‹ OEuvres de Descartes, publiées (volume 3)Chapitre 3 sur 24 · A M. FERRIER · texte numérisé non relu

A M. FERRIER

( Lertre 98 du toirie Itt. )

D'Amiteidum ', le i S juin 161g.

Mossiettu,

Depuis que je vous ai quitté, j'ai beaucoup appris touchant nos Terres, ensortequllyamoyen de &ire quelque chose qui passe <^ qui ajamais été vu; et le tout semble si facile à exécuter, et est si certain , que je ne doute quasi plus de ce qui dépend de la main , comme je faisois auparavant : mais c'est une cbo&e que je ne saurois écrire; car il arrive' mille rencontres en travaillant qui ne se

• -Il drmcnroit pouruoi rnFrùe, préi de Fraiwker. Voyci 1* ■ tcHBC i( , fge jai. •■

Digrr^ibyGoogle

peuvent prévoir sur le papier , et qui se corrigent souvent d'une parole lorsqu'on est présent; c'est pourquoi il seroit nécessaire que nous fussions ensemble. Je n'ose pourtant vous prier de venir ici; mais je vous dirai bien que, si j'eusse pensé à cela lorsque j'étois à Paris , j'aurois tâché de vous amener; et si vous étiez assez brave homme pour faire le voyage et venir passer quelque temps avec moi dans le désert, vous auriez tout loisir de vous exercer, personne ne vous divertiroit, vous seriez éloigné des objets qui vous peuvent donner de l'inquiétude : bref vous ne seriez en rien plus mal que moi, et nous vivrions comme frères; car je m'oblige de vous défrayer de tout aussi long-temps qu'il vous plaira de demeurer avec moi, et de vous remettre dans Paris lorsque vous aurez envie d'y retourner. Si vous avez maintenant quelque bonne fortune, je serois marri de vous débaucher; mais si vous n'êtes pas mieux que lorsque je vous ai quitté, je vous dirai franchement que je vous conseille de venir: le voyage n'est pas de la moitié si long que pour aller dans votre pays; nous sommes en été , et la mer est maintenant fort assurée. 11 faudroit apporter les outils dont vous pourriez avoir besoin , ils ne coùteroieht à apporter que jusqu'à Calais; car c'est le chemin qu'il vous faudroit prendre. De Calais vous pourriez passer par mer, en un jour ou deux, jusqu'à Dort ou Roter-

-ii,Gi:H)(^Ie

dam , c'est-ihdire ici ; car de là oo peut venir plus sûrement jusqu'ici, qu'on ne fait à Paris depuis le l<^;is jusqu'à l'élise; et même, étant à Dort, vous pourriez voir M. Beecman, qui est recteur du collège, et lui montrer ma lettre ; il vous enseignera le chemin pour venir ici ; et si vous aviez besoin d'argent, ou de quoi que ce soit, il vous en foumiroit: en sorte que vous ne devez compter pour la difBculté du voyage que jusqu'à Calais. Si vous avez aussi quelques meubles qu'il vous fallût laisser à Paris, it vaudroit mieux les apporter, au moins les plus utiles; car, si vous venez, je prendrai un logement entier pour vous et pour moi , où nous pourrons vivre à notre mode et à notre aise. N'étoit que je ne vous saurois faire donner d'argent à Paris, sans mander où je suis' (ce que je ne désire pas), je vous prierois aussi de m'apporter un petit lit de camp, car les lits d'ici sont fort incommodes , ^t il n'y a point de matelas ; mais si vous êtes en do*e de venir, venez plutôt tout nu que d'y manquer. Je serois pourtant bien aise d'apprendre que ce fût l'abondance et la commo* dite qui vous en empêchât; mais si c'étoit la nécessité, je croirois que vous auriez manqué de courage, car il n'y a rien qui vous y doive sitôt faire résoudre; et même une médiocre fortune ou bien de Itères espérances ne vous doivent pas retarder,

' " It ne dit pa> où il.ul, mai) ion iidccaK êloil ■ AduiKiiUdi. >

-ii,Gi:H)(^Ie

b ^ LETTRES.

si TOUS avez l'ambition de faire quelque chose qui passe le commun : car toutes mes règles sont dusses, ou bien, si tous Tenez, je vous donnerai moyen d'exécuter de phis grandes choses que vous n'espérez. En tout cas, je vous prie de m'écrire sitôt que TOUS aurez reçu celle-ci. Au reste , je tous prie que personne ne sache que je vous ai écrit, non pasmémeM.Mydor^, encore que je sois fort bien son serviteur; mais je suis en lieu où je ne lui saurois rendre aucun service : et même , si vous venez, TOUS deTez souhaiter que personne n'en sache rien ; car si vous faites quelque chose de bon, il en sera meilleur lorsqu'on ne l'aura point attendu, et le retardement ne dégoûtera personne. Pour moi , je me trouve si bien ici , que je ne pense pas à en partir de long-temps. Je vous prie de m'aimer comme je crois que vous fiutes , et de me croire, comme je suis, etc.

