XXX SUR JACQUES DELILLE
Delille, cédant aux vœux de ses nombreux amis et de tous les hommes qui possédaient un nom en littérature, avait enfin revu Paris; et comme on oublie facilement dans notre chère France , comme le culte du talent n'est jamais éteint dans les cœurs, sa rentrée à l'Académie avait été un triomphe accueilli avec joie, même par ses adversaires, même par ses ennemis. Sensible à cet accueil qui lui rappelait les plus brillantes solennités de sa vie littéraire, Delille soutint bientôt ce retour de la faveur publique par la traduction du Paradis perdu.
Nos voisins eux-mêmes, idolâtres de leur Mil ton aussi bien que de leur Shakespeare ; nos voisins dont le goût indépendant pardonne aux défauts les plus grossiers en faveur des beautés sublimes , ne craignent pas de donner leurs suffrages à la traduction du Paradis perdu ; voilà sans doute la plus imposante des réponses aux détracteurs de Delille. Parmi eux, Ginguené, homme d'un rare mérite, plein d'érudition et de conscience, quoique entraîné quelquefois par ses passions politiques, mérite un rang à part; sa critique est savante, appuyée sur une connaissance approfondie du texte, et souvent irrésistible. Pourquoi faut-il que, dans son enthousiasme pour l'original , un tel juge ait poussé la sévérité jusqu'à l'injustice envers Delille? A voir la véhémence de ses hostilités, on
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prendrait le censeur français pour un Anglais de la vieille roche, qui défend le chantre du Paradis contre les profanations d'un imprudent étranger.
Admirons ici un véritable phénomène littéraire : Delille, âgé de plus de soixante ans, infirme, presque réduit, comme l'aveugle d'Albion, à supplier le ciel de mettre des yeux dans son âme , semble dépouiller la vieillesse et revêtir une autre nature , afin de lutter avec le terrible Milton. Dans sa nouvelle métamorphose, le brillant écrivain, auquel on reprochait des airs de boudoir, des grâces de salon , de la poésie en miniature , prend tout-à-coup de grandes et fières proportions au moment de se mesurer avec le peintre de Satan. Lequel de nous aurait soupçonné dans l'auteur élégant, mais trop poli et trop froid peut-être, du poème des Jardins^ même dans l'heureux imitateur des plus belles choses de \ Enéide , la vigueur , l'audace et cette couleur dantesque avec lesquelles sont reproduits les princes du Tartare chrétien , Satan leur monarque et leur dieu , et les gigantesques batailles de l'enfer contre le ciel ? Avec quelle fidélité d'artiste Delille n'a-t-il pas mis en action sous nos yeux les magnifiques scènes de la création , telles que Milton les a faites, inspiré par la Bible et par son propre génie! et ce palais fantastique, ce merveil-
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leux PandemoJiium que les anges déchus improvisent pour recevoir l'affreux conseil de Satan : comme Delille l'élève avec facilité , et le décrit avec un luxe oriental! Ginguené, défendant, au nom du vrai beau , le grand goût et les grâces virginales du texte contre les ornemens et la parure du traducteur , ne trouve ni le paradis assez simple , ni la première des femmes assez angéliquement belle; cette juste accusation n'empêche pas le paradis d'être une féerie, et les amours d'Adam et d'Eve une suite d'enchantemens. Plus loin, la métamorphose du serpent a quelque chose de magique , et la séduction, si habilement ourdie par le tentateur, ne laisse rien à désirer. Que si vous revenez sur vos pas par le souvenir, vous resterez encore plus étonné que l'homme habitué à la poésie descriptive, qui de sa nature manque de vie et de mouvement, ait pu s'incorporer en quelque sorte la brûlante éloquence du Démosthène infernal. Faut-il inférer de ces justes éloges que nous voulions égaler Delille à l'Homère des Anglais? Loin de nous cette ridicule et maladroite exagération. Le génie est comme l'aigle ; personne ne peut atteindre à la hauteur de son vol et le suivre dans les cieux. On ne fait pas plus du Milton que du Raphaël et du Michel- An^^e. Delille nous a donné une belle copie du tableau d'un grand maître ; voilà sa gloire. Ce n'est
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pas tout; grâces à lui, le poète immense que Corneille avait ignoré, que Eoileau connaissait à peine , que l'auteur âUphigénie n'avait pas entrevu peutêtre, ce Milton que nous ne lisions pas, malgré la version en prose et les précieux commentaires de Racine le fils , est devenu un auteur français : il doit à Delille ses lettres de naturalisation.
