PROLOGUE
Rapportant d'un grand nom l'illustre autorité,
Déployaient avec liberté, Sans froid raisonnement, sans folles incartades, Leur vieille expérience ou leur jeune gaité. Là, brillaient sans orgueil, mais non sans dignité, Les Périclès et les Alcibiades,
Qui, parant leur autorité
Du suffrage de la beauté.
L'aimaient comme la gloire, et bien plus que la vie ;
Et, pour un regard d'Aspasie,
Oubliaient la postérité.
Là, les yeux pétillans et d'amour et de verve, Le divin Phidias venait à la beauté
Offrir avec timidité
Son Jupiter et sa Minerve.
Là, de Platon le maître respecté.
Par des accens pleins de noblesse, Ramenant à l'espoir la triste humanité.
Faisait entendre à la faiblesse Le dogme consolant de l'immortalité.
Aussi son amante ravie Aspirant, pour lui plaire, à la célébrité,
Après l'avoir aimé toute sa vie.
Voulait suivre son vol vers la postérité.
Tous deux, en même temps, admirés dans la Grèce, L'un à l'autre payaient un encens mérité. Aspasie, en beaux vers, célébrait la sagesse. Et Socrate amoureux encensait la beauté. D'accord avec ses yeux, son cœur l'avait choisie; Comme lui, ses concitoyens.
Fiers d'être admis à ses doux entretiens.
De la belle adoraient l'aimable fantaisie ;
Et les plus beaux esprits, les plus fameux héros^
Ne tenaient pas contre un des mots
Ou des sourires d'Aspasie.
Mais toute chose a son danger :
A ces réunions charmantes, Où quelquefois accouraient se ranger Des amans en crédit, d'illustres intrigantes, L'intérêt de l'Etat n'était point étranger. Là, comme parmi nous, aux époques fameuses De nos princes ligueurs, de nos belles frondeuses, Dans un cercle affidé d'ambitieux amans, Pour dominer par eux la fortune publique. Oubliant du plaisir les vains amusemens, Et l'humble autorité du pouvoir domestique ; Par d'adroites faveurs, des entretiens charmans, La beauté préparait les grands événemens ;
Et, par une double tactique, Avec adresse employait tour-à-tour
Et l'amour et la politique.
Et la politique et l'amour.
Ainsi, d'une voix éloquente,
Dictant la paix ou les combats, Aspasie entraînait la foule obéissante ; Ou, des troubles publics prévenant les éclats,
Composait sa triple couronne Des myrtes de Vénus, du laurier de Bellone,
Et de l'olivier de Pallas.
CHANT f.
SOMMAIRE
Exposition du sujet. Invocation du poète à sa muse. Portrait du nouvelliste. L'auteur tombé; les intrigues du parterre et du théâtre. L'homme qui raconte ses procès et les affaires dont il est chargé; l'érudit qui rappelle les lois et les coutumes de l'antiquité; l'esprit léger, qui raconte ce qu'il a lu dans la gazette. Comparaison de ces deux personnages. Conversation du dîner ; conversation dans le salon. Portrait du bavard ; ses efforts pour se faire écouter; son embarras lorsqu'il ne peut plus parier. Portrait du bavard voyageur. Le conteur minutieux. L« bel esprit bourgeois, qui débite à lui seul tout l'esprit du quartier. Le conteur qui se pique d'exactitude dans les détails, et qui s'embarrasse dans ses récits. Le fâcheux interrogateur; le questionneur qui interroge, non pour savoir, mais pour montrer ce qu'il sait. Le rieur ridicide; l'homme ennuyé; le farceur, ou Roquelaure bourgeois.
De l'art de converser, ce doux présent des cieux,
J'étais impatient de peindre les délices;
Mais je dois, avant tout, présenter à vos yeux
Des dialogueurs ennuyeux
Les ridicules et les vices ; Qui les connaît le plus, les évite le mieux.
Toi donc, qui chantais les batailles, Forçais des camps, renversais des murailles, Muse, quitte le ton guerrier ;
Prends un accent plus familier, Une mine moins sérieuse, Et ne sois plus qu'une aimable rieuse ; Causant au coin de ton foyer, Fais-nous de nos travers des peintures fidèles ; Tu ne manques pas de modèles.
Dans ce salon, avant la fin du jour, Combien d'originaux vont passer tour-à-tour ! Dans nos sociétés les ennuyeux foisonnent; Ton crayon seul peut les rendre amusans ; Dédommage-nous donc, par leurs portraits plaisans, De tout l'ennui que leurs discours nous donnent.
D'abord dans le cercle banal.
Arrive un couple nouvelliste :
L'un triomphant et gai, l'autre confus et triste ; L'un d'eux voit tout en bien, l'autre voit tout en mal ; Dès long-temps il prévoit un armement fatal ;
Dès long-temps le premier ministre
D'un des princes les plus puissans A fait, jusques à lui, d'une ligue sinistre
Parvenir les bruits menaçans.
De crainte de le compromettre.
En poche il a gardé sa lettre.
Déjà, par l'ordre des Césars, Le fier Hongrois, la Bohême, l'Autriche,
Se rassemblant de toutes parts.
Pour marcher contre nous laissent leurs champs en friche; Et, des monts du Frioul, des gorges du Tyrol,
L'aigle rapide a déjà pris son vol.
L'autre voit tout en beau ; pour nous, met en campagne
Toutes les forces d'Allemagne;
Sur la Moselle et sur le Rhin Impose un contingent à chaque souverain ; De toutes parts, sur la terre et les ondes, Au secours de la France amène les deux mondes; Déjà sur le Weser nos foudres ont grondé ; Déjà de nos soldats le Nord est inondé;
Il forme un siège, il livre une bataille; Et, tandis qu'au milieu des rangs les plus épais, Il frappe d'estoc et de taille, Nous apprenons qu'on a signé la paix.
L'univers lui fait banqueroute :
N'importe, il se remet en route ; Range ses bataillons, poursuit ses arméniens,
Ses marches et ses campemens.
Mais tandis qu'à son gré, troublant toute la terre, Son babil triomphant fait ployer sous nos couj)s L'aurore et le couchant, le Nord et l'Angleterre, De tous côtés l'ennui gagne, et c'est nous Qui payons les frais de la guerre.
Après lui, quel mortel, l'air triste et consterné.
Comme un criminel condamné
Sortant de l'interrogatoire, A son tour vient grossir le nombreux auditoire? C'est d'un drame nouveau l'auteur infortuné,
Encor tout froissé de sa chute.
Il conte à quels complots sa pièce fut en butte ; De la réception l'effroyable tracas ;
Des malveillans les intrigues affreuses ;
Des amoureux, des amoureuses, Pour les premiers emplois les terribles débats;
Quelle épouvantable aventure
Fit échouer la pièce à la lecture ; Comment, malgré l'organe de Mole, Aux intrigans l'auteur fut immolé ; Par quelle puissante entremise A la correction la pièce fut admise.
Le jour enfin, le jour, où, si long-temps caché, Sur tous les murs son nom fut affiché. Dans une attention profonde Ont d'abord écouté les loges, le beau monde, Bientôt de tous côtés les spectateurs ont fui : Les femmes ont donné le signal de l'ennui;
Pour étouffer la cohue infernale.
En vain de l'amitié l'impuissante cabale, Avec des mains telles que des battoirs, Faisait au loin sonner la salle, Et les foyers et les couloirs.
Déjà les voix devenaient plus timides.
Des vétérans, jusqu'alors intrépides, Le courage était ébranlé :
Les uns étaient trop lents, les autres trop rapides , L'un avait mal compris, l'autre était mal soufflé; Désessarts même était sorti tout essoufflé. Pourtant, de ses beaux vers les connaisseurs avides
Voulaient aller jusqu'à la fin.
L'ordre était revenu : la pièce était en train. Lorsque des bi'avos, plus perfides Que les ronflemens des dormeurs.
Et les sifflets et les clameurs.
Prenant de l'amitié la trompeuse apparence. Mais dictés i)ar la malveillance De quelque ennemi clandestin, Ont du malheureux drame achevé le destin.
Tout espoir s'est perdu, l'on a baissé la toile, Et l'auteur est parti maudissant son étoile. Mais le public n'est pas au bout ; Malgré sa chute, il est encor debout ; On reviendra de la méprise :
La scène a ses appels pour un auteur tombé, Et si la pièce a d'abord succombé,
Il les attend à la reprise.
11 a raison : un drame, de nos jours. Tombe souvent, mais rebondit toujours.
Pour exercer votre courage,
Arrive un grave personnage, Qui, chargé par état des affaires d'autrui. Revient dans les salons en reverser l'ennui.
A quatre heures de relevée
Il vient, la séance levée.
De terminer un grand procès
De successions, d'héritages.
De légitimes, de partages.
Aux tribunaux pendant après décès :
Sur tous ces cas dès long-temps il s'exerce :
Mais, durant cette controverse,
Pour éclairer son jugement.
Plus d'une fois chaque partie adverse A l'audience est venue humblement
Lui présenter plus d'un mémoire,
Qu'il a fait lire, ou qu'il a lu.
Enfin, de ce procès il a toute la gloire, Et, par ses soins, le bon droit a vaincu. On se croyait quitte de cette affaire ;
Mais rien n'est encor décidé :
156 Lk CONVERSATION.
Sur cette importante matière, 11 ranime vingt fois l'auditoire excédé ; Sa mémoire vient à son aide :
Il la discute, il la juge, il la plaide ,• Prend tantôt le ton grave et tantôt les éclats, Et le fausset des jeunes avocats; Examine le pétitoire ; De là revient au possessoire, Cite le tribunal, les juges, le ressort; Dans le procès-verbal découvre plus d'un tort ,
Discute à fond l'avancement d'hoirie ;
Maint plaidoyer succède a cette plaidoirie ;
Et l'ennui seul met le salon d'accord.
