LE PARADIS. CHANT
ifina pensée^ fit naître mon action ; et^ contre notre usage et ,f notre puissance^ je fixai mes yeux sur le soleil. 1^ Beaucoup de choses nous sont possibles là-haut^ qui ici .ne nous sont pas possibles^ par une yertu de lieu fait en propre pour l'espèce humaine.
le ne pus longtemps supporter Téclat du soleil; mais non si peu de temps^ que je ne le visse jeter des étincelles autour de lui^même^ pareil au fer qui sort bouillant de la fournaise ;
Et soudain il me parut que le jour au jour s'ajoutait , comme si celui qui peut^ avait orné le ciel d'un autre soleil.
Béatrice se tenait, toute fixée par les yeux, aux roues étemelles'; et moi je fixai sur elle mes regards détournés de là-haut;
Et, à la contempler, je devins tel en moi-même que devînt Giaucus à goûter de cette herbe qui le rendit compagnon des dieux de la mer.
Cette faculté de transhumaner ne se pourrait exprimer ptfr verba^; que cet exemple suffise donc à celui à qui la grâce réserve cette expérience.
Si j'étais seulement celui que tu as naguère créé, tu le sais. Amour qui gouvernes le ciel ! ô toi qui m'as élevé par ta lumière !
Quand le mouvement céleste, que tu éternises, ô esprit désiré! me rendit attentif à lui-même par cette harmonie que tu tempères et que tu discernes^
Il me parut qu'un si grand espace du ciel s'allumait alors à la flamme du soleil , que pluies ou fleuves ne firent jamais un lac si étendu.
La nouveauté des sons et cette grande lumière m'embrasèrent d'un tel désir de savoir leur cause, que jamais je n'en ressentis d'une pointe si vive.
> Dieu.
■ Les Sphores.
Trasumanar signilicar per verba KoD si poria.
4S0 U MVINE COIIÉDIE.
Donc elle, qui me Tojait aussi bien que je me vois moiinJ!'n«?, voulut salisliiirc mon esprit lout ëmu; cl avant qut j'i'usse di'Diandê, elle ouvrit la bouche,
El elle commença : a Tu te rends ioi-inêmc lent à comprendre par les Tausses imaginatiana ; de sorle que ta ne vois pas ce que lu aurais vu si tu les avais secouées.
n Tu n'es plus sur la teire^ comuie tu le croie : la îwin, en fujant le lieu où elle se fornie, oe court pas si vite qu toi eu t'iSlevant vers ce lieu, o
Si je fus dépouillé de mon premier doulc par cea souliiuiles et brèves paroles, je >lu£ enlacé inlûieureuieiil par un doule nouveau.
Et je dis: uDi^ii jemc suis re osé conlcnl de ma grande admirationj mais à présent j'adi liie comment j'outre-pasiE ces corps légers, n
Elle alors, après un pieux soupir, dirigea vers moi kf yeux avec cet air que prend une mère devunt le doliredi! son fils;
Et elle commença : « Toutes les choses ont un ordre eatre elles, et cet ordre est la Torme qui fait l'univers rcsseniblanl à Dieu.
» Iti les hautes créatures voient les traces de la force élurnelle , qui est la lin pour laquelle est fait l'ordre déji exposé.
» Diiiis l'ordre que je dis, toutes les créatures ont leurs inclinations, cl, selon leur sort divers, avois'n t plu ou moins leur principe.
» Ainsi elles tendent vers des porls divers pa la g f mer de l'êlre, et chacune avec l'instinct qui lu fut d ne et qui la conduit :
i> L'un de ces instincts porte le feu vers la lune 1 au) est un moteur dans le cœur des mortels; l'autre e se I ramasse la len-e en elle-même.
» Et cet arc frappe non-seulement contre les créatures qui sont dépourvues d'inlelligence, mais encore celles qui ont i'intellL'cl cl l'amour.
«La IVoïiilencej qui l'ordoime si sagement, lassérèiie
LE PABADIS. CHAMT II. 4^1
tmijours de sa lumière le ciel dans lequel roule le premier mobile qui a la plus grande rapidité;
ï) Et c'est là que maintenant^ comme à un site désigné ^ nous porte la vertu de cette corde qui dirige tout ce qu'elle lance vers un but joyeux.
