LIVRE lY
Enfin je vais chanter le peuple industrieux Qui recueille le miel, ce doux présent des cieux. Mécène , daigne encor sourire à mes abeilles. Dans ces petits objets que de grandes merveilles ! Viens ; je vais célébi"er leur police , leurs lois , Et les travaux du peuple , et la valeur des rois ; Et si le dieu des vers veut me servir de maître , Moins le sujet est grand, plus ma gloire va l'être.
D'abord , de tes essaims établis le palais En un lieu dont le vent ne trouble point la paix ; Le vent, à leur retour, ferait plier leurs ailes , Tremblantes sous le poids de leurs moissons nouvelles. Que jamais auprès d'eux le chevreau bondissant Ne vienne folâtrer sur le gazon naissant , ]Ne détache des fleurs ces gouttes de rosée Qui tremblent , le matin , sur la feuille arrosée. Loin d'eux le vert lézard , les guêpiers ennemis , Progné sanglante encor * du meurtre de son fils ; Tout ce peuple d'oiseaux, avide de pillage , Ils exercent partout un affreux brigandage , Et saisissant l'abeille errante sur le thym , En font à leurs enfans un barbare festin.
Je veux près des essaims une source d'eau claire , Des étangs couronnés d'une mousse légère ; Je veux un doux ruisseau fuyant sous le gazon , Et qu'un pahnier épais protège leur maison.
166 GEORGICON LIBER IV.
Vere suo , ludetque favis emissa juventus , Vicina invitet decedere ripa calori , Obviaque hospitiis teneat frondentibus arbos.
In médium , seu stabit iners , seu profluet humor, Transversas salices et grandia conjici saxa , Pontibus ut crebris possint consistere, et alas Pandere ad œstivum solem , si forte morantes Sparserit, aut praeceps neptuno immerserit Eurus.
Hœc circum , casiee virides , et olentia late Serpylla , et graviter spirantis copia thymbrae Floreat , irriguumque bibant violaria fontem. Ipsa autem , seu corticibus tibi suta cavatis , Seu lento fuerint alvearia vimine texta , Angustos habeant aditus : nam frigore mella Cogit hiems, eademque calor liquefacta remittit. Utraque vis apibus pariter metuenda ; neque illse Nequidquam in tectis certatim tenuia cera Spiramenta linunt, fucoque et floribus oras Expient, coHectumque hœc ipsa ad munera gluten Et visco et Phrygiae servant pice lentius Idœ.
Saepe etiam efîossis , si vera est fama , latebris Sub terra fovere larem , penitusque reperta* Pumicibusque cavis, exesaeque arboris antro. Tu tamen e levi rimosa cubilia limo Unge fovens circum , et raras super injice frondes.
INcu propius tectis ta\um sine , neve rubentes Lre foco cancros; altte neu credc paludi,
Ainsi, lorsqu'au printemps , développant ses ailes , Le nouveau l'oi conduit ses peuplades nouvelles 2, Cette onde les invite à respirer le frais , Cet arbre les reçoit sous son feuillage épais.
Là, soit que l'eau serpente , ou soit qu'elle repose , Des cailloux de ses bords , des arbres qu'elle arrose , Tu formeras des ponts , où les essaims nouveaux , Dispersés par les vents ou plongés dans les eaux , Rassemblent au soleil leurs bataillons timides , Et raniment l'émail de leurs ailes humides.
Près de là que le thym , leur aliment chéri , Le muguet parfumé, le serpolet fleuri, S'élèvent en bouquets, s'étendent en bordure. Et que la violette y boive une onde pure. Leurs toits , formés d'écorce ou tissus d'arbrisseaux , Pour garantir de l'air le fruit de leurs travaux , N'auront dans leur contour qu'une étroite ouverture. Ainsi que la chaleur, le miel craint la froidure ; 11 se fond dans l'été, se durcit dans l'hiver : Aussi, dès qu'une fente ouvre un passage à l'air, A réparer la brèche un peuple entier conspire ; Il la remplit de fleurs , il la garnit de cire , Et conserve en dépôt , pour ces sages emplois , Un suc plus onctueux ^ que la gomme des bois.
Souvent même on les voit s'établir sous la terre , Habiter de vieux troncs , se loger dans la pierre. Joins ton art à leurs soins ; que leurs toits entr'ouverts Soient cimentés d'argile , et de feuilles couverts .
De tout ce qui leur nuit garantis leur hospice : Loin de là sur le feu * fais rougir l'écrevisse ; Défends à l'if impur ^ d'ombrager leur maison ;
1G8 GEORGICON LIBER IV.
Aut ubi oclor cœni gravis , aut ubi concava pulsu Saxa sonant, vocisque offensa résultat imago.
Quod superest, ubi pulsam hiemem sol aureus egit Sub terras , cœlumque œstiva luce reclusit , lUae continue saltus silvasque peragrant , Purpureosque mctunt flores , et flumina libant Summa levés. Hinc nescio ([ua dulcedine laetae Progeniem nidosque fovent ; hinc arte récentes Excudunt ceras , et mella tenacia fingunt.
