S^T III
ARGUMENT
Les différens effets de l'eau dans les ouvi-ages et les scènes de la nature. — Propriétés de l'eau. — Tableau d'une inondation. — Episode de 3Iusidore surprise au bain par son amant. — Les ruisseaux , les lacs et les rivières. — Les eaux minérales. — Utilité des eaux dans les arts mécaniques. — Différentes combinaisons de l'eau soumise à l'action du feu. — L'eau réduite en glace. — Vue des glaces pittoresques de l'hiver. — Description de la grêle. — La neige. — Mort déplorable d'un bûcheron surpris loin de sa cabane, et englouti dans la neige. — L'inslinct généreux des chiens qui ramènent les voyageurs égarés dans l'hospice de Saint-Bernard.
Oh ! que ne puis-jc , instruit des principes tles clioses, Connaître les effets , approfondir les causes ; Pourquoi l'été, des nuits précipite le cours, Pourc[uoi le sombre hiver nous abrège les jours , Pourquoi la terre tremble, et pourquoi la mer gronde , Quel pouvoir fait enfler, fait décroître son onde ! Mais si mon sang trop froid m'interdit ces travaux , Eh bien ! vertes forêts, prés fleuris, frais berceaux , Objets si chers au sage et plus chers au isoète , J'irai , je goûterai votre douceur secix^te ; Trop heureux de cacher dans un asile sur Mes jours inglorieux et mon destin obscur.
Ainsi parlait Virgile ; et moi , dans mon audace , Non sans quelque frayeur j'abandonne sa trace. Oui , des sentiers battus je détourne mes pas ; Oui, les déserts du Pinde ont pour moi des appas : Il est temps de puiser dans ma soif téméraire Aux sources dont jamais n'approcha le vulgaire ; Il est temps de marcher couronné de festons Dont nuls mortels encor n'ont vu ceindre leurs fronts ; La gloire ne voit point d'obstacle insurmontable.
Liquide comme l'air, comme lui dilatable ; Suivant les lieux, le sol, le froid et la chaleur. Changeant de goût , de poids , de forme et de couleur ' , L'eau , comme la lumière , en fluide est fondue , Fixée en corps solide, en vapeurs répandue. Fluide , de ses flots endormis ou courans , Elle forme les lacs , les marais , les torrens , Se filtre en frais ruisseaux à travers les montagnes , Tantôt , féconde pluie , arrose nos campagnes , En dissolvans actifs pénètre tous les corps , En change la nature , en dissout les accords^. Agit sur les métaux, les sels, l'air et la terre ^. Elle nourrit la plante , elle pétrit la pierre * ; En courant elle creuse ou comble les vallons , Baisse , élève , crevasse ou dépouille les monts ; Et, si Thaïes trompé fit tout naître de l'onde^, Du moins l'eau pure altère et refait notre monde. C'est peu ; pour l'équilibre un invincible attrait A niveler ses flots la conduit en secret : Ainsi du réservoir si l'onde languissante Coule , tombe en ressort et gerbe jaillissante , Du bassin paternel autrefois son berceau ,
Son jet irrésistible atteindra le niveau^. Sur elle tout agit ; le tube qui la presse , Le penchant du terrain , sa masse , sa vitesse , Sans fin multipliant ses rapides progrès , Ainsi que sa puissance augmentent ses effets.
Les corps pèsent aussi de diverse manière ', Des solides sur nous pèse la masse entière ; L'onde plus divisée écoute d'autres lois; Chaque colonne d'eau , chaque goutte a son poids ; Et , traversés par l'air, les atomes fluides Dispersent en tombant leurs globules liquides. Mais qu'un souffle glacé les réunisse en bloc , L'eau redouble de poids, de vitesse et de choc ; Et tous les points compacts que son volume assemble Doivent partir, tomber, peser, frapper ensemble.
