‹ Œuvres de Dante Alighieri: La divine comédieChapitre 26 sur 69 · LE PURGATOIRE. ÇHART XVII · texte numérisé non relu

LE PURGATOIRE. ÇHART XVII

pas vers un escalier; et aussitôt que je fus sur la première marche^

Je sentis comme un mouvement d'ailes qui éventait ma figure ^ ; et Ton disait : Beali pacifici* qui sont sans mauvaise colère !

Déjà les derniers rayons qui sont suivis par la nuit s'ëleraient si droit des bords de Thorizon^ que les étoiles apparaissaient de toutes parts.

« 0 mon courage ! pourquoi ainsi t'élmgner? » disais-je i pai-t moi; cai* je sentais la force de mes jambes demander rêve. ^

Nous étions là oii Téchelle ne monte plus, et nous étions irrêtés comme la nef qui arrive à la plage.

Et j'écoutai un peu si j'entendais quelque cbose dans le 3<mveau cercle ; puis , me retournant vers mon maître , je lui dis :

a Mon doux père , de quelle offense se puriGe-t-on dans e cercle où nous sommes? Si notre pied s*arrête^ que ton mtretien ne s'arrête pas! »

Et lui à moi : « L'amour du bien qui n'a pas su accomplir son devoir ici est justement repris dans sa direction; ici la rame trop lente doit encore battre les flots.

y> Mais, pour que tu comprennes encore plus nettement, ioume ta pensée vers moi^ et tu retireras quelque bon fruit ie ce moment de halte.

» Mon fils^ conunença-t-il^ ni créateur ni créature ne furent jamais sans amour ^ soit naturel > soit volontaire; tu sais cela.

» L'amour naturel fut toujours exempt d'erreur, mais l'autre peut errer par un objet coupable , ou par trop ou par trop peu de vigueur;

a Tant que cet amour est dirigé vers les biens premiers, ya se modère lui-même dans son attachement pour les biens secondaires, il ne peut être l'occasion d'un plaisir tnauvais;

' L'ange cfl'ace le troisième P^ qui ropré$(^Dlait le pévhé de Colore. * S. Mallliicu.

374 LA DIVINE COBIÉDIE.

v Mais quand il se tourne au mal^ ou qu^il poursuit le bien avec plus ou moins d'ai*deur qu'il ne faut^ alors la créature agit contre son Créateur.

p De là tu peux comprendre que Tamour est en vous la semence de toute veilu et de toute œuvre qui mérite châtiment.

» Or, comme l'amour ne peut être indifférent au salut de son sujet, toutes les choses sont ainsi préservées de leur propre haine;

D Et comme aucun être créé ne se peut concevoir étant par lui-même, et séparé du premier êti'e, tout sentiment qui portait à haïr le Créateur est impossible.

» 11 en résuite, si cette division est bien faite, que le mal que l'on aime est contre son prochain; et cet amour nail de li'ois manières dans votre limon.

» L'un, par la chute de son voisin, espère de l'élévation, et, seulement pour cela, il désire qu'il soit mis à bas de sa grandeur.

» L'autre craint de perdre pouvoir, faveur, honneur et réputation, parce que son prochain prospère; pour celte cause il s'attnste tellement, qu'il lui souhaite le contraire.

» Un troisième semble tout honteux de quelque injure, et devient avide de vengeance; le mal de son offenseur est tout ce quMl recherche.

» Ces trois sortes d'amour s'expient là-bas , au-dessous. Or, je veux que tu comprennes aussi cet autre amour qui recherche le bien sans règle et sans mesure.

» Chacun conçoit et désire confusément quelque bien dans lequel son esprit se repose; c'est pourquoi chacun s'efforce de l'atteindre.

» Si un amour trop lent vous attire à voir ce bien ou à Tacquérir, ce cercle, après un juste repentir, sera le lieu de votre martyre.

» Il est un autre bien qui ne rend pas l'homme heureux; il n'est pas la félicité, il n'est pas la bonne essence de tout bien; il n'en est pas le Iruit et la racine.

» l/aniom* qui s'abandonne trop à ce bien s'expie au-

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iessous de nous dans trois cercles; mais cûmnieDt cette :rfple répartition est établie, » Je le taii-al, afin que tu le cherches par toi-iiièiDe. »

CHANT XVIII

FirgUe qui, à la fin du cbant préoMent, «Tait dit que UmiB «eam, basas et vaise, provenait de TAmour, démontre ici ce qv'est propreMcnt rAnear, et traite de b Liberté bamaine. — Ames des Paresseux qvi pwooaraieat le cercla en courant. — Les deux premières de la bande crtaiest des exenpies de Câérite ; les deax dernières, des ezeniples da Paresse. <— SaaCa aarraaiha aa lomme'iU

Le sublime docteur avait fini son raisonnement, et il regardait attentivement dans mes yeux si je paraissais con> tent;

Et moi, qu'une nouvelle soif excitait encore, je me taisais au dehors , et au dedans je me disais : « Peut-être le trop de demandes que je lui fais le fatigue. »

Mais ce vrai père, s'apercevant du timide vouloir qui ne se découvrait pas , me donna la hardiesse de lui parler en me parlant.

