Grands vaisseaux qui contiennent plusieurs muids de vin
A qui leur verve poétique Paya de si justes tributs.
Il veut savoir quel vin moderne Remplace le Gécube, et tient lieu du Falcrnc. Il ne s'étonne pas que les arts soient perdus,
Depuis que ces vins ne sont plus.
Il goûte, il juge tout, passe de halte en halte Des vergers de Montreuil aux oranges de Malte, Du lièvre sans saveur et du fade lapin.
Nourris des débris du jardin.
Aux gibiers du midi, dont la chair renommée
Est de lavande et de thym parfumée ; Ou de la bartavelle à la rouge perdrix.
Dont l'épagneul évente les esprits ; Parcourt tous les terroirs en oliviers fertiles.
De Lucque et d'Aix va comparer les huiles, Rapporte enfin chez lui des indigestions
De tous pays, de toutes nations.
Tantôt, peu satisfait de nos serres françaises, Il s'arrête en chemin, charmé par un beau fruit Dont le parfum et le goût le séduit, Prend là ses repas et ses aises.
La saison finit-elle, il appelle à grand bruit Ses gens, ses postillons, fait atteler ses chaises, Et disparaît tout juste avec les fraises.
D'autres, de l'avenir, du présent peu frappés. Infatigables antiquaires, Du passé seul sont occupés ; Dans les vallons, sur les monts escarpés Vont déchiffrant des marbres fiméraires.
Vont déterrant des urnes cinéraires.
Se pâment sur un mur bâti par Cicéron;
Ou sur un coin du jardin de Néron ; D'écus grecs ou romains, ou d'antiques médailles, Ils s'en vont ramassant des restes curieux ; Ils appliquent la loupe, ils fatiguent leurs yeux
Sur le vert-de-gris précieux
De ces augustes antiquailles ;
Du vorace Vitellius
Cherchent les casernes royales,
Ou des Tibère, des Caïus,
Les cavernes prétoriales ; Comblent de leurs débris des chars et des vaisseaux :
Puis fiers de ces rares morceaux.
Pour embellir leurs scènes romantiques, Ils vont de cet amas de décombres antiques^ De colonnes sans base et de vieux chapiteaux. Attrister leurs jardins, encombrer leurs châteaux;
Doctes fouillis de la Grèce et de Rome, Où logent cent consuls, et souvent pas un homme ! Antre nobiliaire, ambitieux donjon, Où, comme les vivans, ciiez d'Hozier, chezBeaujon,
Lc'3 morts inscrits sur leurs registres Présentent en entrant leurs dates et leurs titres.
Des cartons sous les bras, dans les mains des crayons, L'autre s'en va chercher loin de nos régions Des ruines, des paysages ; Dessiner quelques monts sauvages.
Quelques rochers bizarrement taillés.
Et d'arbrisseaux rampans richement habillés, De beaux lointains et de riches ombrages. Au fond d'un porte-feuille il dépose enterrés
Des champs flétris, des monts décolorés. Partout où s'est montré ce grand paysagiste, Chaque Heu semble triste
De voir ainsi déshonorés
Ses bois, ses ruisseaux, et ses prés,
A qui le crayon des artistes N'a pu laisser ce ciel pur et vermeil.
Ces beaux reflets, et ce soleil.
Le plus brillant des coloristes.
Lui cependant, tout fier de ces riches moissons, Du grand art des Poussin récoltes poétiques,
Va bientôt dans d'autres cantons, Pleins de grands souvenirs, fameux par de grands noms,
Autour des remparts historiques
Des Augustes et des Catons,
Reprendre ses courses classiques ;
Passe des égouts de Tarquin
A cette fontaine chérie Du grand législateur confident d'Egérie ; A la tombe où dormait Scipion l'Africain ;
A la masse du Colisée, Par un neveu papal depuis long-temps brisée ;
Passe en revue et les champs et les monts ; Et, sa docte valise une fois bien remplie,
Il court en France apporter l'Italie, Ses arcs triomphateurs, ses aqueducs, ses ponts,
Et ses temples, et leurs frontons ;
Et dit, d'une ame enorgueillie :
Rome n'est plus dans Rome; elle est dans mes cartons.