Les fluides encor par leur mobilité ** Agissent en tout sens , pressent de tout côté : Tandis que le corps dur, ou que le froid condense , Garde de ses tissus la secrète adhérence , Et par un poids commun , dans son cours vertical Descendant tout entier d'un mouvement égal , Sans écart, dans l'air libre achève sa carrière. Si l'on peut comparer l'âme avec la matière , Ainsi l'homme léger de mille objets épris Va dispersant entre eux ses volages esprits; Tandis que , concentrant sa force réunie , Toujours au même but s'avance un grand génie.
Enfin de l'hydraulique interrogeons les lois ^ ; L'onde unit dans son choc sa vitesse et son poids. De ce double pouvoir que ne peut l'assemblage? Souvent, comme nos biens, nos maux sont son ouvrage.
Eli 1 qui ne connaît pas ses ravages affreux , Soit que le ciel s'épanche en torrens désastreux y Soit qu'aux antres profonds les ondes prisonnières De ces grands réservoirs aient brisé les barrières ? Ne perdez pas de temps , malheureux , sauvez-vous , Fuyez ; je vois venir les vagues en courroux ; Elles viennent. Déjà, telle que le tonnerre, Leur masse impétueuse ébranle au loin la terre : Ainsi que de leurs flots inondant nos sillons , Les bataillons pressés suivent les bataillons ; Ainsi, précipitant leur course vagabonde ^ La vague suit la vague, et l'onde pousse l'onde. L'épouvante a saisi le peuple des hameaux ; Il enmiène en tremblant ses brebis, ses taureaux : L'un emporte son fils , cet autre son vieux père ; Chacun fuit le trépas et prévoit la misère. Celui qu'en ses foyers l'espoir a retenu Bientôt voit jusqu'à lui le torrent parvenu ; De moment en moment , et d'étage en étage , Tout prêt à l'engloutir s'accroît l'affreux orage : Des caveaux de Bacchus aux greniers de Cérès 11 s'élance, il poursuit ses terribles progrès. Lui , du haut de son toit, dans un morne silence , l^àle , les mains au ciel , voit le déluge immense Entraîner, en grondant, arbres, berger, troupeau. Le vieillard dans son lit, l'enfant dans son berceau , Des moulins , des maisons les solives flottantes , Les barques sans rameurs sur l'onde bondissantes , La dépouille des prés , les trésors des sillons. Déjà l'onde à ses pieds écume à gros bouillons , L'assiège, le poursuit, l'atteint et l'environne-
CHÂINT 111. 85
Enfin , sous les assauts de la vague qui tomic , Tremblant, il sent flécliir ses fragiles lambris , îl tombe, il se confond dans ce vaste débris , Tandis qu'au haut d'un mont sa l'aniille plaintive Pleure et suit sur les eaux sa maison fugitive. .\dieu, des soirs d'hiver les entretiens joyeux , Et la vieille romance, et les folâtres jeux , Et l'àtre où le matin, de la cendre fidèle Un souffle haletant réveillait rétincclle , Et le buffet modeste où l'humble pauvreté Au lieu de la richesse offrait la propreté. Mais du courroux des eaux oublions les images ; Célébrons leurs bienfaits, et non pas leurs ravages. L'eau baigne nos jardins, coîde dans nos buffet'; , Couipose nos liqueurs et pré[)are nos mets; Pour tempérer l'ardeur de nos vins délectables , En des cristaux brillans elle assiste à nos tables ; En source jaillissante arrose nos remparts. Ainsi que la nature elle anime nos arts : Le grain par son secours sous la meule se broie ; Elle apprend à la roue à dévider la soie ; Elle conduit la scie, élève les marteaux Qui foulent le papier ou domptent les métaux. Utile à nos plaisirs, à nos maux nécessaire , Nous lui élevons du bain l'usage salutaire ; Soit (pie dans nos foyers , par de secrets canaux , L'art d'un ruisseau captif apprivoise les eaux , Soit que des saules verts, déployant leur feuillage , .Teignent à sa fraîcheur la fraîcheur de l'ombrage. .V ces rustiques bains se plaisaient autrefois , Et la chaste Diane, et les nymphes des bois :
86 LES TROIS UÈGNES
Là, Junon elle-même, oubliant son injure.
