‹ Œuvres de Delille (volume 4)Chapitre 21 sur 114 · V. 70).. L'ENEIDE, LIVRE IV · texte numérisé non relu

V. 70).. L'ENEIDE, LIVRE IV

Tout-à-coup sa voix tonne ; elle invoque et Pluton , Et la triple Diane , et l'ardent Phlëgcton ; Réveille le Chaos dans ses abîmes sombres , Et trouble par ses cris le long repos des ombres ; Puis d'une onde funèbre elle verse les flots , Qui du noir Achéron représentent les eaux ; Exprime un lait impur d'une herbe empoisonnée , Au flambeau de la nuit par l'airain moissonnée. Enfin , pour rendre encor le charme plus puissant , Elle y joint la tumeur que le coursier naissant Apporte sur son front , et que , pour ce mystère , On enlève aussitôt à son avide mère.

La reine sans ceinture , un pied sans brodequin , Déjà tient son offrande en sa tremblante main. Dévouée à la mort, en silence elle atteste Les dieux , sacrés témoins de son destin funeste , Ces dieux justes , vengeurs des malheureux amours.

La nuit avait rempli la moitié de son cours ; Sur le monde assoupi régnait un calme immense ; Les étoiles roulaient dans un profond silence ; L'aquilon se taisait dans les bois , sur les mers ; Les habitans des eaux , les monstres des déserts , Des oiseaux émaillés les troupes vagabondes , Ceux qui peuplent les bois, ceux qui fendent les ondes , Livrés nonchalamment aux langueurs du repos , Endormaient leurs douleurs, et suspendaient leurs maux. Didon seule veillait; la noire solitude Aigrit de ses chagrins l'ardente inquiétude. De l'amour renaissant le terrible réveil A ses yeux, à son cœur, refuse le sommeil. De ses sens agités la tempête s'augmente ; iEn butte à tous les coups de l'horrible tourmente ,

62 • .ÎÎNEIDOS LIBEU IV. -. 533.

« En quid agam ? rursusne procos irrisa priores "^

Experiar? Nomadumquc petam connubia supplex ,

Quos ego sim toties jam dedignata maritos?

Iliacas igitur classes atque ultima Teucrum

Jussa sequar ? quianc auxilio juvat ante levalos ,

Aut bene apud memores veteris stat gratia facti .'

Quis nie autem , lac velle , sinet? ratibusve supcrbis

Invisam accipiet? Ncscis , heu ! perdita , necdum

Laomedonteae sentis perjuria gentis?

Quid tum ? sola fuga nautas coniitabor ovanles?

An Tyriis omnique manu stipata nieorum

Inferar ? et quos Sidonia vix urbe revelli

Rursus agam pelage , et ventis dare vêla jubebo ?

Quin morere , ut mérita es ; ferroque averte doloren>.

Tu lacrymis evicta raeis , tu prima furentem ^^

His , germana , malis oneras , atque objicis hosti.

Non licuit thalami expertem sine crimine vilam

Degere more ferai , taies nec tangere curas !

Non servata fides cineri promissa Sychœo ! »

Tanlos illa suo rumpebat pectore questus.

yEneas celsa in puppi , jam certus eundi ,

:.)> L'ENEIDE, LIVUE IV. 53

D'espérance, cl'efTroi, d'amour, et de fureur, Du reflux orageux bouleverse son cœur; Kt son esprit flottant roule ainsi ses pensées , Admises tour à tour, tour à tour repoussées : « Que faire , hélas î Irai- je , abaissant mon orgueil , Chez larbe , à mon tour, implorer un coup d'œil , Ou des rois mes voisins mendier l'hyménée , Eux que j'ai tant de fois dédaignés pour Enée? Pour suivre les Troyens , dois-je , loin de ces lieux , Me mettre à la merci de ce peuple orgueilleux ? En effet , ils ont droit à tant de confiance I Mes bienfaits sur leur âme ont eu tant de puissance ! Et, quand je le voudrais , le pourraient-ils souffrir? Dans ces vaisseaux ingrats qu'ils m'ont vu secourir, Les cruels voudraient-ils m'accorder une place ? Ah ! de Laomédon connais la digne race , Après leurs trahisons , après leurs attentats , Malheureuse ! peux-tu ne les connaître pas î D'ailleurs, suivrai-je seule une foule insolente? Et mon peuple , jouet de ma fortune errante , Lui qu'avec tant de peine on arracha de Tyr, A cet exil nouveau voudra-t-il consentir ? Non, ne t'abuse plus d'un espoir inutile : Meurs, tu l'as mérité ; meurs , voilà ton asile. C'est toi , ma sœur, c'est toi qui , cédant à mes pleurs , M'as livrée à ce traître , as fait tous mes malheurs. Que n'ai-je pu , grands dieux! dans un chaste veuvage , Conserver de mon cœur la rudesse sauvage; Au sein de la vertu fuir ces affreux tourmens ! Mânes de mon époux ! j'ai trahi mes sermens î » l'els étaient ses transports et son trouble funeste. Le luiros cependant , plein de l'ordre céleste ,