Dans de plus longues promenades, L'autre, badaud parisien.
Chez le peuple vénitien, A Naples, va chercher des bals, des mascarades, La bénédiction qu'on donne au Vatican ;
Ailleurs, le spectacle d'un camp.
Des manœuvres, et des parades ;
Ailleurs, un beau couronnement,
Grand et superbe événement
Où les étrangers accoururent,
Où trente puissances parurent.
Quel plaisir, de retour chez soi,
De conter à ses camarades Quel hasard le plaça tout à côté du roi ! Les fêtes, les soupers, les danses, les aubades.
Les balustres et les arcades,
Les tribunes et les balcons, Combien les Allemands vidèrent de flacons ! Du cérémonial de cette grande fête
Le fat vous étourdit la tête.
Redit chaque détail qui flatte son orgueil, Les noms de tous les grands qui lui firent accueil ; Et même il a sur lui le ruban honorable Que lui donna la cour dans ce jour mémorable.
Epris de plus nobles sujets.
Des portiques, des colonnades,
Des danses et des sérénades
Ont pour vous de faibles attraits.
Le choix savant et des vins et des mets
N'est point entré dans vos projets, Pour le beau seul vous êtes nés gourmets.
Des cathédrales et des temples Votre pays vous offre assez d'exemples :
Et la belle nature aux plus savans pinceaux Y peut fournir d'assez riches tableaux.
Jeunes encore, et vertueux, et sages, Le désordre n'a point commandé vos voyages : Ce travers n'est pour vous qu'un objet de pitié. De plus nobles motifs vous ouvrent la carrière, Et, quand vos pas quitteront la barrière,
Vous ne laisserez en arrière
Que les regrets de l'amitié.
Laissez les ruines antiques
A ces amateurs fanatiques Des temples, des palais, des urnes, des tombeaux, Pour qui les plus anciens sont toujours les plus beaux.
Dont l'érudition profonde Dans chaque souterrain et dans chaque caveau
Court interroger le vieux monde,
Sans s'inquiéter du nouveau.
Etudiez les peuples et les hommes ; Oubliez ce qu'on fut pour voir ce que nous sommes.
Pour voyager avec succès.
De l'habitude encore évitez les excès.
Il ne faut aimer trop, ni trop peu sa patrie ; L'un serait sacrilège, et l'autre idolâtrie.
Les uns, obstinés citoyens.
Ne trouvent que chez eux le vrai goût, les vrais biens,
Ne conçoivent pas qu'on puisse être Autrement que l'on est au lieu qui les vit naître ;
Qu'on soit Irlandais à Dublin, Perse dans Ispahan, Allemand à Berlin.
Ivres de leur terre natale.
Sur le talent, la vertu, la beauté.
Ils vont braquant de tout côté
La lunette nationale :
Kt de tous les Etats, et de tous les pays, Ils reviennent chagrins, haïssans, et haïs.
Pour désenfler ses hypocondres, L'autre au sein de la France, au milieu de Paris, Veut transporter les courses, les paris,
Et toutes les gaîtés de Londres.
Pour se chauffer durant l'hiver.
Il commande un grate, » \x\\ fender \ 2
Pour sa fourniture complète
Ne manque pas de faire empiète
De i'infatig-able poker, ^
Qui, des passe-temps le plus cher.
Près d'une cheminée au spleen un peu sujette, Où siègent les vapeurs et la consomption, L'étude en bonnet noir, la lecture en lunette, La politique auprès d'une gazette, Et l'avarice auprès de sa cassette,
Du mélancolique charbon
Faisant partir par amusette,
Quelquefois par distraction, La rapide étincelle et la vive bluette.
Pour égayer la méditation, Dans les jeux du foyer remplace la pincette.
11 ne sort pas sans un spencer,
Ne lit que Milton et Chaucer;
Pour n'en pas perdre l'habitude,
I. La cheminée dans laquelle ou ]ilace le charhnii. a. Espèce de garde-cendres.