‹ Œuvres de Dante Alighieri: La divine comédieChapitre 39 sur 69 · LE PURGATOIRE. CHANT XXXII · texte numérisé non relu

LE PURGATOIRE. CHANT XXXII

Tel je sortis de mon sommeil^ et je Vis peiichde sur moi ette femme compatissante qui auparavant fut la conducrice de mes pas le long du fleuve.

Et, plein d'appréhension/ je dis : <^ Où est Béatrice? »

Et elle : a Vois, elle est assise sur les racines de l'arbre iix feuilles nouvelles ^

» Vois la compagnie qui l'environne. Les autres suivent u ciel le Griffon en disant des chants plus doux et plus aystërieux que ceux qu'ils ont chantés dans ces lieux. »

Si sa réponse fut plus longue, je ne sais, parce que déjà tait devant mes yeux celle qui avait fermé mon esprit à oute autre attention.

Elle était seule assise sur la terre nue, comme laissée à a garde du char que j'avais vu lier à l'arbre par la bête à ieux formes.

Rangées en cercle et lui formant im cloître de leur perionne, étaient les sept nymphes ', tenant en main ces lunières qui ne craignent pas l'Aquilon et l'Auster.

« Tu seras peu de temps habitant de cette forêt, et tu leras éternellement avec moi, citoyen de cette Rome dont le Christ est Romain ' ;

» Donc, pour le profit du monde qui vit mal, tiens tes feux fixés sur ce char, et, retourné là-bas , fais en sorte l'écrire ce que tu as vu. d

Ainsi parla Béatrice, et moi j'étais tout dévoué à ses x>mmandements; je fixai mes yeux et mon esprit là où elle iroulut.

Jamais avec un mouvement si rapide le feu ne descend l'un nuage épais, lorsqu'il descend du point du ciel le plus éloigné.

Que ne fondit sur Tarbre Toiseau de Jupiter, rompant (on écorce, abattant ses fleurs et ses feuilles nouvelles;

Et de toute sa force il frappa le char, lequel plia comme

■ Ii*arbrc de la science du bien et du mal, ravivé par Jésus-Christ ou le GriffM, • Les sept Vertus.

Quella Roina onde Ciisto è Romuno. (Le Puiuitis.)

440 LA DIYmE COHÉDIB.

unnftTire en danger, et battu de droite et de gauche par la mer.

Ensuite je vis pénétrer dans Tintérieur du char triomphal un renard qui paraissait ne jamais s'être nouiri de bonne nourriture.

Mais ma Dame, le réprimandant de ses vilaines fautes, le fit fuir aussi vite que le lui permirent ses os décharnés.

Ensuite , du même côté d'où il était déjà venu , je vis Taigle descendre dans le char et le laisser garni de ses plumes;

Et, pareille à la voix qui sort d'un cœur plaintif^ une voix sortît du ciel, et elle disait : « 0 ma barque ! comme tu es mal chargée î »

Ensuite il me parut que la terre s'ouvrait entre les deux roues, et j'en vis sortir un dragon qui enfonça sa queue à travers le char.

Et comme la guêpe qui retire son aiguillon, de même en retirant sa queue malfaisante, il arracha une partie du fond du char, et il s'en alla content, content.

Ce qui resta du chai* , pareil à la terre vîvace qui se recouvre de chiendent , se recouvrit de la plume offerte par l'aigle, peut-être avec une intention chaste et bienveillante.

L'une et l'autre roue et le timon en furent couverts en si peu de temps, qu'un soupir retient plus longtemps la bouche ouverte.

Ainsi transformé, le saint édifice fit sortir des têtes de ses diverses parties, trois sur le timon et une à chaque angle.

Les premières étaient cornues comme celles des boeufs, mais les quatre autres avaient une seule corne sur le front; pareil monstre n'a jamais été vu.

Aussi sûre qu'une forteresse sur une haute montagne, je vis s'asseoir sur le char une prostituée toute débraillée, et qui promenait ses yeux autom* d'elle.

Et, comme pour empêcher qu'on ne la lui enlevât, je vis un géant debout auprès d'elle, et tous deux s'embrassaient de temps en temps,

LE nmeAToiRC. chant xxxiii. 441

Mais parce qu'elle tourna vers moi ses yeux avides et errants, le ïéroce amant la fouetta de la tête aux pieds.

Ensuite, plein de soupçon et cruel de colère, il détacha le diir monstrueux, et le traîna si loin par la forêt^ que ses aibres, conune un bouclier, me cachèrent

La prostituée et la nouvelle bête ^

CHANT XXXIII

Dnte, toDjoon condnit par Matbilde et par Stace, va boire aax doncet eavx d« fleuve Einoé. -^ Parilië, il peut désonnait monter vers les étoiles.

