‹ Œuvres de Delille (volume 4)Chapitre 65 sur 114 · V.437. L'ENEIDE, LIVKE VI · texte numérisé non relu

V.437. L'ENEIDE, LIVKE VI

Palinure comme eux avait fini ses jours :

Des astres de la nuit il observait le cours,

Lorsqu'il tomba plongé dans la liquide plaine.

Le héros l'aperçoit, le reconnaît à peine :

« Palinure, est-ce toi? comment t'ai-jc perdu?

Apollon , qui jamais en vain n'a répondu ,

Pour la première fois dément donc ses oracles !

Tu devais , avec nous forçant tous les obstacles ,

Aux bords ausoniens conduire tes amis ;

Et voilà comme il tient ce qu'il avait promis ! —

Les dieux , dit le nocher , que votre plainte cesse ,

N'ont ni causé ma mort, ni trahi leur promesse.

La main au gouvernail , l'œil tourné vers les cieux ,

Tandis que j'observais leur cours silencieux ,

Par un sort imprévu précipité dans l'onde ,

J'entraînai le timon dans ma chute profonde.

Mais, j'en atteste ici le terribl e -élément ,

J'ai moins tremblé pour moi dans ce fatal moment ,

Que pour mes compagnons , pour vous , pour votre flotte,

Surtout pour mon vaisseau privé de son pilote.

Durant trois longues nuits, j'ai d'un bras courageux

Lutté contre les vents et les flots orageux ;

Enfin mon œil , du haut d'une vague écumante ,

Vit de loin cette terre objet de notre attente.

Sous le poids dont les eaux chargeaient mon vêtement ,

Vers le bord désiré je nageais lentement :

De la rive éloignée une vague m'approche ;

Je m'élance , et saisis la pointe d'une roche.

J'aperçois des humains, j'implore leur secours :

Et leur lâche avarice a terminé mes jours !

Depuis, mon triste corps est le jouet de l'onde.

Voilà mon sort. Mais vous , par le flambeau du monde ,

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Prensantemque uncis manibus capita aspera montis,

Ferro invasisset, praîdamque ignara putasset,

Nuno me fluctus habet , versantque in littore venti.

Quod te per cœli jucundum lumen , et auras ,

Per genitorem , oro , per spes surgentis luli ,

Eripe me bis , invicte , mabs : aut tu mihi terram

Injice , namque potes, portusque require Vebnos :

Aut tu , si qua via est , si quam tibi diva creatrix

Os tendit ( neque enim , credo , sine numine divum

Fbmiina tan ta paras Stygiamque innare paludem ) ,

Da dextram misero , et tecum me toile per undas ,

Sedibus ut saltem placidis in morte quiescam. »

Talia fatus erat , cœpit quum talia vates :

« Undebaec, oPalinure, tibi tam dira cupido?

Tu Stygias inhumatus aquas amnemque severum

Eumenidum adspicies , ripamve inj ussus adibis ?

Desine fata deum flecti sperare precando.

Sed cape dicta memor , duri solatia casus :

Nam tua finitimi, longe lateque per urbes

Prodigiis acti cœlestibus , ossa piabunt ;

Et statuent tumuium , et tumulo solemnia mittent;

yEternumque locus Palinuri nomen liabebit. «

His dictis curae emotee, pulsusque parumper

Corde dolor tristi; gaudet cognomine terra.

Ergo iter inceptum peragunt , fluvioque propincjuani , ISavita (juos jam inde ut Stygia prospcxit ab unda

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l*ar sa douce clarté , que je ne verrai plus ,

Far votre cher Ascagne et ses jeunes vertus ,

Par les mânes d'Anchise , abrégez ma misère !

Un peu de terre , hélas ! suffit à ma prière ;

Véline de mon corps vous rendra les débris :

Ou, s'il se peut, au nom de la belle Gypris,

D'accord avec les dieux , qui vous guident sans doute ,

Sur ces fatales eaux favorisez ma route ;

Que je trouve un asile au-delà de ces flots ,

Et que mon ombre au moins obtienne le repos. —

Quel téméraire espoir ! lui répond la Sibylle :

Où t'égare un désir, une attente inutile?

