monde renversé, et où Philippe de Macédoine, par exemple, raccommode de vieux souliers. Dante, ce poêle éminemment religieux, n'a rien de commun, on le devine, avec ces cyniques inspirations qui reparaîtront chez les trouvères t et dont héritera Rabelais.

On vient de voir ce qu' Alighieri tira de l'antiquité païenne. Que dut-il à l'antiquité hébraïque? Fort peu de chose. Ce qui est dit. en effet, de l'enfer dans la Bible, ne prèle pas beaucoup à l'image et à la description. Ce feu qui doit brûler jus-

ccurl article de Foscolo [Edinburg Review, sept. 1818, t. XXX, p. 317), le seul Invai! que je connaisse sur ce point d'histoire littéraire. ' Rumores vacui verbaque inania...

(Troad., act. II, ebeeur.) Ncc puen crcdlnt, msi qui nondum sere lavantur... [Sat., II, 152.)

qu'aux fondements des montagnes1, ce grand abîme*, cette géhenne*, cette terre de ténèbres où règne un ennemi éternel* , ce lieu où le lit sera la pourriture, et les vers la couverture5, ces eaux sous lesquelles gémissent des géants6, ce lac profond où l'on est plongé1 ; tout cela, toutes ces indications vagues et mystérieuses ne présentaient aucun thème brillant au poète. Le petit nombre de textes, bien moins explicites encore, sui» le purgatoire et sur le paradis, ne lui fournissaient point d'indication matérielle qui lui fût une autorité. De plus, il n'y avait pas de vision dans les livres saints, ou du moins il n'était pas donné de détails sur les ravissements d'Élie, d'Hénoc, d'Ezéchiel, ni même sur le voyage aux enfers entrepris par le Sauveur, et auquel Dante a fait allusion dans le douzième chant de son premier poëme. Ce divin antécédent, il est vrai, était fait pour animer la pieuse émulation d'Alighieri.

Avec l'Évangile pourtant on entre dans une voie nouvelle. Ainsi le riche, quand il est en enfer, veut envoyer à ses frères encore vivants un messager pour les avertir du châtiment qui les attend s'ils persévèrent dans la fausse route; mais il lui est répondu : « S'ils n'ont pas voulu écouter la loi et les prophètes, ils n'écouteront pas davantage imi homme qui reviendrait de l'autre monde. » Voilà ce que raconte saint Luc8. C'est la vision en projet; elle se réalise chez saint Paul : « J'ai connu quelqu'un , dit-il , qui a été ravi en esprit jusque dans le paradis, où il a entendu des paroles qu'il n'est pas permis à l'homme de publier 9. » Pour ma part, je soupçonne qu'AIighieri lut le verset de saint Paul: il lut surtout l'Apocalypse, et cet esprit visionnaire, ce tour prophétique, lui laissèrent une forte empreinte.

C'est ainsi qu'il apparaît plein de lumière dans ce ciel téné»

' Veut., xxxvni, 22.

' Luc, xvi, 26.

* V. Dict. théd. de Bergier, v° Enfer. 1 Job, X, 21, 22.

5 Isaïe, xiv, 9.

c Job, xxvi, 5.

' Ps. LXXXVII, 6.

* xvi, 24.

* II Corinth , su, 4.

breux du moyen âge ; c'est ainsi qu'il vient à nous, guidé d'une main par le génie charmant de Virgile, de l'autre par la sombra figure de saint Jean.

PREMIÈRES VISIONS CHRETIENNES. — CARPE. — SATURE. — PERPÉTUE. — CHRISTINE.