)> 11 est vrai que^ comme la forme ne s'accorde pas bien des fois avec les intentions de l'art^ parce que la matière est sourde à répondre,
D Ainsi de cette direction dévie souvent la créature qui a Ifi pouvoir, bien que poussée de la sorte, d'incliner vers ua autre côté.
» Et, comme on peut voir le feu tomber d'un nuage, elle tombe de même, lorsque sa première impulsion est d^ tournée vers la teiTe par le faux plaisir.
» Tu ne dois pas plus t'étonner, si j'en juge bien, de ton ascension, que tu ne t'étonnerais si, du haut d'une moa^ tagne, un fleuve descendait jusqu'au bas.
» Ce serait merveille en toi si, libre d'obstacle, tu te fusses assis au bas, comme si la flamme vive restait en repos $ur la terre. »
£t puis elle releva ses yeux vers le ciel.
CHANT n.
Dante pénètre avec Béatrice dans le corps de la Lune, premiore sphère. — Ao« lioBi de grâces A Dien. — Béatrice explique an poëte la cauM des taches apcr» çues dam U Lune.
0 VOUS qui, désireux d'écouter, aves suivi dans une petite barque mou vaisseau qui s'avance en chantant,
Revirez pour revoir vos rivages) ne vous mettes pas en mer, car peut-être, en me perdant, resteriez-vous égarés.
Les eaux où je vais entrer ne furent jamais paicom-ues ^ Minerve souffle dans ma vofle> ApolloQ me conduit, et les neuf Muses me montrent les Ourses.
* Avia Pieriduiu peragro loca nullius ante trita solo, etc. (LUGMT.)
V DlVI^E coNÉniE.
Vous autrN, on petit nombre, qui de bonne heure aiei lendn le cou ïers le pain des anges, pain dont on ril ici, miiis sans pouToir s'en rassasier.
Vous pouvez bien mellre voire navire sur la haulemar en suivant mon sillage sur l'eau q\ii bientôt redevient unie.
Ces glorieux Argonautes, qui passèrent à Colchos, m furent pas émerveillés autant que vous le serez, quand ib virent JasoD devenu bouvier.
La soif perpétuelle et créée avec l'ànie d'arritor au royaume fomid sur Dieu, nous emportait rapides, quaa comme vous voyes le ciel.
Béati'iee regardait en haut, et moi je regardais en elle; et peut-éti'e en aussi peu de temps qu'un dard est posé sur l'arf, se détache de la noii et vole.
Je me vis arrivé en un lieu où une admirable chost) tourna vers elle mes regards; or donc celle à qui mes sentiments ne pouvaient être cachés.
Se louniant ver» moi, aussi gracieuse que belle : o Élève vers Dieu ton âme reconnaissante, me dit-elle, lui qui nous a transportés dans la première étoile, n
Il me paraissait que nous étions couverts d'un nuage lucide, épais, solide, et poli comme un diamant qu'aurail frappé le soleil.
La perle éternelle ' nous reçut en elle, comme l'eau, loul en restant unie, reçoit un rayon de lumicru.
Puisque j'élais corps, ici-has on ne peut comprendre comment une dimension peut en admctlrc une autre, m qui doit être si un corps pénètre dans un autre coips;
En nous donc devrait s'allumer plus vif le désir de voir cette essence, dans laquelle on voit comment notre nature s'unit à Dieu,
Là on verra ce que nous croyons par la foi, et sans démonstration; mais cela sera de soi-même manifeste, comme la vérilé premièi'e un qui l'homme a croyance.
Je répondis : « Madame, aussi reconnaissant que je puis
LE PARADIS. CHANT Ih 453
l'être, je rends grâce à celui qui m'a enlevé du monde ^ mortel.
» Mais dites-moi quelles sont les taches obscures de ce corps lunaire qui, là-bas sur terre, font raconter tant de ÎBibles sur Caïn * ? »
Elle sourit un peu, et puis elle me dit : « Si l'opinion des mortels s'égare là où la clef des sens ne peut ouvrir,
» Certes les flèches de Tétonnement ne devraient point te piquer désormais; puisque, si elle vient après les sens, tu vois que ta raison a de courtes ailes.
» Mais dis-moi ce que par toi-même tu en penses. » Et moi : <i Ce qui m'apparait ici-haut de forme diverse est produit, je crois, par des corps raréfiés et des corps denses*. » .
Et elle : « Tu verras d'une manière certaine que ta croyance plonge dans le faux, si tu écoutes bien l'argument que je lui opposerai.
