CH\NT TH
La reine, à ce signal, inquiète, troublée,
Son enfant dans les bras, s'enfuit échevelée ;
Tandis que, de sa porte ensanglantant le seuil,
Sa garde généreuse expire avec orgueil ;
Et que, la pique en main, la cohorte infernale
Plonge le fer trompé dans la couche royale.
Le ciel, le juste ciel a conservé ses jours.
Ah ! puisse-t-il long-temps en protéger le cours !
Enfin, la mort s'apaise, et le meurtre s'arrête;
Mais le calme bientôt fait place à la tempête.
Le bruit affreux redouble; et des sujets sans foi
Parlent insolemment de conquérir leur roi :
Ils appellent triomphe un crime détestable.
Ah ! comment le tracer, ce départ lamentable l
De leur palais sanglant, ces otages sacrés
Descendent à travers leurs gardes massacrés.
Pour suite des brigands ! des bourreaux pour cortège I
Ils traversent les flots d'un peuple sacrilège,
Hérissé de mousquets, de lances et de dards ;
Des lambeaux teints de sang forment leurs étendards.
Tout dégouttans de meurtre, et d'ivresse, et de fange,
Ils marchent : au milieu de l'horrible phalange,
Vient à pas lents ce char où brillent à-la-fois
Le sang des empereurs et celui de nos rois.
Tout ce que le malheur offre de plus auguste.
Des mères la plus tendre, et des rois le plus juste.
Deux enfans malheureux. O fille des Césars I
Quand, de ses fiers Hongrois cherchant les étendards,
Ta mère vint s'offrir à leur troupe enflammée.
Son enfant dans ses bras lui conquit une armée :
Et, pâle, l'œil en pleurs, tendant ses faibles mains,
Le tien ne peut fléchir ces monstres inhumains I
62 MALHEUIl ET PIÏIE.
Les uns autour de vous hurlent leurs chants atroces;
D'autres sur votre char portent leurs mains féroces ;
Au bout d'un fer sanglant, d'autres lèvent aux cieux
De leurs affreux exploits le trophée odieux ;
Ces fronts défigurés, ce têtes pâlissantes,
Des flots d'un sang fidèle encor toutes fumantes.
Que de cris forcenés ! que d'imprécations !
Vous marchez au milieu des malédictions.
Du crime soudoyé l'ignorance barbare
Prête sa voix servile au crime qui l'égaré ;
Et, du peuple à son prince imputant le malheur.
Des maux qu'eux seuls ont faits accable sa douleur.
Ah! si par les tourmens sa marche est mesurée,
Quels siècles en pourraient égaler la durée?
Abrège, Dieu des rois, ces affreux attentats;
Avance, char fatal ; coursiers, hâtez vos pas.
Non, la rage, à plaisir, éternise leur route.
Et la coupe des maux s'épanche goutte à goutte.
Cependant on approche, on découvre ces lieux
Où l'airain reproduit son aïeul à ses yeux. » '
Il les voit ; et leur vue, 6 douleur lamentable !
Lui rappelle ce jour, ce jour épouvantable
Où, dans ce même lieu, l'hymen pâle et tremblant
S'enfuit, enveloppé de son voile sanglant ;
Et, changeant ses flavnbeaux en torche sépulcrale,
Vit se couvrir de morts cette enceinte fatale.
Ah ! malheureux époux, et plus malheureux roi,
Puisse être, un jour, ce lieu moins funeste pour toi !
Puissions-nous n'y pas voir de plus horribles fêtes !
Enfin, parmi les cris, les dards chargés de têtes,
Entraînant les débris du trône ensanglanté.
Le char fatal arrive au Louvre épouvanté.
Lg peuple tient sa proie, et les chefs leur victime.
Ah ! peut-être ses maux désarmeront le crime. Non : de son infortune on ag-grave le poids, Et Louis est captif dans le palais des rois. O catastrophe horrible ! ô douloureux voyage ! Bien différent de ceux où, bordant son passage. Son peuple, pour ses jours, levait au ciel les mains, Et de fleurs, sous ses pas, parfumait les chemins. Le vieillard consolé bénissait la lumière ; L'enfant lui souriait du seuil de la chaumière ; Tous les yeux le cherchaient avec avidité; Et, quand fuyait loin d'eux son char précipité, De ce peuple, ennemi du maître qui l'adore, L'amour, les vœux, les cris, le poursuivaient encore.
Que les temps sont changés! O vous, sensibles cœurs, Dites s'il est des maux pareils à ses malheurs ! Du pouvoir avili misérable fantôme, Monarque sans sujets, souverain sans royaume, Tel qu'un vaisseau battu des flots capricieux, Est tantôt dans l'abîme, et tantôt dans les cieux, Il passe tour-à-tour, jouet d'un long orage, Des honneurs aux affronts, de l'insulte à l'hommage. Dans sa rage hypocrite, un sénat oppresseur Mêle à ses cruautés une fausse douceur. Tel le tigre, en jouant, dans sa barbare joie. Mord, lâche, ressaisit, et dévore sa proie. Plus de paix en son cœur, de trêve à son tourment. Dans le jardin des rois s'il respire un moment, 12 Il marche environné de surveillans barbares ; De l'air commun à tous ses tyrans sont avares ; La haine curieuse assiège son réveil. Ses pas, ses entretiens, et jusqu'à son sommeil;
Ci MVLHKUH KT PITIE.
Et, le dernier des rois, le premier des esclaves. Quand par lui tout est libre, il est chargé d'entraves î Heureux, lorsqu'en secret, libi'e dans ses douleurs, Aux pleurs de son épouse il peut mêler ses pleurs !
Eh bien ! vous, qu'offensait sa puissance suprême, Des honneurs outrageans de son vain diadème, Venez ! que tardez-vous de dépouiller son front? Terminez, il est temps, cet éclatant affront. ^3 Tout est prêt : ce n'est plus ce peuple mercenaire, Par des cris insolens méritant son salaire : Le Louvi'e est investi ; la bassesse et l'effroi Aux brigands de Marseille abandonnent mon roi. Je vois couler le sang, j'entends gronder la foudre ; La France est sans monarque, et le trône est en poudre. O toi ! qu'ont fait gémir ces illustres malheurs, Tendre Pitié ! retiens, retiens encor tes pleurs : Pour des revers plus grands je réserve tes larmes ; Les lois vont consacrer les attentats des armes. Hélas ! toujours trompé, mais espérant toujours, Louis à ses tyrans vient confier ses jours. '4 On l'insulte ; on l'outrage ; et des décrets funestes. De son titre royal ont déchiré les restes. Puisse ne point éclore un plus terrible arrêt ! Que dis-je ? l'arrêt part, et le cachot est prêt. O vous, vous, murs cruels, demeures désastreuses. Je tremble à m'enfoncer sous vos voûtes affreuses. Non, les revers fameux de tant de potentats. De l'horrible Whitehall les sanglans attentats, « ^ Ne peuvent s'égaler à cette tour fatale. Ce n'est plus ce palais, cette prison royale, Où de la majcslé quelques tristes lambeaux Déguisaient l'infortune, et décoraient ses maux.
CHANT III. (io
Son malheur, en ces lieux, tout entier se consomme : Destructeur du monarque, il persécute l'homme. Noirs esprits des enfers ! quel conseil ténébreux Inventa, dites-moi, ces traitemens affreux ? Chaque heure a son tourment, chaque instant son outrage ; La ruse aide la force, et l'art j^uide la rage. O noms sacrés de père, et d'époux et de fils. Noms aujourd'hui cruels, noms autrefois chéris! Vous étiez leurs plaisirs, vous êtes leur torture. La haine arme contre eux jusques à la nature. Malheureux ! hâtez- vous de saisir ces momens ; Précipitez du cœur les doux épanchemens ; Redoublez vos transports, redoublez vos tendresses. Quels maux ne s'oublîraient dans vos saintes caresses?
Mais c'en est fait : ô cœurs nés pour vous adorer ! Votre malheur commence, il faut vous séparer. Vos tyrans l'ont voulu ; leur sombre inquiétude A. l'emprisonnement unit la solitude.
Hélas ! au milieu d'eux vos regards consolés Distinguaient quelquefois des serviteurs zélés ; El du moins d'un soupir, triste et muet langage, A leur roi, dans les fers, ils envoyaient l'hommage. Vous ne les verrez plus : sur Louis et sur vous Déjà j'entends crier d'inflexibles verrous. Non : vous ne pourrez plus, trompant la vigilance, Deviner vos soupirs, vos pleurs, votre silence, Vous comprendre du geste, et vous parler des yeux. Sans espoir de se voir, captifs aux mêmes lieux, Le fils est en exil à côté de son père. L'époux près de l'épouse, et la sœur près du frère. Lui seul pleure pour tous. Que dis-je? ô coup du sort.' Son retour dans leurs bras leur annonce sa mort.
Pour le perdre à jamais les tyrans le leur rendent ; Les échafauds sont prêts, et les bourreaux l'attendent. Oh ! qui peut concevoir ces scènes de douleurs, Ce mélange de cris, de sanglots et de pleurs, Ces funestes adieux, pleins d'horreur et de charmes I Chaque mot commencé vient mourir dans les larmes ; Et, par de longs soupirs cherchant à s'exhaler, Leurs cœurs veulent tout dire, et ne peuvent parler. Ah ! moi-même je sens défaillir mon courag-e.
