‹ Œuvres de Delille (volume 3)Chapitre 10 sur 89 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Cueillant en paix les fruits de la sagesse : Voilà leurs entretiens. De fiùvoles esprits Aux interlocuteurs ne donnaient point le prix. A Tuscule, à Tibur , aussi-bien que dans Rome, De grands hommes toujours écoutaient un grand homme. C'étaient les Cicéron, les Caton, les Brutus ;

Les grands talens et les grandes vertus.

Tous oubliaient, dans leurs rians domaines. Et les ambitions et les pompes romaines ; Et, dans le fond d'un bois, sous l'abri d'un berceau,

Au bord paisible d'un ruisseau, D'où leurs discours pesaient sur les destins du monde. Entre eux se préparaient, dans une paix profonde,

Ces grands édits et ces puissantes lois Qui commandaient à Rome et maîtrisaient les rois.

D'Athènes, plus galante et moins majestueuse.

L'habitude voluptueuse, Dans ce séjour des arts et de la liberté, A qui Rome, à regret, cédait son cher Virgile,

Donnait souvent à la beauté.

Sur un auditoire docile ,

Une plus douce autorité.

Sa grâce commandait à la foule attentive ;

Et sa douceur persuasive, Des plus mâles vertus et des plus hauts talens, Quelquefois, j'en conviens, arrêtait les élans;

Mais plus souvent, d'une austère sagesse. Son tact, plus délicat, corrigeait la rudesse ; Du génie, encor brut, polissait l'àpreté; Des naturels hautains abaissait la fierté. Tous, à ses lois soumettant leur audace,

lO.

H8 LA CONVERSATIOÎN.

De leur brillant modèle ils admiraient la trace;

Inspirés par l'amour, par le goût applaudis,

Et discoureurs plus g^ais, novateurs moins hardis,

Ce qu'ils perdaient en force, ils le gagnaient eu grâce.

Ainsi dans son salon, par les arts embelli,

Encor brillante de jeunesse, Aspasie assemblait ce que toute la Grèce

Avait de grand et de poli.

Sur ce terrain brillant de grâce et de richesse,

Tous les fruits avaient leur saison ; La gravité sévère y suivait la vieillesse, Le calme l'âge mûr, l'audace la jeunesse.

Instruits, par la comparaison.

De ce qui plaît, de ce qui blesse.

Tous devaient l'un à l'autre une heureuse souplesse.

Le riant épicurien Y déridait l'âpre stoïcien;

Sous les yeux de l'enchanteresse, Pleins de grâce, à la fois, et de sévérité, Le bon sens n'eût osé se montrer sans fiuesse.

L'illusion sans vérité.

L'enthousiasme sans justesse; Le bon exemple y formait le bon ton ; La critique sévère avait sa politesse,

L'éloge sa délicatesse;

C'était la fleur de la raison

Et la moisson de la sagesse.

Là, dans les doux transports d'une amoureuse ivresse.

Le front paré de fleurs ou de lauriers. Les fameux orateurs, l'élite des guerriers, Parlaient de leurs combats ou de leurs ambassades.

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