Donc moi : « Maître, ma vue s'avive tellement à ta lumière, que je discerne clairement ce que ta raison renfierme ou décrit.

T» Or, je te prie, doux et cher père, démontre-moi cet amour auquel tu ramènes toute bonne œuvre et son contraire.

— Dirige vers moi, dit-il, les yeux perçants de ton intelligence, et tu verras d'une façon manifeste l'erreur des aveugles qui se font guides^.

V Le cœur qui est créé propre à aimer s'élance vers toute chose qui lui plaît, aussitôt qu'il se sent touché par Tattrait du plaisir.

» Cœci sunl et duces cœcorura. (S. .Matto., xv, vers. 14.)

376 LA DniNE COMÉDIE.

» Votre faculté appréhonsive vous retrace un être réel, et le développe en vous avec tant de charme^ que votre âme se tourne vers cet objet;

» Et si en se tournant elle s'élève vers lui, cette inclination est Tamour naturel, lequel s'unit à vous par le plaisir.

» Ensuite, comme le feu va en haut par sa forme qui est faite pour monter là où il vit le plus dans sa vraie matière ,

i> Ainsi rame éprise s'abandonne au désir, qui est le mouvement spirituel , et qui jamais ne repose qu'il n'ait joui de la chose aimée.

» Or tu peux voir combien la vérité est cachée à ceux qui affirment que tout amour est en soi une chose louable,

» Peut-être parce que sa matière leur semble toujours bonne; mais toute empreinte n'est pas bonne , encore que bonne soit la cire.

— Tes paroles et mon esprit attentif à les suivre, lui répondis-je, m'ont expliqué l'amour; mais cela m'a rempli de plus grands doutes.

• » Car si l'amour nous est offert par les objets du dehors, et si l'âme ne va pas autrement, elle n'a aucun mérite qu'elle aille droit ou de travers. »

Et lui à moi : « Tout ce que notre raison voit sur ce point, je puis te le dire ; pour le reste, car c'est une œu>Te de foi, attends d'être arrivé à Béatrice* : ceci regaidc la foi.

» Toute forme substantielle qui est distincte de la matière et qui lui est cependant unie, a, renfermée en elle, une vertu spéciale,

» Laquelle, sans ses œuvres, ne peut être ni sentie, ni démontrée, mais se manifeste par ses effets, comme par ses feuilles vertes la vie de la plante.

» D'où vient l'intelligence de ses premières notions, l'homme ne le sait pas , non plus la pente de ses premiers appétits,

» Lesquels sont en nous, comme dans l'abeille la passion

' 4 la lhcolo;,'ic«

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le faire du miel, et cette première volonté ne mérite ni >lâine ni louange.

» Or, pour que tout dérive vers cette première volonté. m vous est née la vertu qui conseille (la raison) et qui doit e tenir sur le seuil du consentement.

» La raison est le principe d*oii vous tii*ez occasion de nériter, selon qu'elle accueille ou repousse les bons ou les coupables amours.

» Les sages qui, en réfléchissant, sont parvenus au fond les choses, ont reconnu cette liberté innée, et ils ont laissé tu monde la Morale.

1» Donc, supposons que tout amour qui s'allume en vous lurgit de nécessité, en vous aussi est le pouvoir de le ré- ^mer.

» C'est la noble vertu que Béatrice appelle le libre arbiti'e; stinsi tâche de t'en souvenir si elle vient à f en parler. »

La lune, qui se levait tardivement et quasi à minuit^ tious faisait paraître les étoiles plus rares, et avait l'aii*^ lans le firmament, d'un sceau tout enflammé.

Elle parcourait dans le ciel ce chemin qu'embrase le soleil, alors que l'habitant de Rome le voit tomber entre la Sardaigne et la Corse.

Et cette ombre bienfaisante, giâce à laquelle Piétola* est plus renommé que toute ville du Maniouan, avait délivré mon esprit de la charge qui l'accablait.

Donc , moi, qui avais reçu des raisons claires et solides sur toutes questions, j'étais comme un homme qui rêve plein de sommeil;

Mais cette somnolence me fut enlevée subitement par des ftmes qui s'avançaient déjà denière nos épaules.

De même qu'autrefois l'Ismène et l'Asope* virent de nuit jur leurs bords la foule courir en furem*, parce que les rhébains avaient besoin de Bacchus;

De même dans ce cercle, selon que j'ai vu, s*en venaient,

' Pelil bourg voisin de Mantouc, où est ne Virgile, autrefois Andes. * Fleuves de Béotie et d'Achaïc.

tïuch&nt du pied, ceux qu'une bonne yolonld et qo'miMi amour conduil.

Elles Tiireot bientôt sur noua, car toule celle gnn* ti'oupc n'allait qu'en courant, et lus deux premièl'eacluiw en pleurant :-

« Majie courul en liâte à la mimlagne; César, pomal'

iuguer Uiida, laissa Marseille, et courut en Espaf

. Vilel -vile! que le temps ne se perde pas par Iropp

our! criaient les autres après euxj car le ïèle du te

.-■everdii' la grâce!

