‹ OEuvres de Descartes, publiées (volume 4)Chapitre 71 sur 241 · DES PRINCIPES DES CHOSES MATERIELLES · texte numérisé non relu

DES PRINCIPES DES CHOSES MATERIELLES

Bien que nous soyons suffisamment persuadés

S^no^f^t ^"^'^^ y ^ ^^^ corps qui sont véritablement dans le savoir certai- monde , néanmoins , comme nous en avons douté

nement qu'il

y a des corps, ci-dcvant , et que nous avons mis cela au nombre des jugements que nous avons faits dès le commencement de notre vie, il est besoin que nous recherchions ici des raisons qui nous en fassent avoir une science certaine. Premièrement , nous expérimentons en nous-mêmes que tout 6e que nous sentons vient de quelque autre chose que de notre pensée;

car il n'est pas an notre pouvoir de faire que nous ayons un sentiment plutôt qu'un autre , mais cela dépend entièrement de cette chose , selon qu'elle touche nos sens. Il est vrai que nous pourrions nous enquérir si Dieu, ou quelque autre que lui, ne seroît point cette chose : mais , à cause que nous sentons, ou plutôt que nos sens nous excitent sour vent à apercevoir clairement et distinctement une matière étendue en longueur , largeur et profondeur dont les parties ont des figures et des mouvements divers, d'où procèdent les sentiments que nous avons des couleurs , des odeurs , de la douleur , etc. , si Dieu présentoit à notre âme immédiatement par lui - même l'idée de cette matière étendue , ou seulement s'il permettoit qu'elle fut causée en nous par quelque chose qui n'eût point d'extension, de figure, ni de mouvement, nous ne pourrions trouver aucune raison qui nous empêchât de croire qu'il prend plaisir à nous tromper ; car nous concevons cette matière comme une chose différente de Dieu et de notre pensée , et il nous semble que l'idée que nous en avons se forme en nous à l'occasion des corps de dehors , auxquels elle est entièrement semblable. Or , puisque Dieu ne nous trompe poitit, parceque cela répugne à sa nature, comme il a été déjà remarqué, nous devons conclure qu'il y a une certaine substance étendue en longueur, largeur et profondeur, qui

existe à présent dans le monde, avec toutes les propriétés que nous connoissons nfianifestiement lui appartenir. Et cette substance étendue est ce qu'on nomme proprement le corps , ou la substance des choses matérielles.

Comment Nous dcvous conclurc aussi qu'un certain éorps nous savons q^^ p[^g étroitemcut uni à notre âme que tous les

aussi que no- * *

ire âme est autrcs quî sout au moudc^ parceque nous apercecorps, vons clairement que la douleur et plusieurs autre» sentiments nous arrivent sans que nous les ayons prévus , et que notre âme , par une connoissance qui lui est naturelle , juge que ces sentiments ne procèdent point d'elle seule , en tant qu'elle est une chose qui pense , mais enrtaiit qu'elle est unie à une chose étendue qui se meut par la disposition de ses organes , qu'on nomme proprement le corps d'un homme. Mais ce n'est 'pas ici Tendroit où je prétends traiter particulièrement de ces choses. One nos sens ^ Suffira quc Hous remarquions seulement que ne nons en- ^Qut cc quc Hous apcrccvons par l'entremise de nos

seignent pas ^ *■

la nature des scus sc rapportc à l'étroitc union qu'a l'âme arec

choses, mais i . • j» • *.

seulement ce ^^ corps , ct quc HOUS conuoissous Ordinairement en quoi elles ^^ 1^^. moyen cc cu ouoi les corps de dehors

nou&sont uti- r «/ t. i

les ou nuisi- nous pcuvcut profiter ou nuire , mais non pas quelle est leur nature , si ce n'est peut - être rarement et par- hasard. Car, après cette réflexion, nous quitterons sans peine tous les préjugés qui ne sont fondés que sur nos sens , et ne nous ser-

virons que de' notre entendement pour en exami- / ner la nature, parceque c'est en lui seul que les premières notions ou idées, qui sont comme les &emence9 des vérités que nous sommes capables de conooitre, se trouvent naturellement.