Si l'entretien languit, ne soyez point en peine :
De la maison voisine arrive un érudit,
Qui, dans les murs de Sparte, et de Rome et d'Athène»
Sait tout ce qu'on a fait et tout ce qu'on a dit ;
Son érudition profonde
Vous dit d'où sont partis tous les peuples du monde :
Il sait par cœur les noms des princes du sénat, f
Tous les Romains promus au grand pontificat, 1
Au rang d'édile, au tribunat ; ■
Qui, sur la scène, a pris le premier masque ;
Qui, chez les Grecs, porta le premier casque. \
Du casque il passe au bonnet augurai, !
.Au lituus pontifical :
Puis viennent les extraits des poudreux antiquaires
Les temples, les tombeaux, les urnes cinéraires;
Puis il vous mène au mont Capitolin,
Au Quirinal, h l'Esquilin,
Au temple de la Paix, au vaste Colisée ;
Compte les chapiteaux de sa masse brisée ;
Vous dit par quels heureux hasards Il vient de découvrir un vieux camp des Césars. Las des antiquités et romaines et grecques, Des Latins, des Gaulois, des Volsques et des Eques,
J'arrive enfin, quoique un peu tard, A nos aïeux, les Francs, à leurs premiers évêques. Menacé de subir les annales d'un czar,
D'un Soudan, ou d'un hospodar,
Je mandis les bibliothèques, Et suis près d'excuser l'incendiaire Omar.
Cet autre est moins pesant; mais, comme une coquetlc, Son esprit, tous les jours, se met à sa toilette; Tous les jours reprenant son travail clandestin,
Par le secours de la gazette.
Du journal, ou du bulletin.
Avec qui, franc de port, son mérite s'achète, A son lever s'instruisant en cachette,
Il compile, chaque matin.
Quelque sentence ou quelque historiette ; Puis, quand il a rassemblé son butin, De salon en salon, à quiconque l'approche, De son savoir d'emprunt il prodigue l'ennui. Dans ces jours de combat, ne craignez rien pour lui : D'avance il aiguisa tous les traits qu'il décoche.
Et tout son esprit d'aujourd'hui
Etait en brouillon dans sa poche.
Chez lui, rien de soudain, de naïf, d'imprévu; Aucun des traits heureux que l'à-propos amène. Qu'inspire le moment, que dicte le hasard : Il arrange son air, son discours, son regard ;
loH LA CONVERSATION.
Ennuie avec méthode et déplaît avec art; Met son ame en parade et son esprit en scène ; D'un savoir compilé fait une montre vaine ; Nous dit ce que l'on sait, nous rend ce qu'il a lu : J'aimerais mieux cent fois qu'il fut sot impromptu.
Or, du pédant dont la docte arrogance Avec l'instruction nous prodigue l'ennui, Ou du fat recouvert d'un vernis de science, Lequel doit obtenir de nous la préférence? Tous les deux, aux dépens d'autrui, Font leur recette et leur dépense ; Mais l'un a l'étalage et l'autre l'abondance. L'un est ce fleuve fastueux, Qui dans ces campagnes chéries.
Le long des bois, à travers les prairies, Roulant pompeusement ses flots majestueux, Des eaux du ciel, ou de sa propre source.
S'entretient dans sa longue course; L'autre ressemble à ce maigre ruisseau, Qui, tarissant au sortir du berceau.
Pour nourrir son eau mensongère.
Attend qu'un malheureux cheval.
Toute la nuit, tournant d'un pas égal, Lui porte le tribut d'une source étrangère; Soutient quelques instans sa course passagère, Puis laissant à sec son canal.
Pour réparer sa richesse précaire, A besoin de nouveau que le triste animal, D'un pas laborieux recommençant sa ronde, Au gré d'un sceau qui monte et descend tour-à-tour, Remplisse le bassin d'où son eau vagabonde Va baigner de nouveau les bosquets d'alentour ;
Et fait, en un instant, sa dépense d'un jour.
Quelquefois l'heure de la table, A ces groupes bavards semble un temps respectable. Que dis-je ? du babil l'incommode fracas
Nous poursuit même à l'heure du repas.
Quelque temps, sourde au bruit et lasse de la diète,
La première faim est muette ;
Mais bientôt les vins et les mets Ont, avec la gaîté, réveillé les caquets ; Chacun vide, en jasant, sa mémoire et son verre; L'un conte son cartel, et l'autre son procès, Un banquier ses calculs, un auteur ses succès,
Ou l'inclémence du parterre.
Dans le récit de ses projets, L'un bâtit son château, l'autre plante sa terre. Ou menace les cieux de son paratonnerre ;
Un papa gronde son marmot :
Tous, en faisant du bruit, pensent faire merveille ; Les amans seuls chuchotent à l'oreille,
Et s'entendent à demi-mot.
L'amphitryon du lieu, durant ce cailletage.
Dont le tumulte l'étourdit.
Se plaint tout bas que ce tapage Des convives distraits lui dérobe l'hommage.
Que le diner se refroidit.
Le gourmand, à son tour, qui, suivant son usage. Très-sérieusement s'occupe déjuger
Les vins, le service et la chère.
Dans cette intéressante affaire
Gémit de se voir déranger :
« Hé, messieurs, dit-il en colère, A la digestion le calme est nécessaire,
IGO LA CONVERSATION.
Et l'on ne s'entend pas manger. »
Enfin la scène change : on se lève, et la foule, Les deux battans ouverts, dans le salon s'écoule.
Là, se trouve un nombreux concours
D'originaux qui, tous les jours, La tête vide et l'ame désœuvrée,
Viennent autour de votre feu
Perdre à vos dépens leur soirée
Entre les caquets et le jeu.
Il faut bien passer en revue Cette nouvelle et bruyante cohue.
Parmi ces êtres différens De goût, de mœui^s, de naissance et de rangs. De loin, à son babil, je reconnais un homme Dont le bruit m'assourdit, dont le fracas m'assomme. On connaît cet oiseau, dont la fable autrefois
Nous a peint l'étrange assemblage.
Dont chaque plume a ses yeux, son langage; Qui, sur le haut des tours, sur le sommet des toits,
Jour et nuit prolongeant ses veilles.
Des grands, des peuples et des rois.
Raconte au monde entier la honte ou les merveilles ; Dans qni tout voit, écoute, et raisonne à-la-fois : Le babillard n'en a les yeux ni les oreilles ; Mais il en a les langues et les voix.
A son approche menaçante Tout fuit : malheur à ceux qui tombent sous sa main !
De son bavardage inhumain.
Les yeux étincelans et la bouche écumante,
Il vous harcèle, il vous tourmente, Harassé, fatigué, je succombe au sommeil,
Et c'est lui que j'entends encore à mon réveil. En vain vous espériez échapper par la fuite : Inutile secours I Bientôt à votre suite,
Pour vous atteindre, il a pris son essor : Vous êtes déjà loin, il vous harangue encor ;
Fuyez : gardez qu'il ne vous voie ; Dans quelque abri voisin, quelque asile écarté,
Enfoncez-vous : un bavard évité, Dès qu'il la ressaisit, ne lâche plus sa proie.
« A propos, j'avais oublié, Dit-il ; ce point ne fut discuté qu'à moitié ;
Votre bonheur veut que je m'en souvienne ; Puisque je vous retrouve, il faut que j'y revienne. » Il dit, reprend son homme, et s'accrochant à lui, Lui paie, en l'assommant, l'arriéré de l'ennui. Rencontre-t-il des auditeurs revèches ?
Il part : dans le groupe voisin.
Va chercher des oreilles fraîches Qui l'écoutent jusqu'à la fin.
Eh ! qu'a-t-il besoin qu'on l'écoute, Qu'on lui réponde? Il a d'autres moyens De prolonger sans vous ses entretiens : Se taire est tout ce qu'il redoute.
Jadis, quand de la scène il imagina l'art, Thespis, dit-on, créa le dialogue; Mais l'inventeur du monologue Fut probablement un bavard, Qui, d'un cercle lassé de son impertinence, Ayant usé la patience.
Imagina de se parler à part.
Ce moyen est encore en France La ressource du babillard.
Du cercle indulgent qui l'écoute, Quand il a mis la constance en déroute, 11 parle seul : sou tour en revient plus souvint ; Il parle à ses tableaux, à la muraille, au vent. N'allez pas lui parler de ses biens, de ses terres. De ses amours et de ses guerres, De sa maison, de son loyer, De son poëme et de son plaidoyer :
Pour exercer sa manie incurable Le prétexte le plus léger Lui suffit ; et le misérable Dont l'ennui patient tâche en vain d'alléger
De son babil le poids intolérable, Craignant d'entretenir, au lieu de l'abréger. Son bavardage inexorable, Feint de comprendre et craint d'interroger : Tout est pour lui danger, crainte, ou souffrance. Si je parle, réduit au tourment du silence, Mais prêt à renouer le fil de son discours. Il trépigne d'ardeur, il bout d'impatience;
Il frémit, si quelqu'un commence Un récit détaillé de procès où d'amours ;
Il sait combien, en racontant leurs rixes, I^s plaideurs sont diffus et les amans prolixes ; Mais h quel saint n'aura-t-il pas recours. Si, préludant à sa gloire future, L'écrivain à la mode, entre un double flambeau. Et son verre, et son sucre, et sa carafe d'eau, Dans son fauteuil cherchant une posture, Et tenant en main son rouleau. Vient de son chef-d'œuvre nouveau Aux assistans proposer la lecture?
Quels beaux momens va lui coûter Cette épouvantable aventure !
Une soirée entière on eût pu l'écouter !
Comliien faut-il que son supplice dure ? Enorme est le cahier, et fine l'écriture ; Puis, de l'in-folio qu'il vient d'apercevoir, Le format menaçant aisément fait prévoir L'éternité de la torture.
Long-temps, pour mieux se faire voir, Et se sauver, s'il peut, d'une épreuve si dure, Parmi les auditeurs hésitant de s'asseoir,
Il parle, il tousse; vain espoir!
Déjà le cercle entier a, par un doux murmure. Invité le lecteur qui se met en devoir ; Déjà, pour secourir son oreille peu sûre,
Orgon vers lui tourne son écoutoir.