Revenait de V énus essayer la ceinture ,
Et le paon orgueilleux , corrigeant ses mépris ,
Se montrait familier aux pigeons de Cypris.
Le bain est votre charme, adorables mortelles;
Belles il vous reçut , vous en sortez plus belles !
Là quelquefois l'Amour, alarmant la pudeur,
Clierche d'un œil furtif l'objet de son ardeur :
Heureux , lorsque enfermant sa pudique tendresse ,
Il obtient la beauté pour prix de la sagesse !
Offrons-en le modèle, et, rival desTomsons,
Osons par un récit égayer mes leçons.
Au bord d'un frais ruisseau , dont les eaux cristallines
Tombaient parmi des rocs du sommet des collines , ,
Damon était assis ; là , parmi les roseaux
Et les saules touffus qui couronnent les eaux ,
Tranquille et nourrissant son amoureux délire ,
Au murmure de l'onde , au souffle du Zéphire ,
Amant sans espérance , il rêvait ; et son cœur
D'une amante adorée accusait la rigueur.
Soit orgueil, soit pudeur, la jeune enchanteresse
D'un air d'indifférence accueillait sa tendresse :
Seulement quelquefois un regard de côté ,
Jeté timidement , trahissait sa fierté ;
Ou par un long soupir, trop sincère interprète ,
Son cœur, gros de chagrins , avouait sa défaite.
Enfin elle feignait , et sa fausse froideur ,
Dissimulant ses feux , en augmentait l'ardeur.
Dans le désert qui plaît à sa douleur rêveuse ,
Son tendre amant cherchait par quelle adresse heureuse ,
Sans blesser Musidore , il jjourrait quek|ue jour
Arraclier de sou cœur les secrets de l'amour , Et, par des vers touchans tout remplis de sa flamme, Les presser de sortir des replis de son âme. Le hasard le servit ; le hasard quelquefois Fait le sort des amans comme celui des rois. Le teint bruni des feux dont l'été fa colore , La fraîcheur de ces lieux attii'a Rlusidore. Timide , elle y revient , contre un ciel enflanmié , Pietrouver de son bain l'asile accoutumé : Sa pudeur se confie à ce lieu solitaire. Damon en veut d'abord respecter le mystère ; Sentiment délicat d'un amant dont le cœur Veut conserver l'estime en cherchant le bonheur ! Mais l'amour le retient ; et comment s'en défendre ? La nymphe était si belle , et son amant si tendre ! Musidore paraît , et ses timides yeux D'abord d'un air craintif interrogent ces lieux. Damon la voit : jadis le beau pasteur de Troie Dans son cœur palpitant ressentit moins de joie , Quand sur le mont Ida trois jeunes déités Sans voile à ses regards livrèrent leurs beautés. La nymphe , dont la grâce à leurs grâces égale Même auprès de Vénus n'eût point eu de rivale , Déjà prête à goûter les délices du bain , S'assied au bord des eaux ; déjà sa belle main Sur ses jambes d'albâtre a replié la soie. Enivré de désirs , d'espérance et de joie , Damon brûle en secret. Mais quels nouveaux combats Quand la jeune beauté , de ses doigts délicats , De son corps virginal dénouant la ceinture , Laisse voir affrancliis des nœuds de la parure
Ce sein éblouissant , dont le double contour
Palpite de santé, de jeunesse et d'amour ;
Ces deux globes charmans qu'avec grâce compose
Ln frais amas de lis que surmonte la rose !
Pars, ô jeune imprudent! pars; eh! comment peux-tu
Maîtriser tes transports et garder ta vertu ,
Lorsque l'habit jaloux qui cache ton amante
Descend , glisse à longs plis sur sa taille élégante ,
Et qu'un dernier tissu , moins blanc que son beau corps ,
Tombe et révèle aux ycuX tous ses secrets trésors ,
Ces formes qu'à plaisir arrondit la nature,
D'un incarnat si vif, d'une blancheur si pure !
