V.4/.1. L'ÉNElDE, LI\'I\E IV
n rcrficlc ! as-tu bien cru pouvoir trompcM' mes yeux';* As-tu cru me cacher ton départ odieux ? Quoi! notre amour... la foi que tu m'avais donnée... Quoi! la triste Didon, à mourir condamnée... Rien ne t'arrête ! Hélas ! si tu fuis pour toujours , Fais-moi mourir, ingrat, sans exposer tes jours : Vois ce ciel orageux , cette mer menaçante : Perfide! est-ce le temps de quitter ton amante? Ah! quand tu n'irais point dans de lointains climats Chercher un triste exil et de sanglans combats ; Quand Troie encor du Xanthe ornerait les rivages , Irais-tu chercher Troie à travers les naufrages? Est-ce moi que tu fuis? Par ces pleurs , par ta foi , Puisque je n'ai plus rien qui te parle pour moi , Par l'amour, dont mon cœur épuisa les supplices , Par l'hymen dont à peine il goûtait les délices , Si mes bienfaits ont pu soulager ton malheur, Si mes faibles attraits ont pu toucher ton cœur. Songe, ingrat, songe aux maux où ta fuite me laisse ; Et par pitié du moins, au défaut de tendresse, Si pourtant la pitié peut encor t'émouvoir, Romps cet affreux projet, et vois mon désespoir ! Pour toi de mes sujets j'ai soulevé la haine; J'ai bravé tous les rois de la rive africaine ; J'ai perdu la pudeur, ce trésor précieux , Qui me rendait si fière , et m'égalait aux dieux. Cher hôte ! puisque enfin la fortune jalouse Défend un nom plus tendre à la plus tendre épouse , A qui vas-tu livrer la mourante Didon?
Malheureuse! eh! qu'attendre en ce triste abandon? Que mon frère en courroux mette en cendres Carthage ! Qu'Iarbe triomphant m'entraîne en esclavage !
32 /ENEIDOS LIP.ER IV. ^ ^^q.
Ludcret /Eneas , qui te tamcn orc referret , Non equidera omnino capta ac déserta viderer. »
Dixerat. Ille Jovis monitis immola tenebat Lumina , et obnixus curam sub corde premebat. Tandem pauca refert : « Ego te , quse plurima fando ^^ Enumerare vales , nunquam , regina , negabo Promeritam ; ne me meminisse pigebit Elisœ , Dum memor ipse mei, dum spiritus hos régit artus. Pro re pauca loquar. Neque ego hanc abscondere furto Speravi, ne finge, fugam; nec conjugis unquam Prsetendi tœdas , aut hœc in fœdera veni. Me si fata meis paterentur ducere vitam Auspiciis, et sponte mea componere curas ; Urbem Trojanam primum dulcesque meorum Reliquias colerem ; Priami tecta alta manerent , Et récidiva manu posuissem Pergama victis. Sed nunc Italiam magnam Gryneus Apollo, Ilaliam Lyciœ jussere capessere sortes.
Hic amor, hœc patria est. Si te Carthaginis arces Phœnissam , Libycaeque adspectus detinet urbis ; Quae tandem Ausonia Teùcros considère terra Invidia est? Et nos fas extera quœrere régna. Me patris Anchisaî , quoties humentibus umbris INox opcrit terras , quoties astra ignea surgunt , Admonct in somnis , et turbida terret imago :
v./o^. L'ENEIDE, EIVRE IV. 3H
Encor si quelque enfant, douv fruit de notre amour, Charmait l'affreux désert où tu laisses ma cour, Je ne me croirais pas entièrement trahie , Et ton image au moins consolerait ma vie ! »
Elle dit. Le héros, plein de l'ordre des dieux , Étouffant la douleur de ses tristes adieux . Tient baissé vers la terre un regard immobile. « Cessez , dit-il enfin , un reproche inutile : Grande reine ! mon cœur se plaît à l'avouer. De vos soins généreux j'ai lieu de me louer ; J'en conserve à jamais la mémoire chérie ; Leur souvenir ne peut finir qu'avec ma vie. Mais daignez m'écouter ; Didon , ne croyez pas Que j'aie à votre insu voulu fuir vos états ; Ne croyez pas non plus qu'à votre destinée J'aie espéré m'unir par les nœuds d'hyménée. Hélas! fus-je jamais le maître de mes jours? Si le ciel à mon choix en eût laissé le cours , Je vous verrais encor, bords chéris du Scamandre ! Mon Ilion détruit sortirait de sa cendre , Et je verrais enfin renaître sous mes yeux Les palais de mes rois , les temples de mes dieux. Mais le destin m'appelle aux champs de l'Hespérie ; C'est là qu'il a choisi ma nouvelle patrie ; C'est là qu'il faut porter mes pas et mon amour. Si Didon, loin de Tyr qui lui donna le jour, Sur les bords africains s'est fixée avec joie , N'enviez point le Tibre aux habitans de Troie : Souffrez que, comme vous, après mille dangers , Nous trouvions un abri sur des bords étrangers. Tout m'arrache à des lieux qui m'avaient trop su plaire , Kt rintérêt d'un fils, et l'ordre de mon père : "•■ 3
34 yENElDOS, LIBER IV. ^-35/,.
Me puer Âscanius, capilisque injuria cari, Quem regno Hesperiae fraudo et fatalibus arvis. Niinc etiam interpres divum , Jove missiis ab ipso ( Tester utrumque caput ) celeres mandata per auras Detulit : ipse deum manifeste in lumine vidi Intrantem muros, vocemque his auribus hausi. Desine meque tuis incendere teque querelis : Italiam non sponte sequor. »
Talia dicentem jam dudum aversa tuetiir^", Hue illuc volvens oculos , totumque pererrat Luminibus tacitis , et sic accensa profatur : « Nec libi diva parens , generis nec Dardanus auctor, Perfide , sed duris genuit te cautibus horrens Caucasus, Hyrcanseque admorunt ubcra tigres. Nam quid dissimule ? aut quae me ad majora reservo ? Num fletu ingemuit nostro? num lumina flexit? Num lacrymas victus dédit? aut miseratus amanteni est? Quae quibus anteferam? Jam jam nec maxima Juno ^' , Nec Saturnius hœc oculis pater adspicit aequis. INusquam tuta fides. Ejectum littore , egentem E.Kcepi , et regni démens in parte locavi ; Àmissanl classem , socios a morte reduxi. Heu ! furiis incensa feror! Nunc augur Apollo, 4tv