La postérité aura peine à croire que la traduction du Paradis perdu n'ait demandé qu'une année à Delille ; cependant rien de plus vrai que cet effort de verve et d'inspiration, d'autant plus difficile à concevoir, que le poète, presque aveugle, était obligé de se faire lire et quelquefois expliquer le texte, de l'apprendre ensuite par cœur pour pouvoir se livrer en liberté, sur la foi de sa mémoire, à un travail de feu. C'est alors qu'il éprouva une première et grave attaque de paralysie ; aussi disait-il que Milton avait failli lui coûter la vie.
D'autres palmes avaient tenté l'ambitieuse espérance de Delille : on savait, grâces à des lectures dans les cercles de Paris et dans le sein de l'Académie , que l'émule de Lucrèce et de Thompson consacrait depuis long-temps ces loisirs qui sont souvent de brûlantes veilles, à un poème sur V Imagination. Hélas ! une révolution avait passé avec tous ses orages entre les espérances conçues par le public, et le moment assigné par son impatience
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à raccomplissement de la brillante promesse du talent; on craignait que l'auteur n'eut été distrait ou même entièrement détourné d'un travail qui demandait du calme, du silence, et du bonheur. Mais Delille avait dans le cœur une retraite inaccessible aux troubles du dehors, et dans la sérénité de son caractère un véritable talisman : parmi les dissipations du monde, dans sa solitude sous le règne de la terreur, pendant ses voyages et son séjour en Suisse, en Allemagne, en ^Angleterre, il trouvait toujours à ses côtés un démon familier qui lui demandait et lui inspirait des vers. D'ailleurs , comme son lot d'écrivain n'était pas cette puissance de tète qui conçoit et dispose un vaste plan ; comme, sans perdre de vue son idée première et son but, il composait souvent par morceaux détachés , il pouvait plus facilement interrompre et reprendre sa tache poétique. Des le temps même où l'auteur commençait à réciter en public d'étincelans fragmens de \ Imagination , l'ouvrage était jugé et condamné sous le rapport de l'ordonnance ; on avait remarqué dès lors , et la lecture fait bien plus ressortir encore ces défauts du poème, une logique peu sévère, de la confusion dans ses idées, les irrégularités de sa marche. Delille ne tient pas toujours d'une main sûre le fil d'Ariane dans le dédale de la métaphysique; quand une de nos fa-
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cultes le préoccupe, il lui attribue des effets qu'une autre faculté pourrait revendiquer. L'imagination disparaît trop souvent des tableaux du peintre , en sorte que l'on éprouve la tentation de lui demander où est la divinité qu'il a choisie pour inspiratrice. Cependant si un ordre fécond et suprême manque dans l'ensemble , les parties dont il se compose offrent de la suite et de l'harmonie entre elles. Le deuxième chant , par exemple , nous a paru très bien enchaîné ; les transitions de pensées sont devenues plus heureuses et plus habilement ménagées ; elles ont perdu cette uniformité que leur imprimait autrefois le retour perpétuel d'une réflexion jetée en un seul vers à la fin de chaque morceau.