C'en est fait ; tout entiers se montrent ses appas :
Alors quelle frayeur et quel chaste embarras !
Musidore se voit , et dans son trouble extrême
Craint ses propres regards et rougit d'elle-même.
Elle hésite, elle tremble, et comme au moindre bruit
La biche, encore enfant, d'épouvante bondit;
Une ombre, un souffle, un rien alarme Musidore.
Enfin s'abandonnant au péril qu'elle ignore ,
Le ruisseau la reçoit , et le flot innocent
Vient se jouer autour de ce corps ravissant.
Le courant azuré qui mollement l'embrasse
Adoucit chaque trait , relève chaque grâce ,
Rehausse ses attraits par leur voile embellis.
A travers le cristal tel brille un jeune lis ;
Telle , dans la rosée avec le jour éclose ,
D'un plus doux incarnat se colore la rose.
Tantôt la nynipiie plonge , et le frais élément
\ oile , sans le cacher, cet objet si charmant ;
Tantôt elle remonte , et les gouttes limpides
CHANT II î. fiî>
Roulent sur son Jjeau sein en diamans liquides ,
Glissent sur ses cheveux ; et leur jais déployé
D'un humide réseau l'enveloppe à moitié.
Ravi de ses attraits , de sa forme divine ,
Des beautés qu'il parcourt , entrevoit ou devine ,
Damon vole ; il était criminel en ce jour
( Si l'on est ci'iminel par un excès d'amour).
Tout-à-coup il s'arrête , et jette sur la rive
Ce billet qu'il adresse à la pudeur craintive ,
Ce billet qu'il traça d'une tremblante main :
« Calme-toi, bel objet ; tu t'effraîrais en vain ;
L'œil sacré de l'amour paraît causer ta crainte ;
Calme-toi, je m'en vais, protégeant cette enceinte,
Des profanes regards défendre ce réduit.
Adieu ; Damon t'a vue , il t'adore et te fuit. »
Il part : de l'autre bord la chaste Musidore
Voit voler le billet de l'amant qu'elle adore ;
Tous ses sens ont frémi : l'effroi de la pudeur
Et la peur d'un affront font palpiter son cœur ;
Un long étonnement la retient immobile.
On croirait voir ce marbre où le sculpteur habile
Peint la jeune Vénus au sortir de son bain
Protégeant ses appas de sa timide main ;
Ce marbre où , pour former une seule déesse ,
L'art réunit le choix des beautés de la Grèce.
Tremblante , elle s'élance , et prend sur l'autre bord
Sa robe et ce billet , et reconnaît d'abord
La main de son amant. Alors à ses alarmes
Succèdent tout-à-coup des pensers pleins de charmes ;
Ces remords d'un cœur pur , cet amour vertueux ,
Qui maîtrisent des sens l'instinct impétueux ,
90 LES TROIS RÈGINES.
La chaste expression d'un penchant qui l'honore , Que tant de modestie embelHssait encore. Elle-même , en secret , félicite son cœur D'approuver tant d'amour sans outrager l'honneur. De ce burin grossier fait pour l'amant champêtre , Elle grave aussitôt sur l'écorce d'un hêtre Ce peu de mots : « O toi , qui dans cet heureux jour , Servi par le hasard , mieux encor par l'amour , Seul en pourras comprendre et juger le langage ; Va , sois , comme aujourd'hui , discret , modeste et sage ; Conserve l'espérance : un moment doit venir Où tu pourras enfin m'adorer sans me fuir. »
Que de beautés encore ou riantes ou fières"* Vous offrent les ruisseaux , les fleuves , les rivières ! Ici , du haut des monts uiie colonne d'eau Se précipite en masse , ou s'étend en rideau ; Ailleurs , tout un grand fleuve en une obscure arène S'en va perdre en mourant son onde souterraine ; Ailleurs , laissant à nu son canal sablonneux , L'eau s'engouffre en grondant dans son lit caverneux , Et se fraie en sortant une route nouvelle. Ainsi j'ai vu le Rhône, à son lit infidèle , Se perdre avec fracas , quitter son noir séjour , Et rouler plus pompeux à la clarté du jour. En le voyant sortir de sa prison profonde , Les bois, les prés , les deux félicitent son onde. Tel souvent le commerce aux yeux des nations S'abîme dans la nuit des révolutions , Sort , rouvre ses canaux , reprend son cours immense , Et porte au loin les arts, la vie et l'abondance. Dans cet espoir si juste, ô ciel, exauce-moi !
