‹ Œuvres de Delille (volume 4)Chapitre 31 sur 114 · V. '«7 L'ENÉIDE, LIVRE V · texte numérisé non relu

V. '«7 L'ENÉIDE, LIVRE V

Enfin l'airain sonore a rompu le silence ; La troupe impatiente au même instant s'élance; Du même point déjà tout sort , tout est sorti , Et des cris du départ l'Olympe a retenti. Loin d'eux leur vol rapide a laissé la barrière ; Tous , raidissant leurs bras ramenés en arrière , Fendent l'onde qui fuit et roule à gros bouillons ; Tous déchirent son sein par de larges sillons. L'eau frémit sous la proue , et l'humide carrière Sous la rame s'ébranle et s'ouvre tout entière. D'un moins rapide essor, dans la lice emportés , Volent en tourbillons cent chars précipités : Avec moins de transport retenant leurs haleines , Penchés sur le timon , et secouant les rênes , Dans les plaines d'Élis les jeunes combattans De leurs coursiers rivaux aiguillonnent les flancs. On vogue , on gagne , on perd , on reprend l'avantage ; Des nombreux spectateurs l'intérêt se partage ; On entend tour à tour les vœux de l'amitié , L'accent du désespoir, celui de la pitié , Dans le vague des airs mille cris se confondent : A.U loin sur les coteaux les clameurs se répondent ; Et l'écho du rivage , et la voûte des bois , Roulent en murmurant le bruit confus des voix. Â.U milieu des clameurs et de la foule immense , Le premier des rivaux qui part et les devance , C'est G vas. Après lui Cloanthe fend les flots : Ses rameurs sont plus forts; mais l'art des matelots De son vaisseau pesant accuse la paresse. Après eux , emportés d'une même vitesse , L'orgueilleuse Chimère et le Centaure altier Volent ; et le Centaure est tantôt le premier,

«8 yENEIDOS LIBEK V. ^ «58.

Frontibus , et longa sulcant vada salsa carina. Jamque propinquabant scopulo , metamque tenebant, Quum princeps medioque Gyas in gurgite victor Rectorem navis compellat voce Menœten :

« Quo tantum mihi dexter abis? hue dirige gressum ; Littus ama , et laevas stringat sine palmula cautes : Altum alii teneant. » Dixit; sed caeca Menœtes Saxa timens proram pelagi de torque t ad undas. « Quo diversus abis ? » iterum : « Pete saxa , Menœte , » Cum clamore Gyas revocabat. Et ecce Cloanthunx Respicit instantem tergo , et propiora tenentem. Ille inter navemque Gyœ scopulosque sonantes Radit iter laevum interior, subitoque prioreni Praeterit , et métis tenet aequora tuta relictis. Tum vero exarsit juveni dolor ossibus ingens; Nec lacrymis caruere genae ; segnemque Menœten , Oblitus decorisque sur sociumque salutis , In mare prsecipitem puppi deturbat ab alta. Ipse gubernaclo rector subit, ipse magister : Hortaturque viros , clavumque ad littora torquet. At gravis , ut fundo vix tandem redditus imo est , Jam senior, madidaque fluens in veste , Menœtes , Summa petit scopuli, siccaque in rupe resedit. lllum et labentem Teucri et risere natantem ; Et salsos rident revoraentera pectore fluctus. Hic lœta extremis spes est accensa duobus ,

v.aiç). L'ÉNÉlDE, LIVRE V. 89

Et tantôt devant lui s'échappe la Baleine ;

Tantôt tous deux de front , fendant l'huinide plaine ,

Glissent; et, parcourant des espaces égaux ,

De leur longue carène ils sillonnent les eaux.

Déjà s'offrait de près la borne désirée,

Quand Gyas, qui croyait sa victoire assurée ,

Du milieu de la mer crie à son vieux nocher :

« Prends la gauche , reviens , et gagne ce rocher. »

Il dit : l'autre , craignant que son vaisseau n'échoue ,

S'écarte , et du rocher il détourne sa proue :

« Reviens, encore un coup ; reviens , rapproche-toi , »

Dit Gyas ; et soudain il voit avec effroi

Cloanthe qui l'atteint, et qui, d'un vol rapide ,

Glissant entre la borne et le vaisseau timide ,

Tandis que de vains cris son rival frappe l'air ,

Passe , tourne , s'échappe , et vogue en pleine mer.