Avec le christianisme commence une ère distincte, une ère tout à fait tranchée. On sait quelle place tient l'autre monde dans les dogmes de la religion catholique, on devine celle qu'il a dû tenir dans son histoire. Succédant au matérialisme des antiques théogonies, la poésie des temps nouveaux, la poésie des légendes, put bientôt, à la suite du dogme, s'emparer de ces domaines inoccupés de la mort, et les montrer comme la future patrie à ceux qui s'oubliaient dans la vie présente. L'enfer était irréfragablement annoncé dans les livres saints; mais ce n'est pas en prêchant la damnation, c'est en prêchant le salut que le christianisme put conquérir le monde. On montre le ciel aux néophytes, on montre les profondeurs de l'abîme aux croyants infidèles. Eh! qui songeait aux peines éternelles, parmi ces sublimes martyrs du premier âge? Lisez leur histoire, ils n'ont que des bénédictions pour les bourreaux, et plusieurs leur désignent même du doigt ces célestes parvis^où ils voudraient les entraîner avec eux. C'est la poésie en action. Il ne faut donc pas s'attendre à rencontrer alors des poètes qui chantent les terribles merveilles de l'autre monde. Seulement quelques rares assertions viennent çà et là prêter une forme déterminée à ces mystères de l'avenir. Ainsi, au second siècle, saint Justin nomme certains esprits qui cherchent à s'emparer de l'âme des justes aussitôt après la mort1; etTer- I ii II un, qui parle quelque part des monts ensoufrés qui sont les cheminées de l'enfer, inferni fumariola, croit qu'il y a dans l'autre vie une prison d'où l'on ne sort point que l'on n'ait payé jusqu'à la dernière obole*. C'est aussi un spectacle

1 Dial. cum Tryph., n" 105.

' L Ut onim., c. xxxvi et xxxviu.

assez fréquent dans cette histoire primitive, que de voir les martyrs, des éwêques surtout, entourés de leurs diacres, échapper tout à coup aux mains des persécuteurs, aux flammes des bûchers, et s'élever radieux jusqu'au ciel, devant la foule étonnée *.

Ainsi, dans le petit nombre de très-courtes et très-simples visions qui nous sont ^"lues des siècles apostoliques, c'est surtout l'idée d'indulgence qui me paraît dominer. Une des premières et des plus curieuses que je rencontre a rapport à saint Carpe.

Un jour ce pieux personnage2 fut transporté en esprit dans un vaste édifice dont le sommet enlr'ouvert laissait voir au ciel le Christ entouré de ses anges. Au milieu de la maison, on découvrait, à la lueur d'un bûcher, un gouffre sur la marge duquel se retenaient quelques païens qui avaient résisté aux prédications de saint Carpe; des serpents et des hommes armés de fouets les poussaient dans l'abîme. Carpe alors se prit à les maudire: mais, en reportant les yeux vers le ciel, il vit Jésus tout attendri qui tendait à ces pauvres pécheurs une main compatissante, disant : « Frappe-moi, Carpe, je suis encore prêt à souffrir, et de tout cœur, pour le salut des hommes. » Et l'apôtre se réveilla. — Dieu, plus indulgent que îes hommes sur les châtiments dus à l'humanité coupable, le juge moins sévère que l'accusé! voilà bien les merveilles des premiers temps du christianisme.

Ce caractère de naïveté charmante se retrouve également en deux autres visions qu'a enregistrées saint Augustin3.

La première est celle de saint Sature, mort en 202. Quatre anges l'enlevèrent tout à coup, sans le toucher, jusqu'aux lumineux jardins du ciel. Là s'élevait le trône du Tout-Puissant, autour duquel les légions sacrées faisaient incessamment retentir ces mots : «Saint, saint, saint! » Le Seigneur baisa le nouveau venu au front, et lui passa la main surla face, après quoi Sature sortit du ciel. — Dieu a déjà, dans les simples extases

1 V. Dom Calmet, Traité sur les apparitions, 1751, in-12, t. ti, p. 2f3- * Dyon. Arcopag., epist. vm.

' De origin. anim., 1. 1.

<les martyrs, ces familiarités étranges que lui prêteront plus fard les auteurs de mystères. Ici ce n'est que simplicité gracieuse et native; plus tard ce sera la grossièreté de l'art, ou plulôt l'absence de tout art.

