A M. DE BALZAC
(Lettre loi du tome I.)
MoNSIEUa ,
Encore que, pendant que vous avez été à Balzac, je susse bien que tout autre entretien que celui de vous-même vous devoit être importun, si est-ce
■ ~ Cette lettneit écrite le 19 mars i63i , selon m» pensée, la réponsti 1 de H. de Balzac étant da aS A'uvril. »
-ii,Gi:H)(^Ie
igo LETTRES.
que je n'eusse pu m'empèch»' de vous y envoyer parfois quelque aâauvais compliment, «i j'eusse cru que vous y cassiez du d^aeurer si long-temps , comme vous avez fait; maïs ayant eu l'honneur de recevoir une de vos lettres, par laquelle vous me Élisiez espérer que vous seriez bientôt à la cour, je fis un peu de scrupule d'aller troubla votre repos jusque dans 1^ désert, et crus qu'il valoit mieux que j'attendisse à vous écrire que vous en fus»ez sorti; c'est ce qui m'a &it différer d'un voyage à l'autre l'espace de dix-huit mois ce que je n'ai jamais eu intention de différer plus de huit jours : et ainsi , sans que vous m'en ayez d^U^tion , je vous ai exempté tout ce temps-là de l'importunité de mes lettres. Mais, puisque vous êtes maintenant à Paris, il faut que je vous demande ma part du temps quç tous »■*¥? réaolu d'y perdre à l'entretien de ceux qui vous iront visiter, et que je vous dise que depuis deux ans que je suis dehors, je n'ai pas été une seule fois tenté d'y retourner, sinon depuis qu'on m'a mandé que vous y étiez; mais cette nouvelle m'a Êùt connoître que je pourrois être maintenant quelque autre part plus heureux que je ne suis ici; et si l'occupation' qui m'y retient n'étoit, selon mon petit jugement, la plus importante en laquelle je puisse jamais être employé, la seule espérance d'avoir l'honneur de votre conversation , et de voir naître naturelle-
=flbyGoogle
LETTBJtS. 199
ment devant moi ces fortes pensées que nous admirons dans vos ouvrages, seroit siiffîsaote pour m'en faire sortir, t^e me demandeE point, s'il vous plaît, quelle peut être cette occupation que j'estime si importante, car j'aurois honte de vous la dire; je suis devenu si philosophe, qoe je méprise la plupart des choses qui sont ordinairement estimées, et en estime quelques autres dont on n'a point accoutumé de faire cas-: toutefois, pourceque vos sentiments sont fort éloignés de ceux du peu[de, et que vous m'avez souvent témoigné que vous jugiez plus favorablement de moi que je ne méritois, je ne laisserai pas de vous en entretenir plus ouvertement quelque jour si Vous ne l'avez point désagréable : pour cette heure , je me contenterai de vous dire que je ne sois plus en humeur de rien mettre par écrit, ainsi que vous m'y avez autrefois vu disposé: ce n'est pas que je ne fasse grand état de la réputation, lorsqu'on est certain de l'acquérir bonne et grande, comme vous avez Ëùt; mais pour une médiocre et inc^taine, telle que je la pourrois espérer, je l'estime beaucoup moins que le repos et la tranquillité d'esprit que je possède. Je dors ici dix heures toutes les '-' nuits, et sans que jamais aucun soin me réveille. Après que le sommeil a long-temps promené mon < e^jrit daits des bois, des jardins, et des palais en- ', chantés, où j'éprouve tous les [daisirs qui sont
aOO LETTHKS.
imaginés dans les fables, je mêle insensiblement mes rêveries du jour avec celles de la nuit; et quand je m'aperçois d'être éveillé, c'est seulement afin que mon contentement soit plus parfait, et que mes sens y participent; car je ne suis pas si sévère que Je leur refuser aucune chose qu'un philosophe leur puisse permettre sans offenser sa conscience. Enfin il ne manque rien ici que la douceur de votre conversation; mais elle m'est si nécessaire pour être heureux, que peu s'en faut que je ne rompe tous mes desseins^ afin de vous aller dire de bouche que je suis de tout nton cœur, etc.