Hinc , ubi jam emissum caveis ad sidéra cœli Nare per aestatem liquidam suspexeris agmen , Obscuramque trahi vente mirabere nubem , Contemplator ; aquas dulces et frondea semper Tecta petunt ; hue tu jussos adsperge sapores , Trita melisphylla , et cerinthse ignobile gramen ; Tinnitusquc cie , et Matris quate cymbala circum. Ipsœ consident mcdicatis sedibus ; ipsœ Intima more sue sese in cunabula condent.
Sin autem ad pugnam exierint , nam sœpc duobus Regibus incessit magne discerdia metu , Centinuoque animes vulgi et trepidantia belle Corda licet longe prœsciscere : namque morantes Martius ille a;ris rauci canor increpat , et vex Auditur fractes senitus imitata tubarum.
Tum trepidae inter se ceeunt , pennisque coruscant , Spiculaqne cxacuunl rostris , aptantquc lacertos ,
LES GEORGIQUES, LIVRE IV. 169 Crains les profondes eaux , crains l'odeur du limon, Et la roche sonore , où l'Écho qui sommeille Répond, en l'imitant, à la voix qui l'éveille.
Mais le printemps renaît; de l'empire de l'air Le soleil triomphant précipite l'hiver , Et le voile est levé qui couvrait la nature : Aussitôt , s'échappant de sa demeure obscure , L'abeille prend l'essor, parcourt les arbrisseaux; Elle suce les fleurs, rase, en volant, les eaux. C'est de ces doux tributs de la terre et de l'onde Qu'elle revient nourrir sa famille féconde , Qu'elle forme une cire aussi pure que l'or , Et pétrit de son miel le liquide trésor.
Bientôt abandonnant ^ les ruches maternelles , Ce peuple , au gré des vents qui secondent ses ailes , Fend les vagues de l'air, et sous un ciel d'azur S'avance lentement , tel qu'un nuage obscur : Suis sa route ; il ira sur le prochain rivage Chercher une onde pure et des toits de feuillage : Fais broyer ' en ces lieux la mélisse ou le thym ; De Cybèle alentour fais retentir l'airain : Le bruit qui l'épouvante , et l'odeur qui l'appelle , L'avertissent d'entrer dans sa maison nouvelle.
Mais lorsque entre deux rois ® l'ardente ambition Allume les flambeaux de la division , Sans peine l'on prévoit leurs discordes naissantes : Un bruit guerrier s'élève , et leurs voix menaçantes Imitent du clairon les sons entrecoupés ; Les combattans épars déjà sont attroupés , Déjà brûlent de vaincre , ou de mourir fidèles ; Ils aiguisent leurs dards , ils agitent leurs ailes , Et , rangés près du roi , défiant son rival ,
170 GEORGICON LIBER IV.
Et circa regem atque ipsa ad prœtoria clensse Miscentur, maguisque vocant clamoribus hostem. Ergo , ubi ver nactae sudum camposque patentes , Erumpiint portis ; concurritur ; aethere in alto Fit sonitus , magnum mixtae glomerantur in orbeni , Prœcipitesque cadunt. Non densior aere grando , Nec de concussa tantum pluit ilice glandis. Ipsi per médias acies , insignibus alis , Ingentes animes angusto in pectore versant , Usque adeo obnixi non cedere , dum gravis aut hos Aut hos versa fuga victor dare terga subegit. Hi motus animorum , atque haec certamina tanta Pulveris exigui jactu compressa quiescunt.
Verum ibi ductores acie revocaveris ambo , Deterior qui visus , eum , ne prodigus obsit , Dede neci : melior vacua sine regnet in aula. Alter erit maculis auro squalentibus ardens ; Nam duo sunt gênera ; hic mehor, insignis et orc , Et rutilis clarus squamis : ille horridus alter Desidia , latamque trahens inglorius alvum.
Ut binaî regum faciès , ita corpora plebis : Namque alise turpes horrent , ceu pulvere ab alto Quum venit , et sicco terram spuit ore viator Aridus ; elucent alice , et fulgore coruscant Ardentes auro , et paribus lita corpora guttis. Haec potior soboles : hinc cœli tempore certo Dulcia niella premes , nec tantum dulcia , quantum Et liquida , et durum Racchi domitura saporem.
LES GEORGIQUES, LIVRE lY. 171
Par des cris belliqueux demandent le signal.
Dans un beau jour d'été soudain la charge sonne :
Ils s'élancent du camp , et le combat se donne :
L'air au loin retentit du choc des bataillons ;
Le globe ailé s'agite , et roule en tourbillons ;
Précipité des cieux , plus d'un héros succombe :
Ainsi pleuvent les glands, ainsi la grêle tombe.
A leur riche parure , à leurs brillans exploits ,
Au fort de la mêlée on distingue les rois ;
Ils pressent le soldat , ils échauffent sa rage :
Et dans un faible corps s'allume un grand courage ^.
Mais tout ce fier courroux, tout ce grand mouvement ,
Qu'on jette un peu de sable , il cesse en un moment.
Quand les rois ont quitté les plaines de Bellone , Donne au vaincu la mort , au vainqueur la couronne. Aisément on connaît le plus vaillant des deux : De sa tunique d'or l'un éblouit les yeux; L'autre , à regret montrant sa figî'.re hideuse , Traîne d'un ventre épais la masse paresseuse.