-ii,Gi:u)(^Ie

A M. FEKBIEK.

(Lettre 99 du lome in.)

D'Amsterdam , la 8 oololm i6ig.

MonSIBDR,

Je souhaiterois que la fortune vous fut plus favorable; je crois pourtant -que vous oe devez pas désespérer de vous loger au Louvre, encore que le P. Gondran soit absent; s'il vaque quelque place avant son retour , vous devez aller trouver le P. Gibieuf ou le P. de Sancy, et les importuner de vous garantir ce qu'un des leurs vous a ^t avoir. Surtout je vous conseille d'employer le temps présent, sans TOUS attendre à l'avenir ; car si vous di£fêrez toujours de trois en trois mois, jusqu'à ce que VOUS soyez mieux que vous n'êtes, sachez que tous n'avancerez jamais rien. Je voudroîs bien que vous fussiez ici ; mais, selon que je vois vos affaires, je ne l'oserois espérer ; et puis nous sommes en une saison qui tous &eroit incommode, il Ëtudroit attendre l'été, et entre ci et là il se peut présenter mille antres occasions. Surtout, puisque vous me

Digrr^ibyGoogle

8 LETTEES.

faites la fitveur de vouloir entendre mon avis , j« vous conseille d'employer le temps présent à quelque prix que ce soit. Achevez l'instrument de M. Morin ; te temps que vous n'y pouvez travailler, employez-le à faire des choses qui vous donnent du profit présent, et si voua pouvez avoir du temps de reste pour travailler sur l'espérance d'un plus grand profita l'avenir, je vous conseille de l'employer aux verres. Mais afin que vous jugiez, auparavant -que vous y employer, si c'est chose qui puisse réussir, je vous décrirai ici une partie de ce que j'en ai pensé, et vousenverrai des modèles au prochain voyage , si vous le désirez , sans qu'il vous manque aucune chose de ce qui dépendra de moi non plus que si j'étoîs à Paris.

Premièrement, je crois que vous vous souvenez de la machine que je vous décrivis avant de partir, qui consistoit en trois pièces principales ; savoir-, l'axe AB qui tournoit en rond, la pièce CD qui se mouvoit en travers de l'axe AB , et le cylindre EF qui couloit entre les deux planches GH et IK , et tailloit le verre avec l'une de ses extrémités E ou F. Maintenant je désire que cette machine vous serve seulement pour tailler tes lames de fer ou d'acier de la figure Pnom, c'est-à-dire comme le fer d'un rabot de menuisier, en sorte que Vno, qui est la partie tranchante, soit la ligne que nous désirons. Je retiens donc de la machine précédente l'axe AB

Digrr^ibyGoogle

et ta pièce CD', mais qui doit être ferme avec l'axe AB, en sorte qu'il n'y ait que le seul mouvement circulaire en toute la machine; et je ne me sers plus du cylindre EF, d'autant que, lorsqu'on tourne l'axe AB, la partie de CD qui se rencontre entre les deux planches, à savoir L, y décrit exactement notre ligne. J'applique la lame ntn ferme entre les deux planche» contre la partie L de la pièce CD, laquelle partie je voudrois être taillée en forme de lime , afin qu'en tournant elle pût limer la lame nm selon la ligne PnOj ainsi que nous le désirons; et après l'avoir ainsi limée, je voudrois qu'on changeât la pièce CD ou sa partie L, et qu'on en mît une autre en sa place, non plus taillée en lime, mais polie, et de matière propre pour aigtiiser et adoucir le plus qu'il se pourroit le tranchant de la lame nin. Je désire aussi qu'on fasse plusieurs lames d'acier bien trempé parfaitement semblables, afin que l'une s'usant , oo puisse se servir d'une autre, et pour cela il laut que leur tranchant Vno soit exactementtaillé selon notre ligne. Je voudrois aussi que vous choisissiez quelque matière douce qui lut propre k manger peu à peu et polir le verre; k cela il me semble que ces pierres semblables à de l'ardoise , avec lesquelles on aiguise les instruments dont le tranchant doit être fort délicat , seroi<mt assez propres ; mais je vous en laisse le choix,