Adieu son espérance et ses projets du soir. Quel tourment est égal au tourment qu'il redoute ' H venait pour parler : il faudra qu'il écoute. Il n'y tient plus, et gagne son manoir; Mais se console en parlant sur la route. Malheur à vous s'il revient sur ses pas!
Par hasard, ou par prévoyance, .Si quelquefois j'ai pris sur lui l'avance, De son rôle passif, pour finir l'embarras, Combien d'expédiens n'imagine-t-il pas!
Exercé dans cette tactique, Sur la morale ou sur la politique, S'il s'élève quelques débats.
De crainte que je ne m'explique, Et de voir ainsi reculer L'heureux moment, le moment de parler,
ifii LA CONVERSATION.
A mes raisonnemens il n'a point de réplique, Fait semblant de céder; à l'interlocuteur
Craint de laisser quelque prétexte,
Et de doubler l'ennui du texte
Par celui du commentateur.
Chaque phrase le tue; et, prodigue des siennes,
Il est toujours économe des miennes ; Il ne demande point les comment, les pourquoi : Les définitions le font pâlir d'effroi.
Si ma mémoire souffre, ou si ma langue hésite,
A mon aide il accourt bien vite.
M'importune de ses secours ; vSi quelque terme obscur en a brouillé le cours, Lui-même il éclaircit ma phrase embarrassée, Accélère les tours, diligente les mots.
Vient au-devant de mes propos, Appelle la parole, accouche la pensée ;
Et, pour sauver le temps perdu,
Par un habile stratagème, Me fournissant le mot trop long-temps attendu, Se délivre de moi pour m'accabler lui-même.
Enfin, voici venir un grand conteur;
De ses projets, de ses affaires, De ses travaux guerriers, civils ou littéraires.
Infatigable narrateur, D'avance minutant l'histoire qu'il prépare,
Pour en venir à sa narration.
Il n'attend plus qu'une transition Ridiculement plate ou follement bizarre.
Peu délicat sur les moyens,
Quelquefois à nos entretiens
Donnant tout-à-coup une entorse, Sa brusque incursion en écarte l'objet, Et de plein saut il arrive à son fait. D'autres fois, préférant la finesse à la force, Poiu" placer son récit, par lui seul attendu.
L'oreille au guet, l'esprit tendu, Et du discours qui roule observant chaque phase^ Long-temps prêt à saisir le rapide à-propos.
Il tourne autour de chaque phrase, Tâte tous les sujets, et guette tous les mots : Heureux s'il peut hâter l'occasion tardive !
A-t-il perdu, par un fâcheux écart,
La transition fugitive?
Dans sa tyrannie attentive,
L'imperturbable babillard.
Occupé de tenir votre oreille captive.
Au premier incident se rattache avec art, S'en fait un texte, et se jette au hasard Dans son récit. Malheur à qui l'écoute ! Si de Rome ou de Naple on a nommé la route, Il connaît ces pays : lui-même sur les lieux En dessina les monumens pompeux ;
La collection en est prête ; Rome n'est plus dans Rome, elle est toute en sa tête.
Avec raison tout bavard nous fait peur : Mais quel fléau pareil au bavard voyageur ! Pour nous endoctriner, empressé de s'instruire. Gros de ce qu'il a vu, gros de ce qu'il ouit dire. Sa plus douce espérance est de le répéter ; Il va pour voir, revient pour raconter.
Et raconte pour qu'on l'admire.
Mais, pour arriver à son but,
11 a besoin d'un honnête début.
La philanthropie à la mode Lui fournit un moyen séduisant et commode : « Messieurs, dit-il, je vous l'avais promis. J'ai voyagé pour moi, pour mes amis:
Jouir tout seul est un plaisir barbare Que je m'interdis constamment; Car je hais presque également La richesse égoïste et la science avare. Que font pour nous les oreilles, les yeux D'un voyageur silencieux, Qui, dans sa mémoire discrète.
D'un trésor enfoui receleur odieux, Garde pour lui sa richesse muette?
Je ne suis point de ces gens-là.
De ce qu'on sait, de ce qu'on a, On ne jouit qu'autant qu'on le partage Avec ses vrais amis. Le profit d'un voyage. Nul n'oserait le contester.
C'est de connaître, et surtout c'est d'instruire : Qui voyage long-temps, peut long-temps raconter. Et beaucoup voir vaut mieux que beaucoup lire» Le monde est à celui qui sait l'étudier ;
Qui n'a rien vu n'a rien à dire.
Dit très-bien La Fontaine. Un triste casanier Aux frais des entretiens rarement peut suffire ; Son savoir paresseux vaut ce qu'il a coûté.
Et, qui pis est, il n'est point écouté. Je vois des voyageurs, de leur itinéraire Qui pouvait enrichir la conversation, A leur retour affubler un libraire, Et dun manuscril léuiérairc,
Avant le temps, risquer l'impression.
Misérable parti dont il faut se défendre I Celui qui vous a lu ne veut plus vous entendre ; Et, pour entretenir la curiosité,
Il faut un peu de nouveauté.
Je l'éprouvai cent fois; aussi les gens que j'aime De mes récits ont toujours la primeur ; Je ne fais point dire par l'imprimeur
Ce que je puis dire moi-même.
Aux mêmes lieux réunis une fois Nous pourrons converser enfin de vive voix ;
Dans l'absence on a beau s'écrire, Le papier transmet tout, mais il n'explique rien :
C'est en parlant qu'on s'entend bien ; Et combien nous avons de choses à nous dire ! Vous d'abord, je l'espère, et vous pouvez compter Sur toute ma reconnaissance :
A dater de ma longue absence, Vous voudrez bien me raconter.
En peu de mots, les troubles de la France : Peu dit beaucoup à qui sait écouter ; A discourir long-temps je n'oblige personne : Jamais surtout je ne fais répéter.
Quant à moi, je vous abandonne De tout mon cœur mes notes, mes journaux, Pleins d'aperçus curieux et nouveaux ; Je les ai mis en ordre, et je pourrais sans peine Les dire ici tout d'une haleine ; Mais, attendant que jusqu'au bout, De point en point, de page en page.
Je vous puisse à loisir commencer mon voyage. Je veux vous en donner, dès ce soir, l'avant-goût. »
l()8 LA CONVERSATION.
Ainsi d'un air de bienfaisance Masquant son importunité, Sa caressante vanité Vous poursuit de sa couiplaisance, Et vous fait peur de sa bonté.
11 tient parole ; et, sans miséricorde, De son itinéraire il entame l'exorde; Il vous met du voyage ; il repasse en courant
Tout ce qu'il vit ou de rare ou de grand ; De la Durance au Pô, du Pô jusqu'à la Loire, Tout a son incident, son roman, son histoire ;
Et l'auditeur infortuné, De poste en poste à sa suite traîné, Craint son exactitude et maudit sa mémoire ;
Ou du voyageur inhumain Se délivre en rêvant, et le perd en chemin. Alors, averti qu'il abuse.
Au malheureux qui l'écoute à regret Et quelquefois d'un air distrait Lui bégaie en baillant sa réponse confuse, Il pense devoir une excuse :
« Monsieur, dit-il non sans quelque embarras, Je crains bien, dans ma conscience.
D'avoir trop présumé de votre patience ;
De mes discours vous sejnblez un peu las. Ah ! monsieur, avec moi mettez-vous a votre aise.
— ■ Aux gens distraits aucun discours ne pèse. Lui répond sa victime, et je suis dans ce cas. Vous avez, en effet, parlé, ne vous déplaise, Assez long-temps... ! mais je n'écoutais pas. »
O vous, dont la fatigue invoquait le silence.
Malheureux auditeur, maintenant armez-vous
De toute votre patience !
Voici des rabâcheurs l'insupportable engeance; C'est à présent qu'il faut l'absence ou les verrous ! Et d'abord sauvez-vous par une fuite prompte
De ce conteur minutieux,
Dont l'ennui consciencieux De quelque omission, pour réparer la honte, Malgré vous, ah ovo, recommence son conte ; Qui marche à reculons, et se gonfle en chemin
De froids détails et d'incidens sans fin. Telle, dans ces climats qu'on long hiver assiège, Ramassant les frimas sur la pente des monts,
Se grossit de légers flocons
Une boule énorme de niege.
Ferai-je plus de grâce au babil odieux
Du voyageur fastidieux, Qu'avec peine souvent l'amitié même endure? J'en ai déjà tracé le profil à vos yeux ;
J'en dois achever la peinture.
Pour nous conduire à Rome, au Mexique, au Japon, S'il quitte ses foyers et le vol du chapon, Quel dégoût, pour le suivre, il faut que je surmonte ! Comptable aux auditeurs des faits prodigieux De cette grande course où son récit remonte.
En narrateur religieux, 11 croit vous redevoir, pour apurer son compte. L'histoire du départ, des malles, des adieux; Le quantième du mois, la distance des lieux ;
Le nom, l'enseigne des auberges ; S'il y mangea des pois ou des asperges ;
170 LA GONVERSATlOiN.
Comment son essieu s'est cassé; Sur quel chemin sa voiture a versé; Les secours empressés de tout le voisinage, Et les rouliers jurant sur son passage. Eh ! mon ami, soyez moins scrupuleux. Sur des faits qui n'ont rien de bien miraculeux, On vous pardonne un peu de négligence.
Peu nous importe, en vérité, Que, loin de votre bourg ou de votre cité. Vous voyagiez en poste, ou bien en diligence. Pour des récits plus curieux Réservez votre exactitude; Tous ces détails, pour vous seul précieux, Risquent d'être payés d'un peu d'ingratitude ; Plutôt qu'être diffus, devenez oublieux Sur des événemens de petite importance :
L'art d'être exact est l'art d'être ennuyeux. Sans vous appesantir sur chaque circonstance. Racontez la chose en substance :
En disant moins, vous direz mieux.
Mais où trouver des antidotes Contre ce rabâcheur d'anciennes anecdotes, Qui ramène toujours, dans ses contes maudits. Les mêmes faits, les mêmes dits ; Et dont l'oublieuse mémoire Tire de son vieux répertoire Des faits sans nouveauté, des souvenirs sans choix. Qu'il emprunte des Francs et même des Gaulois? Des récits curieux qu'il veut que l'on admire, L'inqicrtinent, jusqu'à satiété.
