‹ OEuvres de Descartes, publiées (volume 4)Chapitre 3 sur 241 · LAQUELLE PEUX SERVIR ICI PE PREFACE · texte numérisé non relu

LAQUELLE PEUX SERVIR ICI PE PREFACE

MoirSIEUR,

La version que vous avez pris la peine de faire de mes principes est si nette et si accomplie, qu'elle me fait espérer qu'ils seront lus par plus de personnes en français qu'en latin, et qu'ils seront mieux entendus. J'appréhende seulement que le titre n'en rebute plusieurs qui n'ont point été nourris aux lettres , ou bien qui ont mauvaise opinion de la philosophite , à cause que celle qu'on leur a enseignée ne les a pas contentés ; et cela me fait croire qu'il seroit bon d'y ajouter une préface, qui leur déclarât quel est le sujet du livre , quel dessein j'ai eu en l'écrivant , et quelle utilité l'on en peut tirer. Mais , encore que ce dût être à moi à faire cette préface , à cause que je dois savoir ces choses-là mieux qu'aucun autre , je ne puis néanmoins rien obtenir de moi autre chose sinon que je mettrai ici en abrégé les principaux points qui me^emblenty devoir être traités; et je laisse à votre

discrétion d'en faire telle part au public que vous jugerez être à propos.

J'aurois voulu preïnièïement y expKquer ce que c'est que philosophie , en commençant par les choses les pjus vulgaires, comme sont , que ce mot de philosophie signifie l'étude de la sagesse, et que par la sagesse on n'entend pas seulement la prudence dans les affaires, mais une parfaite connoissance de toutes les choses que l'homme peut savoir, tant pour la conduite de sa vie que pour la conservation de sa santé et l'invention de tous les arts ; et qu'afin que cette connoissance soit telle il est nécessaire qu'elle soit déduite des premières causes ; en sorte que , pour étudier à l'acquérir, ce qui se nomme proprement philosopher, il faut commencer par la recherche de ces premières causes , c'est-à-dire des principes; et que ces principes doivent avoir deux conditions, l'une, qu'ils soient si* clairs et si évidents que l'esprit humain ne puisse douter de leur vérité lorsqu'il s'applique avec attention à les considérer; l'autre, que ce soit d'eux que dépende la connoissance des autres choses , en sorte qu'ils puissent être connus sans elles , mais non pas réciproquement elles sans eux ; et qu'après cela il faut tâcher de déduire tellement de ces principes la connoissance des choses qui en dépendent, qu'il n'y ait rien en toute la suite des déductions qu'on en fait qui ne soit très manifeste. Il n'y a vérita-

bfement que Dieu seul qui soit parfaitement sage , c'est-à-dire qui ait l'entière connoissance de la vérité de toutes choses; mais on peut dire que les hommes ont plus ou moins de sagesse à proportion qu'ils ont plus ou moins de connoissance des vérités plus importantes. Et je crois qu'il n'y a rien en ceci dont tous les doctes ne demeurent d'accord. J'aurois ensuite fait considérer l'utilité de cette philosophie, et montré que, puisqu'elle s'étend à tout ce que l'esprit humain peut savoir, on doit croire que c'est elle seule qui nous distingue des plus sauvages et barbares, et que chaque nation est d'autant plus civilisée et polie que les hommes y philosophent mieux ; et ainsi que c'est le plus grand bien qui puisse être dans un état que d'avoir de vrais philosophes. Et outre cela que , pour chaque .homme en particulier , il n'est pas seulement utile de vivre avec ceux qui s'appliquent à cette étude, mais qu'il est incomparablement meilleur de s'y appliquer soi-même : comme sans doute il vaut beaucoup mieux se servir de ses propres yeux pour se conduire , .et jouir par même moyen de la beauté des couleurs et de la lumière , que non pas de les avoir fermés et suivre la conduite d'un autre; mais ce dernier est encore meilleur que de les tenir fermés, et n'avoir que soi pour se conduire. Or c'est proprement avoir les yeux fermés , sans tâcher jamais de les ouvrir, que de vivre sans philosopher; et