Il faut , comme les rois '^, distinguer les sujets : Les uns n'offrent aux yeux que d'informes objets; Leur couleur est pareille à la poussière humide Que chasse un voyageur de son gosier aride. Les autres sont polis, et luisans, et dorés, Et d'un brillant émail richement colorés. Préfère cette race : elle seule , en automne , T'enrichira du suc des fleurs qu'elle moissonne ; Elle seule, au printemps, te distille un miel pur, Qui dompte l'âpreté ^^ d'un vin fougueux et dur.
172 GEORGICON LIBER IV.
At quum incerta volant , cœloque examina ludunl , Contemnuntque favos , et frigida tecta relinquunt , Instabiles animos ludo prohibebis inani.
Nec magnus prohibere labor. Tu regibus alas Eripe : non illis quisquam cunctantibus altuin Ire iter, aut castris audebit vellere signa. Invitent croceis halantes floribus horti , Et custos furum atque avium cum falce saligna Hellespontiaci servet tutela Priapi.
Ipse thymuni pinosque ferens de montibus altis Tecta serat late circum , cui talia curaî ; Ipse labore manum duro terat ; ipse feraces Figat humo plantas, et amicos irriget imbres.
Atque equidem , extremo ni jam sub fine laborum Yela traham , et terris festinem advertere proram , Forsitan et pingues hortos quae cura colendi Ornaret , canerem , biferique rosaria Peesti , Quoque modo potis gauderent intiba rivis ; Et virides apio ripae , tortusque per herbam Cresceretin ventrem cucumis; nec sera comantem Narcissum , aut flexi tacuissem vimen acanthi , Pallentesque hederas , et amantes litora myrtos.
Namque sub OEbaliae memini me turribus arcis , Oua niger humectât flaventia culta Galesus, Corycium yidisse senem , cui pauca relicti Jugera ruris erant : nec fertilis illa juvencis , Nec pecori opportuna seges, nec commoda Bacclio Hic rarum tamen in dumis olus, albaque circum Lilia , \erbenasquc premens , vescumque papaver,
Cependant si ce peuple , en son humeur volage , Quittait ses ateliers , suspendait son ouvrage , Sans peine on le rappelle à ses premiers emplois : Arrache *^ seulement les ailes de ses rois ; Quels sujets oseront, quand leur chef est tranquille, Abandonner leur poste et déserter la ville?
Toi-même , pour fixer leurs folâtres humeurs , Parfume tes jardins des plus douces odeurs ; Ombrage de pins verts les dômes qu'ils habitent ; Que les vapeurs du thym au travail les invitent ; Que Priape *^, en ces lieux , écarte avec sa faux Et la main des voleurs et le bec des oiseaux ; Fais-y naître des fruits , fiiis-y croître des plantes , Et verse aux tendres fleurs des eaux rafraîchissantes.
Si mon vaisseau ^^, long- temps égaré loin du bord , Ne se hâtait enfin de regagner le port , Peut-être je peindrais les lieux chéris de Flore , Le narcisse ^^ en mes vers s'empresserait d'éclore ; Les roses ^^ m'ouvriraient leurs calices brillans ; Le tortueux concombre arrondirait ses flancs ; Du persil toujours vert , des pâles chicorées , Ma muse abreuverait les tiges altérées ; Je courberais ^-^ le lierre et l'acanthe en berceaux ; Et le myrte amoureux ombragerait les eaux.
Aux lieux où le Galèse ***, en des plaines fécondes , Parmi les blonds épis roule ses noires ondes , J'ai vu , je m'en souviens , un vieillard fortuné , Possesseur d'un terrain long-temps abandonné. C'était un sol ingrat , rebelle à la culture , Qui n'offrait aux troupeaux qu'une aride verdure , Ennemi des raisins , et funeste aux moissons : Toutefois , en ces lieux hérissés de buissons ,
174 GEORGICON LIBER IV.
Regum aequabat opes animis , seraque revertens Nocte donium dapibus mensas onerabat inemptis. Primus vere rosam atque auctumno carpere poma Et quiuii tristis hiems etiainnum frigore saxa Rumperet , et glacie cursus frœnaret aquarum, nie comam mollis jam tum tondebat hyacinthi , jEstatem increpitans seram , Zepbyrosque moralités. Ergo apibus letis idem atque examine multo Primus abundare , et spumantia cogère preâsis Mella fa vis : illi tiliœ , atque uberrima pinus ; Quotque in flore novo pomis se fertilis arbos Induerat , totidem auctumno matura tenebat. nie etiam seras in versum distulit ulmos , Eduramque pyrum , et spinos jam pruna ferentes , Jamque ministrantem platanum potantibus umbras. Verum haec ipse equidem spatiis exclusus iniquis Pnetereo , atque aliis post me memoranda relinquo.
Nunc âge , naturas apibus quas Jupiter ipse \ddidit , cxpediam ; pro qua mercede , canoros Curctum sonitus crepitantiaque sera seculae, Dictico cœli rcgein pavcrc sub antro.