En ce faisant , nous saurons que la nature de la Que ce n'est

. » j . / ^ 1 • ^ pas la pesan-

matière ou du corps pris en général ne consiste teur, nS la dnpoint en ce qu'il est une chose dure, ou pesante , î^t' ^^c**^**^au colorée, ou qui touche nos sens de quelque au- constitue k

nature du

tre façon , mais seulement en ce qu il est une sub- corps , mais stance étendue en longueur , largeur et profondeur. *^Sc!^° Pour ce qui est de la dureté, nous n'en connoissons autre chose par le moyen de l'attouchement, sinon que les parties des corps durs résistent au mouvement de nos mains lorsqu'elles les rencontrent : mais si toutes les fois que nous portons nos mains quelque part les corps qui sont en cet endroit-là se retiroient aussi vite comme elles en approchent , il est certain que. nous ne sentirions jamais de dureté ; et néanmoins nous n'avons aucune raison qui nous puisse faire croire que les corps qui se retireroient de cette sorte perdissent pour cela ce qui les fait corps. D'où il suit que leur nature ne consiste pas en la dureté que nous sentons quelquefois à leur occasion , ni aussi en la pesanteur , chaleur , et autres qualités de ce genre : car si nous ex2»ninons quelque corps que ce soit , nous pouvons penser qu'il n'a en soi aucunes de ces qualités,

et cependant nous connoissons daif'enieQt et distinctement qu'il a tout ce qui le fait corps, pourvu qu'il ait de l'extension' en longueur , lai^geur et profondeur; doù il suit aussi que pour être iirn'a besoin d'elles en aucune façon , et que sa nature consiste en cela seul qu'il est une substance qui a de l'extension, oue cette vt- Pour fendre cette vérité entièr^foent évidente , rite est obs- {\ ^g rcste icî Quc dcux difficultés à éclaipcir. La

Gorcie p,ar ^ •■•

les opinions première conisiste en ce que quelques uns ^ voyant

dont on est -, -, -, . i r •

préoccupé proche de nous des corps qui sont quelquefois rwéfatti*on'*et P^^^ ^* quclqucfois moius raréfiés , se sont ima* le Tide, giné qu'uu même corps a plus d'extension lorsqu'il est raréfié que lorsqu'il est condensé;- il y en a même qui ont subtilisé jusques à vouloir distinguer la substance d'un corps d'avec sa propre grandeur, et la grandeur même d'avec son extension. L'autre n'est fondée que sur une façon de penser qui est en usage, à savoir qu'on n'entend pas qu'il y ait un corps où l'on dit qu'il n'y a qu'une étendue en longueur, largeur et profondeur , mais seulement un espace, et encore un espace vide, qu'on se persuade aisément n'être rien.

^ ^- Eour ce qui est de la raréfaction et de la conden-

Contment se -*-

faitiararéfac- satiou, quiconquc voudra examiner ses pensées, et

ne rien admettre sur ce sujet que ce dont il aura

, une idée claire et distincte, ne croira pas qu'elles se

fassent autrement que par un changement de fi-

gure qui arrive au corps , lequel est raréfié ou condensé;, c'est-à-dire que toutes fois et quantes que nous voyons qu'un corps est raréfié, noUs devons penser qu'il y a plusieurs intervalles entre ses parties , lesqu^ sont remplis de quelque autre corps 9 et que lorsqu'il est condensé , ses mêmes parties sont plus proches les unes des autres qu'elles n'étoient, soit qu'on ait rendu les intervalles qui étoient entre elles plus petits, ou qu'on le$ ait entièrement ôtés , auquel cas on ne sauroit concevoir qu'un cot'ps puisse être davantage condensé ; et toutefois il ne laisse pm d'avoir tout autant d'extension que lorsque ces mêmes parties^ étant éloignées les unes des autres , et comme éparses en plusieurs branches , embrassoient un plufi grand espace. Car nous ne devons point lui attribuer l'étendue qui est dans les pores ou intervalles que ses parties n'occupent point lorsqu'il est raréfié , mais aux autres corps qui remplissent ces intervalles ; tout de même que voyant une éponge pleine d'eau ou de quelque . autre liqueur , nous n'entendons point que chaque partie de cette éponge ait pour cela plus d'étendue, mais seulement qu'il y a des pores ou intervalles entre ses parties qui sont plus grands que lorsqu'elle est sèche et plus serrée.