le plaisir de voir toutes les choses que notre vue découvre n'est point comparable à la satisfaction que donne la connoissance de celles qu'on trouve par la philosophie ; et , enfin , cette étude est plus nécessaire pour régler nos mœurs et nous conduire en cette vie, que n'est l'usage de nos yeux pour guider nos pas. Les bêtes brutes , qui n'ont que leurs corps à conserver, s'occupent continuellement à .chercher de quoi le nourrir; mais les hommes, dont la principale partie est l'esprit, deyroient employer leurs principaux soins à la recherche de la sagesse, qui en est la vraie nourriture; et je m'assure aussi qu'il y en a plusieurs qui n'y,manqueroient pas^ s'ils avoient espérance d'y réussir, et qu'ils sussent combien ils en sont capables. Il n'y a point d'âme tant soit peu noble qui demeure si fort attachée aux objets des sens qu'elle ne s'en détourne quelquefois pour souhaiter quelque autre plus grand bien, nonobstant qu'elle ignore souvent en quoi il consiste. Ceux que la fortune favorise le plus , qui ont abondance de santé , d'honneurs, de richesses , ne sont pas plus exempts de ce désir que les autres ; au contraire , je me persuade que ce sont eux qui soupirent avec le plus d'ardeur après un autre bien , plus souverain que tous ceux qu'ils possèdent. Or ce souverain bien, considéré par la raison naturelle sans la lumière de la foi , n'est autre chose que la connoissance de la vérité

PREFACE. la

par ses premièlres causes, c'est-à-dire la sagesse, dont la philosophie est l'étude. Et , parceque toutes ces choses sont en tièremeijt vraies, elles ne seroient pas difficiles à persuader si elles étoient bien déduites.

Mais , d'autant qu'on est empêché de les croire à cause de l'expérience qui montre que ceux qui font profession d'être philosophes sont souvent moins sages et moins raisonnables que d'autres qui ne se sont jamais appliqués à cette étude , j'aurois ici sommairement expliquç ep quoi consiste toute la science qu'on a maintenant, et quels sont les degrès de sagesse auxquels on est parvenu. Le premier ne contient que des notions qui sont si claires d'elles-mêmes qu'on les peut acquérir sans méditation; le second comprend tout ce que l'expérience des sens fait connoître ; le troisième , ce que la conversation des autres hommes nous enseigne ; à quoi l'on peut ajouter, pour le quatrième , la lecture non de tous les livres , mais particulièrement de ceux qui ont été écrits par des personnes capables de nous donner de bonnes instructions, car c'est une espèce de conversation que nous avons avec leurs auteurs. Et il me semble que toute la sagesse qu'on a coutume d'avoir n'est acquise que par ces quatre moyens; car je ne mets point ici en rang la révélation divine , parcequ'eile ne nous conduit pas par degrés , mais nous élève tout d'un coup à une croyance infaillible.

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Or il y a eu de tout temps de grands hommes qui ont tâché de trouver un cinquième degré pour parvenir à la sagesse , incomparablement phis haut et plus assuré que les tjuatre autreà : c'est de chercher les premières causeset les vrais principes dont on puisse déduire les raisons de tout ce qu'on est capable de savoir ; et ce sont particulièrement ceux qui ont travaillé à cela qu'on a nommés philosophes. Toutefois je ne sache point qu'il y en ait eu jusqu'à présent à qui ce dessein ait réussi. Les premiers et les principaux dont nous ayons les écrits sont Platon et Aristote, entre lesquels il n'y a eu autre différence sinon que le premier, suivant les traces de son maître Socrate., a ingénument confessé qu'il n'avoit encore rien pu trouver de certain , et s'est contenté d'écrire les choses qui lui ont semblé être vraisemblables , imaginant à cet eflFet quelques principes par lesquels il tâchoit de rendre raison des autres choses : au lieu qu'Aristote a eu moins de franchise ; et , bien qu'il eût été vingt ans son disciple, et qu'il n'eût point d'autres principes que les siens , il a entièrement changé la façori de les débiter, et les a proposés comme vrais et assurés , quoiqu'il n'y ait aucune apparence qu'il les ait jamais estimés tels. Or ces deux hommes avoient beaucoup d'esprit et beaucoup de la sagesse qui s'acquiert par les quatre moyens précédents, ce qui leur donnoit beaucoup d'autorité ; en sorte que

