V. 055. L'ENEIDE, LIVRE VL
Ton nom y vit encor ; mais tes amis fidèles
N'ont pu mêler ta cendre aux cendres paternelles ;
Je n'ai pu découvrir tes restes malheureux ! »
Déiphobe répond : « A.mi trop généreux!
Tes soins coinpatissans ( pouvais-je plus attendre? )
Ont honoré mon ombre, ont protégé ma cendre.
C'est mon sort ; c'est ce monstre en horreur auxTroyens ,
C'est Hélène qui fit et vos maux et les miens :
Voilà les monumens de sa tendresse extrême !
Dans notre nuit dernière , à notre heure suprême,
Quand ce colosse al tier, apportant le trépas,
Entrait gros de malheurs , d'armes et de soldats ,
Lorsque tous les fléaux allaient fondre sur Troie ,
Vous n'avez pas sans doute oublié quelle joie
Enivrait les esprits : et comment l'oublier?
Hélène secondait ce colosse guerrier.
Pour mieux dissimuler sa barbare allégresse ,
D'une trompeuse orgie elle échauffait l'ivresse ,
Secouait une torche , et des tours d'Ilion
Appelait et la Grèce et la destruction.
Je sommeillais alors : ce sommeil homicide ,
Du repos de la mort avant-coureur perfide ,
A mes vils ennemis livrait un malheureux.
Ma tendre épouse alors , ce cœur si généreux ,
Ecarte du palais les armes qu'il recèle ;
Dérobe à mon chevet ma défense fidèle,
Ce glaive qui , la nuit , protégeait mon sommeil ;
Appelle Ménélas à mon affreux réveil :
H entre ; et , dans l'instant , sa lâche perfidie
Lui livre mon palais , mes armes et ma vie ,
Sans doute se flattant , par cette lâcheté ,
D'expier envers lui son infidélité.