Un parterre de fleurs , quelques plantes heureuses , Qu'élevaient a\ec soin ses mains laborieuses , Un jardin, un verger, dociles à ses lois, Lui donnaient le bonheur, qui s'enfuit loin des rois. Le soir, des simples mets que ce lieu voyait naître , Ses mains chargeaient , sans frais , une table champêtre : Il cueillait le premier les roses du printemps , Le premier, de l'automne amassait les présens ; Et lorsque autour de lui , déchaîné sur la terre. L'hiver impétueux brisait encor la pierre , D'un frein de glace encore enchaînait les ruisseaux , Lui déjà de l'acanthe *^ émondait les rameaux; Et , du printemps tardif accusant la paresse , Prévenait les zéphyrs, et hâtait sa richesse. Chez lui le vert tilleul tempérait les chaleurs ; Le sapin ^^ pour l'abeille y distillait ses pleurs : Aussi, dès le printemps toujours prêts à renaître, D'innombrables essaims enrichissaient leur maître ; Il pressait le premier ses rayons toujours pleins , Et le miel le plus pur écumait sous ses mains. Jamais Flore chez lui n'osa tromper Pomone : Chaque fleur du printemps était un fruit d'automne. Il savait aligner ^% pour le plaisir des yeux, Des poiriers déjà forts, des oi^mes déjà vieux , Et des pruniers greffés , et des platanes sombres Qui déjà recevaient les buveurs sous leurs ombres. Mais d'autres chanteront les trésors des jardins : Le temps fuit ; je revole aux travaux des essaims. Jadis , parmi les sons des cymbales bruyantes , L'abeille , secondant les soins des Corybantes , Nourrit dans son berceau le jeune roi du ciel : Son admirable instinct fut le prix de son miel.
176 GEORGICON LIBEK IV.
Solae communes natos , consortia texta Lrbis liabent , magnisque agitant sub legibus œvum , Et patriam sola; et certes novere pénates ; Venturaeque hiemis memores aestate laborem Experiuntur, et in médium queesita reponunt. Namque aliae victu invigilant , et fœdere pacto Exercentur agris : pars intra septa domorum Narcissi lacrimam , et lentum de cortice gluten , Prima fa vis ponunt fundamina ; deinde tenaces Suspendunt ceras : alite , spem gentis , adultos Educunt fétus : aliae purissima mella Stipant , et liquide distendunt nectare cellas. Simt , quibus ad portas cecidit custodia sorti ; Inque vicem speculantur aquas et nubila cœli ; Aut onera accipiunt venientum , aut agmine facto Ignavum fucos pecus a praesepibus arcent. Fervet opus, redolentque thymo fragrantia mella.
Ac veluti lentis Cyclopes fulmina massis Quum properant , alii taurinis follibus auras Accipiunt redduntque ; alii stridentia tingunt JEtsl lacu ; gémit impositis incudibus JEtnA. Illi inter sesc magna vi brachia tollunt In numerum, versantque tenaci forcipe ferrum.
Non aliter, si parva licet componerc magnis , Cecropias innatus apcs amor urget habendi , Munere quamque suo. Grandœvis oppida curse, Et munire fa vos , et Dœdala fin gère tecta : At fessae multa referunt se nocte minores , Crura tlivmo plente ; pascuntur et arbuta passim ,
LES GEORGIQUES, LIVRE IV„ 177 Chez elle , les sujets unissent leurs fortunes; Les enfans sont communs, les richesses communes : Elle bâtit des murs , obéit à des lois ,
Et prévoit aux temps chauds les besoins des temps froids. L'une ^^ s'en va des fleurs dépouiller le calice ; L'autre d'un suc brillant et des pleurs du narcisse Pétrit ^^ les fondemens de ses mvirs réguliers , Et d'un rempart de cire entoure ses foyers ; L'autre ^* forme un miel pur d'une essence choisie , Et comble ses celliers de sa douce ambroisie ; L'autre ^^ élève à l'état des enfans précieux ; Celles-ci tour à tour vont observer les cieux ; Plusieurs font sentinelle, et veillent à la porte ; Plusieurs vont recevoir les fardeaux qu'on apporte ; D'autres livrent la guerre au frelon dévorant : Tout s'empresse ; partout coule un miel odorant.
Tels les fils de Vulcain , dans les flancs de la terre , Se hâtent à l'envi de forger le tonnerre : L'un tour à tour enferme et déchaîne les vents ; L'autre plonge l'acier dans les flots frémissans ; L'autre du fer rougi tourne la masse ardente : L'Etna tremblant gémit sous l'enclume pesante ; Et leurs bras vigoureux lèvent de lourds marteaux , Qui tombent en cadence et domptent les métaux.
Tels, aux petits objets si les grands se comparent, En des corps différens ^'^ les essaims se séparent. La vieillesse, d'abord, préside aux bâtimens, Dessine des remparts les longs compartimens ; La jeunesse , des murs abandonnant l'enceinte , Sur le safran vermeil ^' , sur la sombre hyacinthe ,
178 GEORGICON LIBER IV.
Et glaucas salices, casianiquc, crocumque rubentem Et pinguem tiliam , et ferrugineos hyacinthos.
Omnibus una quics operuni, labor omnibus unus. Mane ruunt portis , nusquam mora ; rursus easdeui Vesper ubi e pastu tandem decedere campis Admonuit, tum tecta petunt , tum corpora curant. Fit sonitus , mussantque oras et limina circum. Post, ubi jam thalamis se composuere , siletur In noctcm , fessosque sopor suus occupât artus.
Nec vero a stabulis pluvia impendente recedunt Longius, aut credunt cœlo , adventantibus euris : Sed circum tutae sub moenibus urbis aquantur, Excursusque brèves tentant , et saepe lapillos , Ut cymbae instabiles fluctu jactante saburram , Tollunt ; his sese per inania nubila librant.
