‹ Œuvres de Delille (volume 3)Chapitre 12 sur 89 · FIN DU DF.IIXIKME CHANT · texte numérisé non relu

FIN DU DF.IIXIKME CHANT

CHANT m

SOMMAIRE

Le portrait du discoureur aimable. Les qualités qui font l'homme aimable dans la conversation; les défauts qu'il évite, tels que la manie de l'érudition, la manie du bel esprit, du purisme, le ton criard, le ton tranchant, le ton querelleur. L'esprit conciliant et tolérant de l'homme aimable; son éloignement pour la malignité et la satire. De la modestie. Succès qu'obtient l'homme aimable dans la société. Des femmes ; leurs caractères , leurs goûls, leur éloge. Portrait de madame Geoffrin.

Mais voilà trop de fous, de sots et de mécharis; Et, puisque le mérite a des droits à mes chants, Il est temps de mêler à ces tristes peintures Et des esprits moins faux, et des âmes plus pures. La Fontaine, toujours utilement cité, Nous dit que sa devise est la diversité ; Homère, dont la muse, en images fertile. Chargea de mille objets le bouclier d'Achille, De l'enfer et du ciel, de la terre et des eaux. Dans ses vers immoretls étale les tableaux. Et les combats sanglans et la moisson féconde : Ses chants sont la nature, et son poëmc un monde. L'Homère des Latins, avec plus d'art encor. De la variété déploya le trésor ; Après avoir, dans l'infernal abîme.

Creusé la demeure du crime.

D'un triple mur d'airain environné Pluton, Composé de serpens les tresses d'Alecton, Peint de l'hydre en fureur la gueule épouvantable, Et le fougueux Cocyte, et son hideux nocher, Et des filles d'enfer le courroux indomptable, Et Sisyphe, au sommet d'un mont insurmontable. Roulant, les bras tendus, son éternel rocher; Bientôt, parmi les fleurs et la rosée.

Loin de ces abîmes brûlans.

Dans ses vers consolans, !l ouvre aux morts heureux le riant Elysée : Sous l'ombrage odorant des jeunes arbrisseaux,

Les endort au bruit des ruisseaux ;

Et, dans leur paisible retraite, Contre les souvenirs d'une vie inquiète, De l'oublieux Léthé leur fait boire les eaux. Toi donc qui, sur les pas du maître que j'adore. Imitas quelquefois avec fidélité Et sa douce élégance et sa simplicité, O ma muse ! essayons de l'imiter encore

Dans sa riche variété.

Des ridicules et des vices Qui des cercles polis souvent sont les supplices.

J'ai, par tes mains, dessiné le tableau ; Viens, reprends tes couleurs, ressaisis ton pinceau, El peins-nous, à son tour, le discoureur aimable.

Qui, par un charme inexprimable.

Comme des bons esprits, modèle des bons cœurs. Causeur ingénieux, citoyen estimable, Et, parant la raison de brillantes couleurs. Dans les épanchemens d'un entretien facile. Ressemble à l'arbi'e agréable et fertile

CHAiNT m. 20!)

Qui nous promet des fruits, en nous donnant des fleurs.

Cher même aux rivaux qu'il efface, Le discoureur aimable est ce mortel charmant

Qui, sans paresse et sans empressement, Répond avec justesse, interroge avec grâce. Nourrit l'attention, et jamais ne la lasse ;

Parle, s'arrête et reprend à propos :

De sel sans âpreté, de gaîté sans grimace

Assaisonne ses moindres mots ; D'inutiles détails ne charge point sa phrase; Et, simple avec noblesse, et noble sans emphase, A l'estime du sage et le respect des sots.

Dans son aimable conférence.

Les égards attentifs, l'honnête déférence, La caressante aménité, La délicate urbanité, Calment d'un vain babil la folle intempérance, Font grâce à l'importunité, Apprivoisent l'intolérance.

Et désarment la vanité.

Réservé sans froideur, doux sans afféterie, Il fuit également la morgue du docteur, Et du savant dissertateur La prolixe pédanterie.