CHANT 111. yi
Nantes, sors de ton deuil; Marseille, éveille-toi ! Que la Seine orgueilleuse , et la vaste Gironde , Sous de nombreux vaisseaux roulent encor leur onde ! Et toi, dont l'univers ne croira point les maux , Lyon, respire enfin, et reprends tes travaux! Change en vivans tissus l'or , la laine et la soie ; Que de ton siège affreux l'histoire s'y déploie; Et que , frappés d'un art et d'un malheur si grand , Tous les peuples émus t'admirent en pleurant !
Faut-il encor des eaux peindre les phénomènes? Que d'effets merveilleux , que d'étonnantes scènes I Tels ces ruisseaux , des monts enfans capricieux , Disparus tout-à-coup ou rendus à nos yeux , Semblent chercher et fuir leurs humides demeures , Et , comme le génie , ont leurs jours et lein^s heures. D'autres , de leur saison attendant le retour , Croissent dans leur bassin et baissent tour à tour. Telle j'ai vu Vaucluse et sa source inconstante : Du sensible Pétrarque et de sa tendre amante Telles ne furent point les célèbres amours; Laure ne changea point ; Pétrarque aima toujours.
Eh! pourrai-je oublier ces eaux miraculeuses '^ Que cachent à nos yeux leurs grottes caverneuses , Et dont les flots , glacés par de fréquens éclairs , Aux approches du feu font pétiller les airs ? Et celles que le soufre attiédit et colore , Où la brillante Hygie et le dieu d'Épidaure , Dans un bain salutaire ont mêlé de leur main Les métaux de Cybèle et les feux de Vulcain , Et de qui la vertu , riche en métamorphoses, Rend au teint pâlissant et le lis et les roses?
Là vieiuieiiL tous les ans , exacts au rendez-vous,
Les vieillards écloppés , un jeune essaim de fous ,
La sottise, l'esprit, l'ennui jlc ridicule :
Le vaudeville court , l'épigramme circule ;
Là , la coquette vient , réparant ses attraits,
Aux fats de tout pays tendre encor ses filets ;
Là, même lieu rassemble, et l'aimable boudeuse,
Et la jeune éventée , et la vieille joueuse ,
Que l'aube au tapis vert surprend à son retour ,
Veillant toute la nuit , se plaignant tout le jour.
Plus la foule est nombreuse , et plus elle est active ; L'un vient et l'autre part , l'un part et l'autre arrive : Là , chaque coterie a ses arrangemens; Chacun y fait emplette et d'amis et d'amans. Que de vœux passagers , de liaisons soudaines , De Piladcs du jour , qui dans quelques semaines. L'un lie l'autre oubliant les sermens superflus , Doutent en se voyant s'ils se sont jamais vus ! D'autres prennent l'avance , et deux tendres amies Arrivent s'adorant et partent ennemies.
A-s.ieaiblage piquant de costumes , d'humeurs , D'âges , de nations , et d'états , et de mœurs!
Peindrai-je du matin les fraiciics promenades , Les bruyans déjeuners, les folles cavalcades ? Chaque belle a choisi son galant écuyer. Les deux pieds suspendus sur son double étricr, Assise de côté , l'une trotte à l'anglaise; L'autre va sautillant sur la selle française; L'autre lance un wiski ; d'autres , de leur talon Aiguillonnant en vain un paresseux ànon , Maudissent de Sancho l'indocile mouture.