De quelle vaine ardeur ton cœur est consumé i

Quoi I sans l'ordre des dieux , quoi ! sans être inhumé ,

Tu crois franchir le Styx et son onde sévère ?

L'inflexible destin est sourd à ta prière ;

Cesse de t'en flatter. Ecoute toutefois

De ce même destin la consolante voix :

Les peuples , redoutant les vengeances célestes ,

Par des tributs vengeurs consacreront tes restes ;

Et ton nom à jamais illustrera les lieux

Qui doivent recevoir et ta cendre et leurs vœux. »

Ce discours le console , et sa gloire future

Calme un peu la douleur de sa triste aventure.

Cependant à grands pas s'avance le héros. Le nocher , qui du Styx fendait alors les flots ,

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Per tacitum nemus ire , pedemque advertere ripae ,

Sic prior aggreditur dictis , atque increpat ultro :

a Quisquises , armatus qui nostra ad flumina tendis ,

Fare âge quid veiiias ; jam istinc et comprime gressum :

Umbrarum hic locus est , somni noctisque soporae :

Corpora viva nefas Stygia vectare carina.

Nec vero Alciden me sum laetatus euntem

Accepisse lacu , nec Thesea , Pirithoumque ,

Dis quamquam geniti atque invicti viribus essent.

Tartareum ille manu custodem in vincla petivit

Ipsius a solio régis , traxitque trementem :

Hi dorainam Ditis thalamo deducere adorti. »

Quse contra breviter fata est Amphrysia vates :

a Nulles hic insidiae taies ; absiste moveri ;

Nec vim tela ferunt : licet ingens janitor antro

iEternum latrans exsangues terreat umbras ;

Casta licet patrui servet Proserpina limen.

Troïus iEneas , pietate insignis et armis ,

Ad genitorem imas Erebi descendit ad umbras.

Si te nuUa movet tantae pietatis imago ,

At ramum hune ( aperit ramum qui veste latebat )

Agnoscas. » Tumida ex ira tum corda residunt.

Nec plura his. Ille , admirans venerabile donum

Fatalis virgae , longo post tempore visum ,

Cseruleam advertit puppim , ripaeque propinquat.

Inde alias animas , quœ per juga longa sedebant ,

▼.495. i;eneide, livre vi. lui

De loin le voit marcher vers la rive odieuse ,

Et traverser du bois l'ombre silencieuse.

A. l'aspect du guerrier , de son casque brillant ,

Le terrible nocher , de colère bouillant ,

Gourmande le héros , et de loin le menace :

« Qui que tu sois , dit-il , que veux-tu? Quelle audace

Te présente à mes yeux contre l'ordre du sort?

Arrête : c'est ici l'empire de la mort ;

Nul n'y paraît Vivant , et de mon indulgence

Je me rappelle trop la triste expérience ;

Je me rappelle trop ce couple suborneur

Qui du lit de mon roi voulut souiller l'honneur.

D'Alcide ai-je oublié l'audace téméraire

Qui sous l'œil de ce dieu s'empara de Cerbère ,

L'arracha tout tremblant du palais des enfers?

Dompta sa triple tète , et le chargea de fers? »

La prêtresse répond : « Bannissez vos alarmes ,

Et ne redoutez pas ce guerrier et ses armes :

Sans en être effrayé , que le gardien des morts

D'aboîmens éternels épouvante ces bords ;

Que 5 sans craindre un rival , le roi de ces lieux sombres

Règne sur Proserpine ainsi que sur les ombres.

Fameux par ses vertus , fameux par ses exploits ,

Enée est devant vous; et, respectant vos droits,

A son père , habitant des fortunés bocages ,

De l'amour filial il porte les hommages.

Si tant de piété ne peut vous émouvoir,

Voyez ce rameau d'or , et sachez son pouvoir. »

11 voit , il reconnaît ce précieux feuillage

Que depuis si long-temps n'a vu le noir rivage.

11 s'apaise en grondant, s'avance au bord des flots,

En écarte la foule , et reçoit le héros.

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Deturbat , laxatque foros ; simul accipit alveo Ingentem JEneAn. Gemuit sub pondère cymba Sutilis, et multam accepit rimosa paludem. Tandem trans fluvium incolumes vatemque virumque Informi limo glaucaque exponit in ulva.