D'autres, du jour fatal retraceront l'image : i6 Dans ce vaste Paris, le calme du cercueil ; Les citoyens, cachés dans leurs maisons en deuil, Croyant sur eux du ciel voir tomber la vengeance ; Le char affreux, roulant dans un profond silence ; Ce char qui, plus terrible, entendu de moins près, Du crime, en s'éloignant, avance les apprêts ; L'échafaud régicide, et la hache fumante; Cette tête sacrée et de sang dégouttante, Dans les mains du bourreau de son crime effrayé. Ces tableaux font horreur, et je peins la Pitié ! La Pitié pour Louis! il n'est plus fait pour elle. O vous, qui l'observiez de la voûte étei'nelle, Anges, applaudissez ; il prend vers vous l'essor. Commencez vos concerts, prenez vos lyres d'or. Déjà son nom s'inscrit aux célestes annales: Préparez, préparez vos palmes triomphales. De sa lutte sanglante il sort victorieux, Et réchataud n'était qu'un degré vers les cieux.
Mais d'où vient tout-à-coup que mon cœur se resserre? Hélas I il faut des cieux revenir sur la terre! Louis en vain assiste aux célestes concerts ; Les cieux sont imparfaits, son épouse est aux fers.
CHANT ni. 67
O mélang-e touchant de malheurs et de charmes !
Ton nom seul a rouvert la source de mes larmes.
O vous, qui des hauts rangs déplorez les malheurs,
Ah ! combien de vos yeux doivent couler de pleurs,
Lorsque des grands revers l'image douloureuse
Joint au pouvoir détruit la beauté malheureuse !
Qui peut voir sans pitié se flétrir ses attraits,
Et les traits du malheur s'imprimer sur ses traits:'
Français, qui l'avez vue, et jeune, et belle, et reine,
Répondez : est-ce là l'auguste souveraine
Qui donnait tant d'éclat au trône des Bourbons,
Tant de charme au pouvoir, tant de grâce à ses dons?
Hélas I tant qu'elle a pu, dans sa tour solitaire,
D'un auguste captif partager la misère,
Tous deux, s'aidaient l'un l'autre à porter leurs douleurs;
N'ayant plus d'autres biens, ils se donnaient des pleurs.
Une fois arrachée à cet époux fidèle,
Elle vivait sans lui, mais il vivait près d'elle.
Ah! combien ses malheurs se sont appesantis! »?
Elle n'a plus d'époux, et tremble pour son fds.
Ah ! d'une seule mort si leur rage contente
Respectait dans ses bras cette tête innocente ;
Si, du soin d'élever cette royale fleur.
Elle pouvait charmer son auguste douleur 1
Mais lui-même on l'arrache à sa main maternelle ;
Leur prison séparée en devient plus cruelle.
Ses pensers désormais vont se partager tous
Entre les fers d'un fils et l'ombre d'un époux.
Ah, cruels! désarmez vos rigueurs inhumaines!
Hélas! elle eut un sceptre, et vous voyez ses chaînes!
Vains discours ! chaque instant voit aggraver son sort.
Prisonnière à coté du tribunal de mon,
68 MALHELR ET PITIE.
On l'immole long-temps ; et le coup qui s'apprête
Reste éternellement suspendu sur sa tête.
A cette attente horrible on joint tous les tourmens,
Tout ce qui flétrit l'ame et révolte les sens :
Sans cesse elle respire une vapeur immonde ;
Le froid glace ces mains qu'idolâtrait le monde;
Un vil grabat succède à des lits somptueux ;
A sa faim, qu'éveillaient des mets voluptueux,
On épargne une vile et sale nourriture,
Et la pourpre des rois a fait place à la bure.
Elle-même, que dis-je? incroyable destin !
S'impose un vil travail, et, l'aiguille à la main,
Oubliant et Versaille et les pompes du Louvre,
Répare les lambeaux de l'habit qui la couvre.
Ses besoins sont toujours le signal des refus.
Et son malheur s'accroit d'un bonheur qui n'est plus.
Quoi! les trônes des rois sont-ils donc tous en poudre ?
Et l'aigle des Césars a-t-il perdu la foudre?
Hélas ! partout l'oubli, l'impuissance ou l'effroi.
Ah! dans cet abandon, tendre Pitié, dis-moi.
N'est-il pas une issue, une route secrète,
Qui conduise mes pas vers sa sombre retraite ;
Que je puisse, à genoux, adorant ses malheurs,
Au prix de tout mon sang sécher un de ses pleurs ?
Mais il n'en est plus temps : l'affreux conseil s'assemble ;
On vient, le verrou crie, on l'entraîne, je tremble.
C'en est fait : le voici, voici l'instant fatal.
Hé bien ! je vais la suivre au sanglant tribunal.
Moi-même, à haute voix, je dénonce ses crimes.
Vous, qui fîtes tomber les plus grandes victimes.
Juges de votre reine, écoutez ses forfaits.
Sa facile bonté prodigua les bienfaits ;
Son cœur, de son époux partagea l'indulgence;
Ce cœur, fait pour aimer, ignora la vengeance.
« J'ai tout vu, j'ai su tout, et j'ai tout oublié. »
Ce mot, inconcevable aux âmes sans pitié.
Ce mot dont la noblesse encouragea le crime.
Il fut de son grand cœur l'expression sublime.
Elle fit des heureux, elle fit des ingrats.
Tigres, oserez- vous ordonner son trépas?
Ah ! leurs horribles fronts l'ont prononcé d'avance.
Mais je n'entendrai point l'effroyable sentence :
Non, je n'attendrai point qu'une exécrable loi
Envoie à l'échafaud l'épouse de mon roi.
Non, je ne verrai point le tombereau du crime,
Ces licteurs, ce vil peuple, outrageant leur victime.
Tant de rois, d'empereurs, dans elle humiliés,
Ses beaux bras, 6 douleur ! indignement liés.
Le ciseau dépouillant cette tête charmante,
La hache, ah I tout mon sang se glace d'épouvante !
Non, je vais aux déserts enfermer mes douleurs;
Là, je voue à son ombre un long tribut de pleurs;
Là, de mon désespoir douce consolatrice.
Ma lyre chantera ma noble bienfaitrice ;
Et les monts, les vallons, les rochers et les bois,
En lugubres échos répondront à ma voix.
Et toi qui, parmi nous, prolongeant ta misère, Ne vivais ici-bas que pour pleurer un frère, '8 D'un frère vertueux, 6 digne et tendre sœur! Reçois de la Pitié son tribut de douleur. Ah ! si dans ses revers la beauté gémissante Porte au fond de nos cœurs sa plainte attendrissante, Combien de la vertu les droits sont plus puissans! Sa bonté la rend chère aux cœurs compatissans;
Pour son propre intérêt, l'homme insensible l'aime ;
Et pleurer sur ses maux, c'est pleurer sur soi-même.
Aussi, des attentats de ce siècle effréné,
Ton trépas, ombre illustre I est le moins pardonné.
O Dieu! et quel prétexte à ce forfait infâme?
Ton nom était sans tache aussi-bien que ton ame ;
Ton cœur, dans ce haut rang, formant d'humbles désirs,
Eut les malheurs du trône, et n'eut pas ses plaisirs.
Seule, aux pieds de ton Dieu, gémissant sur un frère,
Sur un malheureux fds, un plus malheureux père,
Tu suppliais pour eux le maître des humains ;
Ce ciel où tu levais tes innocentes mains,
Etait moins pur que toi. Dieu! quels monstres barbares
Purent donc attenter à des vertus si rares ?
Ah ! le ciel t'enviait à ce séjour d'effroi.
Va donc, va retrouver et ton frère et ton roi ;
Porte-lui cette fleur, gage de l'innocence.
Emblème de tes mœurs, comme de ta naissance;
Mêle sur ce beau front, où siège la candeur.
Les roses du martyre aux lis de la pudeur.
Trop long-temps tu daignas, dans ce séjour funeste,
Laisser des traits mortels à ton ame céleste.
Pars, nos cœurs te suivront; pars, emporte les vœux
Des peuples et des rois, de la terre et des cieux.
Non moins dignes de pleurs, quand le sort les offense. La débile vieillesse et la fragile enfance : Un enfant, un vieillard! Qui peut les voir souffrir? 1^'un ne fait que de naître, et l'autre va mourir, .le pleure avec Priam, cjuand sa bouche tremblante Du meurtrier d'Hector presse la main sanglante ; Lorsque autour des tombeaux de ses cinquante fils, D'Hécube en cheveux blancs les lamentables cris
Kedemaiident Paris, Polyxène, Cassandre,
Je partage son deuil, et pleure sur leur cendre :
Tant cet âge si faible est puissant sur nos cœurs !
Mais pourquoi des vieux temps rappeler les douleurs?
Ah! dans ce siècle impie et si fécond en crimes.
Manquons-nous de malheurs, manquons-nous de victimes?
O filles de mes rois! dans quels lieux pleurez-vous? Quel temple entend les vœux que vous formez pour nous? ^9 Le ciel vous épargna la douleur d'être mères ; Mais que de vos vieux ans les larmes sont amères ! Votre exil, vos rois morts, le trône renversé. De votre sang royal le reste dispersé, Il vous restait un Dieu, son culte, et vos prières. Mais quoi ! vos yeux ont vu par des mains meurtrières Les temples du Seigneur de carnage souillés, Leur pontife proscrit, leurs autels dépouillés. De vos jours fortunés la mémoire importune. Hélas ! s'en-vient encore aigrir votre infortune. De deux règnes brillans vous vîtes la grandeur; Et le trône et l'autel ont perdu leur splendeur; Et, pour comble de maux, le sort qui vous outrage. Réservait ces malheurs au déclin de votre âge. Quel cœur d'airain pourrait vous refuser des pleurs?