î\Iais (.Icja midi sonne , et l'appétit murmure, La table les appelle , et chacun a son choix Court de son médecin suivre ou braver les lois.
« Heureux qui dans ses vers sait, d'une voix légère , Passer du grave au doux , du plaisant au sévère ! » Ainsi parlait Boileau. Muse, change de ton, Et reviens sur les pas de Pline et de Buffon. D'un sujet moins riant l'austérité t'appelle ; Prends un nouveau courage , une force nouvelle : De l'eau liquide encor j'ai tracé les effets; De l'eau montée en gaz révélons les secrets.
L'eau présentée à l'air aisément s'évapore '^ ; Ses vapeurs sur le feu montent plus vite encore : Sitôt qu'à gros bouillons on la voit s'agiter, La flamme à sa chaleur ne peut rien ajouter; Mais la vapeur du feu, qui, portée à s'étendre, Avec égalité , demande à se répandre , Avec elle emportant , en nuages subtils , Du fluide élément les esprits volatils , Laisse paraître aux yeux l'exhalaison humide , Et tient en gaz léger sa matière liquide. L'eau , quand l'air libre encor communique à ses flots '% Bout moins rapidement ; mais dans un vase clos ( Surtout quand de Papin l'hermétique clôture Concentre dans l'airain la chaleur qu'il endure ) L'eau captive s'échauffe , et sa moite prison Du fluide attiédi reçoit l'exhalaison.
?.lais cette onde échauffée, avant qu'elle bouillonne , -Doit du gaz épaissi soulever la colonne. Et vaincre , pour monter dans son bassin de fer. Et ses propres vapeurs , et le ressort de l'air.
Triomphante une fois de leur double puissance , Elle ne contient plus sa vive effervescence ; Fougueuse , elle bondit , et de ses flots roulans Affite avec fureur les tourbillons brûlans. En vain s'agenouillant à son foyer antique , Et se courbant sur l'onde où cuit un mets rustique, Baucis veille sur elle , et la suivant des yeux , Tour à tour la rapproche ou l'éloigné des feux ; Souvent, malgré les soins de sa main attentive , De moment en moment, plus ardente et plus vive, L'eau bout , le vase éclate , et les marmots surpris De leur dîner perdu saisissent les débris.
Des eaux assez long-temps j'ai parcouru l'empire , Poursuivons ma carrière : il est temps de vous dire Quel ordre invariable et quel puissant secours De leur marche éternelle entretiennent le cours. Des fleuves , des étangs , des lacs , des mers profondes, De cet immense amas d'inépuisables ondes , Pour l'océan des cieux , voyez l'astre du jour Enlever les vapeurs de l'humide séjour.
De cette masse d'eau dans les airs emportée '* La force du calcul recule épouvantée.
Au globe qui fournit ces humides tributs , Le ciel qui les pompa rend les flots qu'il a bus ; La mer reprend èa part ; à la terre arrosée L'autre revient en pluie , en frimas , en rosée ; De ces gaz , de la terre assidus messagers , Les uns sont plus pesans , les autres plus légers : Les uns vont sans détours à la céleste voûte ; Les autres , par les monts arrêtés dans leur route , S'infiltrent dans leur sein; des fleuves, des ruisseaux,
CHÂTST III. 95
Dans leurs profonds bassins vont former les berceaux. Sans cesse le soleil emporte ces nuages , Exacts à leur retour, constans clans leurs voyages : Le soleil entretient cet échange éternel Des vapeurs de la terre et des ondes du ciel : A.insi l'eau , l'air, le feu , la terre se répondent , L'Océan se répare , et nos champs se fécondent.
J'ai fait couler, monter, évaporer les eaux : L'onde en glace , à son tour, appelle mes pinceaux. De sa fluidité véritable principe, Le feu seul la divise , et seul il la dissipe *^, Mais souvent il la quitte , et ses flots épaissis En givre , en neige , en glace , en frimas sont durcis. De là des mers du Nord les immobiles masses , Ces flots cristallisés en montagnes de glaces : L'onde aux vaisseaux surpris n'offre que des rochers , Et le froid en statue a changé les nochers.