Je ne sais pourquoi, lorsqu'on a voulu expli- ç.^,J^^ ^^ quer comment un corps est raréfié , on a mieux ?«»* être in-

* 9 lî • 1 telligiblement

aimé dire que cétoit par 1 augmentation de sa expliquée

qu'en lafaçon quantité, QUC de se servir de l'exemple de cette

ici proposée. ^ ^ *

éponge. Car bien que nous ne voyions point, lorsque Tair ou l'eau sont raréfiés, les pcH'es qui sont entre les parties de ces corps , ni coqxment ils sont oevenus plus grands , ni même le corps qui les remplit , il est toutefois beaucoup moins raisonnable de feindre je ne sais quoi qui n'est pas intelligible, pour expliquer seulement en apparence, et par des termes qui n'ont aucun sens , la Êiçon dont un corps est raréfié, que de conclure, en conséquence de ce qu'il est raréfié, qu'il y a des pores ou intervalles entre sefÊ parties qui sont devenus plus grands , et qui sont pleins de quelque autre corps. Et nous ne devons pas faire difficulté de croire que la raréfaction ne se £aisse ainsi que je dis, bien que nous n'apercevions par aucun de nos sens le corps qui les remplit , parcequ'il n'y a point de raison qui nous oblige à croire que nous devions apercevoir par nos sens tous les corps qui sont autour de nous, et que nous voyons qu'il est très aisé de l'expliquer en cette sorte, et qu'il est impossible delà concevoir autrement ; car, epfin , il y auroit, ce mç semble, une contradiction manifeste qu'une chose fut augmentée d'une grandeur ou d'une extension qu'elle n'a voit point, et qu'elle ne fât pas accrue par même moyen d'une nouvelle substance étendue ou bien d un nouveau corps , à cause qu'il n'est pas possible de conce-

voir qu on puisse ajouter de ia grandeur ou de l'extension à une^chose par aucun autre moyen qu'en y ajoutant une choàe grande et étendue , comme il paroîtra encore plus clairement par ce qui suit.

Dont la raison est que la s'randeur ne diffère de ,^'

* " Que la graii'

ce qui est grand, et le nombre de ce qui est nom- deamecUffè-

-, .,,,,. , re de ce qui

bré , que par notre pensée : c est-a-dire qu encore «st grand , ni que nous puissions penser à ce qni est de la nature ^*^osTs ^* *'

nom-

d'une chose étendue qui est comprise en un espace i)rées,qaepar

^ ^ ■ notre pensée,

de dix pieds, sans prendre garde à cette mesure de dix pieds , à cause que cette chose est de même fiature en ch^une de ses parties con^me dans le tout ; et que nous puissions penser à un nombre de dix, ou bien à une grandeur continue de dix pieds , sans penser aune telle chose, à cause que l'idée que nous avons du nombre de dix est la même , soit que nous ' considérions un nombre de dix pieds , ou quelque autre dizaine; et que nous puissions même conce* voir une grandeur continue de dix pieds , sans foire réflexion sur telle ou telle chose, bien que nous ne puissions la concevoir sans quelque chose d'étendu : toutefois il est évident qu'on ne sauroit ôter aucune partie d'une telle grandeur , ou d'une telle extension, qu'on ne retranche par même moyen tout autant de la chose; et réciproquement, qu'on ne sauroit retrancher de la chose, qu'on n'ôte par même moyen tout autant de lagrandeur ou de l'extension. 9-

,1. Quelasub-

oi quelques uns s expliquent autrement sur ce stance corpo-

reUe ne peut sujet, je ne Bense pourtant pas qu'ils conçoivent au-

étre claire- i

ment conçue tre chosc quc ce que je viens de dire; car lorsqu'ils * tem^ion!^ distinguent la substance corpc^elle ou matérielle d'avec l'extension et la grandeur , ou ils n'entendent rien par le mot de substance corporelle , ou ils forment seulement en leur esprit une idée confuse de la substance immatérielle , qu'ils attribuent faussement à la substaiice corporelle, et laissent à l'extension la véritable idée de cette substance corporelle; laquelle extension ils nomment un accident, mais si improprement qu'il est aisé de connoître que leurs paroles n'ont point de rapport avec létirs pensées. ^**- , L'espace, ou le lieu intérieur, et le corps qui est

que l'espace compris cu cct espacc , ne sont différents aussi que tcrieur. par uotrc pensée. Car, en effet , la même étendue en longueur, largeur et profondeur qui constitue l'espace, constitue le corps; et la différence qui est entre eux ne consiste qu'en ce que nous attribuons au corps une étendue particulière, que nous concevons changer de place avec lui toutes fois et quantes qu'il est transporté, et que nous en attribuons à l'espace une si générale et si vague , qu'après avoir ôté d'un certain espace le corps qui l'occupoit, nous ne pensons pas avoir aussi transporté l'étendue de cet espace, à cause qu'il nous semble que la même étendue y demeure toujours pendant qu'il est de même grandeur et de même figure, et qu'il n'a point changé de situation au regard des

corps de dehors par lesquels nous le déterminons.