Le jeune homme frémit de perdre la victoire ,

Des pleurs mouillent ses yeux : sans respect pour sa gloire,

Sans égard pour les siens , dans l'abnne flottant

11 pousse le nocher , le remplace à l'instant.

Lui-même il guide , il presse , il anime sa troupe ,

Et plus près du rocher il ramène sa poupe.

Le malheureux vieillard, malgré le lourd fardeau

De l'âge et des habits qu'appesantissait l'eau ,

Reparaît , et , montant sur la roche prochaine ,

S'assied tout ruisselant. La jeunesse troyenne

Avait ri de le voir s'abreuver dans les mers ,

Et rit en le voyant rendre les flots amers.

Cependant les derniers , et Mnesthée et Sergeste ,

Sur Gyas arrêté par un retard funeste

Se disputent le prix. Plus prompt dans son essor,

Sergeste vole au but ; mais son navire encor

90 ENEIDOS LIBER V. v. t8;.

Scrgesto Mriestheique , Gyan siiperare morantem.

Sergestus capit antc locum , scopuloque propinquat,

Nec tota tamen ille prior praeeunte carina;

Parte prior, partem rostro premit œmula Pristis.

At média socios incedens nave per ipsos

Hortatur Mnestheus : « Nune , nunc insurgite remis ,

Hectorei socii , Trojae quos sorte suprema

Delegi comités : nunc illas promite vires ,

Nunc animos , quibus in Gaetulis syrtibus usi ,

lonioque mari, Maleseque sequacibus undis.

Non jam prima peto Mnestheus , neque vincere certo :

Quamquam ô ! sed superent quibus hoc, Neptune, dedisti.

Extrêmes pudeat rediisse : hoc vincite , cives ,

Et prohibete nefas. » Olli certamine summo

Procumbunt ; vastis tremit ictibus gerea puppis ,

Subtrahiturque solum : tuni creber anhelitus artus

Aridaque ora quatit ; sudor fluit undique rivis.

AttuHt ipse viris optatum casus honorera :

Namque , furens animi , dum proram ad saxa suburgct

Interior , spatioque subit Sergestus iniquo ,

Infelix saxis in procurrentibus haesit.

Conqussae cautes, et acuto in murice remi

Obnixi crepuere, illisaque prora pependit.

Consurgunt nautae ; et magno clamore morantur :

Ferratasque trudes et acuta cuspide contos

Expediunt ; fractosque legunt in gurgile remos.

' 2'i' L'EJNEIDli, LiVUE V. 9t

Ne passe qu'à demi le vaisseau qui lui cède ;

Une part l'accompagne, une autre le précède.

Cependant à grands pas , de l'un à rauLre bout ,

Mnesthée allait , courait, et s'écriait partout:

Allons, amis, allons , courbez-vous sur vos rames ;

Fiers compagnons d'Hector, vous que dans Troie enflammes

J'ai choisis pour les miens , voici , voici l'instant

De déployer encor ce courage éclatant

Qui dompta les courans des mers de l'Ausonie ,

Et les syrtes d'Afrique , et les flots d'Ionie.

Je ne demande pas de vaincre mes rivaux :

Si toutefois... mais non , ô dieu puissant des eaux ,

Donne à ton gré la palme , et règle la victoire !

Nous , en perdant le prix , défendons notre gloire ;

D'arriver les dernier? fuyons l'opprobre affreux :

Voilà notre triomphe , et voilà tous mes vœux ! »

Sur la rame, à ces mots, tous se courbent ensemble ;

Sous leurs vastes efforts tout le navire tremble.

L'onde en grondant s'enfuit : échappé par élans.

Leur souffle entrecoupé bat leurs robustes flancs ;

Leur bouche est desséchée, et leurs yeux étincellent,

Et des flots de sueur de tous côtés ruissellent.

Le sort remplit leurs vœux : tandis que , trop ardent ,

Sergeste suit sa course , et d'un vol imprudent

Veut entre le rocher et la poupe rivale

Saisir rapidement un étroit intervalle ;

Quand du terme prescrit il pense s'approcher ,

Malheureux ! il rencontre un perfide rocher

Dont le pied s'avançait sous les eaux moins profondes.

Le vaisseau sur l'écueil est porté par les ondes ;

Le roc heurté s'ébranle ; avec un long fracas

Les avirons brisés s'envolent en éclats ,

î)2 /ENEIDOS LIBER V. ^^^'^'

At Isetus Mnestheus , successuque acrior ipso ,

Agniine remorum céleri , ventisque vocatis ,

Prona petit maria, etpelago decurrit aperto.

