‹ Œuvres de Delille (volume 3)Chapitre 68 sur 89 · Tient lieu de pincettes · texte numérisé non relu

Tient lieu de pincettes

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Du nom de rouf il appelle nos bais, Et du sort des Français n'a plus d'inquiétude

Depuis qu'ils ont adopté les vvauxhalls; A ce bel opéra, que le monde idolâtre, Va de Covent-Garden regretter le théâtre ;

Sollicite avant son départ Le combat du taureau, la chasse du renard; S'étonne seulement que la France ait fait grâce Aux loups, dont l'Angleterre extermina la race ; Se fait admettre au club, paie en livres sterlings Sa soupe à la tortue, et ses chcrs jjlum-pudf/ings ; Pour mieux s'habituer à la langue française, Se rend exactement à la taverne anglaise. Et, dans ses jeux chéris soigneux de s'exercer, A nos Parisiens veut apprendre à boxer; Partout de son pays conserve les coutumes

Les usages et les costumes ; Enfin, rentrant chez lui comme il était sorti, Y revient plus anglais qu'il n'en était parti.

D'autres, lassés du séjour de leurs pères, Vont poursuivant de lointaines chimères, Et, se dépaysant pour devenir meilleurs, Dénigrent tout chez eux, adorent tout ailleurs. Tout ce qu'ils n'avaient pas charme leurs goûts frivoles. Ainsi les superstitions, Chez les antiques nations.

Des cultes étrangers empruntaient les idoles. Du joug de l'habitude ils marchent dégagés, Et perdent leur sagesse avec leurs préjugés. Ainsi du bon Français quand l'humeur vagabontle Se mit à parcourir le monde,

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Partout il moissonna les sottises d'autrui, Et dans le monde entier ne méprisa que lui. Il courut mendier aux terres étrangères Ses usag-es, ses mœurs, et ses lois passagères. Aux rochers de la Suisse, aux plaines d'Albion, Il croyait s'élancer vers la perfection. Revenu, disait-il, de ses erreurs premières, Il déliait son joug, et brisait ses lisières. Qu'arriva-t-il? Au lieu de nouvelles lumières, Il rapporta, pour prix de son instruction,

L'extravagance et la destruction.

En berline, en wiskis, en frac, en guêtre, en bottes. En gilets écourtés, en longues redingotes, La révolution, pour punir les Français, A des goûts étrangers dut ses premiers succès.

De motions nos cafés résonnèrent ; De mots, de plans nouveaux, nos vieillards s'étonnèrciii; De jeunes fats et d'imberbes Gâtons

Dans nos tribunes dominèrent,

Ridiculement y prônèrent

La république des Platons.

Des bavards de tous les cantons

Nos jeunes dames raffolèrent ;

Les Grâces, les Ris s'envolèrent.

Mille petits Catilinas Inondèrent nos clubs, nos salons, nos sénats. Le cœur se corrompit, les esprits se troublèrent. Comme un torrent fougueux le désordre roula : Plus de respect pour ses chefs, pour ses maîtres ;

La licence à ses pieds foula

Les ouvrages de nos ancêtres ; Le mauvais goût eut de nombreux fauteurs.

Le tragique fit place à d'effroyables drames ; La terreur à l'honneur succéda dans les âmes,

Et la pitié resta pour les auteurs.

La sensible amitié ne vit plus que des traîtres. Dans ses vieux fondemens l'empire chancela; Les débris des autels écrasèrent les prêtres, Et sur les courtisans le trône s'écroula. Evitez ces excès; voyez la jeune abeille.

Qui, dès le retour du matin, Sur le thym odorant, sur la rose vermeille.

Cueille la cire, et cherche son butin.

Dans sa loge natale, ou dans d'autres cellules, Ses partialités, ses dégoûts ridicules Ne vont point s'informer comment se fait le miel; Elle suit son instinct, la nature et le ciel.

Imitez-la ; repoussez tout système :

Yous le savez, et du bien et du mal Le ciel à tous les lieux fit un partage égal.

Avant l'étude, avant l'expérience, N'avons-nous pas la conscience?

C'est à ses lois que l'on doit obéir.

Sur les objets qu'on doit haïr.

Sur ceux qu'il faut qu'on aime, Chacun est son Juge à soi-même.

De l'imitation le danger est extrême.

Observez avec soin, choisissez à loisir. L'art de bien voyager, c'est l'art de bien choisir. Mais ne vous bornez pas aux plus prochains rivages;

Examinez d'un regard pénétrant D'autres pays, d'autres usages, Et sur les bords lointains, policés ou sauvages, Comme votre pensée, étendez vos voyages.

Vous êtes bien petits, et le monde est bien grand ! Quel que soit le climat qu'aborde votre audace,

N'espérez point trouver les lieux

Tels que les virent nos aïeux.

Le temps, qui forme tout, et par qui tout s'efface,

Du monde entier change la face, Les peuples, les climats, l'eau, la terre, et les cieux. Vous chercheriez en vain Tyr, Carthage, Ecbatane : Un volcan engloutit et Lisbonne et Catane ; Sur son terrain, par le temps exhaussé,

Le Capitule est abaissé ; ' Où reposait la famille des Jules,

Des capucins ont leurs cellules.