Et la sèche âpreté de l'argumentateur, Par qui l'humeur la plus douce est aigrie, Et du fade complimenteur L'insipide cajolerie.

Vous ne le verrez point à ses décisions

Asservir nos opinions.

Jadis, quand je traçai les lois du paysage,

310 LA GO^VEi\SATIO^.

De notre aimable fahlier

Empruntant le simple langage,

Je redisais au jardinier :

« Laissez là votre serpe, instrument de dommage. » Je demandais qu'au sortir du berceau,

Chaque plante, chaque arbrisseau, Pût à son gré déployer son feuillage; Que, bravant le croissant, l'échelle et le treillage, Chaque branche, en dépit des vieux décorateurs,

Et des ciseaux mutilateurs, Pût rendre un libre essor à son luxe sauvage, Suivre sa fantaisie, et dépasser ses sœurs ;

Qu'on affranchît les bois, la terre et l'onde... Tel doit être un jardin, tel doit être le monde. Le libre épanchement de l'esprit et du cœur. Voilà des entretiens la première douceur. Ils ne connaissent point le pouvoir arbitraire. Les conversations sont l'état populaire :

Nul n'y veut être dominé; On y déplaît, en cherchant trop à plaire; Et qui veut régner seul est bientôt détrôné.

Dans ses promenades royales, Autrefois, nous dit-on, le superbe Tarquin, Des plantes de son parc tyran républicain, Mutilait sans pitié les tiges inégales Dont la tète orgueilleuse ombrageait leurs rivales,

Et nivelait les fleurs de son jardin.

Tel est l'orgueil: dans sa fierté chagrine

11 voit d'un œil jaloux tout ce qui le domine.

Et, détestant l'empire d'un rival.

Ne souffre point de maître, et craint même un égal. L'aimable discoureur jamais ne nous occupe

CHANT m. J

De ses tale,ns, de son emploi; Il sait combien l'orgueil est dupe, Quand il ramène tout à soi.

Ainsi qu'une eau douce, limpide et pure, Dans le canal où son lit est tracé,

Du terrain qu'elle a traversé Ne prend l'odeur, le goût, ni la teinture ; Poète, commerçant, orateur ou soldat, En discourant il sait oublier son état : A tous les arts il rend hommage.

Parle à chacun de son métier ; A l'écrivain, de son ouvrage; Au peintre , de dessin ; de manœuvre au guerrier ;

Au savant, des siècles antiques ; Au négociateur, d'intérêts politiques; Au juge, de procès ; d'argent au financier. Le chantre harmonieux, l'algébriste sauvage, Le mondain enjoué, l'austère magistrat, Surpris, dans ses discours, d'entendre leur langage, Partent contens de leur état, Et se flattent de son suffrage.

Ainsi tous les esprits lui sont conciliés ; Les amours-propres qu'il ménage Autour du sien sont ralliés :

Soumis, sans être humiliés, Tous, à l'envi, déposent à ses pieds De leur respect l'hommage volontaires , La haine même est réduite à se taire, Et de ses ennemis il fait des alliés.

Son érudition ne bat point nos oreilles Des auteurs anciens et nouveaux ; Il ne se venge pas sur nous de ses travaux,

Ne nous punit point de ses veilles :

Comme un parfum délicieux,

Dont la mollesse orientale

Remplit un flacon précieux, En légères vapeurs sa science s'exhale.

Se laisse deviner, et jamais ne s'étale

Dans des discours ambitieux.

C'est ce ruisseau, dont les ondes'^captives

Caressent mollement leurs rives :

Sans effort, sans bruit, sans fracas.

Son savoir se répand, et ne déborde pas.

Mais, s'il craint le savoir prodigue,

Dont la profusion fatigue, Et dont j'ai peint tantôt l'ennui fastidieux, Il n'évite pas moins le ton mystérieux. L'orgueil discret, la morgue taciturne De ce savant, lucubrateur nocturne, Qui, dans le fond de son docte réduit,

De ses tablettes vermincuses

Ayant compilé jour et nuit

Les richesses volumineuses.