» La huitième sphère montre plusieurs étoiles ', lesquelles, et pour la qualité et pour la quantité de la lumière, se peuvent noter comme étant de différents aspects.
» Si des corps raréflés et denses produisaient toutes ces diflërences, il n'y aurait, dans toutes ces étoiles, qu'une seule vertu distribuée en plus ou en moins , ou bien également.
K) Or, des vertus diverses doivent être le fruit de principes formels; et tous ces principes, hormis un seul *, seraient détruits par ton raisonnement.
» De plus, si un corps raréfié formait ces taches brunes dont tu demandes la cause, alors, ou la planète serait en quelque point privée de sa matière ;
» Ou comme le corps d'un animal, qui montre tantôt le
' Dans let tache< de la lone, le peuple croyait TOir Gain portant un fagot.
* Jlaro ; ce mot manque au français, mais Fénelon a employé rarifii dans le nème sens originel.
' Les ctoiles fixes, physique du temps de DantCt
* Let corps rarcfie's et denses.
gras, tantôt le maigre, ainsi, dans ses diverges partie?, la planète changerait de couleur.
» Si des corps raréfiés formaient ces taches, cela deviendrait manifeste dans les éclipses du soleil, car sa lumière passerait à travers la lune, conune elle traverse les autres corps raréfiés.
» Ce qui n'est pas. Donc il faut examiner l'autre supyosition ; et s'il arrive encore que je la renverse, ton oplmoD sera démontrée fausse.
» Si ce corps raréfié ne peut traverser la hine, fl kxA qu'il y ait un point où son contraire ne le laisse fins passer;
» Et de là le rayon rejaillit, comme la cmileur refisnt par un verre qui est doublé par uqe feuille de fdomb.
)) Mais tu diras que le rayon paraît ici plus obscur qu'an d'autres parties, parce qu'il se réfracte à une grande profondeur.
» Quant à cette objection, tu peux t'en délivrer par l'eipérience, cette fontaine d'où découlent les ruisseaux de vos arts *.
» Tu prendras trois miroirs; places-en deux loin devant toi, à une même dislance; le troisième, place-le plus au loin; puis fixe les yeux entre les deux premiers.
» Tourné ainsi vers ces mii'oirs, aie soin que denière lui s'élève une lumière qui éclaire les trois miroirs et revienne à toi, répercutée pai' eux tous;
» Alors, bien que le plus éloigné ne répande pas uqe lumière si étendue, tu verras qu'il éclaire aussi vivement que les deux autres.
» Maintenant, comme sous les coups des chauds rayons, les lieux que couvrait la neige sont délivrés de sa couleur et de sa froidure première;
» Ainsi, dégagé de ses fausses opinions, ton esprit va recevoir, par ma volonté, une lumière si vive, qu'à son aspect tu le sentiras scintiller.
* Expoi'ienliu niugisUa rcrum.
L£ l^AKÀDIS. CHANT fl. 4SS
h^ Dans le ciel de la divine paix se meut un corps dont
▼ertu renferme Têiré de tout ce que lui-même contient. '9 Le ciel suivant, qui a tant d'étoiles, distribue cet être ''%te diverses essences, de lui distinctes et en lui contùes.
» Les autres cieux disposent de diverses manières les %tiiietions qu'ils renferment, et les mènent vers les fins et 9 causes qoîleor sont assignées.
9 Ces organes du monde, comme tu vois maintenant, ^scendent de degré en degré, de sorte qu'ils prennent d'en vut la vertu qu'au-dessous ils communiquent.
-m Regarde bien comme par ce chemin je marche vers la Mté que tu désires, afin que, par la suite, ta saches seul ■«far le gué.
i 9 Le mouvement et la vertu des sphères sacrées, il conîent que tu Tattribues aux moteurs bienheureux, comme aeuvre du marteau au maréchal.
^ D Le huitième ciel, que tant de lumières rendent si beau, tmoà l'image de TinteUigence profonde qui lui donne le louvement et en devient le cachet.
» Et comme l'âme, sur votre poussière, vient, par dîfféents membres, se résoudre en différentes puissances;
» Ainsi l'intelligence développe sa bonté multipliée sur 38 étoiles, en se tournant sur son unité.
» Chaque vertu s'allie diversement avec le corps précieux [o'elle avive, et auquel elle se lie, comme à vous-même a vie.