Mais l'enfance surtout a des droits sur nos cœurs. Au fils d'Ochosias que j'ai donné de larmes 1 Pour lui de Josabeth je ressens les alarmes; J'assemble autour de lui les ministres sacrés. Tantôt mes yeux en pleurs, sur le Nil égarés, Du berceau d'un enfant redoutent le naufrage ; Et je rends grâce au flot qui le rend au rivage : Tant cet âge est touchant ! Mais quel sort inhumain Du dernier fils des rois égale le destin?
Je reviens donc à vous, famille infortunée ! Par quelle inconcevable et triste destinée, Hélas ! faut-il toujours que mes lugubres vers Puisent dans vos malheurs l'exemple des revers? Louis sur l'échafaud a terminé sa vie ; Son épouse n'est plus, et sa sœur l'a suivie : D'effroyables malheurs ont banni ses parens. Seul, au fond de sa tour, sous l'œil de ses tyrans, Un fils respire encore ; il n'a pour sa défense Que ses traits enchanteurs et que son innocence : Contre tant de faiblesse a-t-on tant de courroux ! Cruels, il n'a rien fait, n'a rien pu contre vous ! Veille sur lui, grand Dieu, protecteur de sa cause, Dieu puissant ! c'est sur lui que notre espoir repose. Accueille ses soupirs, de toi seul entendus ; Qu'ils montent vers ce ciel, hélas! qu'il ne voit plus. Tu connais ses dangers, et tu vois sa faiblesse. Ses parens ne sont plus, son peuple le délaisse. Que peuvent pour ses jours ses timides amis? Les assassins du père environnent le fils ; Sa ruine est jurée. A peine leur furie Lui laisse arriver l'air, aliment de la vie. Son courage naissant et ses jeunes vertus Par le vent du malheur languissent abattus. Leurs horribles conseils et leur doctrine infâme, En attendant son corps, empoisonnent son ame. ^o Déjà même, déjà de sa triste prison La longue solitude a troublé sa raison. Quoi! n'était-il donc plus d'espoir pour sa jeunesse? De l'amour maternel l'ingénieuse adresse, Le zèle, le devoir, pour défendre ses jours, Etaient-ils sans courage? étaient-ils sans secours?
Abncr sauva Joas ; sous l'œil même d'Ulysse,
Un faux Astyanax fut conduit au supplice.
Mais quoi, pour remplacer cet enfant plein d'attraits,
Quel visag-e enchanteur eut imité ses traits ?
L'œil le moins soupçonneux eût percé le mystère ;
Et la beauté du fils aurait trahi la mère.
Aujourd'hui plus d'amis, de sujets, de vengeur ;
Chaque jour dans son sein verse un poison rongeur.
Quelles mains ont hâté son atteinte funeste?
Le monde apprit sa fin, la tombe sait le reste.
Ah ! malheureux enfant, ah ! prince infortuné !
Sous quelque chaume obscur pourquoi n'es-tu pas né?
Pleurez, Français, pleurez tant de maux et de charmes ;
Il eût tari vos pleurs, ayant versé des larmes ;
Victime d'un long trouble, il eût aimé la paix. Mais je respire enfin : le règne des forfaits
Sans doute est achevé. De ce sang que j'adore.
Moins à craindre pour eux, un enfant reste encore.
Elle a, sans rien prétendre au trône de nos rois, Les grâces de son frère, et n'en a pas les droits. Bénissons ses malheurs : son sexe est sa défense. Peut-être ils feront grâce à sa faible innocence. Déjà brille autour d'elle un plus pur horizon. Mais que de pleurs encor vont baigner sa prison î Où ses parens sont-ils? qu'est devenu son frère? Essuîra-t-elle encor les larmes de sa mère ? Son père est-il vivant? Conserve-t-il sa sœur ? Douter de leur destin est sa seule douceur ; Aucun de ces doux noms n'arrive à son oreille, Rien n'apaise sa crainte, hélas ! et tout l'éveille. Mais quel jour pur se glisse à travers ses barreaux? Le ciel veut-il s'absoudre, en terminant ses maux?
Oui, l'heure est arrivée, un Dieu finit ses peines ;
Et de ses belles mains je vois tomber ses chaînes.
Fuis ! ô fille des rois ! fuis ces scènes d'horreur.
Vole aux champs maternels. Hélas ! notre terreur
Ne peut t'offrir encor, sur ton morne passage,
Qu'une pitié captive et qu'un muet hommage.
Mais à peine échappée à ce séjour d'effroi,
Les cœurs en liberté vont s'envoler vers toi.
Tous plaindront du malheur l'image attendrissante,
Ces traits décolorés, cette langueur touchante,
Et, dans ces yeux long-temps noyés dans les douleurs,
Chercheront, en pleurant, la trace de tes pleurs.
Et vous qui, terminant sa triste incertitude,
Devez de tous les coups lui porter le plus rude,
Ah ! ménagez son ame, et de tout son malheur
N'allez pas tout d'un coup accabler sa douleur, ^i
Qu'elle implore le ciel, qu'elle invoque, en ses peines,
Pour des maux plus qu'humains, des forces plus qu'humaines !
Qu'on la mène aux autels, qu'on lui montre à-la-fois
Son père à l'échafaud, et son Dieu sur la croix.
Ce Dieu servit d'exemple au courage du père ;
Tous deux dans ses malheurs ont soutenu la mère :
Qu'elle soit digne d'eux en acceptant ses maux.
Cependant de son deuil égayez les tableaux ;
Que les fleurs, les gazons, de ces tristes demeures
Lui fassent oublier les languissantes heures.
Déjà les noirs chagrins semblent s'évanouir,
Ses traits se ranimer, son front s'épanouir.
Ainsi l'état douteux du crépuscule sombre
Semble insensiblement se dégager de l'ombre,
Et mêle, en colorant la vapeur qui s'enfuit,
Les prémices (hi jour au reste i\c la nuit.
Cependant, au milieu de tant de barbarie, Lorsque, parmi les maux de ma triste patrie, La timide Pitié n'osait lever la voix, Des rayons de vertus ont brillé quelquefois. On a vu des enfans s'immoler pour leurs pères ; Des frères disputer le trépas à leurs frères. 22 Que dis-je? Quand Septembre, aux Français si fatal, Du massacre partout donnait l'affreux signal, On a vu les bourreaux, fatigués de carnage. Aux cris de la Pitié laisser fléchir leur rage. Rendre à sa fille en pleurs un père malheureux. Et, tout couverts de sang, s'attendrir avec eux. ^3 EJiI dans ces jours d'effroi, de ce sexe timide Qui n'a point admiré le courage intrépide ? Viens, ô viens terminer cet horrible tableau, Toi, qui donnas au monde un spectacle nouveau, O toi, du genre humain la moitié la plus chère ! 24 Une seule dément ton noble caractère ; Le reste est héroïque, et passe sans effort Des plaisirs aux douleurs, des douleurs à la mort. Pas un lâche soupir, pas une indigne larme ; Leur courage leur prête encore un nouveau charme. Superbe et triomphante à ses derniers momens. Chacune se choisit ses plus beaux vêtemens ; Comme aux pompes d'hymen, au supplice s'apprête. Et de son jour de mort se fait un jom" de fête. Notre sexe est jaloux de ces traits généreux ; Près d'elles du trépas l'aspect est moins affreux. La beauté, sur la mort exerçant son empire, L'adoucit d'un regard, l'embellit d'un sourire : On dirait que le ciel met dans ses faibles mains
La gloire de la France et l'honneur des humains. Telles, dans la nuit sombre, éclatans météores. Du pôle nébuleux les brillantes aurores Consolent du soleil, et remplacent le jour. Quel prodige de foi, de constance et d'amour ! Tarente, que te veut cet assassin farouche? A trahir ton amie il veut forcer ta bouche ; 25 En vain s'offre à tes yeux le sanglant échafaud ; Ta reine dans les fers te parle encor plus haut. Chacpie âge, chaque peuple ont eu leur héroïne ; Thèbe eut une Antigone, et Rome une Eponine ; Mais chaque jour nous rend ces modèles fameux. Rome, ne vante plus tes triomphes pompeux : Ce sexe efface tout, et ton char sanguinaire A vu moins de héros que son char funéraire. Il a ses Thraséas, ses Catons, ses Brutus.
Ah ! que la Grèce antique, école des vertus, Ait des filles de Sparte admiré le courage ; Mais vous, charme d'un peuple élégant et volage. Qui, dès vos premiers ans, entendîtes toujours Le son de la louange et le luth des amours ; Sans le faste imposant de l'àpreté stoïque. Où donc aviez-vous pris cette force héroïque? O vierges de Verdun, jeunes et tendres fleurs, Qui ne sait votre sort, qui n'a plaint vos malheurs? 26 Hélas! lorsque l'hymen préparait sa couronne, Comme l'herbe des champs, le trépas vous moissonne ; Même heure, même lieu vous virent immoler. Ah ' des yeux maternels quels pleurs durent couler! Mais vos noms, sans vengeur, ne seront pas sans gloire ; Non : si ces vers touchans vivent dans la mémoire,
Ils diront vos vertus. C'est peu : je veux un jour
Qu'un marbre solennel atteste notre amour.