Delille avait été si blessé de l'obstination malveillante de la critique à lui opposer la traduction des Géorgiques comme le nec plus ultra de son talent , qu'il éprouvait le plus vif plaisir à voir le poème de X Imagination placé par une estime sentie au-dessus de ses autres ouvrages. Cette préférence motivée flattait à la fois son opinion et son penchant. La prédilection paternelle trompe souvent les écrivains ; ici , elle n'était point aveugle. «Monsieur, lui disais-je un jour avec tout l'abandon de la causerie familière qui permet tant de libertés , il existe en vous deux écrivains différens : l'un, que
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je n'aime pas du tout, abuse de son esprit, joue avec son talent , sacrifie au faux goût , combine de petites surprises , et ne paraît possédé que du frivole désir de plaire dans un salon ; l'autre a une grande manière, il est de l'école des maîtres, il écrit comme eux , il les surpasse quelquefois, et pense à la postérité; celui-là, je l'honore et je l'admire, » On me dispensera de rapporter l'obligeante réponse du poète à cette brusque apostrophe ; d'ailleurs , je ne l'ai citée que parce que l'éloge qu'elle contient s'applique surtout au poème de Y Imagination j le plus bel ouvrage de Delille à mes yeux.
Le premier mérite du poème est d'être à la fois national et cosmopolite , les deux caractères de son siècle ; sauf deux fâcheuses incursions sur le domaine de la révolution, dont les souvenirs ont donné une couleur si sombre à ce touchant sujet de malheur et pitié , la France d'autrefois , la France des deux siècles rivaux qui se disputent encore la prééminence : la France, avec son cortège de vertus et de gloires, apparaît à nos regards enchantés de la trouver si belle. L'Asie, la Grèce, l'Italie, l'Angleterre, viennent se grouper autour d'elle , et amènent leurs grands spectacles ou leurs grands hommes dans son Panthéon. Si l'héroïque et sage l'Hôpital , austère comme un Spartiate, simple comme un Romain, poli comme im Athénien ; si le président MoIé, plus
SUR JACQUES DELILLE. xxxvij brave peut-être en face de la sédition que Condé lui-même sur un champ de bataille ; si le sévère Sully, qui avait toutes les sortes de courage, si ce ministre sévère, sans lequel Henri IV, emporté par des passions sans frein , vaincu par des faiblesses impérieuses comme des vices, n'eût pas été un grand roi , ne trouvent pas leurs pairs dans le poème , on y voit figurer Corneille, Racine et Voltaire à côté du gigantesque Shakespeare. Homère l'Olympien, Virgile son émule, mais non pas son égal, appellent auprès d'eux le grave et touchant Torquato, que suit le folâtre Arioste , si prodigue de merveilles. Dante et Milton se donnent la main comme deux jumeaux en poésie marqués au même type par la nature. Le contemplateur, le plus vrai des peintres de l'homme, sourit à son ami Jean La Fontaine, dont la vie fut un long rêve du génie. Fidèle au culte de Voltaire , Delille n'a point eu, comme La Harpe , l'ingratitude et la faiblesse de déshonorer l'idole qu'il avait chantée dans sa jeunesse avec un enthousiasme tant soit peu hyperbolique , comme l'attestent ces vers du cinquième chant de Y Imagination :
.Si l'on peut au géant comparer le grand homme, Je crois voir cet Atlas que la fable renomme, Qui, seul, réunissant les diverses saisons, Embelli de vergers, hérissé de glaçons.
Entendait tour à tour les zéphyrs, les orages, La chute des torrens, les combats des nuages,
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Les hymnes des mortels, les doux concerts des dieux; S'appuyait sur la terre et supportait les cieux.