Qualis spelunca subito comraota columba ,

Cui domus et dulces latebroso in pumice nidi ,

Fertur in arva volans , plausumque exterrita pennis

Dat tecto ingentem ; mox aère lapsa quieto ,

Radit iter liquidum , celeres neque coramovet alas :

Sic Mnestheus , sic ipsa fuga secat ultinxa Pristis

/Equora ; sic illam fert impetus ipse volantem.

Et primum in scopulo luctantem deserit alto

Sergestum , brevibusque vadis , frustraque vocantem

Auxilia , et fractis discentem currere remis.

Inde Gyan ipsamque ingenti mole ChimBcram

Consequitur : cedit, quoniam spoliata magistro est.

Solus jamque ipso superest in fine Cloanthus ;

Quem petit, et summis adnixus viribus urget.

Tum vero ingeminat clamor , cunctique sequentem

Instigant studiis , resonatque fragoribus sether.

Hi , proprium decus et partum indignantur honorem

Ni teneant, vitamque volunt pro laude pacisci.

Hos successus alit : possunt, quia possevidentur.

Et fors œquatis cepissent preemia rostris,

Ni palnias ponto tendens utrasque Cloanthus

Fudissetque preces , divosque in vota vocasset ;

« Di quibus imperium est pelagi, quorum œquora curro,

r. 583. L'ENEIDE, LIVRE V. 93

Et la proue au rocher demeure suspendue.

L'épouvante est partout; une foule éperdue

De lamentables cris fait retentir les cieux.

Tout s'empresse au travail ; tous , armés de longs pieux ,

Soulèvent le navire , et leurs mains diligentes

Recueillent les débris de leurs rames flottantes.

Mnesthée alors s'anime , et , sur l'onde emporté ,

Au gré des vents s'élance avec agilité :

Et comme au fond d'un roc , sa demeure chérie ,

Une colombe en paix et dans l'ombre nourrie ,

Si quelque effroi soudain vient troubler son réduit ,

Tressaille , bat de l'aile , et s'échappe à grand bruit ,

Puis nage mollement , et dans un air tranquille

Soutient l'agilité de son vol immobile :

Tel glisse le vaisseau ; tel , et plus prompt encor ,

Il court , rase les flots , et poursuit son essor.

Sa vitesse redouble au bout de sa carrière.

Déjà son vol ardent passe et laisse en arrière

Sergeste qui , tâchant de reprendre son cours ,

Luttant contre l'écueil, implorant du secours,

Essayait vainement quelques débris de rames :

De là vers la Chimère , à la gueule de flammes ,

Il s'élance , l'atteint ; et le pesant vaisseau ,

Dépourvu de pilote, est vaincu de nouveau.

Cloanthe reste seul : fier de son avantage ,

Mnesthée à son aspect redouble de courage.

Alors de nouveaux cris dans les airs sont lancés ;

Et par mille clameurs , par des vœux empressés ,

La commune faveur le pousse à la victoire.

Des deux parts même espoir, même ardeur pour la gloire.

L'un , fier de son succès , s'obstine à le garder,

Et veut mourir cent fois plutôt que de céder :

94 ^NEIDOS LIBER V. v. 236.

Vobis laetus ego hoc candentem in littore tauruni Constituam ante aras, voti reus, extaque salsos Porriciani in fluctus', et vina liquentia fundam. »

Dixit : eunique imis sub fluctibus aiidiit oninis Nereidum Phorcique chorus , Panopeaque virgo ; Et pater ipse manu magna Portunus euntem ImpuHt : illa Noto citius volucrique sagitta Ad terram fugit, et portu se condidit alto.

Tum satus Anchisa , cunctis ex more vocatis , Victorem magna praeconis voce Cloanthum Déclarât , viridique advelat tempora lauro : Muneraque in naves , ternos optare juvencos , Vinaque , et argenti magnum dat ferre talentum. Ipsis prsecipuos ductoribus addit honores : Victori chlamydem auratam , quam plurima circum Purpura Maeandro duplici Melibœa cucurrit : Intextusque puer frondosa regius Ida Veloces jaculo cervos cursuque fatigat Acer, anhelanti similis ; quem praepes ab Ida Sublimem pedibus rapuit Jovis armiger uncis;

Page 1