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ceux qui vinrent après eux s'arrêtèrent plus à suivre leurs opinions qu'à chercher quelque chose de meilleur; et la principale dispute que leurs disciples eurent entre eux fut pour savoir si on devoit mettre toutes choses en doute, oubien s'il y en avoit quelques unes qui fussent certaines : ce qui les porta de part et d'autre à des erreurs extravagantes ; car quelques uns de ceux qui étoîent pour le doute l'étendoient même jusques aux actions de la vie, en sorte qu'ils négligeoient d'user de prudence pour se conduire; et ceux qui maintenoient la certitude, supposant qu'elle devoit dépendre des sens , se fioient entièrement à eux, jusque là qu'on dit qu'Épicure osoit assurer, contre tous les raisonnements des astronomes , que le soleil n'est pas plus grand qu'il paroît.

C'est un défaut qu'on peut remarquer en la plupart des disputes, que la vérité étant moyenne entre les deux opinions qu'on soutient, chacun s'en éloigne d'autant plus qu'il a plus d'aflFection à contredire. Mais l'erreur de ceux qui penchoient trop du côté du doute ne fut pas long-temps suivie , ej: celle des autres a été quelque peu corrigée , en ce qu'on a reconnu que les sens nous trompent en beaucoup de choses. Toutefois je ne sache point qu'on l'ait entièrement ôtée en faisant voir que la certitude n'est pas dans le sens, mais dans l'entendement seul lorsqu'il a des perceptions évidentes ; et que ,

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pendant qu'on n'a que les connoîssances qui s'acquièrent par les quatre premiers degrés de sagesse, on ne doit pas douter des choses qui semblent vraies en ce qui regarde la conduite de vie ; mais qu'on ne doit pas aussi les estimer si certaines qu'on ne puisse changer d'avis lorsqu'on y est obligé par l'évidence de quelque raison.

Faute d'avoir connu cette vérité , ou bien, s'il y en a qui l'ont connue , faute de s'en être servis , la plupart de ceux de ces derniers siècles qui ont voulu être philosophes ont suivi aveuglément Aristote; en sorte qu'ils ont souvent corrompu le sens de ses écrits , en lui attribuant diverses opinions qu'il ne reconnoîtroit pas être siennes s'il revenoit en ce monde ; et ceux qui ne l'ont pas suivi , du nombre desquels ont été plusieurs dès meilleurs esprits , n'ont pas laissé d'avoir été imbus de ses opinions en leur jeunesse, parceque ce sont les seules qu'on enseigne dans les écoles , ce qui les à tellement préoccupés qu'ils n'ont pu parvenir à la connoissance des vrais principes. Et bien que je les estime tous, et que je ne veuille pas me rendre odieux en les reprenant, je puis donner une preuve de mon ' dire , que je ne crois pas qu'aucun d'eux désavoue, qui est qu'ils ont tous supposé pour principe quelque chose qu'ils n'ont point parfaitement connue. Par exemple, je n'en sache aucun qui n'ait supposé la pesanteur dans les corps terrestres; mais,

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encore que Texpérience nous montre bien clairement que les corps qu'on nomme pesants descendent vers le centre de la terre, nous ne connoissons point pour cela quelle est la nature de ce qu'on nomme pesanteur, c'est-à-dire de la cause ou du principe qui les fait ainsi descendre , et nous le 'devons apprendre d'ailleurs. On peut dire le même du vide et des atomes, comme aussi du chaud et du froid, du sec et de l'humide, et du sel, du soufre et du mercure , et de toutes les choses semblables , que quelques uns ont supposées pour leurs principes. Or toutes les conclusions que l'on déduit d'un principe qui n'est point évident ne peuvent pas être évidentes , quand bien même elles en seroient déduites évidemment; d'où il suit que tous les raisonnements qu'ils ont appuyés sur de tels principes n'ont pu leur donner la connoissance certaine d'aucune chose , ni par conséquent les faire avancer d'un pas en la recherche de la sagesse. Et s'ils ont trouvé quelque chose de vrai , ce n'a été que par quelques uns des quatre moyens ci-dessus déduits. Toutefois je ne veux rien diminuer de l'honneur que chacun d'eux peut prétendre ; je suis seulement obligé de dire , pour la consolation de ceux qui n'ont point étudié, que tout de même qu'en voyageant, pendant qu'on tourne le dos au lieu où l'on ^eut aller, on s^en éloigne d'autant plus qu'on marche plus long-temps et plus