Etourdit la société Qui forme son petit empire ;
Des traits plaisans dont il veut faire rire, Rit le premier : s'il n'en est pas l'auteur,
Il en est le commentateur;
Il en explique la finesse,
La grâce, la délicatesse ;
En faveur de chaque dicliim Fait un avant-propos, et compose xxnfaclam ;
Boutiquier sans manufacture, H hante tous les lieux propres à son métier, Et des salons Trublet populacier.
Emmagasine à l'aventure Le bel esprit dont il est le courtier; De rien créer prudemment se dispense ;
Redit toujours, jamais ne pense.
Et débite, à lui seul, tout l'esprit du quartier. Le dégoût le précède et l'ennui l'accompagne. Quelquefois, cependant, le scrupule le gagne : « Ne vous ai-je conté ce trait-lh qu'une fois? Dit-il. — Quarante, au moins, répondez-vous. — N'importe,
Répond-il en rouvrant la porte.
Avec plaisir encor, vous l'entendrez, je crois. » Alors quelqu'un s'approche, et lui dit : « Cette histoire ( Je l'entendis souvent ) plut dans sa nouveauté ; Mais tout récit déplaît, s'il est trop répété. Ou changez de discours, ou changez d'auditoire. ». Inutiles conseils ! Pour combler notre ennui. Infatigable écho des autres et de lui,
Et, suivant sa triste coutume.
Reprenant fil à fil tous les points qu'il traita. Ce qu'il a déjà dit, le bourreau le résume ;
Il reconte ce qu'il conta:
Ses récits sont un errala^
17i LA GOx>J VERSAI JON.
Et ses supplémens un volume.
Cet autre, encor plus impatientant,
Soit distraction, soit malice.
Des nombreux démentis qu'il se donne en contant, Doublant tous ses récits, double notre supplice: « Un soir, dit-il, j'ai tort, c'était après soupe,
Enfermé dans une berline. . .
Je veux dire dans un coupé.
Je partais pour Anvers, ou plutôt pour Maline... Non, c'était pour Honfleur... j'oubliais, pour Rouen :
Mille excuses... c'était pour Caen :
Hé! non, j'y suis à présent... pour Coutance. Le nom du lieu n'est pas sans importance. » Alors ce qu'on nomma long-temps un persifleur
Lui dit : « Monsieur, votre mémoire Vous fait souvent faux bond: écrivez votre histoire. Et de vos souvenirs rassemblez-y la fleur : Alors nous vous suivrons sur la terre et sur l'onde ; Mais, soit que vous veniez du Havre ou de Honfleur, Ne hasardez jamais vos récits dans le monde
Sans être assisté d'un souffleur. »
Cet autre plus rusé, pour être sûr de plaire. Débitant son esprit sous un titre imposant, D'un mot de sa façon, et qu'il trouve plaisant. Charge intrépidement ou Piron, ou Voltaire; Et, sous l'abri de ce nom tutélaire.
Interrogeant l'opinion.
Mais jusqu'à la décision N'osant de son enfant se déclarer le père.
Réclame le mot, s'il prospère ;
Et, s'il déplaît, le laisse au prète-noni. Que d'importunités amène dans la vie.
De se faire valoir la tyrannique envie ! Dans un coin du salon, voyez ces deux parleurs, Qui n'écoutent jamais de discours que les leurs ;
L'un raconte, l'autre interroge, Mais tous deux, l'un de l'autre, attendent un éloge. N'allez pas vous jeter entre ce double écueil : Tous deux sont, l'un de l'autre, ennuyés par orgueil.
Joignons donc, pour dernier supplice, A la prolixité d'un pesant narrateur, La curiosité factice D'un fâcheux interrogateur.
Non du sot dont tantôt j'ai tracé la peinture,
Et qui, faute d'amusement.
S'il trouve le jour long et si le temps lui dure, De mille questions vous fait une torture.
Et vous punit de son désœuvrement :
Mais de cet homme vain, qui finement s'annonce Pour un observateur instruit et curieux. Et, faisant à-la-fois et demande et réponse. Saisit tous les moyens de briller à vos yeux. Oh ! pour lui quelle joie, et pour vous quel supplice, Si, quand vous revenez d'Italie ou de Suisse,
Il vous rencontre à votre débotté !
L'occasion est belle et le moment propice : Que je vous plains! Sauvé de plus d'un précipice, Par d'affreux contre-temps en chemin ballotté,
Par les ornières cahoté, Et, charmé de revoir votre agréable hospice,
Vous espériez, dans un joyeux banquet,
De vos enfans entendre le caque l ; Des arbres de leur âge observer la croissance, Avec vos espaliers refaire connaissance,
Reposer dans votre bosquet, De votre épouse en pleurs terminer le veuvage,
De vos jardins lui porter un bouquet; Vous monti'er bien portant à votre voisinage, De vos correspondans feuilleter un paquet. Et vous remettre au courant du ménage.
Vaine espérance! un sot questionneur.
Malgré vous introduit, trouble votre bonheur
Du peu qu'il sait l'incommode étalage D'interrogations sans pitié vous poursuit De pays en pays, de village en village. Sur vos traces vous reconduit.
Et vous remet, malgré vous, en voyage.
Un air d'humeur vainement l'éconduit :
Par vos récits, dit-il, mieux que par la lecture, Il veut des lieux divers connaître la culture.
Et le commerce et le produit.
Que tous ces beaux semblans n'aillent pas vous séduire; Son projet n'est pas de s'instruire, Mais de prouver qu'il est instruit.
A ce questionneur succède une autre espèce. Plus ennuyeuse encore et de plus mauvais goùl. Sans être interrogé, celui-là vous dit tout; Où sont placés ses fonds, et sur quelle hypothèque ; Ce qui forme sa cave et sa bibliothèque. Pour vous intéresser, il vous conte souvent l/histoire du collège et celle du couvent; Cœnment son fds, sa fdle, y sont couverts de gloire.
Pour gagner le prix de mémoire,
Son cadet a dit rondement
Sa grammaire et son rudiment; Puis le détail de toute sa famille ; Les chagrins, les plaisirs, les torts de ses marmots :
Aglaé, sa plus jeune fille,
Si sémillante, si gentille,
Ce matin n'a pas dit deux mots ; Charle a brisé son char, et François ses grelots ; Antoine a mal aux dents, et sa chère Julie Avec un peu d'humeur a mangé sa bouillie.
Parmi ce grand nombre de sots.
Chacun déplaît à sa manière ;
Le plus fatal à mon repos.
C'est ce mortel qui, bon par caractère.
Ecrivain sage, ami sincère,
Mais sans tact et sans à-propos.
Rencontre juste, en cherchant à vous plaire, Tout ce qu'il convenait d'éviter et de taire.
Aux bienséances plus soumis.
Il pourrait vous parler de vous, de vos amis. De vos parens, des jours de votre gloire;
Sa désobligeante mémoire S'occupe de vos torts et de vos ennemis ;
Soigneux de fuir les images paisibles.
Les pensers consolans et lessentimens doux. Ses tristes entretiens, à la santé nuisibles,
Ne savent réveiller en vous Que d'amers souvenirs et des rêves pénibles.
Aussi, pour ces fous désastreux.
Mettant bas toute complaisance,
17(. LA CONVERSVnON.
Du discoureur malencontreux
J'évite avec soin la présence ; Mais, comme on a parfois trop de plaisir en France, J'aurai recours à lui, si je suis trop heureux.
Enfin ce fâcheux personnage.
Que l'on redoute encor lorsqu'il ne parle plus,
Dans la foule se fait passage.
Et de son mortel verbiage Les derniers mots loin de moi sont perdus.
Alors, tout différent de mœurs et de langage, Ai'rive un gros rieur, dont la stupidité, En tout lieu promenant sa triste hilarité, Et, d'un air enjoué recouvrant sa sottise, Pense, à force de bruit, racheter sa bêtise,
Et m'afflige de sa gaîté.
Apprenez-lui quelque accident funeste, Un incendie, un massacre, une peste, Il rit ; racontez-lui vos propres maux, il rit : Rire est son passe-temps, sa grâce, son esprit ; Rire à vos questions est sa seule réponse ; Il rit en vous quittant ; il rit quand il s'annonce ; Et dans ce grand concours d'importuns et de fous. Prouve qu'un sot rieur est le pire de tous.
Par sa tristesse atrabilaire,
Ou son rire impatientant,
Si l'homme ennuyeux déplaît tant,
L'homme ennuyé prétendrait-il à plaire'.'
Du bonheur même en secret mécontent ;
Attristé sans chagrin, soucieux sans affaire,
Des succès qu'il désire et de ceux qu'il espère
Il vous glace en les racontant.
Parlez-lui des objets de toute sa tendresse,
De ses amis, de sa maîtresse.
Pour reprendre son somme il s'éveille un instant ; Avec même froideur vous dit : « Je hais » ou « J'aime » ; Et, désintéressé du monde et de lui-même. En dormant vous aborde, et bâille en s'écoutant.
Mieux conseillé par la sagesse, Il pourrait dans sa chambre enfermer sa tristesse. Et, pour évaporer son déplaisir secret, Ou quereller sa femme, ou gronder son valet.
Mais non : il faut que le public essuie Le mal contagieux d'un oisif qui s'ennuie. Vainement l'amitié lui dit : « Imitez-nous ; Pliez, buvez, chantez : deux hommes comme vous
Attristeraient tout un royaume.
Recourez à Brunet; essayez de la paume; La balle, dans ce jeu, volant de main en main. Court, tombe, se relève, et reprend son chemin : Des conversations c'est l'image fidèle.
Sinon pour passe-temps, prenez-la pour modèle ; Sans cesse allant, venant, revenant tour à tour, Exacte à son départ, exacte à son retour. Avec la même ardeur et par la même voie. Chaque parti l'attend, l'arrête et la renvoie.
