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rappelaient la traduction des Géorgiques , la première admiration de leur jeunesse. Voilà comment, à l'époque de la fête de l'Etre suprême , on vint demander un hymne au poète qui n'avait alors chanté que la nature , ses merveilles et ses bienfaits. La fête de l'Etre suprême était , aux yeux des hommes réfléchis, l'expiation de certaines bacchanales antireligieuses qui avaient scandalisé la raison publique; cette solennité annonçait un retour à des idées qui sont la propriété commune de tous les peuples dumonde ; aussi elle excita un enthousiasme général. Delille avait dans le cœur le respect des deux dogmes que le pouvoir voulait remettre en honneur, il ne refusa pas de célébrer ce qui ne coûtait aucun sacrifice à sa conscience. Que, dans son for intérieur et au milieu des élans de l'inspiration, Delille ait appliqué les reproches sanglans de tyrannie aux terribles hommes qui gouvernaient alors la France avec des mains de fer, nous admettrions sans peine cette honorable explication; mais que le courage du poète ait été exalté au point de le porter à braver, à demander pour ainsi dire l'échafaud, en insultant au plus redoutable des pouvoirs par des apostrophes ouvertes et marquées du sceau des iambes d'Archiloque ; voilà ce df^ nous paraît une exafifération de l'amitié ou une fiction de Tesprit de parti. Qu'il suffise à l'honneur de Delille que
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son dithyrambe , exempt de toute concession de la faiblesse, empreint d'mie certaine tristesse de l'âme, respire d'un bout à l'autre la plus ardente indignation contre la tyrannie', le respect pour Caton mourant, la haine pour César victorieux, et l'enthousiasme religieux de Pope pour le sublime auteur de l'univers.
Un parti avait sans doute reproché à Delille de n'avoir point émigré, même sous la terreur; un autre parti s'indigna de le voir sortir de France sous le régime directorial. On ne sait pas les motifs qui déterminèrent le poète ; mais après un an de séjour à Saint-Dié, patrie de madame Delille, où fut achevée la traduction de Y Enéide, on le vit passer successivement en Suisse, en Allemagne, et à Londres.
Au moment de l'apparition de Y Enéide, Delille idjsent eut presque autant à se plaindre de ses amis que de ses adversaires. Les uns, par des éloges sans mesure , et en faisant de sa réputation une espèce d'enseigne contre le parti opposé à leurs doctrines
» Témoin ces beaux vers échappés comme un cri du cœur à la verve du poète :
Que je hais les tyrans! Combien, dès mon eofance. Mes imprécations ont poursuivi leur char ! Ma faiblesse superbe insulte à leur puissance : J'aurais chanté Caton à l'aspect de César.
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rétrogrades, ne semblaient occupés que du plaisir d'offenser et d'humilier les réputations contemporaines; les autres s'appliquèrent à rabaisser par des critiques exagérées le dieu aux pieds duquel on prétendait immoler tous ses rivaux : or ce dieu du moment était le moins envieux, le plus bienveillant des hommes ; il voulait acquérir de la gloire , mais non pas usurper et surtout flétrir celle d'autrui. Parmi ces critiques passionnées la raison fit entendre sa voix sévère , et porta des atteintes profondes à la nouvelle production , qui ne se relèvera peut-être jamais des préventions propagées contre elle par des littérateurs judicieux et habiles, mais qui n'avaient pas eu la conscience de lire l'ouvrage tout entier, et de l'examiner en détail. Nul doute que les Géorgiques , tant de fois retouchées par Delille dans toute la vigueur de son talent, ne soient plus achevées que son Enéide ; mais obligé par mon devoir de comparer tous les jours cette seconde production avec le texte, j'ose affirmer, après un examen si souvent recommencé, qu'elle atteste un talent beaucoup plus élevé, beaucoup plus riche en ressources, enfin plus étonnant que l'ouvrage sans cesse opposé à Delille comme son chef-d'œuvre.