Illum adeo placuisse apibus mirabere morem , Quod nec concubitu indulgent, nec corpora segnes In Veruni solvunt , aut fétus nixibus edunt ; Verum ipste e foliis natos et suavibus hcrbis Ore legunt ; ipsaî regem parvosque Quirites Sufficiunt, aulasque et cerea régna refingunt. Ergo ipsas quamvis angusti terminus aevi Excipiat , neque enim plus septima ducitur aestas ; At genus immortale manet , multosque per annos Stat fortuna domus , et avi numerantur avorum.
Saepe etiam duris errando in cotibus alas Attrivere , ultroque animam sub fasce dedere. Tantus amor floruni , et generandi gloria mellis!
Sur les tilleuls fleuris , enlève son butin , Moissonne la lavande et dépouille le thym.
On les voit s'occuper ^^, se délasser ensemble. L'aurore luit , tout part ; la nuit vient , tout s'assemble : L'espoir d'un doux repos les invite au retour ; On s'empresse à la porte , on bourdonne à l'entour ; Dans son alcôve enfin chacune se cantonne : Plus de bruit ; tout ce peuple au sommeil s'abandonne.
L'air est-il orageux et le vent incertain? Il ne hasarde point de voyage lointain : A l'abri des remparts de sa cité tranquille , Il va puiser une onde à ses travaux utile ; Et souvent dans son vol , tel qu'un nocher prudent , Lesté d'un grain de sable ^^, il affronte le vent.
Ses enfans sont nombreux ; cependant, ô merveille ! L'hymen ^^ est inconnu de la pudique abeille : Ignorant ses plaisirs ainsi que ses douleurs , Elle adopte des vers éclos du sein des fleurs , Déjeunes citoyens repeuple son empire, Et place un roi nouveau dans ses palais de cire : Aussi , quoique le sort , avare de ses jours , Au septième printemps en termine le cours , Sa race est immortelle ; et , sous de nouveaux maîtres , D'innombrables enfans remplacent leurs ancêtres.
Plus d'une fois aussi, sur des cailloux tranchans Elle brise son aile en parcourant les champs , Et meurt sous son fardeau , volontaire victime : Tant du miel et des fleurs le noble amour l'anime .'
ISO GEORGICON LIBER IV.
Prseterea regem non sic vEgyptus , et ingens Lydia , née populi Parthorum , aut IMedus Hydaspes Observant. Rege incolumi mens omnibus mia est: Amisso rupere fidem , constructaque niella Diripuere ipsœ , et crates solvere favorum. nie operum custos ; illuni admirantur, et onmes Circumstant fremitu denso , stipantque fréquentes , Et saepe attollunt humeris , et corpora bello Objectant, pulchramque petunt per vulnera mortem.
His quidam signis , atque hœc exempla secuti , Esse apibus partem divinse mentis et baustus yEtberios dixere : deum namque ire per omnes Terrasque , tractusque maris , cœlumque profundum ; Hinc pecudes , armenta , viros , genus omne ferarum , Quemque sibi tenues nascentem arcessere vitas. Scilicet hue reddi deinde ac resoluta referri Omnia ; nec morti esse locum , sed viva volare Sideris in numerum, atque alto succedere cœlo.
Si quando sedem angustam servalaque mella Thesauris relines, prius baustus sparsus aquarum Ore fove , fumos(jue manu prœtende sequaces. mis ira modum supra est , lœsœque venenum Morsibus inspirant , et spicula caeca relinquunt A.ffixae venis , animasque in vulnere ponunt.
Bis gravidos cogunt fétus, duo tempora messis ; Taygete simul os terris ostendit honestum Plias, et Oceani sprctos pede reppulit amnes;
Quel peuple de l'Asie ^^ honore autant son roi? Tandis qu'il est vivant , tout suit la même loi : Est-il mort? ce n'est plus que discorde civile; On pille les trésors , on démolit la ville : C'est l'âme des sujets , l'objet de leur amour ; Ils entourent son trône, et composent sa cour, L'escortent au combat , le portent sur leurs ailes , Et meurent noblement pour venger ses querelles.
Frappés de ces grands traits, des sages ont pensé Qu'un céleste rayon dans leur sein fut versé. Dieu remplit, disent-ils, le ciel, la terre et l'onde , Dieu circule partout , et son âme féconde A tous les animaux prête un souffle léger : Aucun ne doit périr, mais tous doivent changer; Et, retournant aux cieux en globe de lumière , Vont rejoindre leur être à la masse première.
Enfin ^^ veux-tu ravir leur nectar écumant? Devant leur magasin porte un tison fumant , Et qu'une onde échauffée en roulant dans ta bouche , Pleuve, pour l'écarter, sur l'insecte farouche. L'abeille est implacable en son inimitié. Attaque sans frayeur, se venge sans pitié : Sur l'ennemi blessé s'acharne avec furie , Et laisse dans la plaie ^^ et son dard et sa vie.
Deux fois d'un miel doré ses rayons sont remplis , Deux fois ces dons heureux tous les ans sont cueillis ; Et lorsque abandonnant l'iiumide sein de l'onde Taygète ^* monte aux cieux pour éclairer le monde ;
182 GEORGICON LIBER IV.
Aut eadem sidus fugiens ubi Piscis aquosi Tristior hibernas cœlo descendit in undas.
