FIN DU CHANT DEUXIEME
Pourquoi faut-il toujours qu'en mes tristes tableaux
Ton histoire, à Pitié, soit celle de nos maux?
J'ai tracé les horreurs de nos guerres civiles :
Funestes dans les camps, combien plus dans les villes !
Les camps sont quelquefois l'école des grands cœurs,
Et souvent les vaincus embrassent les vainqueurs;
Les foudres, les lauriers, l'éclat de la victoire,
Viennent couvrir le deuil des rayons de la gloire ;
Pour saisir une palme, ils volent aux combats ;
Et l'espoir du triomphe ennoblit le trépas.
Mais, au sein de nos murs, quand les discordes naissent,
Les pensers généreux, les vertus disparaissent.
Des licteurs pour soldats, des crêpes pour drapeaux,
La victoire, pour trône, y veut des échafauds :
Tout est vil ou cruel, assassin ou victime ;
Et la vertu sans arme y tend la gorge au crime.
O mes concitoyens ! comment ont pu vos cœurs Des camps, dans les cités, surpasser les fureurs? Là, tout parle de meurtre : ici, tout vous rappelle A la douce concorde, à la paix fraternelle; Les mêmes tribunaux jugent vos différends. Le culte au même autel appelle tous les rangs ; Le théâtre vous voit rire et pleurer ensemble ; Dans vos jours solennels, même lieu vous rassemble ; Enfin, tout vous unit. Pourquoi donc ces fureurs, Ces spectacles sanglans et ces scènes d'horreurs?
iïi MALHEUR ET PITIE.
Ah ! de nos propres mains nous creusant des abîmes,
Nous payons chèrement la dette de nos crimes.
Tant que d'un Dieu suprême on adore les lois,
La Pitié dans les cœurs fait entendre sa voix;
Mais quand un peuple impie outrage sa puissance, i
Alors elle se tait ; et voilà sa vengeance.
Des vices tout-à-coup se débordent les flots;
Les cœurs sont des volcans, et l'empire un chaos :
Du sang des deux partis la discorde l'inonde,
Et ses calamités sont la leçon du monde.
Ainsi le ciel vengeur tour-à-tour immola
Sylla par Marins , Marins par Sylla,
La race des Yorks par celle des Lancastres.
Mais que sont ces malheurs auprès de nos désastres? Hélas! pour oublier ces funestes tableaux, Quelle main du Léthé nous versera les eaux? Mais non : que leur récit, au défaut du tonnerre. Des chàtimens du crime épouvante la terre ; Et que l'exemple affreux de nos divisions D'un salutaire effroi frappe les nations. Dégagée une fois du lien légitime, D'abord de maux en maux, bientôt de crime en crime, La France a pris l'essor; et, dans ses attentats. Sa rapide fureur ne se repose pas.
Ainsi, quand d'un berger l'imprudence cruelle Jette au pied d'un sapin l'invisible étincelle, Le feu, nourri du suc dont le bois est endnit, Sous l'écorce onctueuse en secret s'introduit ; Il s'empare du tronc; et, gagnant le feuillage, Dévore, en pétillant, l'aliment de sa rage; Il court de branche en branche, il s'élance au sommet, S'étend de tige en lige, embrase la forêt.
Lui, du liaut d'un rocher, voit leurs touffes brûlantes, Et suit d'un oeil tremblant les flammes triomphantes. Tels furent nos destins : ainsi, dans un moment, Naquit d'une étincelle un vaste embrasement. A peine la Discorde, en ses noirs sacrifices, Du sang de l'innocence a goûté les prémices, Sa terrible moisson se poursuit en tout lieu : Les temples des beaux-arts, les demeures de Dieu, Les lieux où nous prions les puissances célestes, Des proscrits entassés sont les dépôts funestes. Tous les bras sont vendus, tous les cœurs sont cruels. Image de ces dieux, la terreur des mortels. Dont nul n'ose aborder l'autel impitoyable. Que dégouttant du sang de quelque misérable, L'idole à qui la France a confié son sort, N'accepte que du sang, ne sourit qu'à la mort. Femme, enfant, sont voués à son culte terrible ; L'innocente beauté pare sa pompe horrible; La hache est sans repos, la crainte sans espoir; Le matin dit les noms des victimes du soir ; « L'effroi veille au milieu des familles tremblantes ; Les jours sont inquiets, et les nuits menaçantes. Imprudent, jadis fier de ton nom, de ton or. Hâte-toi d'enfouir tes titres, ton trésor : Tout ce qui fut heureux demeure sans excuse ; L'opulence dénonce, et la naissance accuse. Pour racheter tes jours, en vain ton or est prêt ; Le fisc inexorable a dicté ton arrêt.