Mais entre vous et l'interlocuteur
Les entretiens périssent de froideur.
Et la demande expire sans réponse.
Le spleen gagne partout sitôt qu'on vous annonce. >• Vain discours : on l'évite, on le trouve en tous lieux.
Pour écarter un visiteur si triste.
Tous les portiers l'ont inscrit sur leur liste ; L'homme ennuyé n'est jamais qu'ennuyeux.
178 L\ GONVEllSATIOîS.
Aussi dès qu'il paraît, tremblant à son approche, La gaîté fuit : l'ennui gagne de proche en proche.
Alors, pour ranimer l'allégresse aux abois. Vient un farceur, Roquelaure bourgeois, Bien plus fier de l'artillerie De sa grosse plaisanterie, Que s'il avait trouvé le feu grégeois.
C'est lui qui, depuis vingt années.
Traînant partout ses farces surannées, Des travers étrangers fait nos amusemens ;
Singe les lords, les barons allemands ; Fait le prédicateur, la novice, l'abbesse; Vous mène au bal, vous entend à confesse ; Dans ses panneaux fait tomber un benêt, Ou mystifie un Poinsinet.
Puis viennent les rébus et les turlupinades, Les quolibets, les pasquinades ; Le calembourg, enfant gâté Du mauvais goût et de l'oisiveté, Qui va guettant, dans ses discours baroques. De nos jargons nouveaux les termes équivoques, Et, se jouant des phrases et des mots. D'un terme obscur fait tout l'esprit des sots. Tandis que de plaisir le cercle entier trépigne. Un homme sérieux, dont le bon goût s'indigne, De ses tristes gaîtés, loin de prendre sa part, Dans un coin du salon reste seul à l'écart ; Confus à son aspect, le bouffon se retire, Et l'on rit du plaisant chargé de faire rire.
KIK DU PnKMIEU CHANT.
SOMMAIRE
De.s ridicules de la conversation qui tiennent aux vices du cœur. L'égoïste qui parle sans cesse de lui ; l'officieux; l'indifférent et le froid interlocuteur; !e babillard turbulent; le curieux; ie mystérieux ; le menteur ; le présomptueux ; l'homme susceptible et ombrageux; ie défiant; le contradicteur; le flatteur; le méticuleux; le médisant et le brouillon; i'avare.
Des ridicules trop nombreux, Qui de l'ennui sont les fâcheux complices,
J'ai mis les portraits sous vos yeux ;
Il est temps de peindre les vices, De nos cercles polis tyrans plus dangereux.
L'orgueil en vain le dissimule :
Les sots et les pervers se rapprochent entre eux.
Le vice est souvent ridicule, Le ridicule est souvent vicieux ; Dans la société l'un et l'autre circule; L'un vient du caractère, et l'autre de l'esprit. Du plaisir social source toujours féconde,
L'expérience nous l'apprit,
Le caractère est, dans le monde,
Un pouvoir plus sûr que l'esprit.
L'un veut qu'on l'aime, et l'autre qu'on l'admire ; L'un se fait craindre, et l'autre nous attire ;
L'un est ce phosphore brillant
Qui luit sans échauffer et meurt en pétillant; L'autre est cette agréable et paisible lumière Qui de ses doux rayons effleure ma paupière,
Épure l'air, féconde les vapeurs.
Dissipe de l'ennui les fantômes trompeurs, Se répand en bienfaits sur la nature entière, Donne aux fruits leur nectar, et leur émail aux fleurs.
Vous donc qui prétendez à plaire.
Songez-y bien ; par la raison sévère.
Tous les torts ne sont pas également permis; De l'esprit aisément les péchés sont remis,
Mais non pas ceux du caractère.
Aussi d'un ton plus gai, jusqu'ici dans mes vers, Des causeurs ennuyeux j'ai décrit les travers;
Mais dans la nouvelle carrière.
Dont ma muse à regret a franchi la barrière, Que de prétentions, de vices, de défauts. Vont attrister mon cœur et noircir mes tableaux !
Je vois d'ici la sombre Défiance, La folle Vanité, la froide Insouciance, L'Esprit inattentif et l'Esprit curieux,
L'Indiscret, le Mystérieux,
Surtout l'odieux Egoïste, Du bonheur social le fléau le plus triste.
Voyez ce mortel orgueilleux.
De la société tyran impérieux :
Devant lui sans cesse en extase,
A tout propos, dans chatjue phrase,
Le moi régnant, le moi vainqueur.
Est dans sa bouche ainsi que dans son cœur. Il n'est point de sujet, il n'est point de matière,
Quelque étranger qu'il soit, où de quelque manière Le moi ne reparaisse avec tout son ennui ; Il compare, il rapporte, amène tout à lui.
Les grands seigneurs, les subalternes,
Les républiques et les rois.
Les grands et les petits, les nobles, les bourgeois,.
Les auteurs anciens et modernes.
Pour peu qu'il fasse quelque effort
Pour en rapprocher la distance.
Ont toujours avec lui quelque léger rapport,.
Ou du moins quelque différence.
Pour nous entretenir de soi,
Heureux quand il trouve un prétexte !
C'est son premier besoin, c'est sa suprême loi :
Chaque mot lui fournit un texte Où son orgueil fait revenir le moi.
Ou parle de banquet, il vous cite sa table ;
De vin, le sien est délectable ; D'un beau jardin ou d'un hôtel charmant, Il vous cite son parc et son ameublement ; D'un rhume, de sa goutte il vous conte l'histoire ; D'astronomie, il grimpe à son observatoire. Où jadis de Saturne il observa l'anneau; De chimie, il vous mène à son laboratoire, Il vous décrit son creuset, son fourneau ; D'une maison des champs, la sienne est enchantée; De musique, la sienne est justement vantée ;
De baptêmes et de patrons, Il a ses quatre saints et vous cite leurs noms ; De vos amis, les siens sont tous gens de mérite, De la société c'est la brillante élite ; D'un vice, il fut toujours l'objet de son mépris 5
1K2 LA COi>VEKSÂTIO>.
D'une vertu, son cœur en connaît tout le prix ;
De quelque tragique aventure, Il conte son cartel et montre sa blessure ; D'aïeux, eh ! n'a-t-il pas les siens, Tous plus nobles et plus anciens?
Depuis la source de sa race, De branche en branche il les suit à la trace, Et de tous ces grands noms, de lui-même enchanté, 11 ajoute à son moi toute sa parenté;
Le moi chez lui tient plus d'une syllabe :
Le moi superbe est l'astrolabe Dont il mesure et les autres et lui; Le moi partout rencontre un point d'appui ; Le moi le suit sur la terre et sur l'onde ; Le moi de lui fait le centre du monde ; Mais il en fait le tourment et l'ennui.
Ce mortel cependant, tout entier à lui-même. Ne vient point à grand bruit vous prouver qu'il vous aime. Mais tel n'est point cet importmi, Autre égoïste assez commun, Qui courant en tous lieux offrir ses bons offices, Vous tourmente de ses services.
Ne vous y trompez pas; des soins qu'il prend d'autrui, Tout calculé, l'unique objet, c'est lui : Quitte envers vous des emplois qu'il s'impose, Il met à s'en vanter tout le temps qu'il repose ;
Et tant de services rendus.
S'ils demeuraient obscurs, lui sembleraient perdus. « Oh! qu'un grand nom, dit-il, est un poids incommode ! De ma longue obligeance enfin je me sens las ; Pour v suffire il faudrait \\\\ Allas.
Chez un peintre fameux, que j'ai mis à la mode,
De grand matin Lise m'a dépêché ; Ce soir pour un hôtel je conclus un marché ;
Demain j'arrange un mariage, Et je réconcilie, en passant, un ménage ; J'ai fait, pour Florimond, emplette d'un cheval ;
Pour Blesimar, d'un chien de bonne race, Qui pour l'intelligence est, je crois, sans rival ; Pour le concert d'Amynte on compte sur ma basse; A propos, c'est lundi la fête de Chloé ; Sa maison, on le sait, est l'arche de Noé ; La ville, les faubourgs, chez elle tout abonde ;
De ce chaos il faudra faire un monde : Seul je puis m'en charger; et vous conceveiz bien Que, puiscjue je m'en mêle, il n'y manquera rien. Enfin, de toutes parts on m'accable, on m'assiège ; Ln goûter au couvent, une thèse au collège ; Mon absence aujourd'hui déparerait la cour ; A peine dans un mois je suis maître d'un jour. »
Ainsi, quoi qu'on dise ou qu'on fasse, A son zèle banal il ne met pas de frein ! Vous avez fait un livre, il fournit la préface;
Un enfant, il est le parrain ; Une maison, c'est lui qui toisa le terrain ; Un mémoire, il corrige, il ajoute, il efface. Il a partout affaire, il a partout accès ; De vos enfans surveille les progrès ; Vous offre ses marchands, vous arrête un mémoire :
A table il coupe, il verse à boire.
Pour votre théâtre des champs, Voulez-vous ajouter à votre répertoire
Quelques drames gais ou touchans^
18i LA CONVERSATION.
11 veut de vos plaisirs avoir toute la gloire ;
Le voilà chef de troupe, auteur, souffleur, acteur,
Machiniste, décorateur,
Et même, au besoin, l'auditoire.
Youlez-vous une cave, il vous la remplira; Une bibliothèque, il vous la choisira ; Un censeur, de vos vers il entend la lecture ;
Un protecteur, pour courir les bureaux, Et vous recommander aux ministres nouveaux.
Avec vous il monte en voiture.
Rencontre- t-il une table de jeu. Derrière chaque siège exerçant sa faconde. Et d'un vague intérêt fatiguant tout le monde, Pour dupes ses voisins, son habil pour enjeu, Son importunité distribue à la ronde Les avertissemens, les conseils et l'ennui. Et s'occupe de vous, pour occuper de lui. Il compte vos jetons, il calcule vos fiches. Console les perdans, félicite les riches ; Et, prodigue de lui, sans amitié pour vous, Voudrait penser, marcher et digérer pour nous.