Delille a conservé pour l'éloquent et infortuné Jean-Jacques le tendre intérêt, la vive sympathie que ce bmlant peintre de l'amour et de la vertu avait inspirés à un siècle gouverné par les femmes , muliebre sceclum. Le portrait de Rousseau , que tout le monde sait par cœur ; celui de La Fontaine, pour lequel Delille s'est fait naïf un moment comme l'original ; les portraits du Dante , de Milton et de l'Arioste , sont des modèles de l'art de peindre en vers. Milton lui-même n'aurait pas loué avec plus de magnificence Homère et Moïse, Michel-Ange et Raphaël , Lagrange et Newton. Puis après ces apparitions sublimes, la grâce, la pudeur, la mélancolie, semblables à trois vierges qui se ressemblent et diffèrent comme des sœurs, viennent délasser la vue et récréer le cœur. D'autres surprises charmantes abondent dans l'ouvrage; tels sont, après, les triomphes de la superbe Rome , et le jugement solennel des rois d'Egypte , découronnés par la mort; ces belles théories qui faisaient l'ornement des fêtes politiques bu religieuses de la Grèce. Enfin, toutes les idées d'un siècle de philosophie, toute sa haute raison , toutes ses espérances, tous les sentimens tendres et généreux du cœur de l'homme , l'amour de la patrie, le respect de la religion, la
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pitié pour l'infortune, le profond souvenir des bienfaits , la sage tolérance , la passion des arts sans cesse rappelés à la nature leur modèle éternel , le culte de la beauté morale comme les Grecs l'avaient conçue, en lui donnant la beauté physique pour symbole , impriment au poème un caractère d'élévation , un attrait d'utilité , une pureté de doctrine, et une puissance de séduction sans danger que Platon aurait voulu trouver toujours réunis dans Homère.
Le poème des Trois Règnes , regardé par quelques juges comme le triomphe du genre descriptif, en marque aussi l'écueil, suivant la judicieuse observation de Chénier, qui , du reste , n'a fait qu'effleurer les défauts de l'ouvrage, tandis qu'il se plaît, au contraire , à en relever le mérite avec une généreuse chaleur ; cependant des dissentimens politiques auraient pu le rendre trop sévère ou du moins plus avare d'éloges.
La petite manière, disons mieux, la mauvaise manière de l'auteur reparaît ici à plusieurs reprises ; il !ui arrive d'offenser le goiit par les plus méchantes antithèses. On le surprend à entasser une suite de ces vers à compartimens symétriques , dont il avait contracté l'habitude dans le commerce de Pope , au détriment de la belle langue de Racine. Quelquefois il hérisse son style de termes techniques et re-
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belles à l'harmonie ; l'excès de sa facilité l'entraîne à rimer les plus minces détails de la vie oisive des salons. Au milieu d'un morceau dramatique, les défauts inhérens à la manie descriptive viennent glacer la sensibilité du poète ; il manque tout-à-coup de ces mouvemens, de cette chaleur, de ces accens que le cœur demande et inspire. Quels que soient le nombre et la variété des tons, quelle que soit la variété des couleurs dont sa muse dispose , elle retombe dans des souvenirs qui deviennent des répétitions capéd^les de causer quelque impatience aux lecteurs. Le Poussin et Raphaël lui-même auraient couru le risque de déplaire, en reproduisant les mêmes sujets ; la virginité de la première expression se retrouve rarement dans la seconde. Tous ces reproches sont largement compensés par des beautés sans nombre ; mais avant de les indiquer, n'oublions pas une observation assez curieuse peut-être. Comment concevoir qu'un homme livré presque exclusivement à la poésie, et entraîné par tant de distractions; qu'un littérateur qui n'a été initié à l'histoire naturelle, à la physique, à la chimie, à la connaissance des cieux, que par la lecture des auteurs et par la confidence de quelques hommes supérieurs, ait pu s'approprier leurs doctrines, et devenir assez maître d'un si vaste sujet pour ne pas trouver à tout moment des bornes ou
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des lacunes dans son intelligence? Delille possédaitil les trésors de science amassés par ses maîtres ? non, sans doute; mais, plein d'esprit et de pénétration , il saisissait avec avidité l'instruction offerte ou demandée; elle s'imprimait vivement en lui, elle y fermentait pendant le travail de la forme qu'elle devait recevoir , et ensuite elle sortait de la mémoire, comme les pensées de la Sibylle une fois délivrée de l'oracle dont elle était grosse; en sorte que l'on pourrait dire, sans porter atteinte à la réputation du poète, doué de la merveilleuse faculté de saisir avec tant de promptitude, d'exprimer avec tant de justesse des vérités étrangères aux études de toute sa vie : « Peut-être Delille ne savait pas en prose les choses même qu'il paraît si bien savoir en vers. » Au reste, on trouverait parmi les hommes dont l'esprit est vif et prime-sautier , plus d'un exemple de cette aptitude à recevoir et de cette impuissance à garder.