De ses recherches lumineuses

Pour lui seul conserve le fruit ;

Et, semblable à ce riche avare

Couché sur l'or qu'il accapare,

Fait de sa tète un coffre-fort

Où tout entre, d'où rien ne sort, Qu'il referme a.ec soin, et qu'avec peine il ouvre; Possesseur moins jaloux, l'homme aimable découvre Les trésors précieux conquis par ses travaux ; Lui-même en est payé par des trésors nouveaux.

Son entretien est un échange ;

Et, pareil au vaisseau qui porte à son retour, Pour le nectar du Rhin, les étoffes du Gange,

Il donne et reçoit tour-à-tour; Il évite avec soin les phrases populaires. Les lieux communs et les propos vulgaires. Il ne dit point qu'il fait chaud, qu'il fait froid ; Dans quelle année, en quel endroit Les vivres furent chers, la moisson abondante.

Les gens qu'il voit, les maisons qu'il fréquente ; Que Corneille est sublime et Racine galant:

Que le Français est parfois turbulent ; Que des fontes de neige ont enflé la Dordogne ; Que le blé manque en Beauce, et le vin en Bourgogne. Mais il hait encor plus le jargon précieux Dont l'hôtel Rambouillet tourmentait nos aïeux. Quand, sous les étendards des Cotin, des Voiture,

Des bataillons de beaux esprits, Régens accrédités de la littérature.

Que de Boileau l'infleiible censure De leur trône usurpé jeta dans le mépris,

Dans leurs phrases entortillées, Par le faux goût du jour de clinquant habillées, De l'affectation se disputaient le prix ; Mettaient la langue a la torture.

Et triomphaient de n'être pas compris.

Disciple heureux de la nature, D'une phrase naïve et pure Il ne demande point pardon.

S'exprime avec clarté, parle avec abandon ; N'ambitionne point une finesse obscure ; Fuit d'un style apprêté la pénible tournure ; De fleurs, sans art, sème son entretien ;

Quelquefois à la langue, en dépit du purisme, Ose faire présent d'un heureux solécisme.

Scandale du grammairien ; •

Et bravant du logicien

Le pédantesque rigorisme.

M'instruit de quelque chose, ou m'amuse d'un rien. Surtout il se défend des sons durs que hasarde Des parleurs mal instruits la nation criarde ; Dans les clubs, ébranlés par leurs rauques accens, Il laisse s'enrouer leurs gosiers glapissans. Les Stentors des salons sont pour nous un supplice ; Il faut, en conversant, qu'un heureux artifice. De l'échelle vocale étudiant les tons. Adoucisse à propos ou renforce les sons. L'organe humain ne veut ni roideur, ni mollesse ; Trop faible il nous échappe, et trop fort il nous blesse : Le doux parler nous plaît ; et, toujours redouté. L'homme le plus bruyant est le moins écouté. Pareil au flot grondant qui vient battre la rive, Damon le clabaudeur, en mugissant, arrive : Du bas de l'escalier, par de fréquens éclats, Son formidable abord s'annonce avec fracas ; Il entre : son salut vous a rompu la tête ; Sa bouche est un volcan, sa voix une tempête. On se plaît à causer avec ses bons amis ; Mais quand leur voix trop forte à l'orage est pareille. Leur amitié devient un tourment : notre oreille Appelle la parole et repousse les cris. Rien plus puissant encor, l'attrait du caractère, Des plus rares vertus lui prêtant le secours, D'un causeur agréable embellit le discours; Sans timitlp indulgence et sans rigueur austère.

De ses sentimens vertueux L'épanchement affectueux A ses expressions prête un charme qu'on aime : Franc sans témérité, discret avec candeur, Il parle avec une noble pudeur De ses entonrs, des siens et de lui-même ; Il ne fait point des récits éternels De ses arrangemens, de ses soins paternels. Pour ceux à qui du sang la chaîne l'intéresse, Il n'a point d'un badaud la bourgeoise tendresse; Ne vous parle point des leçons Que l'on donne à ses enfançons ; Il ne vous poursuit point des droits de sa famille, Du rang de ses garçons, de la dot de sa fdle ; Mais il est loin de ce fou du bel air, A l'esprit gauche, au cœur de fer.

