‹ OEuvres de Descartes, publiées (volume 4)Chapitre 2 sur 241 · ELISABETH · texte numérisé non relu

ELISABETH

P&EMIÈ&E FILLE DE FRÉDÉaiG, ROI DE BOHÉHE, COMTE PAIATIir ET PBIITCB ELECTEUR DE l'emPIRE.

Madame,

Le plus grand avantage que j'aie reçu des écrits que j'ai ci-devant publiés a été qu'à leur occasion j'ai eu l'honneur d'être connu de votre altesse , et de lui pouvoir quelquefois parler, ce qui m'a procuré le bonheur de remarquer en elle des qualités si rares et si estimables, que je crois que c'est rendre service au public de les proposer à la postérité pour exemple. J'aurois mauvaise grâce à vouloir flatter, ou bien à écrire des choses dont je n'aurois point de connoissance certaine , principalement aux premières pages de ce livre, dans lequel je tâcherai de mettre les principes de toutes les vérités que l'esprit humain peut savoir. Et la généreuse modestie que l'on voit reluire en toutes les actions de votre altesse m'assure que les discours simples

et francs d'un homme qui n'écrit que ce qu'il croit lui seront plus agréables que ne seroient des louanges ornées de termes pompeux et recherchés par ceux qui ont étudié l'art des compliments. C'est pourquoi je ne mettrai rien en cette lettre dont l'expérience et la raison ne m'ait rendu certain ; et j'y écrirai en philosophe ainsi que dans le reste du livre. Il y a bien de la différence entre les vraies vertus et celles qui ne sont qu'apparentes; et il y en a aussi beaucoup entrç les vraies qui procèdent d'une exacte connoissance de la vérité, et celles qui sont accompagnées d'ignorance ou d'erreur. Les vertus que je nomme apparentes ne sont, à proprement parler, que des vices , qui , n'étant pas si fréquents que d'autres vices qm leur sont contraires , ont coutume d'être plus estimés que les vertus qui consistent en la médiocrité , dont ces vices opposés sont les excès. Ainsi , à cause qu'il y a bien plus de personnes qui craignent trop lés dangers qu'il n'y en a qui les craignent trop peu , on prend souvent la témérité pour une vertu ; et elle éclate bien plus aux occasions que ne- fait le vrai courage. Ainsi les prodigues ont coutume d'être plus loués que les libéraux ; et ceux qui sont véritablement gens de bien n'acquièrent point tant la réputation d'être dévots, que font les superstitieux et les hypocrites. Pour ce qui est des vraies vertus , elles ne viennent pas toutes d'une vraie connois-

sance , mais il y en a qui naissent aussi quelquefois du défaut ou de l'erreur : ainsi la simplicité est souvent la cause de la bonté, souvent la peur donne de la dévotion , et le désespoir du courage. Or les vertus qui sont ainsi accompagnées de quelque imperfection sont* différentes entre elles , et on leur a aussi donné divers noms. Mais celles qui sont si pures et si parfaites qu'elles ne viennent que de la seule connoissance du bien , sont toutes de même nature, et peuvent être compi^ses sous le seul nom de la sagesse. Car quiconque a une volonté ferme et constante d'user toujours de sa raison le mieux qu'il est en son pouvoir , et de faire en toutes ses actions ce qu'il juge être le meilleur, est véritablement sage autant que sa nature permet qu'il le soit ; et par cela seul il est juste , courageux , modéré , et a toutes les autres vertus, mais tellement jointes ensemble qu'il n'y en a aucime qui paroisse plus que les autres : c'est pourquoi , encore qu'elles soient beaucoup plus parfaites que celles que le mélangede quelque défaut fait éclater, toutefois , à cause que le coirrmun des hommes les remarque moins , on n'a pas coutume de leur donner tant de louanges. Outre cela , de deux choses qui sont requises à la sagesse ainsi décrite , à savoir que l'eiitendement connoisse tout ce qui est bien et que la volonté soit toujours disposée à le suivre , il n'y a que celle qui consiste en la volonté que tons les

hommes puissent également avoir , d'autant que l'entendement de quelques uns n'est pas si bon que celui des autres. Mais encore que ceux qui n'ont pas tant d'esprit puissent être aussi parfaitement sages que leur nature le permet^ et se rendre très agréables à Dieu par leur vertu , si seulement ils ont toujours une ferme résolution de faire tout le bien qu'ils sauront , et de n'omettre rien pour apprendre celui qu'ils ignorent; toutefois ceux qui avec une constante volonté de bien faire et un soin très particulier de s'instruire ont- aussi un très excellent esprit , arrivent sans doute à un plus haut degré de sagesse que les autres. Et je vois que ces trois choses se trouvent très parfaitement en votre altesse. Car pour le soin qu'elle a eu de s'instruire il paroît assez , de ce que ni les divertissements de la cour, ni la façon dont les princesses ont coutume d'être nourries , qui les détournent entièrement de la connoissance des lettres, n'ont pu empêcher que vous n'ayez étudié avec beaucoup de soin tout ce qu'il y a de meilleur dans les sciences : et on connoît l'excellence de votre esprit en ce que vous les avez parfaitement apprises en fort peu de temps. Mais j'en ai encore une autre preuve qui m'est particulière, en ce que je n'ai jamais, rencontré personne qui ait si généralement et si bien entendu tout ce qui est contenu dans mes écrits. Car il y en a plusieurs qui les trouvent très obscurs, même entre les

meilleurs esprits et les plus doctes ; et je remarque presque en tous que ceux qui coq^Sivent aisément les choses qui appartiennent aux 'mathématiques ne sont nullement propres à entendre celles qui se rapportent à la métaphysique , et au contraire que ceux à qui celles-ci sont aisées ne peuvent comprendre les autres : en sorte que je puis dire avec vérité que je n'ai jamais rencontré que le seul esprit de votre altesse auquel l'un et l'autre fut également facile ; ce qui fait que j'ai une très juste raison de l'estimer incomparable. Mais ce qui augmente le plus mon admiration, c'est qu'une si parfaite et si diverse connoissance de toutes les sciences n'est point en quelque vieux docteur qui ait employé beaucoup d'années à s'instruire, maisi|^ une princesse encore jeune, et dont le visage représente mieux celui que les poètes attribuent aux Grâces que celui qu'ils attribuent aux Muses ou à la savante Minerve. Enfin, je ne remarque pas seulement en votre altesse tout ce qui est requis de la part de l'esprit à la plus haute et plus excellente sagesse , mais aussi tout ce qui peut être requis de la part de la volonté ou des mœurs , dans lesquelles on voit la magnanimité et la douceur jointes ensemble avec un tel tempérament que, quoique la fortune , en vous attaquant par de continuelles injures , semble avoir fait tous ses efforts pour vous faire changer d'humeur, elle n'a jamais

pu tant soit peu ni vous irriter ni vous abattre. £t cette sagesse si parfaite m'oblige à tant de vénération, que non seulement je pense.lui devoir ce livre, puisqu'il traite de la philosophie qui en est l'étude, mais aussi je n'ai pas plus de zèle à philosopher , c'est-à-dire à tâcher d'acquérir de la sagesse, que j'en ai à être,

Madame,

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