54 /ENEIDOS LIBER IV. v. 554.

Carpebat somnos, rébus jani rite paratis^^.

iluic se forma dei vultu redeuntis eodem

Obtulit in somnis , rursusque ita visa monere est ;

Omnia Mercurio similis , vocemque , coloremque ,

Et crines flavos , et membra décora juveota :

« Nate dea , potes hoc sub casu ducere somnos?

Née quae te circumstent deinde pericula cernis ?

Démens î nec Zephyros audis spirare secundos ?

111a dolos dirumque nefas in pectore versât ,

Certa mori , varioque irarum fluctuât aestu.

Non fugis hinc praeceps , dum prœcipitarc potestas?

Jam mare turbari trabibus , sœvasque videbis

Collucere faces, jam fervere littora flaramis,

Si te bis attigerit terris Aurora moran!;em.

Eia âge , rumpe moras : varium et mutabile semper

Femina. » Sic fatus , nocti se immisçait atrae.

Tum vero jEneas , subitis exterritus umbris , Corripit e somno corpus , sociosque fatigat : « Praecipites vigilate , viri , et considite transtris ; Solvite yela citi. Deus , aethere missus ab alto, Festinare fugam tortosque incidere funes Ecce iterum stimulât. Sequimur te , sancte deorum , Quisquis es , imperioque iterum paremus ovantes. Adsis ô , placidusque juves , et sidéra cœlo Dextra feras. » Dixit: vaginaque eripit ensem Fulmineum , strictoque ferit retinacula ferro.

v^i*». L'ENEIDE, LlVllE IV. 55

Pour sa fuite , à rejijrct , avait tout préparé ;

Le sommeil de ses sens enfin s'est emparé :

Tout-à-coup dans un songe il croit revoir Mercure;

C'était sa voix , son port , sa blonde chevelure ,

Enfin du jeune dieu tous les traits éclatans.

« Eh quoi ! fils de Vénus , dans ces affreux instans

Tu dors ! tu n'entends pas le souffle du Zéphire?

D'une amante en fureur tu braves le délire I

Prête à mourir, en proie au plus affreux transport ,

Quelque horrible forfait va signaler sa mort.

Pourquoi ne fuis-tu pas , quand tu le peux encore ?

Si ta voile tardive attend ici l'aurore ,

Bientôt tu la verras armer tous ses vaisseaux ,

Te suivre , t'arrcter, t'attaquer sur les eaux.

Je vois briller le fer, je vois luire la flamme ;

Va , pars : qui peut compter sur le cœur d'une femme ? »

Il dit, et disparaît dans l'ombre de la nuit.

Loin d'Énée , à ces mots , le doux sommeil s'enfuit. Croyant entendre encor cette voix menaçante , Il se lève , saisi d'une sainte épouvante : « Hâtez-vous , compagnons; rameurs, pi'cnez vos rangs; Abandonnez la voile à l'haleine des vents : Les dieux viennent encor d'accuser ma paresse. Qui que tu sois , grand dieu ! j'étouffe ma tendresse , Je t'obéis : et toi , daigne exaucer mes vœux , Accorde-nous des vents et des astres heureux ! » Sa foudroyante épée , à ces mots , étincelle ; Les câbles sont coupés , il part ; et , plein de zèle , Tout fuit , se précipite , et vole sur les eaux. La mer a disparu sous leurs nombreux vaisseaux ;

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