Je n'en parerai point ce funeste Elysée,
Qui de torrens de sang vit la terre arrosée.
Loin les jardins de Flore et l'impur Tivoli, 27
Par ses bals scandaleux trop long -temps avili,
Où d'infâmes beautés, dans leur profane danse,
Aux mânes de son maître insultent en cadence i
Mais, s'il est quelque lieu, quelques vallons déserts,
Epargnés des tyrans, ignorés des pervers,
Là, je veux qu'on célèbre une fête touchante,
Aimable comme vous, comme vous innocente.
De là j'écarterai les images de deuil ;
Là, ce sexe charmant, dont vous êtes l'orgueil,
Dans la jeune saison, reviendra, chaque année.
Consoler par ses chants votre ombre infortunée.
« Salut, objets touchans ! diront-elles en chœur ;
Salut, de notre sexe irréparable honneur !
Le temps, qui rajeunit et vieillit la nature,
Ramène les zéphyrs, les fleurs et la verdure;
Mais les ans dans leur cours ne ramèneront pas
Une vertu si rare unie à tant d'appas.
Espoir de vos parens, ornement de votre âge,
Vous eûtes la beauté, vous eûtes le courage ;
Vous vîtes sans effroi le sanglant tribunal ;
Vos fronts n'ont point pâli sous le couteau fatal :
Adieu, touchans objets, adieu! Puissent vos ombres
Revenir quelquefois dans ces asiles sombres I
Pour vous le rossignol prendra ses plus doux sons ;
Zéphyr suivra vos pas. Echo dira vos noms.
Adieu ! Quand le printemps reprendra ses guirlandes,
Nous reviendrons encor vous porter nos offrandes ;
Aujourd'hui recevez ces dons consolateurs,
Ces hymnes, nos regrets, nos larmes et nos fleurs. »
FIN r>tJ TROISIEME CHANT.
A combien de fléaux le ciel livra le monde ! Ici des champs entiers sont submergés sous l'onde; Ailleurs le volcan tonne, et ses horribles flancs Dévorent les palais et les temples brûlans ; Tantôt les ouragans, plus prompts que le tonnerre, D'un immense débris couvrent au loin la terre : Mais du monde tremblant ces horribles fléaux Des révolutions n'égalent pas les maux.
Au lieu de cette douce et puissante habitude, Qui de nos passions endort l'inquiétude ; Au lieu de ce respect, conseiller du devoir, Dont l'heureuse magie entoure le pouvoir ; D'un sénat oppresseur les lois usurpatrices Gouvernent par la peur, régnent par les supplices. Quelques abus font place à des malheurs plus grands, Et des débris d'un roi naissent mille tyrans. La France, que le monde avec effroi contemple, En offre dans ses cbefs l'épouvantable exemple. De notre liberté despotiques amis.
Où sont-ils, ces beaux jours qu'ils nous avaient promis? La misère est pour nous, et pour eux l'opulence; Sur la chute du trône élevant leur puissance, D'un front jadis rampant, ils affrontent les cieux. Un moins hideux spectacle affligerait les yeux, Si, changés tout-à-coup en d'informes ruines, Les bois baissaient leur tète, et levaient leurs racines.
Hélas ! depuis ce jour si fécond en forfaits,
Où le crime vainqueur vint s'asseoir sous le dais,
Où le bonnet sanglant remplaça la couronne,
De quels maux inouïs l'essaim nous environne !
Par ce premier malheur que de maux enfantés !
L'œil en pleurs, le sein nu, les bras ensanglantés,
La France, qu'enviaient les nations voisines ,
Des ruines du monde accroissant ses ruines,
De son corps gigantesque étale en vain l'orgueil.
Assemblage hideux de victoire et de deuil. ^
Ses biens de tous les maux renferment la semence ;
Son calme est la fatigue, et non l'obéissance.
Mais, hélas! des malheurs où l'Etat est plongé.
Le plus affreux n'est pas l'empire ravagé :
Ses enfans dispersés aux quatre coins du monde,
De toutes ses douleurs, voilà la plus profonde.
Doublement affligée, elle pleure en son cœur
L'injustice des uns, des autres le malheur.
Qu'il est dur de quitter, de perdre sa patrie !
Absens, elle est présente à notre ame attendrie :
Alors on se souvient de tout ce qu'on aima.
Des sites enchanteurs dont l'aspect nous charma,
Des jeux de notre enfance, et même de ses peines.
Voyez le triste Hébreu, sur des rives lointaines,
Lorsque emmené captif chez un peuple inhumain,
A l'aspect de l'Euphi'ate il pleure le Jourdain.
Ses temples, ses festins, les beaux jours de sa g^loire,
Reviennent tour-à-tour à sa triste mémoire ;
Et les maux de l'exil et de l'oppression
Croissent au souvenir de sa chère Sion.
Souvent, en l'insultant, ses vainqueurs tyranniques
Lui criaient: « Chantez-nous cjuehiu'un de ces canti(|ucs
Que vous chantiez aux jours de vos solennités. » — Ah! que demandez- vous à nos cœurs attristés".* Comment chanterions-nous aux rives étrangères".' » Répondaient-ils en pleurs. « O berceau de nos pères! Notre chère Sion! si tu n'es pas toujours Et nos premiers regrets, et nos derniers amours, Que nous restions sans voix; que nos langues séchécs A nos palais brûlans demeurent attachées ! Sion, unique objet de joie et de douleurs. Jusqu'au dernier soupir, Sion, chère à nos cœurs! Quoi! ne verrons-nous plus les tombes paternelles, Tes temples, tes banquets, tes fêtes solennelles".' Ne pourrons-nous un jour, unis dans le saint lieu. Du retour de tes fils remercier ton Dieu? »
Ainsi pleurait l'Hébreu; mais du moins par ses frères Il n'était point banni du séjour de ses pères. Ah ! combien du Français le sort est plus cruel ! Chassé par des Français loin du sol paternel. Il fuit sous d'autres cieux; et, pour comble de peine, De sa patrie ingrate il emporte la haine. O ciel! à ce départ, que de pleurs, de l'egrets! Chacun quitte ses biens, ses travaux, ses projets ; L'un, cent fois s'éloignant et revenant encore. Pleure, en fuyant, ses blés qui commençaient d'éclore; L'autre de ses jardins les bosquets enchantés; L'autre, ses jeunes ceps nouvellement plantés. Avant d'avoir pressé, dans sa cuve fumante. De ses premiers raisins la vendange écumante. A ses livres choisis l'autre fait ses adieux; L'autre baigne de pleurs son réduit studieux ; Et, loin du lieu chéri, confident de ses veilles, De sa Muse exilée emporte les merveilles.
SZ MALHP:iJK ET PITIE.
Bientôt d'affreux encans dispersent au hasard
Les chefs-d'œuvre du goût, les prodiges de l'art.
Souvent pour un vil prix, pour un plus vil usage^
Aux mains de l'ignorance ils tombent en partage :
Un Raphaël échoit au magister du lieu ;
Racine d'un manant alimente le feu ;
En piles sont vendus les Buffons, les Voltaires,
Leurs tomes isolés redemandent leurs frères;
Et, vengeant une fois Pelletier consolé,
En cornets à son tour Despréaux est roulé.
Le Dieu du mal sourit à ces honteux ravages.
Mais que sont de nos arts ces hideux brigandages.
Près du viol affreux de la propriété !
O toi, premier appui de la société.
Qui, seul des immortels restant au Capitole,
Après le roi des dieux, fus sa première idole,
Dieu Terme ! que dis-tu de ces barbares lois •»
Qui, du premier contrat violant tous les droits^
Et des usurpateui's consacrant l'injustice.
Du pacte social renversent l'édifice ?
Vous, allez maintenant, complaisans possesseurs.
D'avance enrichissez vos heureux successeurs ;
Appelez les brebis des nations lointaines ;
Epurez par le choix les races indigènes :
Voilà pour quelles mains vous soignez vos troupeaux.
Vous fécondez vos champs, vous plantez vos coteaux I
Ah ! contre leur injuste et triste jouissance
Je n'irai point des lois invoquer la puissance.
Viens ! ô tendre Pitié, viens ! pour toucher les cœurs,
J'ai besoin de ta voix, j'ai besoin de tes pleurs.
Disons-leur: « Vous blessez les lois de la nature.
Pouvez-voiis être heureux quand l'équité munnure?
CH \NT l\. 83
Maudits soient ces mortels qui se font avec art
Du malheur une proie et des lois un poignard I
Karbares, remplissez vos celliers et vos granges :
^ os guérets usurpés, vos coupables vendanges,
Déposent contre vous. » Mais j'entends des flatteurs
Démentir lâchement mes vers accusateurs.
« Tout est changé, dit-on, et le pouvoir répare
La longue iniquité d'un régime barbare. »
Sans doute le Français, malheureux, dépouillé,
Peut rentrer sur un sol de carnage souillé ; '
Peut errer sous les murs habités par ses pères,
Voir ses blés moissonnés par des mains étrangères.
Et, par ses souvenirs déchiré de plus près.
Joindre à tant d'autres maux le tourment des regrcls,
.\h ! quel exil affreux égale ce supplice !
La justice imparfaite est encor l'injustice.