Le premier livre de Virgile abonde en beautés d'un ordre supérieur; la poésie descriptive ne con-
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naît pas de morceau plus irréprochable que les jeux célébrés par Énéesur le tombeau de son père; l'épopée, après les sublimes créations d'Homère, n'a rien produit de plus grand , de plus parfait que le drame de la ruine de Troie, et la descente d'Énée aux enfers. Eh bien ! dans ces quatre objets d'un parallèle si redoutable, Delille se soutient avec honneur auprès de son modèle; et ce qui étonne surtout , c'est la facilité avec laquelle l'interprète se joue des difficultés, qui se renouvellent devant lui comme les têtes de l'hydre de Lerne renaissaient devant Alcide toujours tremblant d'être vaincu , vinci dolentem. Si dans les amours de Didon le traducteur ne se montre pas aussi fidèle à cette pureté de goût qui est le cachet particulier de Virgile , s'il manque de cet abandon passionné, de cette mollesse d'harmonie , de cette puissance et de cette vérité d'accent, que Virgile et Racine ont surpris dans le cœur de leurs femmes amantes , par combien de qualités diverses ne compense-t-il pas les justes reproches qu'on lui adresse ! Le septième livre étincelle de verve et de poésie; le huitième presque tout entier me paraît un chef-d'œuvre de traduction ; le reste de l'ouvrage offre souvent la matière des plus grands éloges. J'avoue que la prolixité, des négligences choquantes , des fautes graves qui sont quelquefois des profanations, des infidélités au gé-
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nie an tique, et enfin une foule de taches inévitables peut-être dans le cours d'un si long travail , mais que l'interprète de Virgile aurait pourtant effacées s'il avait eu des yeux pour les voir, déparent la traduction de V Enéide; mais, telle qu'elle est, Delille seul pouvait en doter notre littérature. Cette traduction a d'ailleurs obtenu un succès qui la défendra toujours , celui d'avoir rendu accessible et populaire à tous un ouvrage qui , dépouillé des charmes de la poésie parla trahison des traducteurs en prose, ne trouvait de lecteurs que parmi les hommes initiés à la langue originale.
Pendant le cours de son exil volontaire , Delille avait été rappelé en France par les suffrages de l'Institut, composé de quatre académies qui ne formaient qu'un seul et même corps, espèce de Panthéon où les sciences, les arts et les lettres étaient représentés par toutes les célébrités de l'époque; le poète avait répondu par un refus à cette honorable élection , en écrivant au ministre : « Je me suis si bien trouvé de mon obscurité et de ma pauvreté, durant le règne de la terreur, que j'y reste attaché, ne fut-ce que par reconnaissance. » Ce refus, dont nous ignorons les motifs, offensa justement des hommes dont le nom était européen , et suscita de graves inimitiés à l'auteur; elles éclatèrent avec luie grande vivacité au moment de
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la publication des Géorgiques françaises , le plus faible , le plus défectueux des ouvrages de Delille , malgré deux chants admirables de style, le dernier surtout, qui est un modèle de variété, d'élégance, de richesse , et d'harmonie. La politique vint encore mêler son levain aux passions de la critique littéraire qui avaient trouvé une si belle occasion dans l'infériorité de l'ouvrage, comparé au chefd'œuvre de Virgile et au poème anglais àes> Saisons, où respirent un amour si vrai pour la campagne et un sentiment si profond des beautés de la nature. Déjà le patriotisme avait relevé avec sévérité, dans une magnifique édition des Jardins , publiée à Londres , l'éloge démesuré de ce Marlborough , qui , de concert avec le prince Eugène, avait failli démembrer la France. Il eût suffi à Delille de relire les déchirantes exclamations de Fénelon à la menace de cet affreux malheur, pour effacer, au moment même , un si imprudent panégyrique. N'accusons pas ici le cœur de Delille, il était éminemment français, rien ne prouve mieux cette vérité que ses ouvrages tout remplis de la gloire de la France; mais, touché de la généreuse hospitalité des Anglais pour ses compatriotes et ses amis, sans cesse nourri des amers souvenirs de la révolution, vivant dans l'atmosphère contagieuse de l'émigration, il écrivit comme on pensait autour de lui.
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La Pitié, composée sous la même influence, offre cependant deux parties bien distinctes : dans la première, Delille est tout-à-fait un poète du dixhuitième siècle; disciple de Voltaire, de Rousseau, et de toute l'école philanthropique , il demande de tendres soins pour les aliénés , des égards et de la bonté pour les serviteurs, que la nature fit nos égaux et le sort nos sujets ; il accorde un beau souvenir au célèbre Howard, la providence des prisons de l'Europe ; il place les enfans trouvés sous la protection du sexe qui sait aimer et souffrir; il implore un adoucissement pour les malheureux qui languissent dans les fers, et que l'on pourrait peut-être rendre à la vertu. La plus douce sensibilité , l'humanité la plus vraie , respirent dans ses vers; et souvent son cœur laisse échapper des mouvemens qui excitent des pleurs, témoin la belle fiction avec laquelle il s'efforce d'arracher les armes aux mains des Français que la guerre civile de l'ouest mettait aux prises les uns contre les autres.
