‹ Œuvres de Delille (volume 3)Chapitre 22 sur 89 · Statue en l'honneur de Rameau, proposée par souscription · texte numérisé non relu

Statue en l'honneur de Rameau, proposée par souscription

Se ruine un bourgeois, sottement fastueux. Que ce peuple aime donc ce modeste héritage : Puisqu'il a des vertus, que veut-il davantage ?

Telle Sparte, jadis, le chef-d'œuvre des lois, De qui la pauvreté faisait trembler les rois. Fuyant la cour de Suse et l'école d'Athènes, Les trésors de Xercès et l'art de Démosthènes, Comme une île qui sort du noir gouffre des mers. Vit le luxe autour d'elle inonder l'univers.

O vous, qui l'imitez ! nations helvétiques. Parlez : pourquoi craint-on pour vos vertus antiques? Faut-il le demander? ennuyés d'être heureux. Vous désertez vos champs pour nos murs dangereux. Venez-vous, dédaignant des biens inestimables. Echanger vos vertus pour nos vices aimables? Aux portes des palais vous veillez chez nos grands : Hélas ! en chassez-vous les chagrins dévorans? Fuyez donc ces palais ; allez dans vos campagnes, Revoir vos simples toits et vos chastes compagnes. Vous n'y trouverez pas nos esprits pétillans. Nos ennuyeux plaisirs, nos spectacles brillans ; Mais des époux constans, des épouses fidèles. Mais des fils dignes d'eux, des filles dignes d'elles ; Des hommes, dont les bras savent encore agir. Des femmes, dont les fronts savent encor rougir. Ah 1 bien loin de venir chercher notre licence, C'est nous que doit chez vous appeler l'innocence.

Oui, pour d'austères mœurs s'ils sont pernicieux, Des voyages, pour nous, les fruits sont précieux. Nous pouvons y gagner, et n'avons rien à craindre. D'ailleurs, nos arts sans eux pourrraient enfin s'éteindre. Puisque nous n'avojis pas le charme des vertus,

Gardons au moins celui qui l'imite le plus ; Privés de la nature, ayons-en l'apparence, Et n'allons pas au vice ajouter l'ignorance.

Mais nul à voyag-er n'a de plus justes droits, Que des peuples soumis à de barbares lois : Soit ceux où des tyrans oppriment des esclaves ; Où le respect contraint languit chargé d'enti*aves; Où la loi sait punir, jamais récompenser ; Pour se faire obéir, défend d'oser penser, Tyrannise les corps, et dégrade les âmes. Fait des esprits rampans, produit des cœurs infâmes ; Et, changeant les mortels en de vils animaux. Les rend et malheureux et dignes de leurs maux : Soit ceux où, détruisant un utile équilibre, Un peuple turbulent se croit un peuple libre, Compte son insolence au nombre de ses droits. Brave ses magistrats, ou méconnaît ses rois ; Et, n'ayant aucun frein qui puisse le contraindre, Parce qu'il ne craint rien, fait qu'il a tout à craindre : Soit ceux enfin qu'on voit, à peine encor naissans. Essayer, mais en vain, leurs ressorts impuissans ; Et dont le faible corps, pour recevoir une ame. Des talens étrangers doit emprunter la flamme.

Tels Lycurgue et Solon, heureux législateurs, Chez cent peuples d'abord savans contemplateurs. D'après les nations des long-temps florissantes Dessinèrent le plan de leurs cités naissantes; Et surent transporter dans leurs nouveaux remparts. L'un toutes les vertus, et l'autre tous les arts.

Mais quoi ! pour te prouver ce qu'on doit aux voyages. Me faut-il donc fouiller dans la nuit des vieux âges ? Dans des temps plus voisins veux- tu voir leurs effets?

Vois tout un peuple au Nord créé par leurs bienlaits. «

Là, d'horribles frimas toujours environnée, Couverte de glaçons, de neige couronnée, Et d'un deuil éternel effrayant les regards, La nature hideuse effarouchait les arts. Chefs-d'œuvre du ciseau, charme de la peinture, De l'art brillant des vers agréable imposture. Danse voluptueuse, accords mélodieux.

Vous n'osiez approcher ces climats odieux ! Loin d'eux, et les beaux-arts, et les travaux utiles : L'esprit était inculte et les champs infertiles ; Le commerce fuyait ce séjour désolé :

Ce vil ramas d'humains languissait isolé ; Et, chassant dans les bois, ou dormant sous ses huttes. N'avait que la dépouille et que l'instinct des brutes. L'art même des combats n'existait pas pour eux ; Le Russe, né féroce, et non pas valeureux, Farouche dans la paix, impuissant dans la guerre, Ne savait ni charmer, ni subjuguer la terre ; Et les lois, l'enchaînant aux foyers paternels, Rendaient son ignorance et ses maux éternels.

Enfin Pierre paraît ; il voit ce coin du monde Dormir enseveli dans une nuit profonde.

De dix siècles de honte il prétend le venger ; Et c'est en le quittant, qu'il prétend le changer. O prodige! un grand roi quitte le rang suprême, Et, dans son noble exil, plus grand qu'en sa cour même, Pour moissonner les arts dans cent pays divers, Auguste voyageur, étonne l'univers; Dans le palais des rois, sous l'humble toit du sage,

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