Oh I si je vous contais tous les fléaux divers
Dont ce vil brigandage a rempli l'univers,
Ma voix dans votre cœur porterait l'épouvante.
Je vous dirais : « Ces biens, qu'une loi révoltant'/
Arracha par la force à leurs vrais possesseurs,
Ont inondé la France et de sang et de pleurs,
Ont séduit l'avarice, ont acheté les crimes.
Sur les deux continens entassé les victimes,
Soudoyé les bourreaux, engraissé les tyrans,
Soulevé les sujets, divisé les parens.
Desséché le commerce, étouffé l'industrie.
Et, par ses propres mains, égorgé la patrie. »
Ces tableaux font horreur.... Et vous qui, sans remords,
Recevez des bourreaux la dépouille des morts, '<
Avez-vous oublié cette touchante histoire
Dont Virgile en beaux vers retraça la mémoire:*
Au fils du vieux Priam un monstre affamé d'or
Avait, avec la vie, arraché son trésor ;
Cent traits l'avaient percé. La forêt meurtrière
Bientôt de verts rameaux ombragea sa poussière.
Par le prince troyen, sur la tombe penché,
Un de ces arbrisseaux à peine est arraché,
L'arbuste tout sanglant aussitôt l'épouvante :
Sa main veut redoubler ; une voix gémissante
Lui crie : « Epargne-moi, jeune et noble Troyen !
Ma patrie est la tienne, et ce sang est le mien.
Pourquoi d'un attentat souiller des mains si pures?
Viens-tu troubler ma cendre et rouvrir mes blessures '.
Arrête !... » A ces accens, à ces cris douloureux
Un saint effroi saisit le héros généreux,
Il fuit ; et loin de lui sa main épouvantée
Rejette avec horreur la tige ensanglantée
Et vous, de la Pitié repoussant les leçons,
Vous poursuivez en paix vos barbares moissons \
Et, parmi les cercueils, vos iniques enchères
Se disputent des champs teints du sang de vos frères !
Ah! cruels, osez-vous, engraissés de trépas,
Moissonner sur la tombe? Et ne craignez-vous pas
Que vos gerbes, vos fleurs, de meurtres dégouttantes,
Ne distillent du sang entre vos mains tremblantes?
Le cri de la nature est du moins écouté :
Dans les temps du malheur, la tendre parenté
Des. secours mutuels doit resserrer les chaînes.
Mettre en commun ses biens, ses larmes et ses peines.
Mais non : à l'intérêt tout est sacrifié,
Tout lien est rompu, tout devoir oublié.
Aux besoins de l'exil le fils livre sa mère.
Le frère s'enrichit des dépouilles du frère.
O honte ! le lion protège son enfant,
Son amour le nourrit, sa fureur le défend ;
Le tigre affreux lui-même écoute la nature ;
A sa famille horrible il porte sa pâture :
Et, barbare héritier de ses enfans bannis,
Le père sans horreur boit le sang de ses fils !
Lâches diffamateurs de la nature humaine.
De votre dureté vous porterez la peine :
Je flétrirai vos noms, hommes vils ; et mes vers
Iront de votre crime effrayer l'univers.
Ma Muse réunit, en fille de Mémoire,
La coupe du mépris et celle de la gloire ;
L'opprobre vous attend: oui, son juste courroux,
Barbares, à grands flots la répandra sur vous ;
Et le remords rongeur, la honte vengeresse,
Au milieu de votre or vous poursuivront sans cesse.
Allez donc, délaissez vos amis, vos parens :
Moi, je cours, je m'attache à leurs destins errans.
Ah ! des champs paternels quand le sort les exile, Muse, à ces malheureux nous devons un asile : Viens donc à la Pitié prêter encor ta voix ; Attendris les sujets, intéresse les rois. Que de les accueillir chacun brigue la gloire ; Raconte de leurs maux l'attendrissante histoire ; Dis combien du malheur les titres sont sacrés ; Qu'ils trouvent sous leurs pas tous les cœurs préparés. Eh ! c'est à vous d'abord, à vous que je m'adresse, Français, jadis en proie à la même détresse. Quand des dogmes rivaux le choc religieux Vous bannit par milliers du sol de nos aïeux. O France 1 des partis déplorable théâtre, Que maudit soit le jour où ta haine marâtre,
En foule, de ton sein, rejeta tes enfans !
De ton affreux succès nos voisins triomphans
Reçurent nos guerriers, nos arts, notre industrie;
Et cette plaie horrible est à peine guérie.
Que le parti vaincu, de son pouvoir surpris.
Du vainqueur en cent lieux disperse les débris:
Tant, dans l'anie ulcérée étouffant l'indulgence,
La vengeance toujours enfante la vengeance !
Quoi donc! trop peu de maux affligent-ils nos jours?
La vie est si pénible, et ses plaisirs si courts !
Tout tremble, tout gémit dans ce lieu lamentable ;
Hélas ! et sur les bords du gouffre inévitable,
Suspendus un instant, les mortels furieux
Se poussent dans l'abîme, ou s'égorgent enti^e eux!
Insensés ! laissez là vos luttes désastreuses.
Des ligues tour-à-tour victimes malheureuses ;
L'un à l'autre aujourd'hui pardonnez vos malheurs.
Et que vos souvenirs soient noyés dans vos pleurs.
Mais c'est vous, rois du monde, oui, c'est vous qu'intéresse Le sort de ces proscrits. Cette brave noblesse. Ces prêtres, ces prélats dispersés en tout lieu. Souffrent, vous le savez, pour leur roi, pour leur Dion. Vous leur devez un port au milieu de l'orage ; Et pour eux et pour vous, honorez leur courage ; Celui dont le respect vous adresse sa voix. Aux jours de son bonheur, accueilli par les rois, Oublié dans ses maux, vous demeura fidèle ; Mais tous, n'en doutez point, n'ont pas le même zèle. Non, non : le temps n'est plus où la soumission, D'un amour idolâtre heureuse illusion.
Environnait le trône: une raison hardie. De ce vieil univers nouvelle maladie.
Calcule ses devoirs, et discute vos droits ; Sous la pourpre avilie interroge les rois ; Désenchante l'esprit, et paralyse l'ame; Du feu chevaleresque éteint la noble flamme; De l'état social désordonné les rangs ; Des grands et des petits, des amis, des parens. Des rois et des sujets brise l'antique chaîne. Gardez-vous donc d'offrir la scandaleuse scène De ces cœurs généreux punis d'aimer leurs rois : ^ L'avenir, du présent se venge quelquefois. Un faux amour de paix enfante les orages, Et la faute d'un jour pèse sur tous les âges. 6 Redoutez du moment le conseil mensonger : Un excès de prudence est souvent un danger. Des affronts faits aux siens, qu'il combat et qu'il aime, Le Français, croyez-moi, s'indignerait lui-même. Pour n'être point trahis, ne soyez point ingrats. Et toi, tendre Pitié, parcours tous les Etats, Va, parle ; et s'il en est que la terreur arrête. Dis-leur: « N'espérez pas conjurer la tempête; Du monstre à votre tour vous sentirez les coups. Et leurs maux dédaignés retomberont sur vous, » Laissez donc de l'effroi la molle complaisance : Par votre courageuse et noble bienfaisance, Obtenez des bons cœurs un généreux retour. Et semez les bienfaits pour recueillir l'amour.
Que d'autres, des guerriers éternisent la gloire. Attellent la terreur au char de la victoire : Bien plus heureux celui qui chante l'amitié, La vertu généreuse, et surtout la Pitié!
O Virgile ! 6 mon maître ! 6 délices du monde ! Je reviens donc h toi. Dans la nuise féconde.
88 MALHELK ET PITIE.
D'autres admireront le langage des dieux,
Ta l'orce, ta douceur, ton vers mélodieux ;
Mais ce qui te rend cher aux âmes bienfaisantes,
A.h! c'est de la Pitié tes peintures touchantes.
Eh ! regardez Didon, lorsqu'aux bords libyens
Un orage a poussé le héros des Troyens :
Pour la mieux préparer à plaindre sa misère,
Sous des traits empruntés, l'Amour, son jeune frère.
Le plus beau des enfans, le plus puissant des dieux,
A cette reine encor n'a pas lancé ses feux;
Elle n'a pas encor, dans sa veille amoureuse,
Ecouté du héros l'histoire douloureuse ;
Mais déjà le malheur est sacré dans sa cour,
Et la Pitié chez elle a devancé l'amour.
« Venez, nobles bannis, leur dit-elle avec joie;
Cartilage hospitalière est l'asile de Troie.
Le destin vous poursuit, c'est assez pour mon cœur:
Malheureuse, j'appris à plaindre le malheur. »
Pour ces mêmes bannis, jouets d'un sort funeste, Qui ne connaît l'accueil du généreux Aceste? Bon roi, tendre parent, il n'a pas oublié Que les chaînes du sang avec eux l'ont lié. A peine il les a vus du haut de la colline, Vers eux à pas pressés le vieillard s'achemine ; Ses trésoi's, son palais, ses ports leur sont ouverts; Il gémit sur leurs maux, console leurs revers, Encourage leurs jeux, solcnnise leurs fêtes. Sont-ils prêts à braver de nouvelles tempêtes ? Du nectar de Sicile il emplit leurs vaisseaux. Et ses regards long-temps les suivent sur les eaux. Récits charmans, pourquoi n'ètcs-vous (pie des fables? Mais Virgile exprimait des plaisirs véritables:
GHA.M lY. 80
Âh ! sans doute il sentait ce qu'il chantait si bien,
Et dans le cœur d'Aceste il nous peignait le sien.
