‹ Œuvres de Dante Alighieri: La divine comédieChapitre 27 sur 69 · LE PURGATOIRE. CHANT XIX · texte numérisé non relu

LE PURGATOIRE. CHANT XIX

Avec ses ailes ouvertes qui semblaient celles d'un cygne, celui qui avait ainsi parlé nous mena entre les deux flancs de la dure montagne;

Ensuite il agita ses plumes et éventa mon front * en affirmant : « Heureux ceux-là qui lugenl, car ils auront de quoi consoler leurs belles âmes. »

a Eh bien ! ^'as-tu donc à regarder la terre? » se prit à me dire mon guide, peu de temps après que l'ange s*était étevé au-dessus de nous.

i Et moi : « Une nouvelle vision qui me soumet à elle me Jette dans de tels doutes, que je ne puis m'empêcher d'y penser.

— Tu as vu, me dit-il , l'antique enchanteresse qui, dans les cercles au-dessous de nous, fait seule verser tant de pleurs ? Tu as vu comment l'honmie peut se détacher d'elle 'î

» C'en est assez. Frappe sur la terre tes talons, et tounic tes yeux vers ce rappel que te fait le Roi étemel avec ses grandes roues. »

Tel le faucon, qui d'abord regarde ses pieds, arrive au cri du chasseur, ensuite déploie son vol, excité par le désii* de la pâture qui l'attire ;

Tel je me fis, et tel, tant que la roche se fend pour donner passage à celui qui monte, j'allai jusqu'au point où Ton entre dans le cercle.

Lorsque j'eus pénétré dans le cinquième cercle, j'y vis des âmes gisantes à terre, toutes renversées sur le visage et qui pleuraient *.

« Âdhœsit pavimento anima mea ', » disaient-elles avec des soupirs si profonds, qu'à peine les paroles s'entendaient.

« 0 élus de Dieu, en qui la justice et l'espérance rendent les souffrances moins dures ! dirigez-nous vers les degrés supérieurs.

' L'ange efface un autre P (le péché de Paresse), eo disant : Heureux ceux qui plciircnl. (S. Matth., v.) ' Les iymcs des Avares.

' Psaume 118.

— Si VOUS venez ici, exemptes d'y rester étendues, et si vous voulez trouver plus tôt le chemin, que votre main droite suive toujours le bord extérieur du cercle. »

Telle fut la demande du poëte, et telle la réponse qui un peu en avant de nous lui fut faite. Je reconnus donc à ses paroles que cette âme ignorait la moitié de mon sort.

Je tournai les yeux vers les yeux de mon maître, et par un signe joyeux il consentît à ce que mes regards demandaient avec tant de désir.

Quand j'eus le pouvoir de faire à ma guise, je m'approchai de cette créature que ses paroles me ûrent d'abord connaître,

En disant : « Esprit en qui les pleurs mûrissent l'expiation sans laquelle on ne peut retoiuner à Dieu, suspends un peu pour moi ton plus grand soin.

» Qui as-tu été? Et pourquoi avez-vous tous le dos tourné en dessus? Dis-le-moi, et dis encore si tu veux que j'obtienne quelque chose pour toi dans ce monde d'où je suis sorti vivant. »

Et lui à moi : a Poiu'quoî le ciel ordonne que notre dos soit ainsi tourné vers lui, tu le sauras; mais d'abord scias quod ego fui successor Pétri ^

» Entre Sestri et Chiavari s'abîme un beau fleuve'; c'est de son nom que le litre de ma famille fait sa cime.

» Un mois et quelques jours m'ont prouvé combien pèse le grand manteau à celui qui le garantit de la fange : toutes les autres charges ne paraissent qu'une plume.

» Ma conversion , hélas ! fut tardive ; mais quand je fus fait pasteur romain, je découvris combien la vie est trompeuse.

» Je vis que là le cœur n'avait point de repos , et qu'on ne pouvait monter plus haut dans celte vie mortelle; aussi l'amour de la vie éternelle en moi vint s'allumer.