—Ames, en qu. r ai-dcnle compense penlJ*

mainlcnanl la négujjeuo i le retard que, dans Yùtitbi-

deur, vousavea mis

n Celui-ci , qui Pst

pas), veut allrali

donc où est le plL sage. »

Telles Curent lei. mon guide; et un df

esprits lui dit : aA j noua, lu trouveras l'i»

verture.

v Kous sommes si pleins de Tolonté pour avanctr,!^ nous nt' pouvons nnus ajTéloi' : donc pai'donne si cellif ju* punilion te semble une impolitwse.

M Je (us abbé* àSainl-Zéiiou.àVérone, sous l'empire bon' Barberousse, dout Milan dans sa douleur s'enlietal encore.

M Tel a déjà un pied dans la fosse, qui pleurera p( nionaslère et sera tristt d'y avoir eu de la puissance^

i) Puisqu'en place du vrai pasteur, U a mis lit son wi mal de corps, pii'e encore d'esprit, et né d'une mauïiiï

Je ne sais si l'ûmc en dit davantage ou si elle se lui, Im' elle élaii déjà éloignée de nous; mais j'entendis ces panto et je me plus £t les retenir.

' EiFiniJM do Cé\tr\\e oppoiéi i li

LE PUÀGATOiBE. CUJIT XK. 379

Et celui qui était en tout besoin mon secours, me dit : il Tourne-toi par là; n'en Yoîs-tu pas deux qm viennent en faisant des morsures à la paresse ? d

Ces deux âmes disaient derrière tontes ks autres : c La lation pour qui la mer s'ouirrit, mourut avant que ses héritiers vissent le Jourdain;

» Et celle qui jusqu'à la fin n'endura pas les fat^ues avec le lîls d'Anchise, s'offrit d'elle-même à une vie sans gloire. »

Ensuite, quand ces ombres furent si distantes de nous que je ne pouvais plus les voir, une nouvelle pensée descendit en moi;

Et de celle-ci naquirent plusieurs antres, toutes diverses, et je me pris tellement à rêver en passant de l'une ài'autre, quo, par plaisir, je fermai les yeux;

Et je changeai mes pensées en sommeiL

CHANT XIX

Opqvieme eercle où m purifie le pëcbe d'Avarice. — Dasie neoole •■• tWea qni loi est venoe dans «on lontmrtl. — Le soleil sTétavt tovë, W foilet poor* soi vent leur roule, et, instruits par a» aage, preanesl leadcfréc^aiaèaestaa cercle des Avares. — Ils sont là pleuraoU et étendos for le loL -» 1m pcpc Adrien V.

A l'heure où la chaleur du jour qui vient de mourir, vaincue par la froidure de la terre ou celle de Saturne, ne peut plus échauffer le froid de la lune ;

Lorsque les géomanciens ^ voient le signe qu'ils nomment leur p/tis grande fortune s'élever à l'orient avant l'aube, dans cette voie du ciel qui ne restera pas longtemps brune,

M'apparut en songe une femme bègue, aux yeux bûches, aux pieds tors, manchote et d'un teint hâve *.

' La geomanae est l'art de deviner par des points marqués an hasard snr le

saille ou sur le papier.

* Lombardi croit que c'est le Mensonge*

380 LA DIVWE COMÉDIE.

Je l'examinais^ et eomme le soleil ranime les membres engourdis par le froid de la nuit^ ainsi mon regard déliait sa langue;

Puis^ en peu de temps, il la redressait tout entière et colorait son visage triste, eomme le demande Tamour.

Lorsqu'elle sentit sa langue ainsi déliée, elle commença à chanter si bien, que j'aurais eu grand'peine à en détourner mon attention.

« Je suis, chantait-elle, je suis la douce sirène qui, au milieu des mers, fait dévier les mariniers, tant ils sont poussés par le plaisir de m'entendre.

» J*ai détourné par mon chant Ulysse de sa course vaga^ bonde; celui qui s'arrête près de moi rarement s'en va, tant je l'enivre. »

Elle n'avait pas encore fermé la bouche, quand parut à mon côté une fenmie sainte ^ et prompte à rendre la première confuse.

« 0 Virgile ! Virgile ! quelle est cette femme ? » disait-elle fièrement; et lui s'approchait les yeux fixés seulement sur la femme sainte.

Celle-ci saisit la première, et, déchirant ses vêtements, la découvrit par devant et me montra son ventre. La puanteur qui en sortait fut telle, que je m'éveillai.

Je tournai les yeux, et le bon Virgile me disait : « Je t'ai au moins appelé trois fois. Lève-toi et viens; trouvons Touvertiu-e par laquelle tu entreras. »

Je me levai; les cercles du mont sacré étaient déjà pleins de la lumière du jour, et en marchant nous avions deiTière nous le soleil.

En le suivant je portais mon front comme celui qui a la tête chargée de pensées, de sorte qu'il forme un demi-arc de pont avec sa personne,

Quand j'entendis : « Venez ! c'est ici qu'on passe. » Et ces paroles furent dites d'un ton si suave et si doux, qu'on n'eu connaît pas de pareil dans cette région mortelle.

' La Vérité, selon la même.

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