Et même entre ennemis, que son vers plein de charme
Peint bien cette Pitié dont la voix les désarme !
Qui ne sait d'Ilion les terribles combats,
Quand Achille aux Troyens envoyait le trépas,
Les poussait dans leurs camps, ou contre leurs murailles,
Écrasait leurs débris échappés aux batailles ?
On combattit dix ans ; mais contre la Pitié
Que peut des nations la longue inimitié?
Avec peine échappé des coups de Polyphème,
Le Grec Achéménide, en sa misère extrême,
Arraché par la faim du fond de son rocher.
Voit le chef des Troyens, et tremble d'approcher.
Quelques tristes lambeaux qu'attachent des épines.
Composent ses habits ; des glands et des racines
Alimentent ses jours; sur ses pieds chancelans.
Maigre et pâle fantôme, il se traîne à pas lents ;
Tout-à-coup il s'écrie : « Abrégez mon supplice,
O Troyens ! vous voyez un compagnon d'Ulysse.
Percez-moi de vos traits, plongez-moi dans les flots ;
Vous me devez la mort. » Le Troyen, à ces mots
S'émeut, verse des pleurs, le recueille avec joie,
Et la mer voit un Grec sur les vaisseaux de Troie :
Tant la Pitié touchante a des droits sur nos cœurs •
Vous donc, de mon pays généreux bienfaiteurs,
Acceptez mon encens. Qu'à travers cette scène
De partis turbulans, de discorde et de haine,
Avec un son plus tendre et des accens plus doux.
Nos vœux reconnaissans arrivent jusqu'à vous!
Pontife des Liégeois, accepte mon hommage; : Le plus près du volcan, tu défias l'orage :
Tes Etats sont bornés, et tes dons infinis.
La Haie, Anspaoh, Neuwied, sont peuplés de bannis.
Salut, murs de Constance ! et toi, daigne m'entendre^
Waldeck, homme éclairé, prince aimable, ami tendre \
Je ne te vis jamais: par l'estime dicté,
Mon vers par tes faveurs n'est point décrédité. 8
Tu ne commandes point à de vastes provinces ;
Mais mon cœur t'a choisi dans la foule des princes,
Lorsque ving-t nations dévoraient nos débris,
Dans un encan barbare achetés à bas prix.
Leurs remparts se fermaient à la France exilée ;
L'humanité te vit, et sourit consolée.
D'autres ont des jardins, des palais somptueux ;
Le monde entier vient voir leurs parcs voluptueux ;
Mais des pas d'un Français l'on n'y voit pas l'empreinte r
On craindrait que ses maux n'en souillassent l'enceinte.
Ah ! ces jardins pompeux et ces vastes palais
Valent-ils un des pleurs taris par tes bienfaits?
Tombez devant ce luxe, altières colonnades ;
Croulez, fiers chapiteaux, orgueilleuses arcades ;
Et que le sol ingrat d'un ingrat possesseur
Soit sec comme ses yeux, et dur comme son cœur !
Mais vous, soyez bénis, vous, peuples magnanimes,. Qui de nos oppresseurs réparâtes les crimes ! Toi, surtout, brave Anglais, hbre ami de tes rois, 9 Qui, mettant ton bonheur sous la garde des lois. Des partis dans ton sein vois expirer la rage, Ainsi que sur tes bords vient se briser l'orage. Ce ne sont plus ici ces asiles cruels Où des brigands cachés à l'ombre des autels, Où l'assassin souillé du sang de sa victime. Demandaient aux lieux saints l'impunité du crime.
Contre le vil brigand et l'infâme assassin, Albion au malheur ouvre aujourd'hui son sein. Là viennent respirer, de leur longue souffrance, Ces dignes magistrats, oracles de la France ; Là, des guerriers fameux embrassent leurs rivaux ; Là, ces ministres saints, échappés aux bourreaux, Protégés par la loi, gardent leur culte antique : Sion, dans son exil, chante le saint cantique ; Et l'une et l'autre église abjurent leurs combats ; Et la fille à sa mère ouvre, en pleurant, les bras. Pour corriger encor la fortune ennemie, Du vénérable Oxford l'antique académie Multiplia pour vous ce volume divin lo Que l'homme infortuné ne lit jamais en vain : Qui, du double évangile ancien dépositaire. Nous transmit de la foi le culte héréditaire ; Vous montre un avenir ; fait, des palais du ciel, Dans vos humbles réduits descendre l'Éternel; Console votre exil, charme votre souffrance, Nourrit la foi, l'amour, la céleste espérance, Présent plus précieux et plus cher mille fois Que les trésors du monde et les bienfaits des rois. Plus de rivalité, de haine, ni d'envie : Au banquet fraternel Albion nous convie ; Son sein s'ouvre pour tous, et ne distingue plus Les fils qu'elle adopta, de ceux qu'elle a conçus. Telle une terre heureuse, à tous les plants du monde Se montre hospitalière, et sa sève féconde Nourrit des mêmes sucs l'arbre qu'elle enfanta Et le germe étranger que l'orage y porta. Poursuis, fière Albion, fais bénir ta puissance : Tous les honneurs unis forment ta gloire immense ;
92 MALHEUK ET PITIE.
Le monde tributaire entretient ton trésor ; Le Nord nourrit tes mâts, l'onde mûrit ton or ; La France, avec ses vins, te verse l'allégresse; Tes lois sont la raison, tes mœurs sont la sagesse, Tes femmes la beauté, leurs discours la candeur. Leur maintien la décence, et leur teint la pudeur ; Tu joins les fruits des arts aux dons de la fortune, Le tonnerre de Mars au trident de Neptune. Tantôt, foulant aux pieds l'athée audacieux. C'est Minerve s'armant pour la cause des dieux ^ Tantôt, fille des mers, belle, fraîche et féconde, C'est Vénus s'élevant de l'empire de l'onde. Jouis, fière Albion ; mais, dans ta noble ardeur. Mets un frein à ta force, un terme à ta grandeur. Carthage, attaquant Rome, expia cet outrage ; Rome hâta sa chute, en renversant Carthage. Les Indes, les deux mers, tout a subi ta loi : Il ne te reste plus qu'à triompher de toi.
Parmi les bienfaiteurs de ma triste patrie, Pourrais-je t'oublier, terre que j'ai chérie, O malheureuse Suisse ! Eh ! comment oublier Tes cascades, tes rocs, ton sol hospitalier? Non, non : je l'ai promis à l'aimable Glairesse ; i ' Beau lieu, qui nourrissais ma poétique ivresse ! J'ai juré sur tes monts, et je tiens mon serment, De payer mon hommage à ton site charmant. Amoureux des torrens, des bois, des précipices. Dans quel ravissement je goûtais leurs délices ! De leurs âpres hauteurs lentement descendu, Que j'aimais ce beau lac à mes pieds étendu, Ces bosquets de Saint-Pierre, île délicieuse. Qu'embellit de Rousseau la prose harmonieuse ! '«
O bords infortunés ! en vain nos oppresseurs Nous ont de votre asile envié les douceurs ; Et, menaçant de loin vos frêles republiques, Ont lancé contre nous leurs arrêts tyranniques : i3 Chacun de vos rochers cachait un malheureux.
Mais, hélas ! pour la France ils n'avaient que leurs vœux ! Des femmes, des enfans, des vieillards et des prêtres, Que pouvaient-ils de plus que prier pour leurs maîtres ?
Choisis, Muse, choisis tes plus nobles accens ; Les héros de Condé te demandent des chants : Laisse de la Pitié le luth mélancolique ; Dis leur exil armé, leur malheur héroïque. Ce ne sont plus ici ces belliqueux essaims Dont les croisés en foule inondaient les lieux saints : Si leur nombre est moins grand, leur cause est aussi belle; De leur Dieu, de leurs rois ils vengent la querelle. Sparte, ne parle plus de tes trois cents guerriers; U Un seul de leurs combats égale tes lauriers. Là, la France exilée en armes vient se rendre; Là, pour mieux s'élever, tous sont fiei's de descendre. Tous dans un grade obscur n'en ont que plus d'éclat ; Tout soldat vaut un chef, plus d'un chef est soldat. Les d'Hector, les d'Aymar, portent avec courage Le poids du havresac et le fardeau de l'âge. Leur zèle a pour la tente oublié leurs vaisseaux ; Ils servent sur la terre, ils régnaient sur les eaux : Là, vit le feu sacré, l'amour de la patrie, Et de l'antique honneur la noble idolâtrie. La France est dans leurs camps. Ainsi, delà les mers, Loin de ce Capitole où se forgeaient leurs fers, Utique rassemblait, sous les lois d'un seul homme, La fleur de la patrie et le pur sang de Rome.
94 MALHKUU ET PITIK.
Angouléme, Berri, soutiennent leur grand nom.
Qu'on ne me vante plus ce triple Géryon,
Dont trois âmes mouvaient la masse épouvantable.
J'aime à voir, surpassant les récits de la fable,
Un même espoir mouvoir trois héros à-la-fois :
Condé, Bourbon, Enghien, se font d'autres Rocrois ;
Et, prodigues d'un sang chéri de la victoire,
Trois générations vont ensemble à la gloire. i5
Tel l'arbre aux pommes d'or, de la même liqueur.