Dans mes portraits, ces divers caractères Marquent par des défauts et des vertus contraires. Après vous avoir peint d'un sot officieux L'active impertinence et le zèle ennuyeux. Par un coup d'aiguillon, souffrez que je réveille La langue paresseuse et l'indolente oreille
De ce froid interlocuteur Qui, dans l'insouciance où son esprit sommeille, Ecoute avec dédain, comprend avec lenteur : Trop paresseux pour vous entendre.
CHAIS ï II. 185
S'il sort pour un moment de son inaction,
Sa courte méditation Vainement, après coup, s'efforce de reprendre
Ce que dédaigna de comprendre
Son oisive irréflexion.
L'échange des pensers veut une ame plus vive, Des sens moins paresseux, un esprit plus dispos. N'espérez point que sa langue vous suive
Et vous immole son repos :
Avant qu'à son esprit votre pensée arrive ,
Son intelligence inactive Laisse dans l'air se perdre vos propos.
Et de la phrase fugitive,
A peine enfin les derniers mots.
De leur impulsion tardive
Frappant son ame inattentive.
Du discours envolé lui portent les échos. Aussi, pareils en tout au bizarre langage De ce mortel distrait dont j'ai tracé l'image.
Les si, les mais, les oui, les non, Toujours à contre-sens, toujours hors de saison. Echappent au hasard à sa molle indolence,
Et souvent à sa nonchalance
Donnent un air de déraison.
A cet esprit distrait qu'il tient de la nature, Se mêle quelquefois la personnalité Dont ma muse tantôt a tracé la peinture, Et qui rompt tous les nœuds de la société. Vide de vous, et rempli de lui-même.
Son amour-propre extrême, Au plus touchant récit, au trait le plus saillant,
A l'éloquence la plus vive,
186 LA. GONVERSATlOlN.
llefuse de prêter une oreille attentive ; En rêvant vous écoute, et répond en bâillant. Quelquefois seulement, pour sauver la décence, Sortant de son sommeil, et rompant le silence,
Par un mot vague : Oui, je conçois , cest bonj Et d'autres formules banales Qui reviennent par intervalles, Son ennui déguisé vous demande pardon.
Rien d'étranger à lui ne flatte son oreille. Voulez-vous l'arracher à sa distraction, Â.vec dextérité touchez sa passion.
L'égoïsme en sursaut tout-à-coup se réveille ; Et, charmé de fixer l'attention d'autrui,
Pievient à vous, par amitié pour lui.
Mais retombe bientôt dans sa molle apathie. A des esprits moins froids le ciel a prodigué Le brillant à-propos, la vive repartie ; Mais pour lui rien n'émeut son ame appesantie. N'en soyez point surpris, il est né fatigué. Ainsi, lorsque de Flore arrosant la corbeille. Le folâtre ruisseau, cher à la jeune abeille,
De fleurs en fleurs, de détours en détours,
Roule, murmure, et bondit dans son cours; En son morne repos, qu'aucun souffle n'éveille, Immobile, au milieu de ses dormantes eaux. Le marais paresseux tranquillement sommeille Sur le limon fangeux qui nourrit ses roseaux.
Mais je préfère encor l'humeur indifférente.
Le ton froid, l'esprit lourd de cet homme indolent ,^
V la vivacité bruyante
De ce babillard turbulent,
Qui, dans son air, son langage et son geste. Est moins joyeux que fou, plus étourdi que leste : Tel que sur le feuillage et le jeune bouton Bourdonne en voletant l'importun hanneton, Parce qu'il fait du bruit, il croit faire merveille, Papillote à mes yeux, et lasse mon oreille. Le mouvement, sans doute, a des appas ;
Sur le duvet où je sommeille, Aux doux rayons de l'aurore vermeille.
J'aime à rêver, mais ne veux pas
Qu'à coups d'épingle on me réveille.
Chacun du tracassier se venge en le fuyant;
De sa sottise sémillante
Laissez-lui l'ardeur pétillante ;
Le bon ton n'est jamais bruyant.
Après lui vient un homme insupportable.
Plus attentif, mais non pas plus aimable. Qu'un invincible instinct de curiosité
Rend incommode à la société.
Il veut tout voir et tout connaître,
Vos nom, surnom, le lieu qui vous vit naître. Combien de pieds carrés composent votre cour ; Vos rêves de la nuit et vos travaux du jour ; Quels sont vos revenus, quelle est votre dépense ;
Ce qu'on vous doit et ce que vous devez. Les mets que l'on vous sert, le vin que vous buvez ; Quel directeur prend soin de votre conscience ; Ce que perd votre argent sur la baisse des fonds ; Si vous allez au bal, aux Français, aux Bouffons ;
Si vous étiez aux loges, au parterre ;
188 LA C0i\VEHSAT10N.
Ce que rapporte votre terre; A quel prix vos moulins sont affermés par an ; Pour combien Florimond vous mit sur son bilan ; Quel kge ont vos enfans, et dans quelle famille Un mariage heureux fait entrer votre fille.
De votre voyage lointain Il veut savoir le but, le terme, le chemin, Les peines, les plaisirs, les dangers de la route ; Questionne toujours, et rarement écoute.
Oubliant que ce ton léger
Dans un étranger est blâmable, Et que l'amitié seule a droit d'interroger. Confident sûr, citoyen estimable.
Ami constant, convive aimable, Cet autre n'est bavard, ni curieux ; Mais son astre en naissant le fit mystérieux : Il ne peut concevoir, dans son humeur discrète,
Que les journaux et la gazette
Parlent de traités, de combats.
De négociations, et d'intérêt d'Etats;
En saluant craint de se compromettre ; De peur de la signer, n'écrit point une lettre ; N'ose dire tout haut l'adresse d'un billet ;
Si son épouse est brune ou blonde; Si sa poudre est à l'ambre, à l'iris, à l'œillet ; Si le fort a tiré, si le tonnerre gronde ;
Le jour du mois, l'heure qu'il est;
Le bruit qui court, le temps qu'il fait.
Dans sa discrétion extrême,
Je l'ai vu, se craignant lui-même.
Prendre un air de mystère, et vous dire tout bas :
« Talma jouera ce soir; mais ne me citez pas. »
L'homme indiscret, par un défaut contraire, Prend plaisir à tout révéler ; Il parle pour faire parler, Et pour s'instruire il consent à se taire ; Un indiscret est toujours curieux.
Dans les faubourgs, dans la ville, en tous lieux,
Son inspection vagabonde, Tous les matins recommence sa ronde :
Le soir, à l'Opéra, guettant les rendez-vous, Les œillades, les billets doux.
De sa lorgnette inexorable Il poursuit un sexe adorable ; Sur les maris, les rivaux, les jaloux, Braque de loin le tube redoutable.
Son espionnage odieux Trouble le bal, le concert, le spectacle, Et la loge grillée oppose un vain obstacle
A ses inévitables yeux.
C'est de lui qu'on apprend le secret des ménages,
Les divorces, les mariages.
Dans nos cercles galans a-t-il fini son tour. Les notes dans sa poche, et la mémoire pleine, Gazetier scandaleux, sur la liste inhumaine.
Il enregistre à son retour.
Nuit par nuit, jour par jour, semaine par semaine, Les revers de l'Hymen, les exploits de l'Amour ; Et si de la milice il n'est le capitaine,
Il en est du moins le tambour.
Par lui, par ses agens ou par la renommée. Il sait tous les emplois de la galante armée ;
190 l.A CONVEUSÂTION.
Avec qui Lise a pris un sot engagement ;
Si Gélie a plus d'un amant ; Quel hasard de Floris a décidé la chute ; Combien il faut chez Flore être exact en amour ; A quels périls expose une absence d'un jour,
Et quelquefois d'une minute.
Bref, il voit tout, entend tout, redit tout. Mais attendons : l'étourdi, jusqu'au bout
Poussant son imprudence extrême.
Dit son propre secret, et se punit lui-même.
De ces fâcheux travers, de ces tristes penchans,
Dont ma muse a peint les esquisses.
Que j'arrive à regret au plus honteux des vices ! Le Mensonge est son nom. Dès leurs plus jeunes ans Le père avec horreur le montre à ses enfans ; Mais, hélas ! cette horreur de jour en jour s'efface ; On le souffre, on le plaint, on l'excuse, on l'embrasse.
Voyez cet homme déhonté, Qui va portant, dans tout son voisinage,
Et son impudent verbiage,
Et son caractère effronté :
S'il répand dans le monde, en quittant son ménage,
Quelque fausseté de son cru.
De son valet, pour être cru,
Il invoque le témoignage, Et, par lui furieux de se voir délaissé. Lui dit à son retour, d'un accent courroucé : « Quoi! dans l'occasion, tu m'abandonnes, traître! Et ne peux d'un seul mot appuyer mes discours! — A.h ! monsieur, qu'avez- vous besoin de mes secours ?
Répond le valet h son maître ;
De V05 contes hardis les miens n'approclient pas ! Toutes vos fictions ont un charme suprême ; Et si je vous aidais, mon timide embarras
Vous embarrasserait vous-même.
Mais tout peut aisément s'arranger entre nous ; Vous mentirez pour moi, je rougirai pour vous. » De l'orgueil charlatan l'impertinence insigne D'un trait de mon pinceau serait encor bien digne : En imposer au monde est son unique emploi.
Dans sa puérile jactance.
De ne citer que des gens d'importance
Il s'est fait une expresse loi ; II a dit au ministre, il a su de la reine,
11 a cru devoir dire au roi.
Et doit le lui redire à la chasse prochaine.
Du moins au tiré, dont le jour Est, il le sait de science certaine.
Remis à la huitaine.
Le voyage à Marly ; du départ, du retour Le jour précis^ ou du moins la semaine ;
Ce qui doit, pendant le séjour, Occuper le conseil et divertir la cour ; Voilà les entretiens que sans cesse il ramène.
Jamais l'amitié, ni l'amour.
Ni les retours de la reconnaissance.
Sur les grands de la ville et ses patrons du jour, Dans ses fiers souvenirs n'ont eu la préférence. Parmi ses familiers sont nommés tour-à-tour Le général en chef, l'altesse, l'excellence. Par des hommes sans titre il serait compromis; Citer un bon bourgeois, un honnête commis.