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vite 9 en sorte que , bien qu'on soit mis par après dans le droit chemin , on ne peut pas y arriver sitôt que si on n'avoit jpoint marché auparavant ; ainsi , lorsqu'on a de mauvais principes , d'autant qu'on les cultive davantage et qu'on s'applique avec plus de soin à en tirer diverses conséquences , pensant que ce soit bien philosopher, d'autant s'éloigne-t-on davantage de la connoissance de la vérité et d^ la sagesse : d'où il faut concliu'e que ceux qui ont le moins appris de tout ce qui a été nommé jusques ici philosophie sont les plus capables d'apprendre la vraie.

Après avoir bien fait entendre ces choses, j'aurois voulu mettre ici les raisons qui servent à prouver que les vrais principes par lesquels on peut parvenir à ce plus haut degré de sagesse , auquel consiste le souverain bien de la vie humaine , sont ceux que j'ai mis en ce livre : et deux seules sont suffisantes à cela , dont la première est qu'ils sont très clairs ; et la seconde , qu'on en peut déduire toutes les autres choses; car il n'y a que ces deux conditions qui soient requises en eux. Or je prouve aisément qu'ils sont très clairs ; premièrement , par la façon dont je les ai trouvés , à savoir en rejetant ' toutes les choses auxquelles je pouvois rencontrer la moindre occasion de douter : car il est certain que celles qui n'ont pu en cette façon être rejetées lorsqu'on s'est appliqué à les considérer sont les

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plus évidentes et les plus claires que l'esprit humain puisse connoitre. Ainsi , en considâraat que celui qui veut douter de tout ne peut toutefois douter qu'il ne soit pendant qu'il doute , et que ce qui raisonne ainsi , en ne pouvant douter de soimême et doutant néanmoins de todt l%reste , n'est pas ce que nous disons être notre corps , mais ce que nous appelons notre âme ou notre pensée , j'ai pris l'être ou l'existence de cette pensée pour le premier principe, duquel j'ai déduit très clairement les suivants , à savoir qu'il y a un Dieu qui est auteur de. tout ce qui est au monde , et qui, étant la source de toute vérité, n'a point créé notre entendement de telle nature qu'il se puisse tromper au jugement qu'il fait des choses dont il a une perception fort claire et fort distincte. Ce sont là tous les principes dont je me sers touchant les choses imimatérielles ou métaphysiques , desquels je déduis très clairement ceux des choses corporelles ou physiques , à savoir qu'il y a des corps étendus en longueur, largeur et profondeur, qui ont diver^ ses figures et se meuvent en diverses façons. Voilà en peu de mots tous les principes dont je déduis la vérité des autres choses. L'autre raison qui prouve la clarté de ces principes , est qu'ils ont été connus de tout temps, et même reçus pour vrais et indubitables par tous les hommes, excepté seulement l'existence de Dieu , quf a été mise en doute

par quelques uns , à cause qu'ils ont trop attribué aux perceptions- des sens, et que Dieu ne peut être vu ni touché.