Qui, pour mieux s'éloigner des manières antiques, Cachant dans sa maison ses plaisirs domestiques. Croit malséant de parler de ses fils, De ses parens les plus chéris ; Se sépare en public de sa sœur, de son frère, N'oserait devant un voisin Prononcer le mot de cousin.

N'a point de tante, et presque point de mère, Et, par bon ton, se défend d'être père.

Dans sa douce amabilité

Et sa tendresse héréditaire, L'honnête homme écoutant sa sensibilité.

N'ordonne point à son cœur de se taire. Sorti de sa maison comme d'im sanctuaire Où la seule vertu fut sa divinité.

Dans ce grand nombre, où de la vanité

La brillante frivolité Immole la nature au vain désir de plaire, Il porte, sans rougir, l'esprit de parenté : Les grands airs n'ont jamais dénaturé son ame ; Par mi heureux instinct, de bonne heure il apprit A chérir les doux noms et de mère et de femme :

Le bon cœur fait le bon esprit.

S'il blâme, il veut que la censure Soit un conseil, et non pas une injure ;

S'il loue, il fuit le ton flatteur ;

Il sait qu'un mot adulateur

Démenti par la conscience, D'une juste pudeur fait rougir notre front.

Et qu'un éloge est un affront.

S'il n'est pas une récompense.

On passe à l'homme aimable une juste défense ; L'honnête homme chemine entre ce double écueil, Même en le combattant il ménage l'orgueil.

Le sage aux sots peut montrer leur image, Mais ne leur jette point le miroir au visage.

Il est un art heureux, dont la dextérité

Donne un air d'obligeance à l'âpre vérité.

Le boxeur furieux, tout bouillant de colère, S'élance sur son adversaire.

Meurtrit, à poings fermés, et sa tête et ses bras, Fait voler ses dents en éclats :

Son art est un fléau, son triomphe est un crime. Le bon plaisant est ce maître d'escrime. Qui, dans le choc d'un cartel inhumain,

Par s(m cœur indulucnt laissant guider sa main.

Loin d'employer à servir sa vengeance De son bras exercé la vieille expérience, Fait de son épée un fleuret,

Use, en jouant, de cette arme innocente, Retient, près de frapper, la pointe menaçante ; Tantôt, l'œil attentif et le corps en arrêt, Noblement se présente, adroitement s'efface.

Pare avec art, ou riposte avec grâce, Amollit son attaque et faiblit à dessein :

C'est un athlète, et non un assassin.

Il laisse respirer son trop faible adversaire. Prolonge, sans blessure, un combat sans colère; Dans son antagoniste épargne son ami, Et s'en fait un rival et non un ennemi.

L'homme sensible, ainsi, jamais n'abuse Des avantages de l'esprit, Et quand la vanité confuse Souffre, en déguisant son dépit.

Du mot piquant dont le cercle s'amuse, De son succès cruel le premier il s'accuse.

Et souffre du mot dont on rit :

Il joint un baume heureux à la flèche cju'il lance, Respecte la faiblesse, épargne l'innocence : Se joue autour du cœur, et ses traits délicats Effleurent l'amour-propre et ne le blessent pas.

La bonté fait sa politesse.

Le malheur est sacré pour sa délicatesse *, Tous ces défauts d'un corps ou difforme, ou grossier, De la nature ouvrage irrégulier.

Le piedtortu, la jambe circonflexe, D'un dos voûté l'éminencc convexe,

La langue qui, dans le palais, Cherchant des mots qui n'arrivent jamais, Semble, en balbutiant la plus belle pensée, Du filet de l'enfance encore embarrassée, Et dont le bégaiement, consolant le muet, A chaque son qu'elle tâche d'émettre.

Tourmente en vain tout l'alphabet, Et lutte contre chaque lettre ; L'œil isolé qui, seul chargé de voir, Somme en vain son second de remplir son devoir;

Le bras manchot qui, resté sans office, Laisse au survivancier tout le poids du service, Ne le trouvent jamais ni malin, ni moqueur; Pour lui les seuls défauts sont les défauts du cœur.