Serait blesser la convenance;
D'un simple homme de bien il n'a point souvenance, Et c'est pour s'en vanter qu'il se fait des amis.
Que mon bon ange aussi me garde De cet homme à prétention, Qui, commandant l'attention, Tient pour sacré chaque mot qu'il hasarde ; En me parlant sans cesse me regarde, Et, comme l'on voit un archer De son arc détendu quand la flèche s'envole. Suivre de l'œil le trait qu'il vient de décocher,
Sitôt qu'il lâche une parole. Veut lire dans vos yeux l'effet de son discours ;
Ne permet pas qu'on en trouble le cours ; D'un regard exigeant me presse, m'interroge ;
Quête un souris, sollicite un éloge ; S'il a cru rencontrer un trait ingénieux. M'avertit de la main, m'interpelle des yeux ; De mes distractions sans pitié me réveille ; Traite de cabaleur l'auditeur qui sommeille ; Tremble qu'une pensée, une maxime, un mot. N'aille mourir dans l'oreille d'un sot ! Au milieu de sa période, J'échappe en m'esquivant au parleur incommode. Et le laisse chercher, dans les regards d'autrui, La satisfaction que lui seul a de lui.
Cet autre, encor plus fat, prétend, si l'on en cause, Des grands événemens connaître seul la cause. Intrépide conteur et menteur courageux :
« Messieurs, dit-il d'un air avantageux, Ce fait n'est pas exact, je sais toute l'affaire.
Car la politique est ma sphère ; J'ai tout appris, poursuit-il sans pudeur, De Xéphon, mon pai'ent et notre ambassadeur : Durant sa mission, dans plus d'une rencontre, Il m'a tout dit, et son nom seul vous montre Quelle facilité j'avais de tout savoir. » Au même instant, sans s'émouvoir :
« De bon cœur je me félicite, Mon cher parent, de cet entretien-ci.
Nous ferons connaissance ici, Lui répond en riant l'ambassadeur qu'il cite ;
Je suis ( le temps pourrait m'avoir changé ) Xéphon dont vous venez de vanter le mérite, Depuis hier revenu par congé. »
Eh ! pourrais-je oublier la faiblesse hontcus»-
De cet homme alarmé d'un rien,
Qui, de sa crainte vaniteuse,
Trouble le plus doux entretien ?
Dans son inquiète folie, ,
Tout l'offusque, tout l'humilie ; Dans un coin du salon s'il médite à l'écart, Pénétrez dans son cœur, vous l'entendrez se dire :
« Que signifiait ce sourire,
Ce mot, ce geste, ce regard? »
En fait-exprès il transforme un hasard ; Fait un tort capital d'une plaisanterie ;
D'un éloge, une moquerie.
Pour ses prétentions tout devient un danger ; Pour tout autre que lui le soin le plus léger,
La plus légère préférence.
Semblent un passe-droit, et souvent une offense
A ses yeux troublés et jaloux ; Partout semant la gène et la contrainte, En l'inspirant, il éprouve la crainte, Et le travers d'un seul fait le tourment de tous. Le traiterai-je mieux, cet homme insociable. D'hommages, de respects toujours insatiable,
En sa faveur sottement prévenu, Qui, s'il n'est adoré, croit être méconnu? Ainsi que l'ouvrier qui vient de sa chaussure
Prendre à genoux la forme et la mesure. Il faut sur son orgueil ajuster vos égards. Votre air, vos discours, vos regards, Vos caresses, vos prévenances ; Lui seul il en connaît les justes convenances. Tyran des entretiens, fléau de la gaîté, De sa vanité chatouilleuse La prompte irritabilité, D'une exigence pointilleuse Fatigue la société.
Son air sombre ou joyeux est un objet d'étude;
L'amitié même, avec inquiétude Observant son visage, et prompte à remarquer Ce qui lui plait, ce qui le blesse.
Souffre à-la-fois et rit de sa faiblesse ; Et, même en le flattant, tremble de lui manquer
Qu'arrive-t-il? Son amour-propre extrême Au plus triste abandon le livre sans appui, Attiédit l'amitié, glace l'amour lui-même, Et met une barrière entre le monde et lui. Tout près de lui plaçons cet humoriste. Dont la hargneuse déraison Dans la société vient verser son poison.
Parlez, ne parlez pas, soyez gai, soyez triste, Blâmez, louez, il se fâche d'autant ; C'est sa nature; il est né mécontent.
Encore enfant, ses caprices farouches Tourmentaient des oiseaux, persécuta,ient des mouches:
Au lieu d'apprivoiser ses mœurs, L'âge n'a fait qu'aigrir ses sauvages humeurs. Son cœur souffre quand on l'oblige, Il souffre lorsqu'on le néglige ; il se plaint des oublis, s'offense des égards ; Chicane vos discours, vos gestes, vos regards ; Jamais sur son visage un rayon d'allégresse.
Dans son périlleux entretien, Malheur à qui s'engage ! il s'afflige d'un rien ;
Un rien l'offusque, un rien le blesse.
Pour mieux évacuer la bile qui l'oppresse. Son humeur vagabonde a partout des relais : Après sa femme, il gronde ses valets;
C'est pour vous gronder qu'il vous aime ; Laissez-le seul, il se gronde lui-même : Objet de crainte et de pitié.
Dans ses chagrins visionnaires, 11 donne à tout des torts imaginaires ; Par un éloge il est injurié; Par un consentement il est contrarié.
Tout s'enlaidit au gré de ses humeurs chagrines ; Il se fâche du rire, il gourmande les pleurs, Et le ciel fui ferait une route de fleurs,
Qu'il les changerait en épines.
Aussi parmi les siens il demeure étranger; Sa rencontre est un choc, sa visite un danger ; On l'évite avec soin, on l'aborde avec crainte,
Tout lui semble impoli, tout lui semble indiscret; Et quand il meurt, au lieu d'exprimer un regret, Ses derniers mots sont une plainte.
Condamnée aux chagrins et livrée au soupçon, Voyant partout et l'injure et l'offense,
Survient plus triste encor la sombre Défiance.
Que je plains le mortel dont ce triste poison Flétrit le cœur et trouble la raison I
En tous lieux promenant la terreur qui l'assiège,
Il voit partout un masque, il craint partout un piège ;
Chaque mot qu'il entend lui semble insidieux ;
Ses yeux, en vous parlant, interrogent vos yeux :
Il compose ses traits, commande à son visage,
Interprète votre air, sonde votre langage ;
Ne croit pas à l'amour, soupçonne l'amitié;
Ses secrets de son cœur ne sortent qu'à moitié.
Aussi chacun l'évite, et chacun l'abandonne :
On aime peu celui qui n'ose aimer personne.
Mais je n'ai point encor tracé le disputeur.
Dans le choc des avis intrépide lutteur. Si de son réduit solitaire,
Il quitte quelquefois le loisir sédentaire,
Ce n'est pas pour venir, dans le sein d'un ami, Verser sa joie ou bien ses doléances, Ou pour remplir de justes bienséances,
Ou pour tendre les bras à son vieil ennemi : Non, d'une assemblée amicale.
Il vient troubler la douceur sociale.
Impatient de ferrailler.
Il cherche avec qui batailler ; Il a besoin d'une victime.
CHAiNï II. 197
Sa vie est un combat, son commerce une escrime.
Possédé de l'esprit de contradiction,
S'il arrive au milieu d'une discussion,
A peine dans la chambre il a fait son entrée.
Il flaire votre opinion ;
Aussitôt qu'elle s'est montrée, Que vous ayez dit oui, que vous ayez dit non,
Que vous ayez tort ou raison.
Voilà la guerre déclarée. N'espérez pas fléchir son obstination;
Il a besoin d'une querelle; La dispute est pour lui le feu sacré ; Il en saisit la première étincelle ; Un mot la terminait, un mot la renouvelle.
Du chicaneur exaspéré.
Qui se bat en désespéré, En vain pour adoucir la sauvage rudesse,
Du bon sens calme et tempéré
Vous prenez le ton modéré ;
Vainement de la politesse
L'attentive délicatesse
Autour de son orgueil cabré Tourne avec art, se joue avec adresse ; Rien ne guérit l 'amour-propre ulcéré.
De sa logique qui vous presse,
Chaque trait part plus acéré.
Hé 1 comment pardonner, quand votre patience En se taisant le condamne au silence.
Et sans pitié termine les débats !
Rendez-lui ses fureurs, rendez-lui les combats ; La triste jouissance où sa manie aspire Est d'être contredit, afin de contredire :
Vous le désobligez en vous monlrant plus doux ;
Et pour redoubler son courroux,
Peut-être il suffisait de dire :
« Monsieur, je pense comme vous. »
Aussitôt, par dépit et par vanité même. Depuis qu'il est le vôtre, abjurant son système:
«Monsieur, dit-il, haussant le ton.
Je ne suis plus de mon opinion ; La vôtre est à mes yeux d'une évidence extrême , Et vous avez grand tort de me donner raison. »
Bien plus insupportable encore.
Ce vil adulateur, qui toujours nous adore ; Prônant tout ce qu'on fait, louant tout ce qu'on dit. De son ton doucereux le miel vous affadit : « Monsieur, j'ai fait retrancher de ma table Un ou deux plats, par raison de santé. — Le sacrifice est admirable.
Répond-il, j'en suis enchanté.
— Je me suis procuré le livre de Licippe.
— C'est fort bien fait ; sur un très-bon principe Son ouvrage est fondé. Que de sens, que d'esprit! »
Vous lui lisez votre dernier écrit.
Et le voilà pleurant de joie et de tendresse : « Quoi! ce chef-d'œuvre est encor manuscrit!
De quoi s'occupe donc la presse?