9 Cette vertu, mêlée aux corps, brille par la nature oyeuse dont elle dérive, comme la joie dans une prunelle ive.
» De cette vertu vient donc, et noïi des corps denses et aréfiés, ce qui semble inégal en lumière : elle est le prinipe formel qui produit,
» Conformément à sa puissance, ce qui est ol)Scur et ce ui est clair. »
LA DIVIKE COHEDIK.
ir .^our dE l> TirliniW, [«c» qa'^l
Ce soleil ' qa mon copur d'amour, m'snit
àécoav'* — - " i i-érutations, le doiix aE(«ct
délai
Et mi ■'■" ■ ncii et poisuado, aiitanlqiif
je le de s haut pour parler.
Mais L ui me retînt si fort àtbàè
à la contempler, ij^.^ ,. e souvins plus de raacoo-
fession.
Comme par des verres transparents et nefs, ou parte eauï claires el tranquilles, pas assez profondes pour iiuek fond en sdit sonnhrp,
Les images reviennent à nos yeus si aflaiLlies, ipi'iinr perle sur un front Liane ne vient pas plus lentement à n« regards;
Ainsi je vis plusieure figures prêtes à parler. C'est pourquoi je tombai dans l'erreur contraire à celle qui alluDii l'amour entre l'homme ' et une fontaine.
Aussitôt que je les eus aperçues, estimant qu'elles étaient réfléchies par un miroir, je tournai les yeux pour voir Je qui elles provenaient,
Et je ne vis rien ; de sorte que je les ramenai vers mon doux guide, qui, en souriant, avait des étincelles dans ses suints regards.
a Ne t'étonne i>as si je souris de ton raisonnement puéril,
LE PARADIS. ciiAirr m. 4T7
me dit Béatrice; ton pied ne s'appuie pas enocHre sur la Térifé,
» Et, comme d'habitude, il te fait trâNidier. Les figures que tu vois sont de vraies substances, id reléguées pour avoir manqué à leur vœu.
» Donc parle avec elles, écoute et crois, car la rraie lumière qui les réjouit ne laisse jamais leurs pas s'en écarter. »
Et moi je m'adressai à l'ombre qui semblait plus disposée à converser, et, quasi comme ue homme que trop de hâte embarrasse, je commençai :
« 0 esprit heureusement créé, qui, sous les raycms de la vie éternelle, sens en toi une douceur qu'on ne comprend jamais si on ne l'a goûtée !
» Tu me rendras reconnaissant, si tu daignes me dire ton nom et votre sort à tous, n Et Ifondire tout aussitôt avec des yeux riants :
D Notre charité ne ferme |>oint les portes à un juste désir; elle se conforme à celle de Dieu, qui vent que toute sa cour lui ressemble.
y> Dans le monde je fus une vierge religieuse, et si ta mémoire me regarde bien, elle me retrouvera, quoique aujourd'hui plus belle.
» Tu reconnaîtras que je suis Piccarda ^ J'ai été i^aeée ici avec ces autres bienheureux, et bienheureuse je suis dans la sphère la plus lente *.
» Nos affections, enflammées des seules joies de TEspritr Saint, se réjouissent dans l'ordre où il les a établies;
» Et ce sort qui paraît si peu élevé nous est donné, parce que nos vœux furent négligés et rompus en paiiie '. »
Et moi à elle : « Sur vos admirables figures resplendit
' Piccarda, de la famille des Donati, de Florcnee. * La lune, tnlvant le aystène de Ptolénée.
Perche fur negleUi Li notlri toU, e toU îd alcoo canto.
Ce concetto est intraduisible*
458 LA DtvmE COMÉDIE.
je ne sais qnoi de dWin^ qui change le premier aspect qa'oii a gardé de vous.
» Aussi je n*ai pas été prompt à me sourenlr : mais à présent je m'aide de ce que tu me dis^ de sorte que de te reconnaître m'est chose plus facile.
y> Mais^ dis-moi^ vous qui êtes heureuses dans cette sphère, désirez-vous un lieu plus élevé pour mieux voir Dieu, poof mieux l'aimer et en être mieux aimées ? »
Elle sourit un peu avec les autres ombres;' ensuite elle me répondit si joyeuse^ qu'elle semblait brûler de l'arnoot du premier foyer :
<K Frère^ une vertu de charité calme notte Yolontë, et cette vertu ne nous fait vouloir que ce que nous ayons, et ne nous donne la soif d'aucun autre bien.