Il s'interdit l'infâme médisance.

L'exigence au ton dur, l'altière suffisance. Des reproches amers l'injurieuse aigreur. Les accens du soupçon, l'expression du blâme, Le sarcasme cruel, la mordante épigramme.

Et l'ironie au ton moqueur:

Le trait, en s'écliappant, déchirerait son cœur. Surtout d'un tort réel, d'une vérité dure,

A l'amour-propre il sauve la blessure.

Et ne l'accable point de sa triste raison. L'expérience apprit à son cœur juste et bon,

Que la plus déchirante injure.

Celle qui, dans un cœur profondément blessé, Laisse le trait fatal pour jamais enfoncé. Que l'orgueil jamais ne pardonne, Ce ne sont point les torts (pi'on nous prêta, Le ridicule (pi'on nous donne, Mais le ridicule qu'on a.

CHANT m. 219

Ses vertus n'ont rien de farouche; Ses moindres mots ont un charme qui touche ; La compatissante bonté, La tendre sensibilité Se peignent dans ses yeux, s'expriment par sa bouche.

Mais quelle autre divinité

Au front serein, à l'air doux et timide,

Sans ornement, et non pas sans beauté.

Les yeux baissés, l'accompagne et le guide? Ah! je la reconnais : noble et simple, son nom, A tous nos jeunes fats j'en demande pardon.

Est Modestie, aimable enchanteresse, Qui jamais n'éblouit et toujours intéresse ; De l'esprit social c'est le premier lien.

L'aveugle orgueil vainement la condamne.

Sa craintive pudeur ne lui dérobe rien ; Et quand, pour échapper au vulgaire profainc.

Au fond d'un puits loge la Vérité,

La Modestie, à notre œil enchanté.

Offre un vêtement diaphane ; Ses attraits sont voilés, mais ne sont pas perdus. Et ce voile lui-même est un charme de plus.

Tel le tissu d'une gaze légère. Embellissant l'objet qu'elle semble cacher, Invite l'œil à le chercher Sous cette parure étrangère.

L'obstacle a ses plaisirs pour notre œil curieux : La fable d'un nuage environnait les dieux ;

Et la beauté la plus divine N'est pas celle qu'on voit, mais celle qu'on devine. Ainsi l'homme modeste, à lui-même étranger.

îiO LA CONVERSATION.

Nous plait sans le savoir, charme sans y songer. Ainsi de son esprit qui toujours nous attache, On aime ce qu'il montre et même ce qu'il cache:

Discret, et non mystérieux.

Vous ne le verrez point, d'un regard curieux,

Fouiller dans les secrets des autres :

Il sait garder le sien, et respecter les nôtres; Ou si , seul avec vous demeuré sans témoins.

Son œil curieux vous pénètre.

Sans vous troubler, fiez- vous à ses soins :

Ce qu'il désire de connaître.

C'est le secret de vos besoins.

Que l'indifférent égoïste, D'un air distrait, insouciant et triste, Semble, à regret, supporter vos discours ; L'homme poli sans peine en suit le cours. Vous pouvez lui conter vos plaisirs, vos affaires. Vos soins publics, vos travaux solitaires. Vos infortunes, vos succès, Voire projet de mariage, Vos amours et votre procès ; Les bruits de votre voisinage, Les tracas de votre ménage, iUen n'est perdu ni fatigant pour lui ; 11 sait braver ou déguiser l'ennui :

De sa courtoisie obligeante, Prompte à saisir vos moindres mots.

L'attention encourageante Suit avec intérêt le fd de vos propos ; Il dissipe un chagrin, il éclaircit un doute; Son amitié vous parle, ot son cœur vous écoute.

L'impolitesse est prompte à se lasser:

Bien dire et bien entendre est l'art de converser. S'il raconte, il épargne à l'heureux auditoire

Les froides inutilités,

Et de tout l'ennui narratoire

Les prolixes futilités ; Ne se croit point chargé de rendre le langage, Les gestes, les propos de chaque personnage ;

N'imite point ce conteur qui farcit D'épisodes traînans un ennuyeux récit,

A chaque mot fait une pause, Et répète vingt fois: « J'oubliais une chose...