Dans la seconde partie du poème , le chantre de la Pitié déplore les infortunes de la famille royale. On doit avouer que le profond sentiment d'une ancienne reconnaissance qui survivait à la fortune des bienfaiteurs, un respect religieux pour la grandeur tombée à terre , et les angoisses d'une âme déchirée par la douleur au souvenir de la cruelle
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mort des trois grandes hosties du courroux populaire, communiquent au poète une chaleur, une verve , une éloquence et des inspirations qu'aucun autre sujet n'a pu donner à sa muse. Mais en prenant le rôle d'accusateur de la révolution , Delille s'engageait dans un procès où ce rôle même devait l'entraîner à toutes les injustices des passions politiques et l'exposer à de graves reproches : ces reproches étaient justes et n'ont pas cessé de l'être en effet. Oubliant le spectacle sublime d'un grand peuple levé tout entier pour se défendre, l'auteur n'a de transports d'admiration que pour la légion de Condé ; les héros d'un poète français sont des Français qui combattent contre leur pays sous les drapeaux étrangers, mais il ignore ou du moins ne prononce pas un seul des noms immortels que notre guerre nationale a enfantés ; chez lui la Vendée brille aux dépens de nos quatorze armées, qui semblent être à ses yeux comme si elles n'étaient pas ; l'excès de la reconnaissance pour une généreuse hospitalité le porte à élever jusqu'aux nues l'ambitieuse rivale qui nous faisait alors une guerre d'extermination ; chez lui, enfin, la révolution n'est qu'une longue suite de crimes, et cette France, qui a donné tant de beaux exemples au monde dans la guerre de son indépendance, semblerait avoi r abjuré toutes les vertus. Au reste , empressons-nous de le
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dire, il existait à cette époque parmi nous une réaction , dans laquelle le parti opposé à la cause des intérêts publics avait usurpé une menaçante influence. Ce parti, appuyé sur vingt journaux infectés des mêmes idées, versait le blâme, l'injure et les imprécations sur tout ce qui s'était passé depuis 1 789 , et marchait avec autant d'audace que de sécurité à la contre-révolution qu'il croyait voir éclore chaque jour. Combien d'écrivains, qui depuis sont revenus à des idées raisonnables et à des sentimens de conciliation , étaient alors saisis d'une espèce de fureur ! Delille, moins violent, épargnait les personnes et ne demandait pas de proscriptions, mais il attaquait les choses sans aucun ménagement, et souvent avec une exagération qui altérait la vérité. Certes, voilà bien plus de motifs qu'il n'en fallait pour enflammer des ressentiraens qu'augmentaient encore les exultations de joie et les éloges sans frein des hommes opposés à la liberté. Ces ressentimens s'emparèrent de l'opinion, au point que Bonaparte, arrivant au pouvoir, obligé de respecter la révolution dont il sortait, et de ménager les hommes qui avaient concouru à son élévation , eut besoin de son caractère pour résister aux clameurs élevées contre le poème. On demandait avec les plus vives instances que l'entrée du sol natal fût interdite au chantre des Bourbons et à l'ennemi
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de la révolution. Le premier consul ne voulut jamais céder à cette espèce de violence ; il protégea Delille absent, comme Delille de retour. L'une des vertus du poète était la reconnaissance ; il fut profondément touché, et conserva toute sa vie le souvenir de cette conduite de Bonaparte ; il aimait à la rappeler dans ses entretiens familiers. Aussi n'a-t-on pas connu la vérité des faits, en racontant, avec une espèce de triomphe , les superbes refus opposés par Delille aux avances et aux offres du pouvoir. Delille mit de la bienséance et de la noblesse dans sa résistance; il ne rejeta point avec hauteur, il s'abstint avec sagesse. De son côté, Bonaparte n'essaya aucunement de faire violence au poète ; instruit des goûts d'indépendance de celui qu'on avait espéré séduire , il le laissa tranquille au Collège de France, à l'Académie, et dans sa modeste retraite. Bonaparte eût été bien aise de pouvoir montrer de beaux vers composés en son honneur par le chantre des Bourbons, mais il ne se sentait pas attiré vers lui. Son penchant était pour le sauvage et dramatique Ducis, auquel il associait le jeune et libre auteur ^Agamemnon. Maître de la France , et exerçant déjà tant d'influence sur l'Europe , le vainqueur de Rivoli, d'Aboukir et de Marengo faisait maigre les vendredis, par égard pour les scrupules catholiques du vieux républicain.