D Si nous désirions être plus élevés, nos désirs seraient en désaccord avec la volonté de celui qui nous rassemble ici;
» Désaccord que n'admettent point les sphères célestes. Tu verras, si tu remarques bien leur nature, qu'il est njcessaire ici de vivre dans la charité :
» Et même il est essentiel à notre existence bienheureuse de se tenir dans la volonté divine, de manière que toutes nos volontés se résolvent en une seule.
» Que nous soyons rangés de degré en degré dans ce royaume, cela plaît à tout le royaume, comme au roi, dont la volonté fait notre volonté.
» Dans sa volonté est notre paix; elle est cette mer où tout vient se jeter, et ce qu'elle a créé, et ce que fait la nature. »
Alors il me fut clair que tout lieu dans le ciel est Paradis, quoique la grâce du bien suprême n'y pleuve pas de la même façon.
Mais, comme il advient qu'on est rassasié d'un mets, et que d'un autre mets on sente encore le désir, de sorte qu'on redemande de celui-ci, et que de l'autre on refuse
Ainsi je fis du geste et de la parole, afin d'apprendre de
LE PARADIS. CHANT III. 4i59
jÇ^te âme quelle fut la toile jusqu'au bout de laquelle elle ne poussa point la navette.
<x Une vie parfaite , un mérite éminent^ me dit-elle , placent plus haut que nous dans le ciel une femme ^ selon la règle de laquelle on s'habille et Ton se voile dans votre monde ^^
Il Afin jusqu'à la mort de veiller et de dormir avec l'ëpoux qui accepte tout vœu que la charité conforme à son désir.
» Pour la suivre je m'enfuis du monde toiite jeune , je pi'isnfermai sous son habit ^ et je promis de suivre la voie dfi son ordre;
» Puis des hommes, plus habitués au mal qu'au bien, m'enlevèrent de la douce clôture : Dieu sait quelle fut ensuite ma vie.
^ Pour cette autre splendeur qui se montre à toi , à ma droite^ et qui brille de toute la lumière de notre sphère,
» Ce que je dis de moi, elle le pense d'elle : elle fut religieuse, et V(m a de même ôté de sa tête Tombre des bandeaux sacrés.
n Mais quand elle fut retournée dans le monde, contre son gré et contre ses bonnes habitudes, elle ne fut jamais dépouillée du voile de son cœur.
» C'est la lumière de la grande Constance', qui, du second orgueil de la Souabe, engendra le troisième, et la dernière puissance de cette race. »
Ainsi parla Piccarda; ensuite elle commença l'Ave Maria, tout en chantant, et, tout en chantant, eue s'évanouit, comme à travers l'eau sombre une chose pesante.
Mes regards, qui la suivirent autant que possible, se tournèrent, lorsqu'ils l'eurent perdue, vers le but d'un plus grand désir.
Et se dirigèrent tout entiers sur Béatrice; mais celle-ci
' Sainte Glaire, de l'ordre des Frasciscaioes» auquel appartenait Piccarda. ' Fille de Roger, roi de Fouille et de Sicile; Constanee fut tirée de sou mopattère à Palerme et mariée à l'enpereur Henri VI,
jeta de tels éclairs devant mes yeux, que d'abord ils ne purent supporter cette vue ; Et cela me rendit plus lent à l'interroger.
CHANT IV
Dante est encore dans la planète de la Lune. — Là^ Béatrice lai rdvcte denté* ril«''s : la première, où est le séjour des Bienheureux; la seconde, tevchaatli diiftfrence entre la volonté mixte et la volonté absolue. — Le poète deanadt ft son guide s'il est un moyen de satisraire à des vœux qui n'ont pas été aooMi' plis.
Entre deux mets placés à égale dislance et attirant é^ lement^ un homme libre de choisir mourrait de faim avant de porter l'un d'eux à ses dents ;
De même se tiendrait un agneau entre les désirs de deux loups féroces^ il tremblerait également; de même se tiendrait un chien entre deux daims ^
Donc, si je me taisais, je ne m'en repens pas : également suspendu entre mes doutes, ce silence était nécessaire ;j6 ne m'en loue pas non plus.
Je me taisais; mais mon désir était peint sur mon visage, et ma demande s'y montrant, apparaissait plus chaude qu'elle n'eût été dans des paroles.
