‹ Œuvres de Dante Alighieri: La divine comédieChapitre 53 sur 69 · LE PARADIS. CHANT XVII · texte numérisé non relu

LE PARADIS. CHANT XVII

puisque ta vie s'allongera au delà du châtiment de leur perfidie. »

Après que Tâme sainte eut montré, en se taisant, qu'elle avait fini de mettre la trame à la toile que je lui présentais ourdie.

Je commençai comme celui qui désire, ayant des doutes^ le conseil d'une personne capable de voir et de vouloir avec droiture et affection.

« Je vois bien, mon père, que le temps éperonne son coursier vers moi, afin de me porter un de ces coups d'autant plus graves qu'on y cède davantage :

» Donc il est bon que je m'aime de prévoyance, afin que, si le lieu qui m'est le plus cher m'est enlevé, je ne perde pas tous les autres par mes vers.

» Là-bas, dans le monde éternellement amer, et sur le beau sommet de la montagne d'où les yeux de ma Dame m'ont enlevé;

» Puis, transporté dans le ciel de lumière en lumière, j'ai appris de telles choses, que, si je les redis, elles seront poui' beaucoup d'une saveur trop acre peut-être ;

)) Et si je suis un timide ami de la vérité, je crains de ne pas étendre ma vie parmi ceux qui nommeront ce temps présent le temps antique. »

La lumière, dans laquelle souriait le trésor que je trouvai en cette sphère, se fit d*abord aussi l)rillante qu'un miroir d'or sous un rayon de soleil ;

Ensuite elle répondit : « Une conscience obscurcie pai* sa propre honte ou par la honte d'autrui trouvera certes ta parole violente.

» Néanmoins éloigne tout mensonge, manifeste ta vision tout entière, et lai^ les malades se gratter là où ils ont la rogne.

» Car si ta parole est déplaisante au premier goût, elle laissera une nourriture vivifiante quand elle. sera digérée.

» Ton cri fera comme le vent , qui frappe plus les plus hautes cimes; et ceci ne sera pas une petite preuve d*lionneur.

522 LA DIYINE COHÉDnS.

D Aussi oh ne fa montré dans des sphères^ stir le mont et dans la Tallée douloureuse, que les âmes notées par la renommée.

T» Car l'esprit de celui qui écoute n'art'ête ni son attention ni sa foi sur des exemples tirés d'une tige inconnue et obscure,

)» Ni sur des actions à peine yisibles. »

CHANT XVIIi.

Ctcaagnida désigne an poète plusieara des Esprits qni composaieot b Croix di Mars. — Ensuite Dante, toojours guide par Béatrice, monte daM la planète de Jupiter, ou le sixième ciel. — Il voit lés Ames des Saints former ua grand Aigle : oe sont ceux qui s«r terre ont bien administré la joatien. — Sativ» de ravarice et des simonies de son temps.

Déjà cet esprit bientieureux jouissait en lui-même de ses paroles, et moi je savourais aussi meâ réflexions, tempérant le doux par l'amer.

Et cette femme qui me menait à Dieu dit : « Change ta pensée ; pense que je suis près de celui qui allège de tous les torts. »

Je me tournai vers la voix amoureuse de celle qui me réconforte; et ce que je vis alors d'amour dans ses veux saints, j'abandonne de le peindre ici.

Non-seulement parce que je me défie de mes paroles, mais à cause de la faiblesse de Tesprit, qui ne peut redire ce qui est si au-dessus de lui, si d'autres ne lui servent de guide.

Je puis seulement redire ce point, qu'en la contemplant mon amour resta libre de tout autre désir;

Tandis que le plaisir éternel qui rayonnait directement sur Béatrice, et de son beau visage, me rendait heureux par son aspect inspiré,

Elle, me pénétrant par la lumière d'un sourire, me dit : tt Toui-ne-toi et écoute : car ce n'est pas seulement dans mes yeux qu'est le Paradis. »

LE PARADIS. CÈAirr XTIII. 523

Cohmie parfois la passion se voit dans la pbysiônonlie, si elle est si forte que l'âme tout entière lui est soumise^

Ainsi dans les étincelles de la sainte lueur, vers laquelle je me tournai, je reconnus la volonté de discourir encore quelque peu.

Et elle commença : « Sur cette cinquième branche de raii>re qui se Tivifie par la cinie, donne toujours des fruits et ne perd jamais ses feuilles S

D Sont des esprits heureux qui là-bas, avant de venir au ciel, furent d'un si grand renom, que toute muse s'emichirait de leurs actions.

yt Donc regarde aux bras de la croix : ceux que je te nommerai à cette heui*e feront ce que dans la nue fait son feu rapide. »

Je vis sur la croit passer une lumière du nom de Josué, dès qu'il l'eut nommé; et le nom ne me fut pas connu plus promptement que son passage.

Et au nom du grand Machabée ^ je vis se mouvoir une ânfre lumière tomnoyante; et la joie était le fouet de cette toupie céleste.

' Ainsi, pour Charlemagne et pour Roland, mon regard attentif suivait deux lueurs , comme l'œil du chasseur suit le faucon dans son vol.

Puis devant mes yeux passèrent sur cette croix Guillaume et Ridiard, et le duc Godefroi*, et Robert Guiscard.

Alors se mouvant aussi et s'étant mêlé aux antres lumières, celui qui m'avait parlé me montra quel artiste il était parmi les chanteurs du ciel.

Je me tournai du côté gauche pour voir sur Béatrice mon devoir, ou par une parole d'elle, ou par un signe;

Et je vis ses yeux si purs, si joyeux^ que sa figure sur* passait les autres, et même son dernier aspect.