Cerberus haec ingens latratu régna trifauci Personal , adverso recubans immanis in antro. Gui vates , horrere videns jam colla colubris, Melie soporatam et medicatis frugibus offam Objicit : ille , famé rabida tria guttura pandens. Gorripit objectam , atque immania terga resolvit Fusus humi, totoque ingens extenditur antro. Occupât iEneas aditum , custode sepulto , Evaditque celer ripam irremeabilis undae.

Continuo auditae voces , vagitus et ingens , Infantumque animœ fientes in limine primo ; Quos dulcis vitae exsortes et ab ubere raptos Abstulit atra dies , et funere mersit acerbo. Hos juxta falso damnati crimine mortis.

Nec verohae sine sorte datse, sine judice , sedes. Quaesitor Minos urnam movet : ille silentum Gonciliumque vocat, vitasque et crimiua discit. Proxiraa deinde tenent mœsti loca , qui sibi letum Insontes peperere manu , lucemque perosi Projecere animas. Quam vellent eethere in alto Nunc et paupenem et duros perferre labores !

y.r^r^i- L'ENEIDE, LIVRE Vf. 193

Trop faible pour le poids, la nacelle fatale Gémit , éclate , et s'ouvre à la vague infernale. Enfin sur l'autre rive , au bord fangeuv des eaux , Tous deux posent le pied parmi de noirs roseaux. Là ce monstre à trois voix , l'effroyable Cerbère , Sans cesse veille au fond de son affreux repaire : Il les voit , il se lève ; et déjà courroucés Tous ses hideux serpens sur son cou sont dressés. La prêtresse , bravant sa gueule menaçante , Lui jette d'un gâteau l'amorce assoupissante. Le monstre , tressaillant d'un avide transport , Ouvre un triple gosier, le dévore et s'endort , Et dans son antre affreux sa masse répandue Le remplit tout entier de sa vaste étendue. Le héros part , le laisse en son hideux séjour, Et s'éloigne des eaux qu'on passe sans retour.

Tout-à-coup il entend mille voix gémissantes : C'étaient d'un peuple enfant les ombres innocentes ; Malheureux, qui, flétris dès leur première fleur, A peine de la vie ont goûté la douceur ; Et , ravis en naissant aux baisers de leurs mères , N'ont qu'entrevu le jour, et fermé leurs paupières : Il se souvient d'Ascagne , et s'émeut à leurs cris. Près d'eux sont les mortels injustement proscrits. Mais l'enfer ne voit point de jugement injuste : Minos y tient ouvert son tribunal auguste : Il tient l'urne terrible en ses fatales mains. Et juge sans retour tous les pâles humains. Non loin sont ces mortels qui , purs de tous les crimes , De leurs propres fureurs ont été les victimes , Et, détournant les yeux du céleste flambeau , D'une vie importune ont jeté le fardeau.

194 yENEIDOS LIBER VI. ^.'438.

Fas obstat, tristique palus inainabilis unda Alligat, et novies Styx interfusa coërcet.

Nec procul hinc partem fusi monstrantur in omnem Lugentes campi : sic illos nomine dicunt. Hic quos dur us amor crudeli tade peredit Secreti celant calles , et myrtea circum Silva tegit; cuxcC non ipsa in morte relinquunt. His Phaedram Procrinque locis , mœstamque Eriphylen Crudelis nati monstrantem vulnera , cernit , Evadnenque, et Pasiphaen. His Laodamia It cornes; et juvenis quondam, nunc femina, Caenis. Rursus et in veterem fato revoluta figuram. Inter quas Phœnissa recens a vulnere Dido Errabat silva in magna : quam Troïus héros Ut primum juxta stetit , agnovitque per umbram Obscuram , qualem primo qui surgere mense Aut videt aut vidisse putat per nubila lunam, Demisit lacrymas , dulcique affatus amore est : « Infelix Dido , verus mihi nuntius ergo Venerat extinctam , ferroque extrema secutam ! Funeris , heu ! tibi causa fui ! Per sidéra juro , Per superos , et si qua fides tellure sub ima est , Invitus, regina , tuo de littore cessi.

Sed me jussa deum , quae nunc lias ire per umbras , Per loca senta situ cogunt , noctemque profundam ,

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