Sin duram metues luemeni , parcesque futuro , Contusosque animos et res miserabere fractas ; At suffire thyrao , cerasque recidere inanes , Quis dubitet? Nam saepe favos ignotus adedit Stellio , et lucifugis congesta cubilia blattis , Immunisque sedens aliéna ad pabula fucus , Aut asper crabro imparibus se immiscuit arniis; Aut dirum , tineae , genus ; aut invisa Minervae In foribus laxos suspendit aranea casses. Quo magis exliaustae fuerint , hoc acrius omnes Incumbent generis lapsi sarcire ruinas , Complebuntque foros, et floribus horrea texent. Si vero , quoniam casus apibus quoque nostros \ita tuUt, tristi languebunt corpora morbo, Quod jam non dubiis poteris cognoscere signis : Continue est segris alius color ; horrida vultum Déformât macies ; tum corpora luce carentum Exportant tectis , et tristia funera ducunt. Aut illae pedibus connexaî ad Hmina pendent , Aut intus clausis cunctantur in aedibus omnes , Ignavaeque famé et contracto frigore pigrœ. Tum sonus auditur gravior, tractimque susurrant , Frigidus ut quondam silvis immurmurat Auster, Ut mare soUicitum stridit refluentibus undis; yEstuat ut clausis rapidus fornacibus ignis.
Hic jam galbaneos suadebo inccndcrc odorcs , iMcllaque arundincis inferre canalibus, ultro
Et lorsque cette nymphe ^^, au retour des hivers , Redescend tristement dans le gouffre des mers.
Toutefois, si l'hiver^'', alarmant ta prudence , Te fait de tes essaims craindre la décadence , Epargne leurs trésors dans ces temps malheureux , Et n'en exige point un tribut rigoureux ; Mais parfume leurs toits , et prends les rayons vide,-) Dont viennent se nourrir leurs ennemis avides. La chenille ^^ en rampant gagne leur pavillon 1 Le lourd frelon ^^ se rit de leur faible aiguillon : Le lézard de leur miel se nourrit en silence ; Leur travail de la guêpe engraisse l'indolence ; Des cloportes sans nombre assiègent leur palais ; Et l'impure araignée y suspend ses fdets. Mais plus on les épuise , et plus leur diligcnce^ De l'état appauvri répare l'indigence.
Comme nous cependant ^^ ces faibles animaux Eprouvent la douleur et connaissent les maux ; Des symptômes certains toujours en avertissent : Leur corps est décharné , leurs couleurs se flétrissent : On les voit dans leurs murs languir emprisonnés , Ou bien suspendre au seuil leurs essaims enchaînés ; Tantôt leur troupe en deuil autour de ses murailles Accompagne des morts les tristes funérailles ; Tantôt le bruit plaintif de ce peuple aux abois Imite l'aquilon murmurant dans les bois , Et le reflux bruyant des ondes turbulentes , Et le feu prisonnier dans les forges brûlantes.
Veux-tu rendre à l'abeille une utile vigueur ? Que des sucs odorans raniment sa langueur ;
181 GEOllGICON LIBER IV.
Hortantem et fessas ad pabula nota vocanteni. Proderit et tunsum galUc admiscere saporeni, Arentesque rosas , aut igni pinguia multo Defruta , vel Psithia passos de vite racemos , Cecropiumque thymum , et grave olentia centaurea.
Est etiam flos in pratis , cui nomen amello Fecere agricolœ , facilis quserentibus herba. Namque uno ingentem tollit de cespite silvam , Aureus ipse ; sed in foliis , quœ plurima circum Funduntur, violas sublucet purpura nigrae. Saepe deum nexis ornatae torquibus arœ ; Asper in ore saper ; tonsis in vallibus illum Pastores et curva legunt prope flumina Mellae. Hujus odorato radiées incoque Baccho , Pabulaque in foribus plenis appone canistris.
Sed si quem proies subito defecerit omnis , Nec , genus unde novae stirpis revocetur, habebit : Tempus et Arcadii raemoranda inventa magistri Pandere , quoque modo caesis jam saepe juvencis Insincerus apes tulerit cruor. Altius omnem Expediam , prima repetens ab origine , iamam.
Nam qua Pellaei gens fortunata Canopi Accolit efTuso stagnantem flumine Nilum , Et circum pictis velntur sua rura pbaselis , Quaque pharetrata; vicinia Persidis urget , Et viridem /Egyptum nigra fecundal arcna , Et diversa ruens septem discurrit in ora Usque coloratis amnis devexus ab Indis ; Omnis in hac certain regio jacit aric salulcm.
Et , dans des joncs , remplis du doux nectar qu'elle aime , A prendre son repas invite-la toi-même.
Joins-y du raisin sec , du vin cuit dans l'airain , Ou la pomme du chêne , ou les vapeurs du thym , Et la rose flétrie , et l'herbe du centaure *''.