L'avidité peut vendre une paix passagère ; Mais elle veut sa proie, et la veut tout entière. Ne parlez plus d'amis, de devoirs, de liens : Plus d'amis , de parens, ni de concitoyens.
)fi MALHEUR ET IM TIE.
Le fils épouvanté craint l'abord de son père; Le frère se détourne à l'aspect de son frère; L'amour même est timide; et, dans cet abandon, La nature est sans voix, sous des lois sans pardon. Ainsi quand, sur ses pas semant les funérailles, La mort contagieuse erre dans nos murailles. Tous les nœuds sont rompus : l'ami dans son ami, Le frère dans sa sœur, redoute un ennemi; Et, sur ses gonds muets, triste, inhospitalière, Refuse de tourner la porte solitaire.
Mais quels maux je compare à des malheurs si grands ! On conjure la peste, et non pas les tyrans. Aux cœurs lâches du moins les tyrans font justice, Leur crainte, en le fuyant, rencontre l-e supplice Tous à leur infortune ajoutant le remord. Séparés par l'effroi, sont rejoints par la mort ; Et, dans un même char où sa main les rassemble, Voisins, amis, parens, vont expirer ensemble ; A moins que de la vie incertain possesseur, L'opprimé tout-à-coup ne se fasse oppresseur. Son heure vient plus tard ; mais il aura son heure : Le lâche fait mourir, en attendant qu'il meure. Ses chefs auront leur tour ; leur pouvoir les proscrit : Sur leurs tables de mort déjà leur nom s'inscrit. ^ Robespierre, Danton, iront aux rives sombres. De leur aspect horrible épouvanter les ombres ; Et Tinville, après lui traînant tous ses forfaits, 4 Va dans des flots de sang se débattre à jamais.
Partout la soif du meurtre et la faim du carnage. Les arts jadis si doux, le sexe, le jeune âge, Tout prend un c(cur d'airain : la farouche beauté Préfère à notre scène un cirque ensanglanté ;
Le jeune enfant sourit aux tourmens des victimes ; Les arts aident le meurtre et célèbrent les crimes. Que dis-je ? la nature, ô comble de nos maux ! De tous ses élémens seconde nos bourreaux. Dans leurs cachots impurs l'air infecte la vie ; Le feu dans les hameaux promène l'incendie ; Et la terre complice, en ses avides flancs, Recèle par milliers les cadavres sanglans. A peine elle a peuplé ses cavernes profondes, La mort infatigable a volé sur les ondes. Ministres saints, du fer ne craignez plus les coups ; Le baptême de sang est achevé pour vous. Par un art tout nouveau, des nacelles perfides Dérobent sous vos pas leurs planchers homicides ; 5 Et, le jour et la nuit, l'onde porte aux échos Le bruit fréquent des corps qui tombent dans les flots. Ailleurs la cruauté, fière d'un double outrage. Joint l'insulte à la mort, l'ironie à la rage ; ^ Et submerge, en riant de leurs civiques nœuds, Les deux sexes unis par un hymen affreux. 7 O Loire ! tu les vis, ces hymens qu'on abhorre ; Tu les vis, et tes flots en frémissent encore. Cependant le Trépas s'accuse de lenteur : Eh bien ! ange de mort, ange exterminateur. Va, joins les feux aux flots, joins le fer à la foudre : Maison, ville, habitans, que tout soit mis en poudre; Qu'enchaînés par milliers, femmes, enfans, vieillards, Jonchent le sol natal de leurs membres épars. Là, repose tes yeux sur ce vaste carnage : Que dis-je? aux premiers coups du foudroyant orage. Quelque coupable encor peut-être est échappé : Annonce le pardon ; et, par l'espoir trompé,
o8 MALHELiR ET PITIE.
Si quelque malheureux en tremblant se relève, Que la foudre redouble et que le fer achève, s Français, vous pleurerez un jour ces attentats : Oui, vous les pleurerez; mais vous n'y croirez pas.
Ah ! dans ces jours affreux, heureuse l'indigence, A qui l'obscurité garantit l'indulgence ! Eh ! qu'importe au pouvoir qu'auprès de ses troupeaux Le berger enfle en paix ses rustiques pipeaux ? Qu'importe le mortel dont la table champêtre Se couronne le soir des fruits qu'il a fait naître? Ah ! contre la rigueur d'un pouvoir abhorré Pas un asile sûr, pas un antre ignoré ! Pareil à cette énorme et bruyante déesse Qui voit tout, entend tout, va, vient, revient sans cesse, De la Proscription le génie odieux, Ayant partout des bras, des oreilles, des yeux. Des cités aux hameaux parcourt la France entière ; Comme au palais des grands frappe à l'humble chaumière : Le pauvre en vain s'endort sur la foi de ses maux ; Le pauvre a ses tyrans, le pâtre a ses bourreaux.