Les Trois Règnes n'ont pas le mouvement et la vie du poème de V Imagination ; les passions, cette grande source de l'intérêt, n'animent pas de leur chaleur les tableaux de la nature; le paradis luimême, avec toutes ses merveilles, serait froid sans les amours et les malheurs d'Adam et d'Eve : la froideur, voilà le vice radical du nouvel ouvrage, qui d'un autre côté offre encore un étonnant progrès
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dans le style de l'auteur. La poésie semble plus que jamais sa langue naturelle; il la parle comme nous parlons celle que nous avons apprise dès l'enfance, quand nous avons ajouté la puissance de l'habitude et les secours du travail aux traditions du berceau. Les plus grandes difficultés, il s'en joue; les nombreux tours de force auxquels son sujet le condamne ne paraissent lui rien coûter, et plus ils sont périlleux, plus ils sont faits avec grâce. Des chants tout entiers, le quatrième , par exemple, sont presque irréprochables ; Boileau aurait vu avec joie ces progrès de son école. Personne, avant et depuis Delille, n'a peint avec une élégance plus suave et de plus chastes couleurs les vifs amours des plantes ; dans quels vers caressans il exprime les soins et la tendresse de la nature pour le jeune arbrisseau qui va sortir de son enveloppe et paraître au soleil ! Buffon lui-même, dans un langage libre de toute contrainte, Buffon, ce grand peintre des animaux, aurait peine à lutter de précision, de clarté, de grâce et de variété avec Delille. Buffon se donne carrière, et pèche par un excès d'abondance; Delille choisit avec bonheur les traits principaux dans la nature et dans les copies du maître qu'il regarde tour à tour; quelquefois seulement il les gâte par l'abus de l'esprit et la coquetterie de la parure. On n dit de la manière nouvelle que Delille semblait
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avoir acquise pour son dernier ouvrage , que c'était la grâce et la facilité du pinceau d'Ovide avec plus de fermeté dans la touche , plus de variété dans le coloris et de vérité dans l'expression; l'habile critique aurait pu ajouter que Delille reproduit souvent ici le goût et la perfection de Virgile dans les Géorgiques. Terminons par un passage emprunté à Chénier : « Mais l'auteur ne décrit pas seulement; il est peintre, car il est poète. Il sait rendre les grands effets de la nature : l'éruption d'un volcan , les désastres causés par un hiver rigoureux, les ravages d'une contagion. Après avoir peint un ouragan, voyez avec quel art il rattache à cette peinture effrayante un épisode qui la fait valoir encore : la destruction de l'armée de Cambyse. Observez comme, à l'occasion de l'aurore boréale, il intrerprète un phénomène par une fiction ingénieuse et dans le vrai goût de l'antiquité. Nous négligeons un épisode de Thompson , que M. Delille a traduit comme il sait traduire; mais qui pourrait oublier un autre épisode aussi noble que touchant, celui des mines de Florence, de cet asile souterrain , où deux chefs de partis contraires sont réunis, réconciliés, et désabusés de l'ambition par l'infortune? Voilà des narrations animées, des tableaux vivans. Là M. Delille est tout entier'. >
' Tableau de la littérature française . L'institution des prix dé-
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Nous voudrions pouvoir passer sous silence le poème de la Conversation, inconcevable erreur d'un homme supérieur abusé par son esprit; ici Delilie, sans que l'on puisse alléguer le déclin de son talent, est tombé tellement au-dessous de lui-même, que l'on ne sait comment expliquer cette décadence. L'ouvrage est décidément mauvais ; eh bien ! quand vous l'entendiez réciter par celui qu'on avait si justement nommé le dupeur d'oreilles , il avait dans la manière de dire tant de fascination , il avait à ses ordres une si riche variété de tons et d'accens , il vous ménageait des surprises avec un art si perfide, qu'il parvenait à vous faire illusion, même sur l'uniformité de ses portraits, tous jetés dans le même moule; même sur le vide de pensées, trop manifeste dans les bagatelles qu'il a rimées avec une intarissable faciUté, en outrant même les défauts de Gresset dégénéré.