De l'imprimer il faut que l'on s'empresse. Par le nombre de vos lecteurs, Vous compterez celui de vos admirateurs. Veuillez bien m'inscrire d'avance Sur la liste des souscripteurs; Car je me meurs d'impatience
De vous ranger parmi le choix Des livres que je lis et relis mille fois,
Tels que vos vers et vos harangues, Qu'on relit en tous lieux, qu'on traduit en vingt langues. »
Tout-à-coup il voit un portrait :
« Ah ! monsieur, c'est vous, trait pour trait, Et l'art ne pouvait mieux imiter la nature. Cependant, je vous parle ici de bonne foi,
Dans cette admirable peinture,
Je cherche en vain je ne sais quoi
Qui charme dans votre figure. »
Tandis qu'il parle encore, arrivent vos enfans; Même avant de les voir, il les trouve charmans, Et reconnaît dans tous un grand air de famille, Le père dans le fils, la mère dans la fille. La nourrice à son tour, un enfant dans les bras, Arrive dans la chambre : û ne se contient pas,
Et de la mère il vole à la nourrice ; Il trouve son air sain, il juge son lait bon. Enfin le petit chien dans la foule se glisse. Et pour lui dans sa poche il se trouve un bonbon.
Ainsi sa bassesse aguerrie
Fait de tout une flatterie.
Qu'en revient-il au louangeur banal?
Il vous déplaît en cherchant à vous plaire,
Et vous regrettez le brutal
Qui tantôt vous mit en colère.
Cet autre ne veut pas flatter ; Mais son avis peureux craint toujours d'éclater. Entre deux jugemens s'il faut qu'il se décide,
Sa circonspection timide,
Entre la double opinion, Laisse flotter son indécision ; Et comme, par le jeu d'une manœuvre adroite,
Au gré de l'élastique acier, D'un cours alternatif le souple balancier Va de droite à la gauche, et de gauche à la droite :
Ainsi, risquant un double démenti, 11 prend, quitte et reprend l'un et l'autre parti. Quelquefois, au milieu de la lutte bruyante, Dans son humeur conciliante.
Il cherche à les mettre d'accord :
« Eh mais! pourquoi vous échauffer si fort? Vous vous battez, faute de vous comprendre. Et vous pourriez aisément vous entendre ! L'un de vous a raison, mais l'autre n'a pas tort. » t]t puis voilà le bon apôtre Qui, recomposant son maintien.
Pour en former un avis mitoyen, Prend quelque chose et de l'un et de l'autre ; Puis tout-à-coup se jetant entre eux deux : « Monsieur, dit-il, s'adressant à l'un d'eux, Dans un sens, je ne puis blâmer votre adversaire ; De l'autre, je me pique en tout d'être sincère. En y réfléchissant, votre avis a du bon ; Et je serais tenté de vous donner raison,
Si mon avis avait quelque importance. « Que! fruit lui revient-il de sa rare prudence.' Aucun ne veut de son appui.
Et, pour prix de sa complaisance, Chacun sort mécontent et fatigué de lui. Or, maintenant, au langage insipide Du complaisant adulateur,
CHAIST IL 201
A l'entêtement intrépide
Du farouche contradicteur,
Ajoutons le calme stupide, Le ton méticuleux, et l'orgueil circonspect
De ce mortel pour lui plein de respect, Qui croit, en conversant, sa gloire compromise ;
Observe beaucoup, parle peu;
Voudrait faire fortune au jeu,
Mais craint de hasarder sa mise ; Pour jouer à coup sûr pèse tout ce qu'il dit ; D'un simple amusement se fait une entreprise ; Par son air réservé, son parler triste et sec, Tient le cercle en arrêt et la joie en échec :
Sur lui tremble de donner prise ; Craint un malentendu, redoute une méprise ; Contredit rarement, moins souvent applaudit ; Ignore l'abandon; se défend la franchise; Demeure retranché dans sa grave sottise ; Doute par vanité de tout ce qu'il apprit.
Et meurt sans avoir eu l'esprit
De se permettre une bêtise.
Cet homme est fatigant et non pas dangereux . Mais tel n'est point ce personnage affreux, Le médisant, qui, semant le scandale, Distille le poison de sa langue infernale. Son oreille attentive et ses yeux indiscrets. Pour les trahir, ont surpris nos secrets.
Seul il flétrit tout ce qu'il touche ;
A peine il vient d'ouvrir la bouche.
Vingt réputations ont péri sous ses traits. Cependant on l'écoute : il s'échauffe, il s'anime : Ce qu'il a dit en prose, il veut le mettre en rime.
202 LA CONVEKSATlOrS.
Le Zoïle en cela n'est point mal avisé, De la prose a ses vers le passage est aisé. Dès long-temps ils ont fait une étroite alliance, Et la prose se plaint de cette ressemblance. C'est trop peu de ses ennemis :
Il n'épargne pas ses amis.
Ses amis pourraient dire au cruel satirique, Ces mots d'un roi prophète et poète lyrique : « Que mes persécuteurs s'acharnent contre moi.
Que mes rivaux me déchirent ; mais toi ! Toi que j'aimai comme mon frère,
Qui partageais la table de mon père, A qui j'ouvris mon cœur, dont je serrai la main, Comment de ton amis te fais-tu l'assassin? » Inutile reproche ! il veut une victime : Mais la punition se trouve près du crime ; Il lit dans vos regards qu'à lui seul il a nui, Et n'a, par ses noirceurs, déshonoré que lui.
Tairons-nous le brouillon, dont autrefois Molière D'un pinceau vigoureux eût tracé le portrait.
Et dont Gresset, à sa manière, Sous le nom du Méchant, crayonna quelque trait? Lorsque de l'Éternel la sagesse profonde,
Dans les abîmes du chaos Séparait l'air, la flamme, et la terre et les flots, Un génie ennemi, perturbateur du monde,
Pour retarder le chef-d'œuvre de Dieu, De nouveau brouillait l'air, l'eau, la terre et le feu; Le brouillon, de ce monstre et le fils, et l'image.
De son perfide bavardage.
De ses propos insidieux
Va partout répandant les poisons odieux. A peine le traître à l'oreille A dit un mot, la paix n'existe plus ; Tous les cœurs sont aigris, tous les nœuds sont rompus \ Même entre deux amis qu'on avait vus la veille,
Sans autre conciliateur Qu'un flacon, de la paix joyeux médiateur, Tous deux auprès de la même bouteille, A même table assis en un festin.
Le pardon sur la bouche et le verre à la main, Se verser en riant le doux jus de la treille ; A la voix du brouillon, infâme délateur. Le soupçon assoupi tout-à-coup se réveille.
Et peu s'en faut qu'un cartel inhumain Ne mette à tous les deux le glaive dans la main. Qu'arrive-t-il? les torts s'oublient.
Les intérêts se concilient ; Des traités de paix sont conclus ; Chacun les signe, et lui seul est exclus.
Que de prétentions, de travers, de caprices, De l'art de converser dangereux ennemis, liln rivaux tracassiers transforment des amis ! Du cœur humain sombres dominatrices.
C'est vous, surtout, fougueuses passions. Dont les folles émotions Des plus chers entretiens nous gâtent les délices ;
Pour en savourer la douceur, H faudrait y porter l'heureuse paix du cœur,
Et s'imposer des sacrifices.
Mais quoi ! chacun de nous dans la société
Que l'exigence blesse et que l'intérêt mine,
Au lieu de l'aimable gaîtë,
Porte souvent l'humeur chagrine
De l'intraitable vanité; Ou les projets cruels que la haine rumine,
Ou de l'amour qui le domine
La morne taciturnité.
Regardez cet avare en proie à sa richesse, Et d'un gros revenu puni par sa tristesse : Dans un cercle indulgent de paisibles amis
Si quelquefois par grâce il est admis, Et quitte son trésor pour leurs douces séances ;
De ses dettes, de ses créances, De la perte et du gain chaque jour calculés,
De ses chiffres accumulés.
De son crédit qui décroît ou s'augmente, Des fonds dormant dans son coffre à trois clés, En vain il croit pouvoir oublier la tourmente. Et dans un groupe aimable où règne la gaîté, Apporter l'allégresse et la sérénité ;
Toujours à lui-même semblable,
De son cœur avaricieux, S'il ne gagne au piquet, n'attendez rien d'aimable; Tout plein de ses calculs, son instinct soucieux, Comme de ses pensers, de ses discours s'empare. Il ne parle jamais, dans son jargon barbare.
Que de rentes, de placemens, Et d'intérêts et de remboursemens.
Pour vous apitoyer sur ses pertes passées, Il tire un assignat de ses poches percées. Là-dessus, redoublant de déclamation.
Il s'élève avec passion Contre l'amour du mieux dont la France s'enivre, Et qui fit qu'un beau jour, des rentiers naufragés.
Tous les débris à-la-fois submergés Allèrent se noyer dans la mer du grand-livre. Par ces durs souvenirs tout-à-coup excité ; « Quoi ! ce luxe, dk-il, dont la folle magie Amusa si long-temps notre perversité,
Ce maudit luxe est donc ressuscité ?
Vainement donc nous avions suscité Ces braves citoyens, dont l'austère énergie Devait, par l'abstinence et par l'adversité, Corriger pour long-temps cette grande cité? » Puis, renfrognant sa maigre et dolente effigie, Qui par le Chambertin ne fut jamais rougie,
Il blâme avec vivacité De nos banquets pompeux la ruineuse orgie, Et permet tout au plus le scandale d'un thé. Lui-même, en fait d'épargne, il veut être cité; Et, pour prêcher d'exemple, éteint une bougie
Qui brûle sans nécessité.
En sortant, il rencontre un rival d'avarice :
Deux Harpagons ensemble : quel bonheur !
Et que Molière en eût ri de bon cœur ! Le premier, saisissant l'occasion prospice.
Dit au second : « Monsieur, mille pardons ; Je vous ai, l'an dernier, fait passer de mes vignes Quelques vins, qui de vous n'étaient pas trop indignes ;
Si vous pouvez renvoyer les poinçons, Et les flacons vidés, et même les bouchons, .Te vous saurai gré du message.
C'est vous faire descendre à de bien petits soins ; Mais vous vous occupez comme moi du ménage, Et sûrement, si vous m'en aimez moins, Vous m'en estimez davantage. »