L'autre vision se rapporte à sainte Perpétue, qui avait accompagné Sature au ciel, comme elle le suivit depuis au supplice. Elle eut en effet dans sa prison un autre rêve où il ne s'agit plus du cieï, mais où semble se manifester vaguement l'idée de purgatoire. La sainte vit, dans un grand éloignement qu'elle ne pouvait franchir, un enfant dévoré de soif, et dont les lèvres s'efforçaient en vain d'atteindre les bords trop élevés d'un bassin rempli d'eau. C'était son frère Dinocrate, mort naguère, à l'âge de sept ans, d'un cancer à la joue. A ce spectacle, Perpétue répandit des larmes et pria. Quelques jours après, elle revit l'enfant, toujours dans le lointain. Cette fois, il était guéri, revêtu d'habits brillants, et, une coupe à la main, il puisait dans la piscine, dont l'eau ne diminuait pas. — Dinocrate était-il un enfant mort sans baptême? Je ne sais. Ce qu'il y a de sûr, c'est que la miséricorde fait presque exclusivement le fond de toutes ces légendes , c'est que l'efficacité des prières pour les morts éclate déjà avec quelque poésie.

Il en est de même de la singulière hallucination de sainte Christine, dans le courant du troisième siècle1. Cette vierge, étant morte, fut exposée en pleine église aux regards des fidèles. Pendant qu'on célébrait pour elle l'office accoutumé, elle se leva subitement de son cercueil et s'élança sur les poutres du temple, ainsi qu'aurait fait un oiseau; puis elle reprit le chemin de sa maison, et alla vivre avec ses sœurs, auxquelles elle raconta ses ravissements successifs en purgatoire, de là en enfer, et enfin en paradis. Arrivée dans ce dernier lieu, Dieu lui avait donné à choisir de rester au ciel ou de retourner sur terre, afin d'y racheter par la pénitence les âmes qu'elle avait vues en purgatoire. Christine n'hésita pas à prendre ce dernier parti, et les saints anges la ramenèrent dans son corps2. —

1 Bolland., Act. sanct. 21 août, p. 259 et suiv.

'Dans un rrcit [écrit seulement au treizième siècle) Dieu fait la même proposition à saint Amliroise de Sienne à qui il apparaît : « Elige ex his rjuod vis. > Amliroise répond qu'il est soumis au Seigneur en tout; mais il émet le vœu de

Telle est la charité en sa plénitude, et l'agiographe qui recueillait au moyen âge cette antique tradition n'en a certainement pas altéré l'esprit : on se sent là dans les premiers siècles du christianisme.

Ainsi, quoique toujours présent par le dogme, l'enfer lient peu de place en ces récits des vieux légendaires. Entraîné par ■ce souffle d'ind ulgence, Origene soutint que toutes les peines de l'autre vie sont expiatoires, et que le bien gagnera enfin le •dessus. Cette doctrine, bientôt réprouvée par le sixième con- ■cile, sembla amener une réaction des idées de damnation éternelle, à laquelle il est peut-être convenable de rattacher en partie le traité vengeur de Lactance, De la Mort des Persécuteurs. Mais bientôt les théories indulgentes reparaissent. Au quatrième siècle (cela ressort d'un passage de l'Hymne auSommeil de Prudence), on croyait volontiers que le nombre des hommes assez pervers pour être damnés serait très-restreint. L'idée d'un milieu entre l'enfer et le paradis, je veux dire le purgatoire, plaît singulièrement à ce poëte chrétien. C'est donc 'Je principe du pardon qui semble dominer alors, el qui charme particulièrement les esprits. Leibniz * paraît même assez dis- !f:K)sé à croire que saint Jérôme penche vers cette opinion : que tous les chrétiens seront à la fin reçus en grâce. Mais prenons garde ; c'est entrer dans la théologie, et nous n'avons à parler que de poésie : peu importe ici l'opinion prêtée, un peu légèrement peut-être, à saint Jérôme; peu importe même le mot mystérieux de saint Paul, que « tout Israël sera sauvé; » constatons seulement que, dans ces origines, la légende s'attache bien plus à l'idée de salut qu'à l'idée de damnation. C'était là une tendance générale, tout à fait en rapport avec la pureté et la douceur des mœurs d'alors. Je n'en veux plus indiquer qu'une preuve : qu'on se rappelle les très-rares endroits des homélies de Césaire d'Arles où il est question de l'enfer; qu'on se rappelle les précautions oratoires dont s'entoure à ce propos

.|uitter la terre, et alors les légions du paradis viennent au-devant de lui. (V. Bollano., mars, t. III, p. 215.) Li différence des temps se trouve marquée par ce détail.