Mais, encore que toutes les vérités que je mets entre mes principes aient été connues de tout temps de tout le^onde, il n'y a toutefois eu personne jusques à présent , que je sache, qui les ait reconnues pour les principes de la philosophie , c'est-àdire pour telles qu'on en peut déduire la connoissance de toutes les autres choses qui sont au monde: c'est pourquoi il me reste ici à prouver qu'elles sont telles ; et il me semble ne le pouvoir mieux prouver qu'en le faisant voir par expérience, c'est^ à-dire en conviant les lecteurs à lire ce livre. Car, encore que je n'aie pas traité de toutes choses , et que cela soit impossible , je pense avoir tellement expliqué toutes celles dont j'ai eu occasion de traiter, que ceux qui les liront avec attention auront sujet de se persuader qu'il n'est pas besoin de chercher d'autres principes que ceux que j'ai établis pour parvenir à toutes les plus hautes connoissances dont l'esprit humain soit capable ; principalement si , après avoir lu mes écrits , ils prennent la peine de considérer combien de diverses questions y sont expliquées , et que , parcourant aussi ceux des autrès, ils voient combien peu de raisons vraisemblables on a pu donner pour expliquer les mêmes questions par des principes différents des miens.

Et, afin qu'ils entreprennent cela plus aisément, j'aurois pu leur dire que ceux qui sont imbus de mes opinions ont beaucoup moins de peine à entendre les écrits des autres et à en connoître la juste valeur que ceux qui n'en sont point imbus : tout au contraire de ce que j'ai tantôt dit de ceux qui ont commencé par l'ancienne philosophie, que d'autant plus qu'ils ont étudié, d'autant ont-ils coutume d'être moins propres à bien apprendre la Vraie.

J'aurois aussi ajouté un mot d'avis touchant la façon de Ure ce livre , qui est que je voudrois qu'on le parcourût d'abord tout entier ainsi qu'un roman, sans forcer beaucoup son attention ni s'arrêter aux difficultés qu'on y peut rencontrer, afin seidement . de savoir en gros quelles sont les matières dont j'ai traité ; et qu'après cela , si on trouve qu'elles méritentd'êtreexaminées et qu'on ait lacuriositéd'en connoître les causes , on le peut lire une seconde fois pour remarquer la suite de mes raisons ; mais qu'il ne se faut pas derechef rebuter si on ne la peut assez connoître partout , ou qu'on ne les entende pas toutes; il faut seulement marquer d'un trait de plume les lieux où l'on trouvera de la difficulté et continuer de lire sans interruption jusqu'à la fin ^ puis , si on reprend le livre pour la troisième fois, j'ose croire qu'on y trouvera la solution de la plupart des difficultés qu'on aura marquées auparavant,

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et que , s'il en reste encore quelques unes , on en trouvera enfin la solution en relisant

J'ai pris garde , en examinant le naturel de plu- - sieurs esprits , qu'il n'y en a presque point de si grossiers ni de si tardifs qu'ils ne fussent capables d'entrerdans les bons sentiments et même d'acquérir toutes les plus hautes sciences , s'ils étoient conduits comme il faut. Et cela peut aussi être prouvé par raison : car, puisque les principes sont clairs et qu'on n'en doit rien déduire que par des raisonnements très évidents, on a toujoiu*s assez d'esprit pour entendre les choses qui en dépendent. Mais, outre l'empêchement despréjugés, dont aucun n'est entièrement exempt, bien que ce sont ceux qui ont le plus étudié les mauvaises sciences auxquels ils nuisent le plus , il arrive presque toujours que ceux qui ont l'esprit modéré négligent d'étudier, parcequ'ils n'en pensent pas être capables , et que les autres qui sont plus ardents se hâtent trop , d'où vient qu'ils reçoivent souvent des principes qui ne sont pas évidents , et qu'ils en tirent des conséquences incertaines. C'est pourquoi je voudrois assurer ceux qui se défient trop de leurs forces qu'il n'y a aucune chose en mes .écrits qu'ils ne puissent entièrement .entendre s'ils prennent la peine de les examiner ; et néanmoins aussi avertir les autres que même les plus excellents esprits auront besoin de beaucoup de temps et d'attention

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pour remarquer toutes les choses que j'ai eu dessein d'y comprendre.

