V. 9>i L'ÉNÉlDE, LIVUK VI
Ils descendent. Anchise , au fond de ces bocages , De ses neveux futurs contemplait les images ; D'un regard paternel il fixait tour à tour Ce peuple de héros qui devaient naître un jour ; Il remarquait déjà les mœurs , les caractères , Les vertus, les exploits des enfans et des pères. Son fds sur les gazons vers lui marche à grands pas. Le vieillard plein de joie étend vers lui les bras ; Et , l'œil baigné de pleurs , d'une voix défaillante , « Te voilà donc ! dit-il ; ta tendresse constante A donc tout surmonté ! Je puis donc , ô mon fils , Ouïr ta douce voix , fixer tes traits chéris ! Hélas ! en t'espérant dans ces belles demeures , Mon amour mesurait et les jours et les heures. Il ne m'a point trompé. Mais que de maux divers , O mon fils , t'ont suivi sur la terre et les mers ! Combien j'ai craint surtout le séjour de Carthage ! — O mon père ! c'est vous , c'est votre triste image Qui , de tous les devoirs m'imposant le plus doux , Du séjour des vivans m'a conduit près de vous. Pour moi , pour mes vaisseaux bannissez vos alarmes. Donnez-moi cette main; que je goûte les charmes D'un entretien si doux. Ah! ne m'en privez pas : Laissez-moi vous tenir, vous presser dans mes bras ! De ce dernier adieu ne m'ôtez point les charmes. » 11 dit, et de ses yeux laisse tomber des larmes ; Trois fois pour le saisir fait de tendres efforts , Trois fois l'ombre divine échappe à ses transports : Tel fuit le vent léger, tel s'évapore un songe.
Cependant du héros l'œil avide se plonge Au fond d'un bois profond , plein de verts arbrisseaux Dont le doux bruit s'accorde au doux bruit des ruisseaux.
218 yENEIDOS LIBEK VI. v. :oO.
Hune circum innumerae gentes populique volabant :
Ac veluti in pratis , ubi apes sestate serena
Fioribus insidunt variis , et candida circum
Lilia funduntur : sti'epit omnis murmure campus.
Horrescit visu subito , causasque requirit
Inscius yEneas , quse sint ea flumina porro ,
Quive viri tanto complerint agmine ripas.
Tum pater Anchises : « Animée, quibus altéra lato
Corpora debentur, Lethsei ad fluminis undam
Securos latices et longa oblivia potant.
Has equidem memorare tibi , atque ostendere coram ,
Jam pridem hanc prolem cupio enumerare meorum ,
Quo magis Italia mecum Isetere reperta. »
« O pater, anne aliquas ad cœluni hinc ire putanduin est
Sublimes animas , iterumque in tarda reverti
Corpora? Quse lucis miseris tam dira cupido? »
« Dicam equidem ; nec te suspensum , nate , tenebo , n Suscipit Anchises, atque ordine singula pandit. « Principio cœlum , ac terras , camposque liquentes , Lucentemque globum lunaî , Titaniaque astra , Spiritus intus alit i"; totamque infusa per artus Mens agitât molem, et magno se corpore miscet. Inde iiomininn pecudumque genus , vitfequc volantum ,
'9.3. L'ENEIDE, LIVRE VL 2\0
Le Lëthé baigne en paix ces rives bocagères.
Là , des peuples futurs sont les ombres légères :
Tel aux premiers beaux jours un innombrable essaim
Sort , vole autour des fleurs , se pose sur leur sein ;
Dans les airs, sur les eaux , le peuple ailé bourdonne ,
Et de leur vol bruyant la plaine au loin résonne.
Le héros veut savoir quels sont ces lieux si beaux ,
Quels peuples ont couvert ces rives , ces coteaux.
« Mon fils, dit le vieillard, tu vois ici paraître
Ceux qui dans d'autres corps un jour doivent renaître :
Mais avant l'autre vie, avant ses durs travaux ,
Ils cherchent du Léthé les impassibles eaux ;
Et , dans le long sommeil des passions humaines,
Boivent l'heureux oubli de leurs premières peines.
Dès long-temps je voulais à ton œil enchanté
Montrer ce grand tableau de ma postérité :
De ses brillans destins ton âme enorgueillie
S'applaudira d'avoir abordé l'Italie. »
Alors , le cœur encor tout rempli de ses maux ,
« O mon père , est-il vrai que dans des corps nouveaux ,
De sa prison grossière une fois dégagée ,
L'âme , ce feu si pur, veuille être replongée ?
Ne lui souvient-il plus de ses longues douleurs ?
Tout le Létlié peut-il suffire à ses malheurs?