Dntf , venerufU gerUes ^, cette douce psalmodie, alternée tantôt à trois voix, tantôt à quatre, les femmes la commencèrent en pleurant;

Et Béatrice, soupirant avec compassion, les écoutait dans un tel abattement, que Marie, devant la croix, ne fut qu'un peu plus changée par la douleur.

Mais lorsque les autres vierges lui donnèrent lieu de parler, elle se leva droite sur ses pieds, et, colorée comme te feu, elle répondit :

« Modicum, et non vidd)iH8 me; ei iterum^ mes chères 9œars, modicum, et vos videbitis me '. »

Puis elle mit devant elle les sept fenunes, et deiTÎère elle, seulement en faisant un signe, elle plaça moi, la Dame et le sage qui était resté avec nous *.

Ainsi elle allait, et je ne crois pas que son dixième pas Mt posé à ten'e quand de ses yeux elle frappa mes yeux.

'<^e est le roi Philippe le Bel.

* Psanme xxxviJi.

*8aint Jean, ch. xvi.

Stace.

442 LÀ DIVINE GOUtaK.

Et d'un air tranquille : « Viens plus vite, me dit-elle, afin que, si je te parle, tu sois Mea place pour m'entendre. »

Lorsque je fus près d'elle comme je le devais, elle me dt : « Frère, pourquoi, vaiant avec moi, ne te hasardes-tn fH désormais à quelque demande ? »

Gonune ceux qui sont trop respectueux en parlant devant leur supérieur, de sorte qu'ils ne peuvent arracher la parole vivante de leurs dents.

Il m'advint que^ sans former des sons entiers, je commençai : « Madame, vous connaissez mes besoins et ce qd leur est bon. »

Et elle à moi : « le veux que d^onnais tu te dépouilles de toute crainte et de toute honte, de sorte que tu ne paries pku comme un bomme qui rêve.

» Sache que le (bnd da diar, que le serpent a brisé, M et n'est plus S mais que le coupable apprenne que la laigeance de IHeu ne craint pas sa soupe *.

» n ne sera pas toujours sans héritiers, Tdgle qui laissa dans le char ses plumes, par lesquelles il devint un monstre et ensuite une proie.

is> Car je vois certainement, et partant je le raconte, des étoiles déjà proches, à Tabri de tout obstacle et de tout empêchement, qui amèneront un temps

» Oïl le nombre cinq cent dix, et cinq', envoyé de Dieu, détruira la prostituée et ce géant qui péchait avec elle.

» Et peut-être ma prédiction obscure, conmie Thémis et le Sphinx, ne te persuade pas, parce qu'elle aussi trouble l'intelligence ;

' Bestia qiiam vidisti Tait et non est. (S. Jean, ApocaL) * Selon le peuple de Florence, une soupe mang(<e sur la tombe de celai q>'M •Tait tué vous mettait à l'abri de toute vengeance.

' Pour comprendre cette prédiction, il faut savoir que Dante veut qu'on fCf^ pour cinq cents la lettre D, pour cinq la lettre V, pour dix U lettre I. Ces liw» lettres forment le mot dux, général ; il s'ensuit qu'un général viendra dAruire ti prostituée et le géant. Suivant certains commentateurs, ce devait être ïttufUt'f Henri VU ; suivaul d'autres, Can le Grand, de Vérone.

LE pimcâtOHnL €ÊÊsn mm. Ml

sis bisiilôt les finis seroBl lei BHHfet^ «fur JAuuut

id^ fuerré (fe cette Ailgiiif ^ fln§ chHBDiage pour tan

aux et leurs blés.

\y note ces psroles; et, eounue eflss sooC sortSes de

asdgiie^es SDX Tirants de cedlè ^ierqra esCone cour»

L mort.

; eoonens-lû, quand tn 1» éerfirstf, éear fea ocfter

eut était Faibre* qm, par deis fiMÉ, « ^ kipraftai

Itoi.

liœnqœ F(^Eni3]e ou le brise cAuk ttni par mi

èflie de fiât, csht Dieu Fa créé' ssnt pour wêê sesi

rar afOflT noidu à aoo firuil, la pfeowfe ÈOÊt 21 at-

dans hi peine et dans le dénr, pendbnrt àim wSÊÊt

plus, celui qui a puni sur lui-même eette annure^.

■r esprit dort 9^ necofB^eBdpaaqaecTcrtpoar ooe

ifaigalière que eet arive est ik éÊefé et li défslcvppi^

idme.

