‹ Œuvres de Delille (volume 4)Chapitre 3 sur 114 · V.93. L'ENEIDE, LIVRE IV. S · texte numérisé non relu

V.93. L'ENEIDE, LIVRE IV. S

On invoque Bacchus , on invoque Apollon ;

Surtout le dieu d'hymen protégé par Junon.

Didon , leur présentant le vin du sacrifice ,

En arrose le front d'une blanche génisse ,

D'un pas majestueux fait le tour des autels ,

Les charge tous les jours de présens solennels ;

Tous les jours, au milieu des victimes mourantes,

Consulte avidement leurs fibres palpitantes.

Malheureuse ! où l'égaré une pieuse erreur?

La réponse des dieux est au fond de son cœur ;

Leur nom est dans sa boviche , Enée est dans son àme

Tout entière livrée à l'amour qui l'enflamme ,

Que servent contre lui les prières , l'encens ?

De ses douces fureurs elle enivre ses sens ,

Aime , en les combattant , ses amoureuses peines :

L'amour vit dans son cœur et brûle dans ses veines.

L'œil é^Tiré , l'air sombre , et les sens agités ,

Elle porte au hasard ses pas précipités.

Ainsi , lorsqu'un chasseur a de son trait rapide

Atteint, sans le savoir, une biche timide,

En vain elle parcourt et les bois et les champs :

Le fer mortel la suit , et s'attache à ses flancs.

Le jour, Didon conduit son amant dans Carthage ,

Lui montre la grandeur de son naissant ouvrage ,

Ces murs déjà bâtis , cet asile tout prêt ;

Veut lui parler, rougit, s'interrompt et se tait.

Le soir, entretenant le feu qui la dévore ,

A de nouveaux festins elle l'entraîne encore ,

Veut encor l'écouter, lui fait dire cent fois

Et les mêmes malheurs et les mêmes exploits ;

Le suit dans Troie en cendre ; et son âme éperdue

Aux lèvres du guerrier demeure suspendue.

10 yMNElDOS LIBER IV. v. 8.

Post , ubi digressi , lumenque obscura vicissiin

Luna premit , suadentque cadentia sidéra soinnos ,

Sola domo mœret vacua , stratisque relictis ^*

Incubât : illum absens absentcm auditque videtque ;

Aut gremio Ascanium, genitoris imagine capta ,

Detinet, infandum si fallere possit amorem.

Non cœptaî assurgunt turres ; non arma juventiis^^

Exerce t , portusve aut propugnacula bello

Tuta parant : pendent opéra interrupta, minœque

Murorum ingénies, eequataque machina cœlo.

Quani simul ac tali persensit peste teneri ^'^ Gara Jovis conjux , nec famam obstare furori, Talibus aggreditur Venerem Saturnia dictis : « Egregiam vero laudem et spolia ampla referlis Tuque puerque tuus , magnum et memorabile nomen Una dolo divum si femina victa duorum est ^' ! Nec me adeo fallit, veritam te mœnia nostra, Suspectas habuisse domos Carthaginis altae. Sed quis erit modus? aut quo nunc certamina tanla .' Quin potius pacein œternam pactosque hymcnxos

v.T^5. L'ENEIDE, LIVKE IV. Il

Enfin, lorsque la nuit l'arrache à ce héros, Lorsque l'ombre paisible invite au doux repos , A son palais désert redemandant Enée, Seule , dans le silence , elle erre abandonnée ; Au lieu qu'il occupait revient souvent s'asseoir ; Absent croit lui parler, absente croit le voir. Tantôt , prenant Ascagne , et fixant son visage , Du père dans le fils elle embrasse l'image ; Par ses soins caressans le retient dans sa cour, Et cherche , s'il se peut , à tromper son amour. Sa langueur cependant se répand autour d'elle : Les plaisirs régnent seuls dans la cité nouvelle ; Le travail a cessé de préparer les forts , De construire les murs et de creuser les ports ; Des remparts menaçans l'audace est suspendue ; On ne voit plus les tours s'alonger dans la nue ; Les échafauds oisifs reposent dans les airs : Les chantiers sont muets , les arsenaux déserts ; Et , cédant a l'amour sa naissante Carthage , Didon laisse imparfait son magnifique ouvrage.

Dès que Junon a vu de ses transports naissans L'ardeur contagieuse embraser tous ses sens , Et de ce qu'elle doit à son peuple , à sa gloire , Sa folle passion étouffer la mémoire , Elle aborde Vénus , et lui parle en ces mots : « Eh bien , vous l'emportez , déesse de Paphos ! Pour vous, pour votre fils , quelle gloire éclatante I Et quel noble succès a comblé votre attente ! Ainsi contre Didon combattent réunis Et la ruse et la force , et la mère et le fils ! Applaudissez-vous bien de cette heureuse trame , Deux puissances du ciel triomphent d'une feuune !

12 /ENEIDOS LIHER IV. ^- ">"

Exercemus ? habes , tota quod mente petisti ; Ardet amans Dido , traxitque per ossa furorem. Communem hune ergo populuin , paribusque regamus Auspiciis : liceat Phrygio servire marito , Dotalesque tuae Tyrios permittere dextrae. >'

oui ( sensit enim simulata mente locutam , Quo regnum Italise Libycas averteret oras ) Sic contra est ingressa Venus : « Quis talia démens Abnuat , aut tecum malit contendere bello ? Si modo, quod memoras, factum fortuna sequatur. Sed fatis incerta feror si Jupiter unam Esse velit Tyriis urbem Trojaque profectis, Miscerive probet populos, aut fœdera jungi. Tu conjux; tibi fas animum tentare precando. Perge ; sequar. » Tum sic excepit regia Juno : « Mecum crit iste labor : nunc qua ratione quod iuslat Confieri possit , paucis , adverte , doccbo.

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