Ensuite de quoi , pour faire bien concevoir quel dessein j'ai eu en les publiant , je voudrois ici expliquer l'ordre qu'il me semble qu'on doit tenir pour s'instruire. Premièrement , un homme qui n'a encore que la connoissance vulgaire et imparfaite que l'on peut acquérir par les quatre moyens cidessus expliqués doit, avant toutes choses, tâcher de se former une morale qui puisse suffire pour régler les actions de sa vie, à cause que cela ne . souffre point de délai , et que nous devons surtout tâcher de bien vivre. Après cela , il doit aussi étudier la logique, non pas celle de l'école, car elle n'est , à proprement parler, qu'une dialectique qui enseigne les moyens de faire entendre à autrui les choses qu'on sait, ou même aussi de dire sans jugement plusieurs paroles touchant celles qu'on ne sait pas, et ainsi elle corrompt le bon sens plutôt qu'elle ne l'augmente ; mais celle qui apprend à bien conduire sa raison pour découvrir les vérités qu'on ignore ; et , parcequ'elle dépend beaucoup de l'usage , il est bon qu'il s'exerce long-temps à en pratiquer les règles touchant des questions faciles et simples, comme sont celles des mathématiques. Puis, lorsqu'il s'est acquis quelque habitude à trouver la vérité en ces questions , il doit comment cer tout de bon à s'appliquer à la vraie philosophie,

dont la première partie est la métaphysique , qui contient les principes de la connoissance, entre lesquels est l'explication des principaux s^ttributs de Dieu , de l'immatérialité de nos âmes , et de toutes les notions claires et simples qui sont en nous. La seconde est la physique , en laquelle , après avoir trouvé les vrais principes des choses matérielles , on examine en général comment tout l'univers est composé ; puis en particulier quelle est la nature de cette terre et de tous les corps qui se trouvent le plus communément autour d'elle , comme de l'air, de l'eau , du feu, de l'aimant, et des autres minéraux; Ensuite de quoi il est besoin aussi d'examiner eu particulier la nature des plantes , celle des animaux, et surtout celle de l'homme; afin qu'on soit capable par après de trouver les autres sciences qui lui sont utiles. Ainsi toute la philosophie est comme un arbre, dont les racines sont la métaphysique , le tronc est la physique , et les branches qui sortent de ce tronc sont tout;es les autres sciences , qui se réduisent à trois principales, à savoir la médecine, la mécanique et la morale; j'entends la plus haute et la plus parfaite morale, qui, présupposant une entière connoissance des autres sciences , est le dernier degré de la sagesse.

Or, comme ce n'est pas dçs racines ni du tronc des arbres qu'on cueille les fruits , mais seulement des extrémités de leurs branches , ainsi la prin-

cipale utilité de la philosophie dépend de celles de ses parties qu'on ne peut apprendre que les dernières. Mais , bien que je les ignore presque toutes, le zèle que J'ai toujours eu poiur tâcher de rendre service au public est cause que je fis imprimer, il y a dix ou douze ans , quelques essais des choses qu'il me sembloit avoir apprises. La première partie de ces essais fut un discours touchant la Méthode pour bien conduire sa ratsbn et chercher la vérité dans les sciences, où je mis sommairement lès principales règles de la logique et d'une morale imparfaite , qu'on peut suivre par provision pendant qu'on n'en sait point encore de meilleure. IjCs autres parties furent trois traités, l'un de la Dioptrique , l'autre des Météores, etfle dernier de la Géométrie. Par la Dioptrique, j'eus dessein de faire voir qu'on pouvoit aller assez avant en la philosophie pour arriver par son moyen jusques à la connoissance des arts qui sont utiles à la vie , à eause que l'invention des lunettes d'approche , que j'y expliquois, est l'une des plus difficiles qui aient îamais été cherchées. Par les Météores , je désirai qu'on reconnût la différence qui est entre la philosophie que je cultive et celle qu'on enseigne dans les écoles où l'on a coutume de traiter de la même matière. Enfin, par la Géométrie , je prétendois démontrer que j'avois trouvé plusieurs choses qufont été ci-devant ignorées , et ainsi douner occasion de