Mais pourquoi s'arrêter à ces malheurs vulgaires ? Assez d'autres ont peint les douleurs populaires. Moi-même, il m'en souvient, mes vers compatissans Cherchaient pour eux les sons les plus attendrissans. Par moi, du laboureur étranger h la gloire, Un simple monument honora la mémoire ; J'encourageais les sons de l'humble chalumeau. Et portais aux cités les plaintes du hameau. Mais pourrais-je des grands oublier la souffrance ! O vous, cœurs révoltés, que leur éclat offense, Vainement à leurs maux vous refusez des pleurs ; Plus leur bonheur fut grand, plus grands sont leurs malheurs.
Et moi, qui des bergers ornai jadis la tombe,
Aujourd'hui, des hauteurs dont la puissance tombe.
Je la suis dans le gouffre, et pleure ses débris.
Que de grands noms éteints ! que d'illustres proscrits!
Lamballe a succombé, Lamballe dont le zèle
A sa reine, en mourant, est demeuré fidèle ;
Et ces cheveux si beaux, ce front si gracieux,
Dans quel état, ô ciel, on les montre à ses yeux ! 9
La nature en frémit, et l'amitié tremblante,
A des traits si chéris recule d'épouvante,
O Mouchys ! expiez votre amour pour vos rois:
Que l'épouse et l'époux périssent à-la-fois.
Je ne t'oublirai point, toi dont l'ame sublime
Gardait un cœur si pur sous le règne du crime,
O guerrier magnanime et chevalier loyal,
Digne héritier d'un sang ami d'un sang royal,
Respectable Brissac ! Ah ! dans ce temps barbare,
Qui n'aime à retrouver une vertu si rare?
Avec moins de plaisir les yeux d'un voyageur
Dans un désert brûlant rencontrent une fleur ;
Avec moins de transport, des flancs d'un roc aride.
L'œil charmé voit jaillir une source limpide.
Modèle des sujets, et non des courtisans.
Les vertus du vieil âge honoraient tes vieux ans.
A son roi malheureux, quel sujet plus fidèle?
Hélas! sous le pouvoir d'une ligue cruelle,
Tout fléchissait la tête ; et même la vertu
Baissait sous les poignards un regard abattu ;
Rien n'altéra ta foi, n'ébranla ton courage;
Mais enfin, à ton tour, victime de leur rage,
Tu passes sans regret, ainsi que sans remord,
Du Louvre dans les fers, et des fers h la mort.
O ville trop coupable ! 6 malheureux Versailles .*■
Son sang accusateur souille encor tes murailles.
Un cortège cruel a feint de protéger
D'infortunés captifs qu'il va faire égorger.
Le char est entouré, les sabres étincellent;
Sur les monceaux de morts les mourans s'amoncellent;;
Et, de son sang glacé souillant ses cheveux blancs,
La tête d'un héros roule aux pieds des brigands, i»
O martyr du devoir, du zèle et de la gloire !
Tant que du nom français durera la mémoire,
J'en jure par ta mort, tu vivras dans nos cœurs.
Mais combien ton trépas présage de malheurs ! Que je plains de l'État la fortune orageuse ! A peine délaissé par ta main courageuse, J'entends tomber le trône ; et le sang de nos rois. Hélas ! m'offre à pleurer tous les maux à-la-fois : Le deuil de la beauté, les pleurs de l'innocence. Les malheurs des vieux ans, les malheurs de l'enfance» La chute du pouvoir. Parmi ces grands débris, Louis frappe d'abord mes regards attendris. O douleur ! 6 pitié ! quelle grande victime, D'un rang plus élevé descendit dans l'abîme! Hélas ! le vœu public dictait ses sages lois, Gouvernait ses conseils, présidait à ses choix ; Les ordres de l'État, convoqués par lui-même. Semblaient associés à son pouvoir suprême. O mon maitre ! ô mon roi ! comment a pu ton cœur. Respirant les bienfaits, inspirer la fureur !
O jour, jour exécrable, où des monstres perfides Souillèrent son palais de leurs mains homicides ! J'entends encor ces voix, ces lamentables voix. Ces voix : « Sauvez la reine et le sang de nos rois ! »