Béatrice fit ce que fit Daniel en délivrant Nabuchodonosor de cette colère qui l'avait rendu injustement cruel.
Et elle dit : « Je vois bien comme deux désirs contraires t'attirent ; ton souci se lie lui-même si fortement, qu'il ne peut se développer au dehors.
» Tu argumentes ainsi : si la bonne volonté dui'c, par
* Imite d'Ovide :
Tigris lit, auditis diverse vallc duorum Exslimulala faîne mugilibus armentoromi Ncscit utro potius ruât) etc.
{Metam., lib. ▼.)
LE PARADIS. CHANT lY. 461
quelle raison la violence d'autrui diminuerait-eUe la mesure de mon mérite?
» Et une autre occasion pour toi de douter^ c'est que les âmes semblent retourner aux étoiles, selon la sentence de Platon 1.
y> Telles sont les questions qui pçsent également sur ta Tolonté; donc, je traiterai d'abord celle qui a le plus de fiel,
» Entre les séraphins, celui qui pénètre le plus en Dieu, Moïse, Samuel, ou l'un des deux Jean (celui que tu voudras j»«ndre), je ne dis point Marie,
» Tous ces séraphins n'ont pas leur banc dans un autre ciel que ces esprits qui viennent de t'appàraître , et n'ont pas pour leur existence plus ou moins d'années.
» Mais tous embellissent le premier cercle, et ils ont la vie différemment douce^ selon qu'ils sentent plus ou moins rëternel Esprit.
» Ces âmes se sont montrées ici> non parce que cette sphère leur a été destinée, mais pour te montrer, parmi les sphères, quelle est la moins élevée.
» C'est ainsi qu'il convient de parler à votre esprit, parce qu'il ne saisit que par les sens ce qu'il rend ensuite digne de l'intelligence*.
» Pour cela l'Écriture condescend à vos facultés, elle attribue à Dieu des pieds et des mains^ et elle entend tout autre chose.
» Et la sainte Église vous représente sous des apparences humaines, Gabriel et Michel, et l'autre qui guérit Tobie.
» Ce que Timée ' pense des âmes n'a point de rapport avec ce qui se voit ici, car il paraît penser comme il parle.
» Il dit que l'âme retourne à son étoile, croyant qu'elle en fut détachée quand la nature l'unit à une forme.
» Et peut-être son opinion est-elle autre que les mois ne la rident, et elle peut avoir une intention qu'il ne faut pas railler.
• Voir le Timée.
' Niliil est in inlc'.lectu, quin priùs fucrit ia sensu.
* C'est-à-dire iMutoii dans le Ti'née.
402 i.\ Divr:iE comëdie.
« SI) enicnil qiie llioniieur et le blûme de l'inDaente itlonment k ces sphères, peut-être son arc a-l-U toucl» quoique vérité.
» IVjii ce principe mal entendu a ^garé quasi toul le inonde, de sorte qu'on a couru adorer Mercure, Jupiter cl Mars.
B i.'aulre doute qui t'a^le a moins de venin, car sa ta» l^ilé ne pourrait pas fdcarler de moi.
h Que notre Justice paraisse injuste aux yeux des mottels, c'est un argument de foi, et non de inéctiancetë béi^lique.
a Mais comme votre entendement peut bien pènétrerjtuqu'à celle vérité, je vais te rendre satisfait, selon que lu I( clos ires.
H Si la violence arrive quand celui qui l'endure ne k prêle en rien à celui qui le force, ces Ames ne sont pasMcuiées par cette violence ;
» Car la volonté, ai elle ne le veut, ne s'éteint pas; ms àHe fait comme la nature tait dans le feu, quand nit^i^li violence l'abaitmit mille fois.
» C'est puucijmû ai la volonté se plie un peu ou Ixaucoup, elle cède à la force ; ainsi iirent ces âmes, puisqu'ellEi pouvai^i mlourner au saint lieu.
R Si leur volonlé était restée entière, comme celle ijui tint Laurent sur le gril, et celle qui rendit Mucius si dur pour sa mail]',
» Elle les aurait reportées, sitôt qu'elles furent libres, dans le chemin d'oii elles avaient été enlevées; mais \w si Boliile volonté est trop rare.
» Par ces paroles, si tu les as recueillies comme tu le devais, est délruit l'argument qui t'aurait encore importune plusieurs fois.
n Mais à cette heure un autre mauvais pas vient à la lia-