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croire qu'on en peut décx)uvrir encore plusieurs autres, afin d'inciter par eê moyen tous les hommes à la recherche de la vérité. Depuis ce tempslà , prévoyant la difficulté que plusieurs auroient à concevoir les fondements de la métaphysique, j'ai tâché d'en expliquer les principaux points dans un livre de Méditations qui n'est pas bien grand , mais dont le volume a été grossi et la matière beaucoup éclaîrçi€ par les objections que plusieurs personnes très doctes m'ont envoyées à leur sujet , et par les réponses que je leur ai faites. Puis enfin , lorsqu'il m'a semblé que ces traités précédents avoient assez préparé l'esprit des lecteurs à recevoir les principes de la philosophie, je les ai aussi publiés ; et j'éh ai divisé le livre en quatre parties , dont la première contient les principes de la connoissance , qui est ce qu'on peut nommer la première philosophie ou bieii la métaphysique : c'est pourquoi, afin de la bien entendre, il est à propos de lire auparavant les Méditations que j'ai écrites sur le même sujet. Les trois autres parties contiennent tout ce qu'il y a de plus général en la physi# que, à savoir l'explication des premières lois ou des principes de la nature , et la façon dont les cieux , les étoiles fixes , les planètes , les comètes , et généralement tout l'univers est composé ; puis en particulier la nature de cette terre , et de l'air, de l'eau, du feu, de l'aimant, qui sont les corps

qu'on peut trouver le plus communëmeut partout autour d'elle, et de toutes les qualités qu'on remarque en-^ces corps, comme sont la lumière^ la chaleur, la pesanteur, et semblables ; au moyen de quoi je pense avoir commencé à expliquer toute la philosophie par ordre, sans avoir omis aycune des choses qui doivent précéder les dernières dont j'ai écrit.

Mais , afin de conduire ce dessein jusquiSi sa fin, je devrois ci-après expliquer en même façon la nature de chacun des autres corps plus particuliers qui sont sur la terre ; à savoir des minéraux, des plantes , des animaux , et principalement de l'homme ; puis enfin traiter exactement de la médecine , de la morale et des mécaniques. C'est ce qu'il faudroit que je fisse pour donner aux hommes un corps de philosophie tout entier. Et je ne me sens point encore si vieil', je ne me défie point tant de mes forces , je ne me trouve pas si éloigné de la connoissancede ce qui reste, que je n'osasse entreprendre d'achever ce dessein si j'avois la commodité dç faire toutes les expériences dont j'actt*ois besoin pour appuyer et justifier ines raisonnements. Mais, voyant qu'il faudroit pour cela dç grandes dépenses auxquelles un particulier comme moi ne sauroit suffire s'il n'étoit aidé par le public, et ne voyant pas que je doive aHendre cette aide, je crois devoir dorénavant me contenter d'étudier pour

mon instruction particulière, et que la postérité m'excusera si je manque à travailler désormais pour elle.

Cependant, afin qu'on puisse voir^en quoi je pense lui avoir déjà servi , je dirai ici quels sont les fruits que je me persuade qu'on peut tirer de mes principes. Le premier est la satisfaction qu'on aiUra d'y trouver plusieurs vérités qui ont été cidevant ignorées ; car, bien que souvent la vérité ne touche pas tant notre imagination que font les faussetés et les feintes à cause qu'elle paroît moins admirable et plus simple, toutefois le contentement qu'elle donne est toujours plus durable et plus solide. Le second fruit <est qu'en étudiant ces principes on s'accoutumera peu à peu à mieux juger de toutes les choses qui se rencontrent , et ainsi à être plus sage : en quoi ils auront un effet tout contraire à celui de la philosophie commune ; car on peut aisément remarquer en ceux qu'on appelle pédants qu'elle les. rend moins capables de raison qu'ils ne seroient s'ils ne l'avoient jamais apprise. Le troisièmi^ est que les vérités qu'ils contiennent, étant très claires et très certaines , ôteront tous sujets de dispute, et ainsi disposeront les esprits à la douceur et à la concorde : tout au contraire des controverses de l'école , qui , rendant insensiblement ceux qui les apprennent plus pointilleux et plus opiniâtres , sont peut-être la première cause