Je vous dirai dans un moment ; «

Dont les effrayantes préfaces

Vous annoncent obligeamment Ce qu'il promet de dire longuement ;

Dont les narrés sont un tourment,

Et les promesses des menaces.

Son récit, d'un pas diligent, Va droit au but, et plaît en abrégeant. Ainsi, dans son discours, qui jamais ne vous lasse. Le silence a son prix, le mystère sa grâce. Mais tel est le malheur de la société : Le dégoût de bien près suit la satiété;

Et le talent le plus sublime.

Pour garder long-temps notre estime,

A besoin de variété.

Qu'un parleur monotone en causant nous endorme,

Le mien sait éviter un langage uniforme ;

Il sait être à propos folâtre ou sérieux ;

11 s'accommode au temps, aux personnes, aux lieux.

Ainsi, développant sa flexible souplesse,

Un fleuve heureux avec mollesse De ses bords variés embrasse les contours,

Suivant les lieux change son cours, Gronde ou se tait, suit sa route ou serpente, Tourne avec le terrain, s'abandonne à sa pente. Arrose des champs nus ou des bocages verts ; S'attriste dans d'affreux déserts, Se plaît dans de riches campagnes, Traverse les vallons, tourne au pied des montagnes ; Dans le cristal de son limpide azur Réfléchit l'éclat d'un ciel pur, Les moissons d'alentour, les rives bocagères,

Et le rendez-vous des pasteurs, La boisson des troupeaux et le bain des bergères, La route des vaisseaux et des barques légères, La ceinture des rocs et le miroir des fleurs. Dans les cercles nombreux, en pourparler, à table.

Par ses discours plaisans ou sérieux, Quelquefois instructif, et jamais ennuyeux.

Ainsi nous plaît le parleur agréable ; Son amabilité rend tout le monde aimable. De nuage en nuage, ainsi de mille éclairs L'étincelle électrique embrase au loin les airs : Tel, en brillans reflets, la lumière se joue; Tels tournent sur l'essieu les rayons de la roue, Ou tel, sur la scène des eaux, Le mouvement qui se propage Gagne de proche en proche, et, jusques au rivage. En cercles onduleux on voit rouler les flots. Aussi quand il sort, il emporte Sur ses rivaux un triomphe complet :

La reconnaissance l'escorte,

L'amitié lui rime un couplet;

L'envieux même lui pardonne, Et tous les cœurs lui rendent en secret

Les hommages qu'il abandonne.

Il plaît à qui lui parle, il charme qui l'entend ;

Et quand l'heure du départ sonne,

Chacun se retire content, Moins de l'esprit qu'il a, que de celui qu'il donne.

Mais quoi ! parmi tant de portraits divers. Ce sexe intéressant, modèle de la grâce

(Et j'en suis honteux pour mes vers ),

Dans mes tableaux n'a pas encor de place ;

Et mes pinceaux, dans leurs premiers essais, De ces belles Athéniennes Qu'adorèrent jadis Socrate et Périclès, A peine dans l'histoire ont saisi quelques traits ! Nos aimables concitoyennes

A mon encens ont-elles moins de droits?

Rappelons-nous ce fameux Genevois

Qui, dans Saint-Preux nous peignant son image, De son brillant génie aux belles fit hommage ; Et, pour mieux les flatter, s'en plaignit quelquefois.

Si j'en crois son expérience.

Ce qui blesse le plus ce sexe impérieux. Ce n'est point le dépit, le soupçon, l'exigence,

Mais le dédain, la tiède négligence.

Et d'un cœur froid le calme injurieux.

Par ses accens flatteurs la louange l'attire ;

Par le silence il se croit avili; Son orgueil exigeant lui trouve un air d'oubli,

224 LA conversation;.

Et l'oubli lui déplaît bien plus que la satire. Parlons-en donc, au risque d'en médire.