1 Théod., part. 1, § 17.

l'apôtre, et les regrets qu'il exprime à son auditoire d'être forcé malgré lui à ces menaces.

LE SOLDAT DE SAINT GREGOIRE LE GRAND. — TRAJAN DANS LE CIEL. — LES PÈLERINS DE SAINT MACAIRE. — SAINT FCRSI. — SAINT SAUVE.

C'est seulement vers le sixième siècle que la vision , dans le sens particulier où je l'entends, apparaît et se constitue comme un genre persistant et distinct. La foi n'a déjà plus sa vivacité première, et on peut prévoir l'époque où l'on aura besoin de la terreur. Les curieux Dialogues de saint Grégoire le Grand offrent l'un des premiers exemples de ces révélations nouvelles sur l'autre monde1. C'est un soldat qui meurt, revient à la vie, et raconte ce qu'il a vu pendant sa disparition. Une vaste plaine où sont d'un côté les méchants entassés dans fies cabanes fétides, et de l'autre les bons, vêtus de blanc, dans des palais lumineux; au milieu, un fleuve bouillant, traversé par un pont de plus en plus étroit, d'où tombent ceux qui le veulent franchir sans être purifiés : voilà tout ce que sait trouver l'aride imagination du visionnaire. Encore le pont de l'épreuve est-il emprunté à la théogonie persane, d'où il a passé depuis dans le Koran. C'est une des premières traces de l'invasion des légendes orientales au sein des traditions chrétiennes du moyen âge.

Si fréquentes que soient, dans les Dialogues de Grégoire le Grand, les histoires de cadavres et de damnation, la charité, le pardon , y ont aussi leur place. C'est en effet à une anecdote de la vie de ce pape, racontée par Paul Diacre, qu'il faut peut-être rapporter l'origine de cette croyance assez répandue au moyen âge, à savoir qu'un damné, même païen, peut quelquefois être délivré par les prières des fidèles. Grégoire avait conçu, par la Icclure des historiens latins, une vive admiration pour les vertus de Trajan. Il se mit donc à prier, et sa prière ne larda pas à sauver des supplices éternels l'âme païenitc ^e

liv. IV, cb XXXVI.

l'empereur; mais Dieu, en déférant au vœu du saint pape, lui ordonna expressément de n'y plus revenir1. Cette tradition s'est perpétuée jusqu'à Dante, qui en a recueilli le dernier héritage. Lorsque, dans le Paradis, les légions ailées se groupent pour représenter un aigle immense, symbole de la politique gibeline du poète, Trajan se trouve être une des cinq âmes lumineuses qui forment le sourcil du gigantesque oiseau. Seulement Alighieri, qui, dans le Purgatoire^, regarde ce fait comme le grand triomphe de saint Grégoire, « sua gran vittoria, » semble, dans le Paradis3, laisser à Trajan lui-même l'honneur de son salut. Le poète est ici d'accord avec son maître, saint Thomas*, qui admet cette étrange légende sur Trajan, et soutient que ce prince et ses pareils ne pouvaient être à jamais damnés; c'est la seule fois peut-être où le poëte, égaré parle théologien, se soit départi de sa rigueur orthodoxe.

Nous sommes au sixième siècle. De très-anciens biographes8 de saint Macaire-Romain, qui vivait alors, racontent que trois moines orientaux, Théophile, Serge et Hygin, voulurent découvrir le point où le ciel et la terre se touchent, c'est-à-dire le paradis terrestre. Après avoir visité les saints lieux, ils traversent la Perse et entrent dans les Indes. Des Éthiopiens (telle est la géographie des agiographes) s'emparent d'eux, et les jettent en une prison d'où les pèlerins ont enfin le bonheur de s'échapper. Us parcourent alors la terre de Chanaan (c'est toujours la même exactitude), et arrivent en une contrée fleurie et printanière où se trouvent des pygmées hauts d'une coudée, puis des dragons, des vipères, mille animaux épars sur des rochers. Alors un cerf, une colombe, leur viennent servir de guides et les mènent, à travers des solitudes téné-

At pater omnipoteDs ahquem mdignatus ab umbris Mortalem infernis ad lumina surgere vilae... C'est presque la même histoire que dans Virgile, comme le remarque Leibiii [Ihéod., part, m, §272).

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