Toutefois de l'hiver la rigueur intraitable A la glace souvent prête un aspect aimable , Et , comme ses horreurs , l'hiver a ses beautés. L'œil aime ces frimas , ces tapis argentés , Ces rocs de diamans , ces aigrettes flottantes , En mobiles cristaux à nos arbres pendantes : Même dans ces climats où l'astre des saisons De ses rayons à peine effleure les glaçons , Souvent ces blocs grossiers dont l'art fait la conquête Deviennent l'ornement d'une superbe fête. Le Nord n'a-t-il pas vu , transportés à grands frais ^*', Tes glaçons , ô Newa ! se changer en palais ? La glace s'élevait en colonnes brillantes , La glace vomissait des foudres innocentes.
L'hiver a ses plaisirs , son souffle rigoureux Souvent est le signal des courses et des jeux. C'est alors qu'emporté par un coursier rapide, Court le traîneau léger sur la neige solide ; Alors, en se jouant, des pieds armés de fer Vont sillonnant les flots endurcis par l'hiver. L'œil se plaît à les voir dans leurs joutes rivales , Poursuivant a l'envi leurs courses inégales , Se chercher, s'éviter, et se croiser entre eux. Souvent le fer glissant trahit un malheureux; Il court, il tombe , on rit : lui , reprenant courage , Se relève , repart , et venge son outrage. Mais c'est loin de nos yeux , aux plaines de l'éther, Que s'exercent en grand les rigueurs de l'hiver : Là , des molles vapeurs monte l'amas immense ; Son souffle les surprend, les saisit, les condense. Quel magasin du ciel fournit ces froids amas De globules glacés, de givre, de frimas? Quand l'eau monte en vapeur à la céleste voûte , Si le froid la saisit, déjà formée en goutte. Alors la grêle tombe , et ses grains bondissans Battent à coups pressés nos toits retentissans. Quelquefois d'avitres corps en traversant l'espace Grossissent dans leur cours ces globules de glace ; Alors , bien plus funeste à nos champs dévastés , Tombe du haut des cieux, à coups précipités , Cette gi'èle tranchante , effroi de nos vendanges , Qui hache les épis, frêle espoir de nos granges, Dépouille nos forêts, les jardins, les vergers. Ecrase les troupeaux , quel({uefois les bergers. Terrible, impétueuse, elle frappe, et sa rage
D'une année, en un jour, anéantit l'ouvrage. Le givre , les frimas sont des brouillards durcis , Et par d'autres vapeurs en tomljant épaissis : Mais avant que celte onde en gouttes se rassemble , Si ces molles vapeurs sont surprises ensemble , Alors des champs de l'air l'empire nuageux Nous verse à gros flocons tous ces amas neigeux Qui comblent nos vallons , recouvrent nos montagnes. Ah ! que je plains alors l'habitant des campagnes ! Malheur au bûcheron, qui, revenant des bois, Retourne sur le soir à ses rustiques toits ! Il ne reconnaît plus le fleuve , la vallée ; Sa vue est éblouie et son ;ime est troublée : Il s'égare, il s'enfonce en de mouvans tombeaux. Dans mi lointain obscur, à travers des rameaux , Il croit voir sa cabane ; à cette douce image Il rassemble sa force , excite son courage : Mais , soudain dissipé , le fantôme trompeur Au lieu du toit chéri lui montre une vapeur! Il traverse en tremblant ces effroyables scènes ; Son œil y cherche en vain quelques traces humaines. Autour de lui, des vents la colère mugit , L'air siffle , le loup hurle , et l'ours affreux rugit ; Le jour meurt , la nuit vient , des nuages plus sombres De moment en moment s'épaississent les ombres , Et son horreur ajoute à l'horreur du désert : L'épouvante s'accroît , l'espérance se perd , Et l'effroi , qui déjà lui peint sa mort prochaine , Fait frémir chaque nerf et court dans chaque veine ; Dans un sentier perfide il craint de s'engager. Il voit partout un piégc, et partout un danger; 9. 7