=^-h,Gi:i,c)(^Ie

10 LKTTJtES.

lequel vous pouvez mieux ùàre que moi. Je voudroi» donc que vous fissiez la roue 9 d'une de ces pierres, ou de semblable matière, qui fâr comme les roues des émouleurs de couteaux, et qu'appliquant contre une ou plutôt plusieurs lames nm, vous lui donnassiez exactement tout autour, se* Ion son épaisseur, ta figure de la ligne Pno , eu tournant la roue 9 sur son centre, ainsi que vous voyez en cette figure', que j'ai tournée en deux sens afin que vous l'entendiez mieux. Or cette roue q étant ainsi taillée, je voudrois que vous l'appliquassiez contre le verre R , mis sur votre tour S, ainsi qu'étoit le premier verre que je vous ai vu travailler, et qu'il tournât là sur son centre, pendant qu'en même temps la roue q tourneroit aussi sur le sien, et caveroit ce verre selon la ligne Pne) très exactement , par le moyen de ces deux mouvements différents , car elle mangeroit te centre du verre aussi bien que les extrémités. Et afin que cette roue, étant de matière douce, ne perdît rien de son exacte figure, je voudrois qu'au même temps qu'elle tourneroit pour tailler le verre vous appliquassiez toujours contre une ou plusieurs lames nm , pour l'entretenir en sa figure. Tout ce qu'il y a ici à observer, c'est que le diamètre de la roue q ne doit pas excéder certaine mesure, laquelle je vous enverrai quand Vous en aurez af- ,

-ii,Gi:H)(^Ie

taire, mais encore qu'il soit plus petit, cela n'importe. 11 iitut aussi observer que la ligne nm, qui est le milieu de la lame Ptumt, doit être exactement parallèle à l'ase AB de la première raadùne, et que la ligne perpendiculaire qui tomberoit de Taxe Afi sur les planches GH et IK, tombe justement sur cette ligne ni». De plus, aux dernières figures , il Ëiut que la même ligne nm [«viongée passe justement par le centre de la roue f , et se rencontre faire une ligne droite avec l'axe RS, sur lequel tourne le v^re. En voiU assez pour ce coup: si vous vous en voulez servir, je vous prie de me mander si vous l'entendez bien ; car il se pourra feire que vous croirez l'entendre, et que vous oublierez néanmoins quelque circonstance nécessaire; c'est pourquoi je vous prie, si vous y voulez travailler, de m'en laire vous-même toute la description ( selon, que vous l'entendez ) dans vos premières lettres, comme si vous me le vouliez apprendre de nouveau ; je connoîtrai aisément par là si vous l'entendez bien , et je serois marri que vous y employassiez votre temps inutilement. Or, si vous jugez que ceci se puisse exécuter, j'ose vous promettre que l'effet eu sera très grand; mais il faudroit préparer toutes les machines à loisir, et, par après, je crois que chaque verre se pourroit tailler en un quart d'heure. Maintenant, pour re-" venir à vos affaires, si vous pouvez changer de

Digrr^ibyGoogle

demeure, je vous le conseille , et de soiifirir plutôt ailleurs toutes sortes d'incommodités, pourvu que TOUS puissiez avoir du temps pour travailler à ceci. Mais si vous ne pouvez déloger d'où vous êtes, je vous conseille, plutôt que de différer de travailler, de dire ouvertement à M. Mydorge tout votre dessein , à savoir , que vous avez reconnu par expérience qu'il étoit impossible de faire réussir les verres selon la façon commencée; que je vous conseillai , avant que de partir de Paris, d'y travailler d'une autre façon, et même, si vous voulez, que je vous en ai encore écrit depuis; car il ne m'importe pas que vous lui disiez de moi tout œ que vous voudrez, et ainsi que vous ne laissiez pas d'y travailler en sa présence. Je sais bien qu'il vous fait mal au cœur qu'on se donne de la vanité en une chose où l'on n'a rien contribué ; mais , au fond, cela n'importe pas tant que vous deviez à cela près manquer de travailler; et la vérité se découvre toujours bien.

.■ii,Gi:H)(^Ie

Page 1