Forme le fruit naissant, le fruit mûr et la fleur.
Eh I quels transports nouveaux , quels momens pleins de charmes,
Quand parut votre roi, votre compagnon d'armes ; i'^
Quand, fort de votre amour, paré de son malheur,
D'un regard, d'un sourire, il payait la valeur ;
Distribuait ces mots où la bonté respire.
Que le cœur seul entend, que le cœur seul inspire!
Tout votre sang s'émut; et ce sang g-lorieux
Sollicitait l'honneur de couler sous ses yeux.
Hélas ! le sort jaloux peut vous être infidèle ;
Mais il reste une palme et plus rare et plus belle.
Si Mars dans les combats trahit votre valeur.
Eh bien ! par la vertu subjuguez le malheur ;
Et, de tant de revers quand le poids vous opprime,
Français, privés de tout, gardez du moins l'estime.
Si tous ne sont pas nés pour combattre en héros.
Tous peuvent par leurs mœurs consacrer leur repos.
Supportez vos défauts, entr'aidez vos misères ;
N'allez pas étaler, aux terres étrangères,
De l'animosité les scandaleux éclats :
On ne phùnt pas long-temps ceux qu'on n'estiuie pas.
Hélas ! plus d'un Français, dans ces temps d'infortune,
Sourd aux plaintifs accens de la mère commune,
Se montra des Français l'implacable ennemi.
Tel ne fut pas ton cœur, toi, courageux ami 17 De ceux que poursuivait la fortune inhumaine, Toi que chérit Bellone, ainsi que Melpomène, Qui, parant la vertu par d'aimaljles dehors, .Joins la beauté de l'ame à la beauté du corps. Qu'on ne me vante plus le chantre de la Thrace, Des tigres, des lions apprivoisant l'audace. Ton art, qui dans la Grèce aurait eu des autels, O Marin ! sut dompter des monstres plus cruels, Le désespoir affreux, la hideuse indigence. Que de fois, au plaisir mêlant la bienfaisance, Stérile pour toi seul, ton talent généreux Mit son noble salaire aux mains des malheureux. Ainsi, par le concours de brillantes merveilles, Charmant le cœur, l'esprit, les yeux et les oreilles, On te vit, tour-à-tour, vouer à nos malheurs Ta lyre et ton épée, et ton sang et tes pleurs. Le concert de vertu, de grâce et de génie, x\h I voilà ta plus belle et plus douce harmonie ; Tel, beau, jeune et vainqueur, le dieu de l'Hélicon Chantait, touchait sa lyre, et combattait Python.
Mais surtout des bienfaits usez avec noblesse : L'honneur est une fleur que peu de chose blesse. Gardez-vous d'ajouter à tant d'autres fléaux Le malheur bien plus grand de mériter vos maux. Armez d'un juste orgueil votre illustre infortune : La Pitié se retire alors qu'on l'importune. Faites plus : s'il se peut, ne devez rien qu'à vous ; Luttez contre le sort: que d'un regard jaloux. Même au sein du malheur, le luxe vous contemple. Déjà plus d'un banni vous en donne l'exemple.
Combien l'Europe a vu d'illustres ouvriers S'exercer avec gloire aux plus humbles métiers ! La beauté, que jadis occupait sa parure, Pour d'autres que pour soi dessine une coiffure : L'une brode des fleurs, l'autre tresse un chapeau ; L'une tient la navette, et l'autre le puiceau. ^'^ Le marquis sémillant au comptoir est tranquille ; Plus d'un jeune guerrier tient le rabot d'Emile ; Le modeste atelier, au sortir du saint lieu. Reçoit avec respect le ministre de Dieu. Que dis-je? ce poëme, où je peins vos misères, Doit le jour à des mains noblement mercenaires; De son vêtement d'or un Caumont l'embellit, 19 Et de son luxe heureux mon art s'enorgueillit.
Tairai-je ces mortels qui, las d'un long orage. Et de leur désespoir empruntant leur courage, Bien loin de cette Europe en proie aux factions, Loin des débris sanglans de tant de nations. Dans un autre univers portant leur industrie, Ont par un long adieu salué leur patrie ? Ah! quand ces malheureux, doublement exilés. Vont chercher un asile en des bords reculés, Sur eux, tendre Pitié, tu veilleras sans doute : Pourvois à leurs besoins et dirige leur route , Sauve-les des écueils, des flots capricieux ; Et si des bords lointains présentent à leurs yeux Quelque heureux coin de terre, où des bois, une source Offrent un doux hospice ; arrête là leur course. Là, profitant du ciel, du site et des hasards, Qu'instruit par les besoins, l'homme invente les arts; Que puissent autoiu* d'eux, dans un beau paysage, Les coteaux, les vallons, et les eaux et l'ombrage,
Par quelque doux rapport, retracer à leurs yeux
De leur séjour natal l'aspect délicieux !
Pour rendre, s'il se peut, leur triste exil moins rude,
Que des enfans chéris charment leur solitude ;
Que leur mère avec eux console leurs revers :
Avec ce doux cortège il n'est plus de déserts.
Un jour, peut-être, un jour, sur ce lointain rivage.
Quelque banni viendra, suspendant son voyage,
Chercher les pas de l'homme ; et de leurs longs travaux
Tous deux, en les contant, soulageront les maux.
Et, si c'est un Français, Dieu ! quelle douce ivresse !
Que de transports de joie, et de pleurs d'allégresse.
De récits commencés, suspendus et repris!
Ah ! si de tels momens on sent partout le prix.
Combien ils sont plus chers, si loin de sa patrie?
Telle je nourrissais ma douce rêverie.
Lorsque de deux Français le sort miraculeux
M'apprend que le destin réalise mes vœux, ao
Craignant de son pays la discorde fatale, Un Français avait fui de sa terre natale ; Il l'aimait; et cent fois vers ces climats chéris. En partant, il tourna ses regards attendris. Mais, pour mieux oublier leur misère profonde, Son cœur, entre eux et lui, mit les gouffres de l'onde. Il partit, il courut, d'un regard curieux. Reconnaître la terre, étudier les cieux. De nombreux végétaux, dans sa course intrépide, Avaient déjà grossi son portefeuille avide ; Il observait les vents, interrogeait les mers. Leurs rives, leurs reflux et leurs courans divers. Tantôt, de l'Océan ramené sur la rive.
Le mercure captif, à sa vue attentive,
Des monts, entre ses mains, mesurait la hautem^ Et des vagues de Pair jugeait la pesanteur ; Tantôt les monumens, les ruines antiques, Les animaux divers, sauvages, domestiques, Les mœurs des nations, leur commerce, leurs lois, De mille objets nouveaux lui présentaient le choix ; Tantôt, quittant la plage et revenant sur l'onde. Sa main tenait la montre, et l'aiguille, et la sonde; Et la nature, et l'homme, et la terre, et les eaux, Variaient à ses yeux leurs mobiles tableaux. Enfin il touche aux bords où des peuples sauvages De l'immense Amazone habitent les rivages : Magnifique séjour où des champs plus féconds. Des fleuves plus pompeux, de plus superbes monts, Dans toute sa grandeur étalent la nature. Un jour que dans ces lieux il erre à l'aventure, Tout-à-coup à ses yeux, par un heureux hasard. Se présente un chemin tracé des mains de l'art. 11 avance, étonné, sous des voûtes d'ombrage ; Par degrés s'adoucit la nature sauvage ; Déjà même un logis se présente à ses yeux, Qu'environne l'enclos d'un verger spacieux. Il s'arrête enchanté. Tout-à-coup, ô merveille ! Les sons d'un chant français ont frappé son oreille. Trois fois, plein de surprise, il écoute ; et trois fois Arrive jusqu'à lui cette touchante voix. Son cœur bat de plaisir, ses yeux versent des larmes ; Jamais accent humain n'eut pour lui tant de charmes. « Des Français sont ici ! » s'écria-t-il soudain ; « Je verrai des Français ! » Il dit, suit son chemin ; Il approche, il arrive auprès d'un humble hospice ; Il entre, il aperçoit une blanche génisse ;
Une femme charmante, assise à ses côtés,
Exprimait de son lait les ruisseaux argentés ;
Avec un air de nymphe, un habit de bergère,
Un maintien distingué sous sa robe légère ;
Tout rétonne : du lis son teint a la fraîcheur,
Du lait qu'elle exprimait ses mains ont la blancheur;
Tous deux se sont fixés dans un profond silence :
Enfin, un double cri des deux côtés s'élance :
« Quoi! c'est vous! quoi ! c'est vous! viens, accours, cher ami;
C'est notre cher Frémon, c'est lui-même, c'est lui ! »
Le jeune époux accourt. Dieux ! quels élans de joie !
Dans leurs embrassemens tout leur cœur se déploie.
Les pleurs que tous les deux l'un pour l'autre ont versés,
Et leur bonheur présent, et leurs malheurs passés.
Sur ces bords éloignés leur rencontre imprévue.
Tout accroît leur transport. Durant cette entrevue,
Le vieux chien du logis, en des temps plus heureux.
Leur compagnon de chasse et témoin de leurs jeux,
Par des cris, par des bonds, marquant son allégresse
Revient de l'un à l'autre, et pleure de tendresse.
A peine à l'étranger, défaillant de langueur,
Un modeste repas eut rendu sa vigueur.