Mais il est une fleur *^ plus salutaire encore. Sur les bords tortueux qu'enrichit son limon , Le Melle ^^ la voit naître , et lui donne son nom. De rejetons nombreux un amas l'environne ; D'un disque éclatant d'or sa tête se couronne ; Mais de la violette , amante des gazons , La pourpre rembrunie embellit ses rayons ; Et souvent les autels , chargés de nos offrandes , Aiment à se parer de ses riches guirlandes : Le goût en est pourtant moins flatté que les yeux. Dans les flots odorans d'un vin délicieux Fais bouillir sa racine , et devant tes abeilles De ce mets précieux fais remplir des corbeilles.
Mais si de tes essaims tout l'espoir est détruit , Apprends par quels secrets ce peuple est reproduit : Je vais de ce grand art éterniser la gloire , Et dès son origine en rappeler l'histoire.
Le peuple *^ , dont le Nil inonde les sillons , Qui , sur des vaisseaux peints voguant dans ses vallons , Fend les flots nourriciers du fleuve cpi'il adore , Et de son noir limon ** voit la verdure éclore ; Les voisins des Persans qu'il baigne de ses eaux ; Les lieux où , vers la mer courant par sept canaux Il fuit les cieux brûlans témoins de sa naissance , De cet art *^ précieux attestent la puissance.
186 GEORGICON LIBER IV.
Exiguus primum , atque ipsos contractus ad usus , Eligitur locus : hune angustique imbrice tecti Parietibusque prémuni arctis , et quatuor addunt Quatuor a ventis , obliqua luce , fenestras. Tum vitulus, bima curvans jam cornua fronte Quaeritur : huic geminae nares , et spiritus oris Multa reluctanti obsuitur, plagisque peremto Tunsa per integram solvuntur viscera pellem. Sic positum in clauso linquunt , et rauiea costis Subjiciunt fragmenta , thymum , casiasque récentes. Hoc geritur, Zephyris primum impellentibus undas , Ante novis rubeant quam prata coloribus , ante Garrula quam tignis nidum suspendat hirundo. Interea teneris tepefactus in ossibus humor yEstuat , et visenda modis animalia miris , Trunca pedum primo , mox et stridentia pennis Miscentur, tenuemque magis magis aëra carpunt : Donec , ut aestivis effusus nubibus imber , Erupere ; aut ut nervo puisante sagitta* , Prima levés ineunt si quando prcclia Partlii. Quis deus hanc , Musée , quis nobis extudit artem ? Unde nova ingressus hominum experientia cepit ?
Pastor Aristaeus , fugiens Peneia Tempe , Amissis , ut fama , apibus morboque fameque , Tristis ad extremi sacrum caput adstitit amnis , Multa querens , atque bac afTatus voce parentcju :
Ce mystère d'abord veut des réduits secrets : Il te faut donc choisir et préparer exprès Un lieu dont la surface , étroitement bornée , Soit enceinte de murs , et d'mi toit couronnée ; Et que des quatre points qui divisent le jour , Une oblique clarté se glisse en ce séjour. Là , conduis un taureau dont les cornes naissantes Commencent à courber leurs pointes menaçantes ; Qu'on l'étouffé , malgré ses efforts impuissans ; Et, sans les déchirer, qu'on meurtrisse ses flancs. Il expire : on le laisse en cette enceinte obscure , Embaumé de lavande , entouré de verdure. Choisis pour l'immoler le temps où des ruisseaux Déjà les doux zéphyrs font frissonner les eaux. Avant que sous nos toits voltige l'hirondelle , Et que des prés fleuris l'émail se renouvelle. Les humeurs cependant fermentent dans son sein. O surprise ^*^ ! ô merveille ! un innombrable essaim Dans ses flancs échauffés tout-à-coup vient d'éclore Sur ses pieds mal formés l'insecte rampe encore ; Sur des ailes bientôt il s'élève en tremblant ; Plus vigoureux enfin , le bataillon volant S'élance , aussi pressé que ces gouttes nombreuses Qu'épanche un ciel brûlant sur les plaines poudreuses ; Ou que ces traits , dans l'air élancés à la fois , Quand les Parthes guerriers épuisent leurs carquois. Muses , révélez-nous l'auteur de ces merveilles.
Possesseur autrefois de nombreuses abeilles , Aristée avait vu ce peuple infortuné Par la contagion , par la faim moissonné : Aussitôt , des beaux lieux que le Pénée arrose , Vers la source sacrée où le fleuve repose
188 GEORGICON LIBER IV.
« Mater ! Cyrene mater ! quae purgitis hujus
Ima tenes , quid me prœclara stirpe deorura
Si modo , quem perhibes , pater est Thymbraeus Apollo,
Invismn fatis genuisti ? aut que tibi nostri
Pulsus amor ? quid me cœlum sperare jubebas?
En etiam hune ipsum vitse mortalis honorem ,
Quem mihi vix frugum et pecudum custodia solers
Omnia tentanti extuderat , te matre , relinquo 1
Quin âge , et ipsa manu felices crue silvas ;
Fer stabulis inimicum ignem , atque interfice messes ;
Ure sata , et validam in vites molire bipennem ,
Tanta meae si te ceperunt taedia laudis. »
At mater sonitum thalamo sub fluminis alti Sensit : eam circum Milesia vellera Nymphse Carpebant , hyali saturo fucata colore ; Dryraoque , Xanthoque, Ligeaque , Plivllodoceque, Caesariem efîusœ nitidam per candida colla ; Nesaee , Spioque , Thaliaque , Cymodoceque , Cydippeque , et flava Lycorias , altéra virgo , Altéra tum primes Lucinae experta labores ; Clioque et Beroe soror, Oceanitides ambie , Ambœ auro , pictis incinctaî pellibiis ambic ; Atque Ephyre , atque Opis , et Asia Deiopeia , Et tandem positis velox Arethusa sagittis.
