‹ OEuvres de Descartes, publiées (volume 2)Chapitre 37 sur 47 · PRÉAMBULE · texte numérisé non relu

PRÉAMBULE

L'honnête homme n'a pas besoin d'avoir lu tous les livres, ni d'avoir appris soigneusement tout ce qu'on enseigne dans les écoles. Il y a plus „ son éducation seroit mauvaise s'il avoit consacré trop de temps aux lettres. Il y a beaucoup d'autres choses à faire dans la vie, et il doit la diriger de manière que Ja plus grande partie lui en reste pour faire de belles actions , que sa propre raison devroit lui apprendre , s'il ne recevoit de leçons que d'elle seule. Mais il vient ignorant dans le monde, et comme les connoissances de ses premières années ne reposent que sur la foiblesse des sens ou l'autorité des maîtres , il peut à peine se faire que son

imagination ne soit remplie d'un nombre infini d'idées fausses , avant que sa raison ait pu prendre l'empire sur elle; en sorte que. par la suite il a besoin d'un bon naturel ou des leçons fréquentes d'un homme sage, tant pour secouer les fausses doctrines dont son esprit est prévenu , que pour jeter les premiers fondements d'une science solide, et découvrir tous les moyens par lesquels il peut porter ses connoissances au plus haut point qu'elles puissent atteindre.

J'ai dessein dans cet ouvrage d'enseigner quels sont ces moyens, et de mettre au jour les véritables richesses de notre nature , en ouvrant à chacun la voie par laquelle il peut trouver en lui-même, sans rien emprunter à un autre, la science qui lui est nécessaire pour diriger sa vie, et ensuite acquérir, en s exerçant , les sciences les plus curieuses que la raison humaine puisse posséder.

Mais, pour que la grandeur de mon dessein ne saisisse pas en commençant votre esprit d'un étonnement tel que la foi en mes paroles ne puisse plus y trouver place, je vous avertis que ce que j'entreprends n'est pas aussi difficile qu'on pourroi t se l'imaginer. En effet les connoissances qui ne dépassent pas la portée de l'esprit humain sont unies entre elles par un lien si merveilleux, et peuvent se déduire Tune de l'autre par des conséquences si nécessaires, qu'il n'est pas besoin de

beaucoup d'art , et d'adresse pour les trouver , pourvu qu'en commençant par les plus simples , on apprenne à s'élever par degrés jusqu'aux plus sublimes. C'est ce que je veux montrer ici à l'aide d'une suite de raisonnements tellement clairs et tellement vulgaires, que chacun jugera que s'il n'a pas remarqué les mêmes choses que moi , c'est uniquement parcequ'il n'a pas jeté les yeux du bon côté , ni dirigé ses pensées sur les mêmes objets que moi , et que je ne mérite pas plus de gloire pour les avoir découvertes, qu'un paysan n'en mériterait pour avoir trouvé par hasard sous ses pas un trésor qui depuis long-temps auroit échappé à de nombreuses recherches.

Et certes, je m'étonne que parmi tant d'excellents esprits 9 qui en ce genre eussent réussi bien mieux que moi , il ne s'en soit trouvé aucun qui ail daigné faire cette distinction,. et que presque tous se soient conduits comme le voyageur qui , abandonnant la grande route, s'égare dans un chemin de traverse au milieu des ronces et des précipices.

Mais je ne vçux pas examiner ce que d'autres ont su ou ont ignoré. Il me suffira de noter que , quand même toute la science que nous pouvons désirer se tçouyeroit dans les livres , ce qu'ils renferment de bon est mêlé de tant d'inutilités, et dispersé dans la masse de tact de gros volumes, que

pour les lire il faudrait plus dé temps que la vie humaine ne nous en donne , et pour y reconnoître ce qui est utile , plus de talent que pour le trouver nous-mênies.

C'est ce qui me fait espérer que lç lecteur ne sera pas fâché de trouver ici une voie plus abrégée , et que les vérités que j'avancerai lui agréeront * quoique je ne les emprunte pas à Platon ou à Aristote , mais qu'elles auront par elles-mêmes de la valteur, comme l'argent qui a tout autant de prix qu'il sorte de la bourse d'un paysan ou de la trésorerie. J'ai même fait en sorte de les rendre également utiles ^ tous les hommes. Je n'ai donc pas pu trouver de style plus conforme à ce dessein que celui dont on se sert dans les conversations , où chacun expose familièrement à ses amis ce qu'il croit savoir le mieux. Je suppose donc , sotis les noms d'Eudoxe , de Polyandre et d'Épistémori , un homme doué d'un esprit prdinaire , mais dont le jugement n'est gâté par aucune fausse opinion , et qui possède toute sa raison intacte , telle qu'il la reçue de la nature; et qui, dans sa maison de campagne, où il habite, reçoit la visité de deux hommes du plus grand esprit, et des plus distingués du siècle^ dont l'un n'a jamais, rien étudié, tandis que l'autre sait très bien tout ce* qu'on peut apprendre dans les écoles. Et là , entre autres discours que chacun peut imaginer à son gré , ainsi

que les circonstances locales, et les objets qui les entourent * objets parmi lesquels je leur ferai prendre souvent des exemples pour rendre leurs conceptions plus claires , j'amène au milieu de leur entretien le sujet dont ils traiteront jusqu'à la fi*r de ces deux livres.

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