On conçoit d'autant moins que Delilie ait échoué dans un pareil sujet , que lui-même , au dire de M. de Feletz , avait été unique et sans rival dans l'art d'assaisonner une conversation de tout ce qui en fait le charme, de la varier à l'infini par les sail-
cennauv, fondée par jVapoléon , et avortée au milieu des immenses embarras de la politique , donna naissance à ce beau travail , dans lequel Chénier, si cruellement déchiré parla critique des passions, doiMia Texcmple de la plus nobir inqiarlialile et de la justice la plus éclatante, même envers ses ciuicmis cl ses détracteurs.
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lies les plus heureuses, les propos les plus légers, les reparties les plus vives et les plus inattendues , par des complimens sans fadeur, des railleries sans amertume , des anecdotes racontées avec une grâce particulière.
Tant de succès accumulés les uns sur les autres, et surtout l'imprudence passionnée de ses panégyristes, coalisés de nouveau pour accabler tous les autres hommes de lettres du poids de sa réputation, firent renaître des animosités contre Delille; elles durèrent peu. Me pardonnera-t-on d'avouer ici que je contribuai peut-être à les effacer, en répétant partout ce que j'avais vu de bon , d'obligeant, d'inoffensif dans Delille, et combien surtout il était loin de refuser justice au talent des autres: on me crut, et l'on revint à lui. Tout ombrage avait disparu à l'époque de la discussion relative au concours ouvert pour les prix décennaux; mais, dans ce moment même, Chénier signalait une autre réaction à laquelle l'idole de la veille n'aurait pas dû s'attendre le lendemain. « Nous ne tenterons pas d'expliquer pourquoi d'amères censures lui sont prodiguées par ceux même qui naguère lui prodiguaient des louanges exclusives. Plus justes, plus soigneux de la gloire nationale, fondée en grande partie sur les monumens littéraires, nous rendons hommage à ce talent inépuisable, qui, bravant la
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délicatesse outrée de notre langue poétique , a su vaincre ses dédains, et la dompter pour l'enrichir; dont les défauts brillans sont et seront trop imités, mais dont les beautés, presque sans nombre , auront trop peu d'imitateurs; à qui nous devons huit poèmes; qui fut célèbre à son début; qui écrit depuis quarante ans, mais qui n'a fatigué que l'envie, et dont le nom restera fameux. » La commission nommée dans le sein de l'Académie française pour l'examen des ouvrages proposés à Napoléon comme dignes de l'un des prix qu'il devait décerner luimême, se montra plus favorable encore à Delille, rendit un témoignage solennel de la singulière estime qu'elle faisait des travaux de l'infatigable athlète. Toute la haute littérature vint alors se grouper autour de lui; il se vit entouré d'une faveur extraordinaire. Paraissait -il à une séance publique des quatre classes de l'Institut ? placé en signe d'honneur sur le fauteuil du directeur de la compagnie, exposéàtous les regards pour que tout le monde pût le voir, objet d'une religieuse attention, il obtenait des applaudissemens universels; des membres de l'Académie, revêtus des plus éminentes fonctions, entre autres le comte Regnaud de Saint-Jean-d'Angeli, se distinguaient par la franchise de leur admiration. Mais le Collège de France était pour Delille comme lui temple consacré à son culte
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particulier. Il m'avait alors choisi pour suppléant; le jour de mon entrée en fonctions, après m'avoir présenté à la foule qui encombrait la vaste salle des séances publiques , il récita un fragment de son poème de V Imagination ; on exprimerait difficilement la sensation produite par ce fragment , qui contenait en quelque sorte ses adieux à la vie. Cette espèce de testament lu en public par un homme aveugle, faible, penchant vers la tombe; l'attendrissement qui interrompait par intervalle la voix du poète , qui ressaisissait bientôt toute la puissance de la déclamation de ses belles années , causèrent une émotion générale à l'assemblée ; des larmes coulaient de tous les yeux. Madame Delille , à qui un époux presque octogénaire adressait ainsi les dernières volontés de son cœur, comme les dernières expressions de sa tendresse , était présente à cette scène, et prenait, avec un certain nombre d'amis du poète , sa part de ce touchant triomphe. Chaque fois que Delille, pour soutenir celui qu'il avait admis à l'honneur de le remplacer, venait s'asseoir auprès de moi dans la chaire qu'il avait tant illustrée autrefois , il était accueilli avec transport par une jeunesse enivrée du bonheur de l'entendre.