Observez d'un regard soigneux Les changemens des lois, des hommes, et des lieux : Vous êtes bien enfans, et le monde est bien vieux !

Sachez aussi, dans votre course.

Des peuples dispersés chercher l'antique source. L'un est né des Gaulois, et l'autre des Germains; L'un est enfant des Grecs, et l'autre des Romains.

Cet autre, fier de son vieil âge.

Fils de l'Egyptien, ou du Scythe sauvage.

Changea cent fois de mœurs et d'esclavage. Que de peuples divers, nés du même berceau. Prennent des trais, un goût, un langage nouveau ,

Et des habitudes contraires.

Dépendant du vainqueur, du siècle, et des climats ! Dans le monde habité tous les peuples sont frères; Et tous, ainsi que vous, ne se ressemblent pas. Mais en vain vous offrez dans votre aimable enfance

Cette conformité de traits ;

Il est entre vous deux des rapports plus parfaits : Même docilité, même reconnaissance Pour l'homme vertueux de qui l'expérience

A vos yeux charmés dévoila

Tous les secrets de la science ; Même amour pour les lieux où vous prîtes naissance,

Pour Dieu, pour votre roi : voilà

Votre plus noble ressemblance.

La fable vainement nous entretient encor

Et de Pollux et de Castor, Infortunés jumeaux que le destin bizarre Plaçait l'un dans l'enfer et l'autre dans les cieux :

Par un sort plus doux et plus rare, Même félicité vous réunit tous deux ;

Même soin forma votre enfance.

Du jeune âge oubliant les jeux,

Dans un voyage courageux

Allez cueillir la récompense

De votre loisir studieux.

Mieux instruits, vous jouirez mieux; Les Etats, les cités, les peuples et les lieux

Ne disent rien à l'ignorance ; Son regard n'en saisit que la vaine apparence,

L'ignorant voit, le savant pense.

Jadis, la veille des combats, Des grands événemens, et des lointains voyages.

Les princes et les potentats Interrogeaient le ci^l, et consultaient les mages. Pour moi, sans me placer au nombre des devins,

Déjà sur vos futurs destins

A'a'x des augures plus certains,

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J'ai de plus assurés présages.

Une beauté forma vos esprits enfantins, Une beauté qui joint à la gaîté française La bonté germanique et la douceur anglaise. Un sage, ami des lois, des beaux-arts, et des dieux. Connu par son talent, connu par sa sagesse, Des écrits de Rome et de Grèce, Vous déroula les trésors précieux ; Ce qu'a de plus délicieux, De plus sublime, de plus sage.

Le bon peuple qui vit l'aurore de votre âge. Jugez d'après son goût, voyez d'après ses yeux. Du sensible Antrobus, dont le cœur généreux Des bons Français a mérité l'hommage.

Payez l'amour, et remplissez les vœux : C'en est assez ; je réponds du voyage. Mais quand par le succès il sera couronné. Parmi ces écrivains, vos compagnons fidèles,

N'oubliez point votre Cicérone, Et laissez le disciple auprès de ses modèles. Mes jardins, pleins de fleurs, que dans nos parcs français Ma Muse transplanta de vos jardins anglais. Parmi tous ces écrits, charme de votre route, Grâce à votre amitié, vont vous suivre, sans doute; Et, si j'en crois ce Gibbs, qui d'un si joli ton, Dans son élégante lecture, Récite avec affection, Ces vers sans art, dictés par la nature, Je le dis sans présomption.

Le succès assuré de votre heureux voyage Passera mon ambition, Et je prévois plus d'un suffrage

Pour ma petite édition ».

Encore un mot. Dans votre excursion

Vous n'oublierez pas cette France ,

Qui par le nombre et la vaillance ,

Son inépuisable opulence , D'audacieux exploits, d'illustres attentats^

A pesé sur tous les Etats.

Là, vous verrez encor l'idole de la France,

L'honneur, cette brillante et trompeuse monnaie. Qu'au bien public un esprit sage emploie.

Qui court de main en main, du noble au roturier,

Des princes aux sujets, du poète au guerrier.

C'est l'honneur qui créa des ordres, des chapitres.

Mesure les égards sur les rangs, sur les titres ; Veut des plaisirs ou bruyans ou coûteux,

Du- silence seul est honteux ; Moins empressé, moins ambitieux d'être.

Que jaloux de paraître.

Fait de l'orgueil la base du devoir ;

Par des distinctions, des richesses se venge ;

Commerce de respect, trafique de louange. Les donne pour les recevoir ;

Préfère aux vrais besoins, l'or, le jaspe, et l'albâtre;

Cherche des spectateurs et demande un théâtre ;

Se montre pour briller, brille pour éblouir,

Et jouit en effet, s'il a l'air de jouir;

Flétri d'un rien, heureux de peu de chose. Il marche fier des chaînes qu'il s'impose ; Pour lui, le plus superbe don

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