» Jusqu'à ce moment, je fus une âme misérable, éloignée

' Adrien V, pape. — « Sache que je fus successeur de Pierre. > Il r^oa <» mois el ucuf jours. Il était des Fiescbi do Gènes. ' Le Lavagno.

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de Dieu^ entièrement avare; or, comme lu le vois, ici j'en sois pmii.

9 Ce qui suit l'avarice se montre ici dans la purificatiou des âmes renversées, et la montagne n'a point de peine plus amère.

9 Ckmime notre œil fixé aux choses terrestres ne s'éleva pas Ters le ciel, ainsi la justice le brise vers la terre.

3 Gomme l'avarice éteignit en nous l'amour pour tout Trai Men, et par là fit mourir toute bonne œuvre, ainsi la justice nous tient ici à la gêne.

1» Liés des pieds et des mains, et prisonniers, et autant qu'il ]^aira au juste sîre, autant nous resterons immobiles et étendus. »

Je m'étais agenouillé, et je voulais parler; mais, comme je commençais, l'esprit s*apcrçut seulment en écoutant de cet acte de respect.

« Quelle raison, dit-il, te ploie ainsi à terre? » Et moi à loi : « Devant votre dignité ma conscience m'incline justemenU

— Redresse les jambes et lève-toi, frère, répondit-il. Ne le trompe pas. Comme toi et les autres je suis serviteur de la même puissance.

y> Si jamais tu as compris ce passage du saint Évangile où il est dit : « Neque nubml S » tu pourras savoir poui quoi je raisonne ainsi.

» Maintenant va-t'en ! je ne veux pas que tu t'arrêtes davantage, car la présence empêche les pleurs avec lesquels je mûris la salisfacUon dont tu as parlé.

1» J'ai là-bas une nièce qui a nom Alagia *, et qui de soi est bonne, pourvu que, par son exemple^ notre maison ue ia rende pas mauvaise.

» Elle seule là-bas m'est restée. »

' < Id resurrectioue enim noqne nobent neqne nubeotnr, sed eruni sicat aogeli Bei in c&lo. > (S. Hatth.) — « Par ceci nous est sigoitié qu'en la yie éternelle tout le monde sera esgal. > fOrangier.) On ne verra ni époox ni époitM.

* Femme de Marcel Malespina, protecteur de Dante.

3S4 LA DIYINE COMÉIMB.

CHANT XX

Tout en raÎTant ton gaide» Dante conyerse avec l'àine de Hugues Capet, qm lai cile plusieurs exemples de PauTrelé, de Libéralité et d'Avariée. — La moatagae da Purgatoire tremble et les Ames se mettent à chanter : « Gloire à Diea ! >

Contre un meilleur vouloir un autre Touloir ne doil pas lutter : donc, aûn de plaire à cet esprit^ aux dépens mène de mon plaisir^ je retirai de l'eau l'éponge non saturée de ma curiosité.

Je me mis en marche^ et mon guide marcha aussi dans les lieux laissés libres le long des roches, comme on' va sur un mur étroit en longeant les créneaux;

Gai* les âmes qui laissent fondre goutte à goutte par leurs yeux le mal qui tient le monde entier, remplissaient tout l'autre bord.

Maudite sois-tu, antique louve S qui emportes pour ta faim profonde et insatiable plus de proies que toutes les autres bêtes!

0 ciel ! qui , par tes mouvements, changes, conune on paraît le croire, les choses d'ici-bas, quand viendra celui devant lequel celie-ci doit s'enfuir ?

Nous allions à pas lents et comptés, moi tout attentif aux ombres qu'avec pitié j'écoulais pleurer et se plaindre.

Et par hasard j'entendis crier devant nous : a 0 douce Marie ! » Et celte voix plaintive était comme celle d'une femme qui est dans l'enfantement.

Elle continua : « Tu fus pauvre, autant qu'on peut le voir par cette étable où tu déposas ton saint fardeau ! »

Ensuite j'entendis : « 0 bon Fabiicius ! tu aimas mieux posséder la vertu avec la pauvreté, que de grandes richesses avec le vice. »

Ces paroles m'étaient si agréables, que je passai outre pour connaître Tespi it d'où elles semblaient venues.

1 L'Avarice*

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