Avec ses penchans et ses goûts, Ses défauts enchanteurs et ses tendres caprices, Et ses moniens d'humeur, et des momens plus doux ; Ses habiles détours, ses charmantes malices, Ce sexe aimable est là... Mais quel pinceau

Pourrait suffire à ce tableau !

Dans nos champs émaillés voyez ces fleurs sans nombre L'une aime nos jardins, l'autre des monts déserts ; Celle-ci les zéphyrs, celle-là les hivers ; L'une veut le grand jour, l'autre se plaît dans l'ombre ; L'une aime à s'enlacer à nos jeunes ormeaux, L'autre croît sur des rocs, l'autre pend sur les eaux;

L'une, du ciel qui la colore,

N'obtient qu'un feuillage inodore ;

L'autre, mêlée au serpolet, De la jeune brebis va parfumer le lait. De ce sexe adorable, à qui tout rend hommage. Dans ces variétés je pense voir l'image. Je ne puis à-la-fois retracer dans mes vers

Tant de caractères divers ; Mais si j'en crois mon cœur, c'est à vous, sexe aimable, Qu'on doit des entretiens le charme inexprimable ; Avec un tact plus fin, des sens plus délicats, Vous gouvernez vos modestes états ; Vous maniez avec plus de souplesse Des passions la sauvage rudesse...

Nous raisonnons, et vous persuadez.

Des grâces que vous possédez

Votre langage se colore ; Du tendre épanchemcnt d'un cœur affectueux

Votre expression semble éclore; Tel un parfum voluptueux N'attend, pour s'exhaler, qu'un des soupirs de Flore, Ou les premiers regards d'un ciel pur et vermeil. L'esprit de l'homme est un trait du soleil, Le vôtre un rayon de l'aurore, Ou du ^lobe argenté qui, de l'azur des ci eux, Nous verse un jour si doux et repose les yeux. Sans peine on obéit au pouvoir qu'on adore : Eh I quel peuple jamais a mieux connu vos lois? De nos Français l'esprit chevaleresque, Pour la beauté leur culte romanesque, Vos regards séduisans, votre touchante voix, Le respect et l'amour, tout assure vos droits. Même lorsque le temps vient sur votre visage

Graver les injures de l'âge.

Et dépouiller de fleurs votre arrière-saison. Des sens désenchantés si vous perdez l'hommage, Des bons esprits vous avez le suffrage Et le sceptre de la raison.

La longue habitude du monde.

Du vrai savoir source féconde, Le tableau comparé des états différens, Les égards mesurés sur l'échelle des rangs, Tant de prétentions rivales.

Tant de fortunes inégales ; Les intérêts qui viennent se croiser, Les passions qu'il faut apprivoiser, Le besoin de soumettre au joug des circonstances De l'intraitable vérité L'incoriimode sévérité, Le tact de l'à-propos, le soin des convenances;

22(5 LA COiWERSATION.

Tant de fugitives nuances De bonne heure exerçant votre jeune raison, Ont de votre pensée étendu l'horizon

Dans ses jeunes ans une belle, Connaissant peu le monde et les secrets du cœîir , De son sexe adoré n'est encor que la fleur ;

Avec le temps elle en est le modèle ; Depuis ses premiers ans, jusqu'à l'âge avancé, Tout ce qu'elle a senti, tout ce qu'elle a pensé,

Le souvenir, l'étude, la lecture, L'art qui fertilisa les dons de la nature, Aux succès du présent font servir le passé.

Son jugement, lentement exercé,

Comme un fruit mûr s'est fait attendre ; On aimait à la voir, on se plaît à l'entendre ;

On ne lit plus son destin dans ses yeux ; Ses attraits peuvent moins, sa prudence instruit mieux ; N'excitant plus du cœur les terribles orages.

Moins turbulent, son pouvoir est plus doux ; Ses charmes enivrans l'entourèrent de fous: Ses charmans entretiens l'environnent de sages;

Elle éclaire sans enflammer ; En elle la raison peut encor nous charmer :

On la flattait, on la révère. Et l'art de gouverner remplace l'art de plaire.