Et, comme au sentiment d'un plus grand plaisir, Fhûmme qui fait le bien s'aperçoit de jour en jour qu'il avance dans la vertu,

' C'est-i-dire la planète de Mars, cinquième division du Paradis. ' Godefroi, duc de Lorraine, lequel conquit JëruBalem. — Guiscard, duc de Normandie, conquérant de la Sicile*

Ainsi je m'aperçus que mon ascension circulaire dans le ciel décrivait avec lui un plus grand arc^ en voyant Béatrice, ce miracle de beauté, toujours plus éblouissante; ^ Et comme la rougeur sur la joue d une femme blanche disparaît vite quand elle a jeté le fardeau de sa honte.

Aussi vite, et dès que je me tournai, mes yeux reconnui'ent, à la blancheur tempérée de la sixième planète', qu'elle m'avait reçu en elle.

Je vis, dans ce flambeau de Jupiter, le rayonnement de Tamour qui Thabitait représenter à mes yeux notre alphabet.

Et comme les oiseaux se levant sur une rivière , et déjà se réjouissant de leur pâture, forment d'eux-mêmes une ligne tantôt courbe, tantôt longue.

Ainsi dans ces lumières les saintes créatures chantaient en volant, et formaient tantôt un D, tantôt un I, tantôt unL.

D'abord en chantant elles se mouvaient en cadence; puis, figurant l'un de ces caractères, elles s'arrêtaient un peu et se taisaient.

0 Muse que porte Pégase , qui rends célèbres les esprits et les rends éternels, immortalisant avec toi les cités et les royaumes,

illumine-moi de toi-même, afin que je révèle leurs figuies comme je les ai connues, et que ta puissance paraisse dans ce peu de vers.

Les lumières formèrent donc cinq fois sept voyelles et consonnes; et je remarquai ces figures selon qu'elles m'apparurent.

DiLiGiTE jusTiTiAM fut Ic premier verbe et le premier nom de toute la composition ; qui judicatis terram fui*ent les derniers.

Puis dans l'M du cinquième mot elles restèrent disposées de manière que Jupiter paraissait d'argent mêlé d'or.

Et je vis d'autres lueurs descendre là où était le sommet

' La planète de Jupiter.

LK PARADIS. CHANT XVIII. 52o

de TM, et là s'arrêter en chantant, je crois, ie bien qui Ter» lui les attire.

Puis, comme du choc des tisons ardents surgissent d'hinombrables étincelles d'où les sots tirent des augures.

Plus de mille lueurs parurent s'élever et monter, les unes très-haut et les autres moins haut, selon que le soleil, qui les allume, les avait distribuées.

Et chacune s'étant arrêtée en son lieu, je vis que la tête et le cou d'un aigle étaient représentés distinctement par ces lumières.

Celui qui peint ceci n'a personne qui le guide; mais luimême il se guide, et de lui provient cette vertu qui répand la forme dans tous les nids.

Les autres bienheureux, qui d'abord paraissaient contents de représenter sur l'M une couronne de lis, par un petit mouvement achevèrent la ûgure de l'aigle.

0 douce étoile ! combien de superbes joyaux me montrèrent que votie justice est l'efiet du ciel dont tu es un diamant!

C'est pourquoi je prie l'intelligence, principe de ton mouvement et de ta force, de remarquer d'où sort la fumée qui obscurcit tes rayons.

Afin qu'il s'irrite derechef contre les acheteurs et les vendeurs du temple, qui fut cimenté par des miracles et le sang des martyrs.

0 milice du ciel que je contemple, adore Dieu pour ceux qui sont sur terre, tous déviés par l'efTet du mauvais exemple !

Déjà on avait coutume de faire la guerre avec l'épée, mais à présent elle se fait en ôtant ici et là le pain que le père compatissant ne refuse à aucun.

Mais toi, qui écris seulement pour effacer S pense que Pierre et Paul qui moururent pour la vigne que tu gâtes sont encore vivants.

* fioniface VUI, qu'il accuve de laucer de» iulcrdictions pour se le« faire ra< ebeter.

Tu peux bien dire : J'ai si bien appuyé tous mes désirs sur celui qui voulut vivre solitaire ^, et qui, pour des danses, fut traîné au martyre.

Que je ne connais ni le Pêcheur ni Paul.

CHANT XIX

Dante interroge les Ames qui forment l'Aigle céleste, etiear demande si Tmipat être sauvé saut avoir conno et pratiqué la foi cbrétiainB. .— Satire das lajastices et des crimes de plusieurs princes chrétiens.

Devant moi s'offrait, les ailes ouvertes , la belle image qui , dans leur douce extase , rendait heureuses les Ames assemblées.

Chacune d'elles paraissait un petit rubis dans lequel un rayon du soleil eût brillé si brillant, qu'il se fût reflété dans mes yeux.

Et ce que je dois retracer id, jamais voix ne le dunta) ni encore ne l'écrivit, ni jamais imagination ne le conçut.

Car je vis, et même j'entendis le bec parler et dh-e avec sa voix : moi et mien, lorsque dans sa pensée il avait : nous et nôtre.

Et il commença : « Pour avoir été. juste et pieux, je suis ici exalté jusqu'à cette gloire qui ne peut être vaincue par le désir.

» Et sur terre j'ai laissé une mémoire ainsi faite que les gens pervers la recommandent, mais ne suivent pas son exemple. »

Comme une seule chaleur sort de plusieurs charbons, ainsi de cette image, formée de plusieurs amours, sortait une seule voix.

Alors je répondis : « 0 fleurs perpétuelles de l'étemelle joie, qui, comme un seul parfum, me faites senthr toutes tos odeurs,

' C'est-à-dire sur les florins à l'effigie de saint Jean-Baptiste.

Page 1