Inter quas curam Clymene narrabat inancm Vulcani , Martisque dolos , et dulcia furta ;
Il arrive ; il s'arrête , et , tout baigné de pleurs ,
A sa mère , en ces mots , exliale ses douleurs :
« Déesse de ces eaux , ô Cyrène ! ô ma mère !
Si je puis me vanter qu'Apollon est mon père ,
Hélas ! du sang des dieux n'as-tu formé ton fils
Que pour l'abandonner aux destins ennemis ?
Ma mère , qu'as-tu fait de cet amour si tendre ?
Où sont donc ces honneurs où je devais prétendre?
Hélas ! parmi les dieux j'espérais des autels ,
Et je languis sans gloire au milieu des mortels !
Ce prix de tant de soins qui charmait ma misère ,
Mes essaims ne sont plus , et vous êtes ma mère !
Achevez ; de vos mains ravagez ces coteaux ,
Embrasez mes moissons , immolez mes troupeaux ;
Dans ces jeunes forêts allez porter la flarmne ,
Puisque l'honneur d'un fils ne touche point votre âme. »
Cyrène entend sa voix au fond de son séjour : Près d'elle , en ce moment , les nymphes de sa cour *" Filaient d'un doigt léger des laines verdoyantes ; Leurs beaux cheveux tombaient en tresses ondoyantes. Là sont la jeune Opis aux yeux pleins de douceur , Et Clio toujours fière , et Réroé sa sœur : Toutes deux se vantant d'une illustre origine , Etalant toutes deux l'or , la pourpre et l'hermine ; Et la brune Nésée , et la blonde Phyllis , Thalie au teint de rose , Éphyre au sein de lis ; Près d'elle Cymodoce , à la taille légère , Cydippe vierge encor, Lycoris déjà mère ; Vous, Aréthuse, enfin, que l'on vit autrefois Presser d'un pas léger les habitans des bois.
Pour charmer leur ennui , Clymène au milieu d'elles Leur racontait des dieux les amours infidèles ,
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Aque Chao densos divum numerabat amores. Carminé quo captse , dum lusis mollia pensa Devolvunt, iterum maternas impulit aures Luctus Aristœi , vitreisque sedilibus omnes Obstupuere ; sed ante alias Arethusa sorores. Prospiciens , summa flavum caput extulit unda , Et procul : « O gemitu non frustra exterrita tanto , Cyrene soror ! ipse tibi , tua maxima cura , Tristis Aristaeus, Penei genitoris ad undam Stat lacrimans , et te crudelem nomine dicit. »
Huic perculsa nova mentem formidine mater : « Duc âge , duc ad nos ; fas illi limina divum Tangere », ait. Simul alta jubet discedere late Flumina, qua juvenis gressus inferret : at iUum Curvata in montis faciem circumstetit unda , Accepitque sinu vasto, misitque sub amnem.
Jamque domum mirans genitricis , et humida régna , Speluncisque laous clausos , lucosque sonantos , Ibat , et , ingenti motu stupefactus aquarum , Omnia sub magna labentia flumina terra Spectabat diversa locis, Phasimque , Lycumque , Et caput unde altus primuni se erumpit Enipeus ; Unde pater Tiberinus , et unde Aniena fluenta ,
Et Vénus de Vulcain trompant les yeux jaloux , Et le bonheur de Mars , et ses larcins si doux. Tandis qu'à l'écouter les nymphes attentives Font tourner leurs fuseaux entre leurs mains actives , Du malheureux berger la gémissante voix Parvient jusqu'à sa mère une seconde fois. Cyrène s'en émeut ; ses compagnes timides Ont tressailli d'effroi dans leurs grottes humides : Aréthuse, cherchant d'où partent ces sanglots, Montre ses blonds cheveux sous la voûte des flots : « O ma sœur î tu sentais de trop justes alarmes ; Ton fils , ton tendre fils , tout baigné de ses larmes , Paraît au bord des eaux accablé de douleurs; Et sa mère est, dit-il, insensible à ses pleurs. »
« Mon fils ! répond Cyrène en pâlissant de crainte ; Qu'il vienne : et quel est donc le sujet de sa plainte? Qu'on amène mon fils , qu'il paraisse à mes yeux ; Mon fils a droit d'entrer dans le palais des dieux ; Fleuve, retire-toi. » L'onde respectueuse, A ces mots suspendant sa course impétueuse , S'ouvre , et, se repliant en deux monts de cristal , Le porte mollement au fond de son canal.
Le jeune dieu descend; il s'étonne, il admire Le palais de sa mère et son liquide empire , Il écoute le bruit des flots retentissans , Contemple le berceau de cent fleuves naissans ^% Qui , sortant en grondant de leur grotte profonde , Promènent en cent lieux leur course vagabonde. De là partent le Phase et le vaste Lycus , Le père des moissons , le riche Caïcus , L'Énipée orgueilleux d'orner la Thessalie ; Le Tibre, encor plus fier de baigner l'Italie;