des hérésies et des dissensions qui travaillent maintenant le monde. Le dernier et le principal fruit de ces principes est qu'on pourra , en les cultivant , découvrir plusieurs vérités que je n'ai point expliquées; et ainsi, passant peu à peu des unes aux autres,. acquérir avec le temps une parfaite connoissance de toute la philosophie et monter au plus haut degré de la sagesse. Car, comme on voit en tous les arts que, bien qu'ils soient au commencement rudes et imparfaits, toutefois, à cause qu iU contiennent quelque chose de vrai et dont l'expérience montre l'effet, ils se perfedioiment peu à peu par l'usage : ainsi , lorsqu'on a de vrais principes en philosophie , on ne peut manquer en les suivant de rencontrer parfois d'autres vérités ; et on ne sauroit mieux prouver la fausseté de ceux d'Aristote , qu'en disant qu'on n'a su faire aucun progrès par leur moyen depuis plusieurs siècles qu'on les a suivis.

Je sais bien qu'il y a des esprits qui se hâtent tailPet qui usent de si peu de circonspection en ce qu'ils font , que, même ayant des fondements bien solides, ils ne sauroient rien bâtir d'assuré: et, parceque ce sont d'ordinaire ceux-là qui sont les plus prompts à faire des livres, ils pourroient en peu de temps gâter tout ce que j'ai fait , et introduire l'incertitude et le doute en ma façon de philosopher, d'où j'ai soigneusement tâché de les ban-

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nir, si on recevoit leurs écrits comme miens ou comme remplis de mes opinions. J'en ai vu depuis peu l'expérience en l'un de ceux qu'on a le plus cru me vouloir suivre % et même duquel j'avoîs écrit en quelque endroit que je m'assurois tant sur son esprit, que je ne croyois pas qu'il eût aucune opinion que je ne voulusse bien avouer pour mienne : car il publia l'année passée un livre intitulé Fundamenta physicœ y où , encore qu'il semble n'avoir rien mis touchant la physique et la médecine qu'il n'ait tiré de mes écrits , tant de ceux que j'ai publiés que d'un autre encore imparfait touchant la nature des animaux 9 qui lui est tombé entre les mains; toutefois , à cause qu'il a mal transcrit et changé l'ordre, et nié quelques vérités de métaphysique sur qui toute la physique doit être appuyée , je suis obligé de le désavouer entièrement , et de prier ici les lecteurs qu'ils ne m'attribuent jamais aucune opinion s'ils ne la trouvent expressément en mes écrits, et qu'ils n'en reçoivent aucune pour vraie , ni dans mes écrits ni ailleurs , s'ils ne la voient très crairemént être déduite des vrais principes.

Je sais bien aussi qu'il pourra se passer plusieurs siècles avant qu'on ait ainsi déduit de ces principes toutes les vérités qu'on en peut déduire, tant parçeque la plupart de celles qui restent à

» M. Henri Leroy. Voyez les Lettres.

PREFACE. Ol

trouver dépendent de quelques expériences particulières qui ne se rencontreront jamais par hasard, mais qui doivent être cherchées avec soin et dépense par des hommes fort intelligents , que parcequ'il arrivera difficilement que les mêmes qui auront l'adresse de s'en bien servir aient le pouvoir de les faire , et parce aussi que la plupart des meilleurs esprits ont conçu une si mauvaise opinion de toute la philosophie, à cause des défauts qu'ils ont remarqués en celle qui a été jusques à présent en usage , qu'ils ne pourront jamais se résoudre à s'appliquer à en chercher une meilleure.

Mais enfin , si la différence qu'ils verront entre ces principes et tous ceux des autres, et la grande suite des vérités qu'on en peut déduire, leur fait connoître combien il est important de continuer en la recherche de ces vérités , et jusques à quel degré de lagesse , à quelle perfection de vie et à quelle félicité elles peuvent conduire., j'ose croire qu'il n'y en aura f)as un qui ne tâche de s'employer à une étude si profitable , ou du moins qui ,ne favorise et ne veuille aider de tout son pouvoir ceux qui s'y emploieront avec fruit. Je souhaite que nos neveux en voient le succès , etc.

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