— Mon fils , dit le vieillard , dans leur source profonde
Puisque tu veux sonder ces grands secrets du monde ,
Ecoute-moi. D'abord une source de feux ,
Comme un fleuve éternel répandue en tous lieux ,
De sa flamme invisible échauffant la matière ,
Jadis versa la vie à la nature entière ,
Alluma le soleil et les astres divers ,
Descendit sous les eaux , et nagea dans les airs.
230 yENElDOS LIBER VI. v. 72.,.
Et (juae marmoreo fert moixstra sub aequore pontus, Igncus est ollis vigor et cœlestis origo Scminibus , quantum non noxia corpora tardant , Terrenique hebetant artus moribundaque membra. Hinc metiiunt cupiuntque, dolent gaudentquc ; neque auras Dispiciunt, clausœ tenebris et carcere caeco. Quiu et suprcmo quum lumine vita rcliquit, Non tamcn omne malum miseris, née funditus omnes " Corporeae excedunt pestes ; penitusque nccessc est Multa diu concreta modis inolescere miris. Ergo exercentur pœnis , veterumque malorun> Supplicia expendunt. Mm panduntur inanes Suspensae ad ventos : aliis sub gurgite vasto Inlectuni eluitur scelus , aut exuritur igni : Quisque suos patimur mânes ; exinde per amplum Mittimur Elysium , et pauci hcta arva tenemus : Donec longa dies , perfecto temporis orbe , Concretam exemitlabem, purumque reliquit Etherium sensum , atque aurai simplicis ignem
Has oiniics , ubi mille rotam volvcre per aunos, Lethœum ad fluvium deus evocal agmine magno ,
^97' i;knkide, livke vi. 221
Chacun de cette flamme obtient une étincelle.
C'est cet esprit divin , cette àme universelle
Qui d'un souffle de vie animant tous les corps ,
De ce vaste univers lait mouvoir les ressorts ;
Qui remplit, qui nourrit de sa flamme féconde
Tout ce qui vit dans l'air, sur la terre , et sous l'onde. ,
De la divinité ce rayon précieux ,
En sortant de sa source , est pur comme les cieux :
Mais, s'il vient habiter dans des corps périssables,
Alors dénaturant ses traits méconnaissables ,
Le terrestre séjour le tient emprisonné ;
Alors des passions le souffle empoisonné
Corrompt sa pure essence ; alors l'âme flétrie
Atteste son exil et dément sa patrie :
Même quand cet esprit, captif, dégénéré,
A quitté sa prison , du vice invétéré
Un reste impur le suit sur son nouveau théâtre ;
Long-temps il en retient l'empreinte opiniâtre ;
Et , de son corps souffrant éprouvant la langueur ,
Est lent à recouvrer sa céleste vigueur.
De ces âmes alors commencent les tortures :
Les unes dans les eaux vont laver leurs souillures ,
Les autres s'épurer dans des brasiers ardens ,
Et d'autres dans les airs sont le jouet des vents ;
Enfin chacun revient, sans remords et sans vices,
De ces bois innocens savourer les délices.
Mais cet heureux séjour a peu de citoyens:
Il faut, pour être admis aux champs élysiens ,
Qu'achevant mille fois sa brillante carrière
Le soleil à leurs yeux ouvre enfin la barrière.
Ce grand cercle achevé, l'épreuve cesse alors.
L'âge ayant effacé tous les vices du corps ,
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Scilicet immcmores siipera ut convexa revisant, Kiirsus et incipiant in corpora velle reverti. »
Dixerat Anchises : natumque , unaque Sibyllam , Conventus trahit in medios turbamquc sonantem ; Et tumulum capit, unde omnes longo ordine possit Adverses légère , et venientum discere vultus. « Nune âge , Dardanium prolem quœ deinde sequatur <^loria , qui maneant Itala de gente nepotes, Illustres animas , nostrumque in nomen ituras '2, Expediam dictis , et te tua fata docebo. nie, vides, pura juvenis qui nititur hasta , Proxima sorte teiiet lucis loca ; primus ad auras yEtherias Italo cortimixtus sanguine surget , Silvius , Albanum nomen , tua posthuma proies ; Quem tibi longaevo sérum Lavinia conjux Educet silvis regem, regumque parentem:
[jndc genus longa nostrum dominabitur Alba. Proximus ille Procas , Trojanae gloria gentis ; Et Capys ; et Numitor; et, qui te nomine reddet , Silvius ^neas , pariter pietate vel armis Egregius, si unquam regnandam acceperit Albani. Qui juvenes quantas ostentant , adspice , vires I At qui umbrata gerunt civili tempora quercu , Hi tibi Nomentum , et Gabios , urbemque Fidenam : Hi Collatinas imponent montibus arces,