; si tes nûnes pensées n'afaieirt pas Hé

oonune Feau de l'Eisa^, et a, en te

naéesy tu n'kvais tacbé Ion

le fruit du mûrier,

or tant de drconstancea aenkinent tn

n profit nwitd poor toinnéBie, la jnstiee dfe DiendbBf

lit dont il a entouré cet arbte.

Bûs comme ton intelligence, je le Tob, est defenœ

rre, et s'est obescurcie dans le pédiéy an point qœ la

re de mes paroles t'éblouit,

: leux que tu emportes mes paroles, liDoa écrites, au

peintes en toi, par la même raisoa qne le pèlerin

te on bouidon entouré de palmes. »

iMàcMirand'Ovkte:

CftnaiM HaÔMlcs Boa iatHlccU

Sohraat iafeaiis, etc.

{Meuun.j m..

iae.

hrift, q«l m expie b faaUt d'AHam.

fleoTe de U Toscane qui courre d'un tartre épais toat ce qu'on y ploD;;e.

444 LA DlVfNE COMÉDIE.

Et moi : «c Gomme la cire ne change jamais la figure imprimée sur elle par le cachet^ ainsi mon cerveau porte dé* sonnais votre empreinte.

ï> Mais pourquoi votre parole désirée vole-t-elle autant au-dessus de ma vue^ que plus mes yeux s'efforcent de la suivre^ plus au contraire ils la perdent ?

— C'est afin que tu connaisses, dit-elle, quelle école ta as suivie, et que tu voies comment sa doctrine peut suivre mes paroles,

» Et que tu voies que notre voie s'éloigne de la ditine, autant que s'éloigne de la terre le ciel qui tourne le plni haut. »

Or, je lui répondis : a II ne me souvient pas de m'êtie jamais écarté de vous, et ma conscience ne me donne pu de remords.

— C'est que tu ne peux t'en souvenir, répondit-elle ei souriant; rappelle-toi que tu as bu des eaux du Léthé.

)) Et si la fumée prouve le feu, cet oubli prouve daiie* ment que ta volonté occupée ailleurs a commis d'aotm fautes.

» En vérité, mes paroles seront désormais aussi nues qu'il les faut montrer à ta vue grossière. »

Et plus brillant, et marchant à pas plus lents, le sdid parcourait le cercle du méridien , lequel change selon ks diverses situations de la terre;

Quand s'arrêtèrent (comme s'arrête l'escorte qui précède une autre troupe, si elle rencontre des choses nouvelles siff ses pas)

Les sept Dames, arrivées aux limites d'un ombrage éclairci et triste, tel que, sous leurs feuUlages verts et leurs rameaux nobs, les Alpes en répandent sur leurs froids iiiisseaux.

Devant elles l'Euphrate et le Tigre me paraissaient sortir d'une même fontaine, et, comme des amis, être lents à se séparer ^

' Et flavius egrediebatur de loco voluptatis ad irrigandam ParadisoJD) qo> ■*** dividitur io quatuor capita. (Gej^èse, cbap. XI» vers. lO.J

LB PDIGATOIKE. CBAlfT XXXm. 445

< 0 lainière^ 6 gloire de la race humaine ! quelle est cette eau qui s'épanche ainsi d'une même source^ et qui ensuite se divise? »

A cette prière il me fut dit : « Prie Mathilde qu'elle te le dise. ïi Et la belle Dame répondit^ conune fait celui qui se disculpe :

« Cette chose-ci et d'autres encore lui ont été dites par moi^ et je suis sûre que l'eau du Léthë ne les a point effacées. »

Et Béatrice : « Peut-être une plus grande préoccupation» qui souvent nous enlève la mémoire^ fait que son esprit <d>scurci ne voit pas par ses yeux.

» Mais vois l'Eunoé qui par là s'écoule » mène-le vers le fleuve, et, selon que tuas coutume, ravive sa force évanouie.»

Gomme une âme gentille, qui ne s'excuse en rien, mais fait sa volonté de la volonté d'autrui, aussitôt qu'elle lui est manifestée par un signe.

Ainsi, dès que je fus près d'elle, la belle Dame se mit en marche, et dit à Stace, à la manière des femmes : « Viens avec lui! d

Si j'avais, lecteur, un plus long espace pour écrire, je chanterais en partie la douce boisson, qui jamais ne m'eût rassasié.

Mais, puisque voilà pleins tous les papiers destinés à ce second cantique, le frein de l'art ne me laisse pas aller plus loin.

Je revins de l'eau très-sainte refait comme les plantai nouvelles, renouvelées en leurs nouvelles feuilles *,

Pur et disposé à monter aux étoiles.

^ HifTaio tày corne plante Dovelle

Kinnovellate di noTella fronda.

le cantique dn Purgatoire conlienl 4754 ven.

Page 1