Descendu de son petit Capitole, Delille regagnait lentement ses modestes foyers où le dieu redevenait homme , c'est-à-dire , sujet à des infirmités, et
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réduit, non pas à demander, mais à recevoir les soins de la plus constante sollicitude, car il ne pou^ vait faire un pas sans un guide, et céder sans péril aux mouvemens de sa vivacité naturelle , qui l'eût facilement emporté jusqu'à oublier sa faiblesse. Il trouvait auprès de lui celle qu'il appelait sa chère Dilette ', et qui était vraiment son Antigone , puisqu'elle lui prodiguait des attentions filiales. De son côté, madame Delille montrait le plus vif empressement à prévenir les désirs et les besoins du poète en qui elle vivait tout entière. Douée d'une âme ardente et d'un caractère plein d'énergie. Madame Deliîle avait été la providence de son mari pendant les alarmes du règne de la terreur; elle avait partagé les peines de ce cœur sensible et affligé par tant de pertes douloureuses; elle l'avait accompagné dans ses voyages, et partout elle lui avait ménagé du repos, du silence, et une retraite que sa sévérité défendait comme un asile inviolable contre les imprudens visiteurs qui venaient gaspiller le temps et refroidir l enthousiasme du poète. Il travaillait ainsi en toute liberté ; et quand sa mémoire était pleine de vers , comme la ruche des abeilles est remplie de miel , il appelait son épouse pour recueillir la moisson du jour. La
- Sœur radctlc i\v madame Delille.
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mémoire de Delille retenait fidèlement tout ce qu'il avait composé dans sa tête , et le dictait ensuite à la pliune attentive et fidèle d'une compagne qui le payait de ses beaux vers par un premier suffrage , dont l'écrivain, encore tout échauffé, a besoin quelquefois, même pendant le cours du travail, pour soutenir son ardeur. Ce suffrage était de quelque prix ; en effet , le commerce d'un esprit si exercé , les confidences littéraires d'un écrivain si habile, lui avaient donné à elle-même un sentiment très vif du beau et un tact assez délicat. Attentive aux exemples du maitre , elle récitait des morceaux de ses poèmes d'une manière agréable et qui ne sentait pas trop l'imitation. Elle chantait d'ailleurs avec goût, et sa voix avait d'heureux accens. La musique avait été le premier intermédiaire entre les deux époux, elle faisait le charme de leur intimité.
Suivant une opinion très répandue, madame Delille aurait exercé un empire absolu sur son mari : cet empire était grand, sans aucun doute; mais nous lui devons quinze ou vingt ans de plus d'une vie toute consacrée à l'honneur des lettres, et plusieurs poèmes qui n'auraient jamais vu le jour. Entraîné par la facilité de son caractère , par l'habitude et le besoin des succès journaliers, Delille aurait cédé, comme autrefois, à des sollicitations indiscrètes, et serait mort avant le temps sous les perfides ca-