D'un icrrain infidèle il peut être victime ; Sous ses pas tout-à-coup peut s'ouvrir un abîme ; Peut-être un noir marais , recouvert de frimas , Sous leur tapis trompeur lui cache le trépas : Il se peint un étang, un lac dont la surface Couvre des flots bouillans , sous sa voûte de glace , Un précipice affreux , des carrières sans fonds. L'imagination dans ces gouffres profonds Déjà le précipite ; il tressaille , il s'arrête , Devant lui le désert, et sur lui la tempête. Enfin , tremblant de crainte , épuisé de vigueur, A côté d'un glaçon il tombe de langueur ; La mort vient , et son àme à cette idée horrible Joint les déchiremens de cet adieu pénible Que la nature envoie , avec de longs regrets , A des objets chéris et perdus pour jamais. En vain en l'attendant sa femme prévoyante Prépare du sarment la flamme pétillante , Et de chauds vêtemens, et son sobre festin ; Par ses touchans regrets le rappelant en vain , De ses enfans chéris la troupe aimable pleure ; En vain , d'un air timide entr'ouvrant leur demeure , Ils avancent la tête , et , le cherchant de l'œil , De frayeur et de froid frissonnent sur le seuil : Sa femme , ses enfans , sa cabane chérie , Il ne les verra plus!... Aux sources de la vie Déjà du froid mortel le poison s'est glissé ; Tous ses nerfs sont raidis , tout son sang s'est glacé ; Le malheureux expire , et le vent qui l'assiège Ne bat plus qu'un cadavre étendu sur la neige. Vous donc , soyez bénis, animaux courageux ,
Que nourrit Saint-Bernard sur son front orageux ; Vous qui, sous les frimas qu'un long hiver entasse , Des voyageurs perdus courez chercher la trace I L'homme accourt à vos cris , il enlève ces corps Dont le froid homicide engourdit les ressorts : Il se ranime , il prend une chaleur nouvelle , Le rayon de la vie en ses yeux étincelle , Et l'art vient redonner, par ses soins triomphans , Un époux à sa femme , un père à ses enfans. Ainsi de tous les cœurs quand la pitié s'exile , Sur ces monts désolés elle trouve un asile ; Dans ces chiens généreux l'homme admire ses mœurs , Et l'écho des déserts se plaît à leurs clameurs. Salut , des malheureux charitables hospices ! Et vous , nobles chasseurs , à leurs malheurs propices , Ayez part h mes chants ! trop soumise à ses lois , Votre race aide l'homme à dépeupler les bois ; Votre instinct dépravé seconde sa furie ; Elle donne la mort, vous conservez la vie.
ARGUMEÎNT,
Les dilTérenles espèct-s île terre découvertes et analysées par les sa-
vans. Expériences de Lavoisicr sur l'eau, composée de deu>i
principes distincts. — Les diflérens changenieus et combinaisons des élémens de la terre. — Les analyses de la chimie; leurs produits et leurs résultats. ~ Couleurs du diamant, de la porcelaine. — Jeux brillans de la lumière produits par le verre et les cristaux. — Éclat donné au vermillon, aux vases, aux tapis, aux étoffes qui parent la beauté et décorent les appartemens. — Spectacle de la terre, de ses richesses, de ses beautés. — Les changenieus et les révolutions cpv'a éprouvés le globe. — Causes assignées par les savans aux différens changemciis de la terre. — Quelques races perdues; les débris du vieux monde retrouvés par les naturalistes modernes. — Les mœurs et les ai'ts de l Europe portés dans un autre hémisphère. — Iliénomènes et combinaisons diverses dans les entrailles de la terre. — Formation des pyrites et autres substances souterraines. — L'aimant et ses
effets. Spectacles merveilleux des grottes et des antres souter-
miiis. — Les jeux de la nature dans leur intérieur. — Les volcans, leurs irruptions et leurs ravages.