Telle autrefois, dans son brillant déclin, J'ai vu la célèbre Geoffrin, D'un choix de vieux amis aimable présidente.

Et quelquefois utile confidente.

Son zèle généreux de leurs besoins discrets Souvent, à leur profit, surprenait les secrets:

Pour elle une bonne œuvre était une conquête, Les pauvres des amis, leur bonheur une fête, Son luxe des bienfaits, la vertu son pouvoir, Son esprit le bon sens, la raison son savoir ; Au talent jeune encore elle ouvrait la barrière. Accueillait la vieillesse au bout de sa carrière,

Et ses élèves triomphans Venaient de leurs lauriers couronner ses vieux ans. Avec quel art, surtout, dans ses mains souveraines, Des conversations elle tenait les rênes ! Elle rendait l'essor à la timidité, En imposait à la témérité ; Du froid conteur excitait la paresse.

De l'argumentateur, dont l'âpre sécheresse Effarouche les ris et même la sagesse,

Désarmait la ténacité.

Avec l'âge avancé, l'âge mûr et l'enfance,

De son utile expérience

Gardait la vieille autorité ; Dans sa naissance étouffait la dispute, Ou, des opinions encourageant la lutte.

Faisait de nos débats sortir la vérité ; Exerçait sans rigueur sa douce surveillance ;

Par un accent de bienveillance

Tempérait la sévérité ; Consolait la laideur, conseillait la beauté, Calmait l'emportement, réprimait la licence ; Maintenait le bon ton, père de la décence. Rendait la modestie à l'orgueil effronté.

Le repentir au vice déhonté, A l'affectation l'aimable négligence.

L'espoir à la faiblesse, au pouvoir l'indulgence;

228 L\ COINVEUSÀTION.

Louait par sentiment, et grondait par bonté. Aussi, vainqueur ou vaincu dans la lice, Chacun satisfait en partant, Dans le beau inonde allait contant Ses piquans entretiens, son aimable police ; Autant que sa louange on aimait sa malice.

Et l'org-ueil même était content.

De là ce long respect et ce pouvoir suprême

Qu'elle exerça dans sa vieillesse même : Elle plaisait sans art, dominait sans orgueil. Aux limites de sa carrière, Il m'en souvient, j'ai vu l'Europe entière, D'un triple cercle entourant son fauteuil, Guetter un mot, épier un coup d'œil :

Le jeune fou qui, dans le monde.

Le soir, ayant fini sa ronde, Gâté par ses succès, en revenait plus fat;

L'écrivain et l'homme d'État, Chez elle, du bon goût étudiaient le code.

Sans son aveu, nul n'était à la mode : Les enfans du Midi, les habitans du Nord,

Le rang-, la faveur, la naissance, Pour être accrédités dans les cercles de France, Venaient, dans son salon, prendre leur passe-port,

l^"t recevoir leurs lettres de créance.

Seule, elle triompha de nos goûts inconstans. Et son hiver défiait son printemps.

Ainsi, dans les bostjucts de Flore, Quand le fougueux Borée emporte leurs débris,

La rose qui se décolore, Belle encore au milieu de ses festons flétris. Seule nous plaît, et seule ri'gnc encore :

Ah ! permets, ombre que j'adore,

Que dans les Cliamps-blysiens,

Entre tes amis et les miens, Par mes ressouvenirs j'aille jouir encore

De tes aimables entretiens.

Quand mes faibles talens commencèrent d'éclore, 11 m'en souvient, de mon sort rigoureux Pour corriger la funeste influence,

Ton honorable bienveillance Me pressa d'accepter ses secours généreux :

Aux offres de ta bienfaisance Ma fière pauvreté ne consentit jamais ;

Mais, en refusant tes bienfaits.

J'ai gardé ma reconnaissance.

FIN DU TKOISIKMI': ET DEUMEK CHAM

POÉSIES FUGITIVES

On remarquera dans le nombre de ces poésies fugitives plu» d'une pièce recueillie pour la première fois. Dans la Correspondance, qui termine ce volume, ou trouve également des lettres que ne renfermait aucune des précédentes éditions des OEuvres de Delille.

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