Mais il sera aisé de connoître que la même élen<" „ ' ';

^ En quel sens

due qui constitue la nature du corps constitue on pent «Ure

• 1 11» »•! l'rf» qu'il n'est

aussi la nature de 1 espace, en sorte quils ne dit- point difféfèrent entre eux que comme la nature du genre ou ^^.^^^^ de l'espèce dijffère de la nature de l'individu, si, pour mieux discerner quelle est la véritable idée que nous avons du corps, nous prenons pour exemple une pierre et en ôtons tout ce que nous saurons ne point appartenir à la nature du corps. Otons-en donc premièrement la dureté, parceque , si on réduisoit cette pierre en poudre , elle n'auroit plus de dureté , et ne laisseroit pas pour cela d'être un corps; ôtons -en aussi la couleur, parceque nous avons pu voir quelquefois des pierres si transparentes qu'elles n'avoient point de couleur ; ôtons-en la pesanteur, parceque nous voyons que le feu , quoiqu'il soit très léger, ne laisse pas d'être un corps; ôtons-en le froid, la chaleur, et toutes les autres qualités de ce genre, parceque nous ne pensons point qu'elles soient dans la pierre, ou bien que cette pierre change de nature parcequ'elle nous semble tantôt chaude et tantôt froide. Après, avoir ainsi examiné cette pierre , nous trouverons que la véritable idée qui nous fait concevoir qu'elle est un corps consiste en cela seul que nous .^ipercevons distinctement qu'elle est une substance étendue en longueur , largeur et pro-

fondeur: or cîela iriême est compris en l'idée que nous avons de l'espace , non seulement de celui qui est plein de corps, mais encore de celui qu'on appelle TÎde.

• "• , Il est vrai qu'il v a de la dififérence énr notre fa-

Ëtenqae] .

senaiienest çQu dc pcuscr; Car si OU a ôté unc pierre de l'espace ou du lieu où elle étoit, nous entendons qu'on en a ôté l'étendue de cette pierre, parceque nous les jugeons inséparables l'une de l'autre: et toutefois nous pensons que la même étendue du lieu où étôit cette pierre est demeurée, nonobstant que le lîeu qu'elle ocûupoit auparavant ait été rempli de bois , ou d'eau , ou d'air, ou de quelque autre corps, ou que même il paroisse vide , parceque nous prenons l'étendue en général, et qu'il nous semble que la même peut être commune aux pierres, au bois, à l'eau, à l'air, et à tous les autres corps, et aussi au vide s'il y en a, pourvu qu'elle soit de même grandeur et de même figure qu'auparavant , et qu'elle* conserve une même situation à l'égard des corps de dehoi's qui déterminent cet espace. i3. Dont la raison est que les mots de lieu et d'es-

ï^Ueu^i^x- pace ne signifient rien qui diffère véritablement du corps que nous disons être en quelque lieu , et nous marquent seulement sa grandeur, sa fi^re, et comment il est situé entre les autres corps. Car il faut, pour déterminer cette situation, en remarquer quelques autres qtre nous considérions comme

Ce que c'est qae

térienr.

IJl

^bçondî: partie.

iinmobil^s ; mais selon que ceux que nous considérons ain^i Sront divers., nous pouvons dire qu'une me^le eïiose en même temps change de lieu ot n'en chan^ point. Par exemple, si nous considérons un homme assis à la poupe d'un vaisseau que le vent emporte hors du port, et ne prenons gard^ qu'à' ce vaisseau, il nous semblera que cet homme ne change point de lieu, parceque nous voyonjs qu'il demeure toujours en une même situation à l'égard des parties du vaisseau sur lequel il est ; et si nous prenons garde aux terres voisines, il nous semblera aussi que cet homme cbs^nge incessamment de lieu, parcequ'il s'éloigne de celles-ci, et qu'il approche de quelques^ autres; si outre cela nous supposons . que la terre tourne sur son essieu, et qu'elle fait précisément autant de chemin du couchant au levant comme ce vaisseau ^n fait du levant au couchant, il nous semblera derechef que celui qui est assis à la poupe ne change point de lieu, parceque nous déterminerons ce heu par quelques points innnobiies que nous imaginerons être au ciel. Mais si nous pensons qu'on ne sàuroit rencontrer en tout l'univers aucun point qui soit véritablement immobile^comme on connoîtra par ce qui suit que cela peut être démontré, nous conclurons qu'il n'y a point de lieu d'aucune chose au monde qui soit ferme et arrêté , sinon en tant que nous l'arrêtons en notre pensée.

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