Aux bras de son ami tout-à-coup il s'élance :
« Cher ami ! satisfais à mon impatience ;
Conte-moi ton départ, ton exil, ton bonheur;
Oui, je veux tout savoir, tout entendre : mon cœur
Déjà vole au-devant des récits que j'implore.
Ah ! mon plus grand bonheur est de te voir encore,
Le plus gi'and de mes maux de douter de ton sort. »
— «Tu veux savoir le mien ; ami, je suis au port.
Vois ces riches coteaux, cette belle campagne,
Ce fruit de nos amours, ma fidèle compagne.
Le hasard fortuné qui t'amène en ces lieux ;
Cher ami, puis-je assez remercier les dieux?
Mais puisque sur mon sort, sur tout ce qui me touche,
Tu veux que l'amitié s'explique par ma bouche,
Je raconterai tout. Quand la mort, la terreur,
Eurent changé la France en théâtre d'horreur,
Ces spectacles sanglans fatiguèrent mon ame.
Avec peine échappé de ce séjour infâme.
Je partis. Ces beaux lieux, empire du soleil.
Ces monts majestueux, ce ciel pur et vermeil,
Ces fleuves à grand bruit précipitant leurs ondes,
Le sol luxuriant de ces plaines fécondes.
Dès long-temps m'enflammaient du désir curieux
De voir, de parcourir, d'interroger ces lieux.
Un vaisseau m'apporta sur cet heureux rivage :
L'accueil hospitalier d'un simple et bon sauvage
Releva mon espoir ; et, tandis qu'à Paris
Des brigands policés dévoraient mes débris.
L'ignorante bonté vint soulager mes peines.
Cependant je voulus, dans ces fertiles plaines,
Comme aux champs paternels fortuné possesseur.
De la propriété connaître la douceur.
Le fameux Robinson revint a ma mémoire ;
Son roman fut mon sort, sa fable est mon histoire :
Que no. peut en effet le travail excité
Par l'aiguillon pressant de la nécessité !
Des instrumens des arts j'étudiai l'usage ;
Moi-même par degrés j'en fis l'apprentissage ;
Je plantai mon jardin, je bâtis ma maison ,
Des moissons, des labours, je connus la saison;
L'air libre du vallon, l'abri de la montagne,
M'offrirent vingt climats dans la même campagne.
Des plantes avec nous avaient passé les mers ; Ce sol connut le fruit de deux mondes divers, Le nectar de Bordeaux, la fi^ue de Provence ; Et dans un sol étroit je parcourais la France. Trop faible illusion ! A mes champs paternels, Hélas! aurais-je fait des adieux éternels? Mais enfin dans ces bois les passions se taisent ; De nos troubles passés les tumultes s'apaisent. Le travail en ces lieux est mon premier trésor : Les plaisirs du travail manquaient à l'âge d'or. J'en hais l'oisiveté, j'en aime l'innocence. Tout seconde mes soins. Des troubles de la France Victime, ainsi que nous, ce bon vieux serviteur. Laboureur comme moi, comme moi constructeur, N'a connu qu'en ces lieux l'égalité première. Nous sommes journaliers ; mon épouse est fermière. Le laitage du soir et celui du matin Nous paraissent plus doux, présentés par sa main. Les vrais plaisirs sont ceux que l'on doit à soi-même, Et les fruits les plus doux sont les fruits que l'on sème. Quelquefois revenus à nos premiers plaisirs, Des arts plus élégans amusent nos loisirs. Le dieu maçon dans Troie, et berger chez Admète, Ne tenait pas toujours l'équerre et la houlette : Souvent dans son exil, conune au séjour des dieux, Ses doigts divins touchaient son luth mélodieux. Nous avons imité cet exilé céleste :
Les arts charment souvent notre labeur agreste ; La harpe, les crayons reviennent, chaque soir, Remplacer le marteau, la bêche et l'arrosoir; Et notre douce vie, en délices féconde, Aux goûts des temps polis joint ceux du premier monde.
102 MALHEUn ET PITIÉ.
Tel est mon sort. L'n bien manquait à mes désirs : Tiens, en les partageant, achever mes plaisirs. Qu'une seconde fois le bonheur nous rassemble; Nous vécûmes heureux, hé bien ! mourons ensemble. »
Comme il disait ces mots, ce sauvage ingénu, Que par des bienfaits seuls son hôte avait connu, Avec un air mêlé de candeur et d'audace, Entre, tenant en main les tributs de sa chasse ; Il les jette et repart : « Cher ami, tu le vois, La bonté simple et franche habite dans ces bois. Oh ! ce n'est qu'à Paris que sont les vrais sauvages ! Consens donc d'être heureux sur ces heureux rivages. «
Il dit : sa femme en pleurs seconde ce discours ; Tous trois dans ces beaux lieux coulent encor leurs jours Et des arts et des champs l'agréable culture. Pour eux d'un double charme embellit la nature. Et vous, qu'un faible espoir retient près du séjour Où vivaient nos aïeux, où nous vîmes le jour. Je retourne vers vous. Que votre impatience N'affronte pas encor le chaos de la France ! Vous confier trop tôt à ce ciel orageux. Ne serait qu'imprudent, et non pas courageux. Un démon désastreux plane encor sur vos têtes. Attendez que les dieux aient calmé les tempêtes ; Alors vous reverrez l'asile paternel ; Mais ce bienfait encor cache un piège cruel. Tel que le basilic, de sa prunelle ardente, Fixe, attire et saisit sa proie obéissante. De mon triste pays le prestige assassin. Pour dévorer ses fils, les appelle en son sein ;
Ou, telle que Carybde, en ses grottes profondes, Engloutit tour-à-tour et rechasse les ondes, La France impitoyable, en ses horribles flancs, Attire tour-à-tour et vomit ses enfans.
Eh! comptez-vous pour rien ce que la gloire ordonne? L'honneur est-il muet? Ah ! sans doute on pardonne Au besoin affamé, qui, parmi les tombeaux. S'en va, pâle et tremblant, saisir quelques lambeaux : Mais loin ces vils mortels qui, parlant de courage, Vont, les mains pleines d'or, mendier l'esclavage ; Et veulent recueillir, dans leur lâche bonheur. Les profits de la honte et le prix de l'honneur !
Ainsi, jeté moi-même aux rives étrangères. Je chantais la Pitié, je peignais nos misères. Souris à mes accens, ô prince généreux I 2t A qui je dus ma gloire en des temps plus heureux ; Toi, l'ame de mes chants, mon appui tutélairc. Qu'adore le Français et que l'Anglais révère ; Toi, dont le cœur loyal à nos yeux attendris Fait briller un rayon du plus grand des Henris ; Qui, sur de notre amour, a conquis notre estime ,• Grand prince, tendre ami, chevalier magnanime, Modèle de la grâce, exemple de l'honneur ! Tu t'en souviens peut-être ; aux jours de mon bonheur, Je chantai tes bienfaits ; et, quand la tyrannie Nous faisait de son joug subir l'ignominie, J'en atteste le ciel, dans ces momens d'effroi, Je m'oubliais moi-même, et volais près de toi. Oui : d'autres lieux en vain bénissaient ta présence, Le doux ressouvenir ne connaît point l'absence. Au milieu de l'exil et de l'adversité, Toujours tu fus présent à ma fidélité.
Ainsi l'adorateur du grand astre du monde, Quand le ciel s'obscurcit, quand la tempête gronde, Par la pensée encore accompagne son cours, Le suit sous son nuage, et l'adore toujours.
Mais que dis-je? au milieu des malheurs de l'empire, Un rayon de bonheur vient du moins te sourire. Par les nœuds de l'hymen ton œil voit réunis La fille de ton frerè et ton auguste fils. C'est l'espoir de l'État : leur union féconde Doit des appuis au trône et des héros au monde. O couple vertueux ! ô fortunés époux ! Si long-temps séparés, que votre sort est doux ! Tels deux jeunes ruisseaux, nés de la même source, Après de longs détours se joignent dans leur course. Et, dans le même lit, sous les mêmes berceaux. Unissent leur murmure et confondent leurs eaux. A leur hymen heureux les oiseaux applaudissent, Autour naissent les fleurs, et les troupeaux bondissent ; Et de leurs flots unis le cours délicieux Fertilise la terre et répète les cieux.
C'est ton heureux pays qui vit former leurs chahies, Toi, qui du Nord charmé viens de saisir les rênes. Jeune et digne héritier de l'empire des Czars. 23 Sur toi le monde entier a fixé ses regards. Quels prodiges nouveaux vont signaler ta course ! Tel que l'astre du nord, le char brillant de l'ourse. Toujours visible aux yeux dans ton climat glacé, Comme un phare éternel par les dieux fut placé. Ton regard vigilant, du fond du pôle arctique, Sans cesse éclairera l'horizon politique. Ta sagesse saura combien est dangereux Le succès corrupteur des atlciilats heureux.
Oui, tu protégeras ce prince déplorable, Que relève à tes yeux une chute honorable ; Qui, d'un œil paternel pleurant des fils ingrats, L'olive dans la main en vain leur tend les bras. Quel malheur plus touchant, quelle cause plus juste, Réclament le secours de ta puissance auguste ! Souviens-toi de ton nom : Alexandre autrefois Fit monter un vieillard sur le trône des rois. Sur le front de Louis tu mettras la couronne : Le sceptre le plus beau, c'est celui que l'on donne.