L ET TH ES
vel in iis quœ requirunt eandem poientiam. Car, inler homines , qui doute que tel pourra faire un bon discours qui ne sa u mit pour cela faire une lanterne.
Le mathématicien de Tubinge est Schickardas , auquel j'ai cru faire plus d'honneur en le nommant par lç nom de sa ville que par le sien, à cause qu'il est trop rude et peu connu; mais pour ceux qui disent que j'ai pris quelqu'autre chose de lui que la simple observation que je cite, ils ne disent pas la vérité : car je vous assure qu'il n'y a pas un seul mot de raisonnement en son livret allemand, que j'ai ici, qui fut à mon usage, non plus que dans la lettre latine que M. Ga.' a écrite à M. R.* sur ce même phénomène, car je juge que c'est lui qui vous a fait ce discours. Mais il a tort s'il s'offense de ce que j'ai tâché d'écrire la vérité d'une chose dont il avoit auparavant écrit des chimères, ou s'il a cru que je le devois citer en ce lieu-là, où je n'ai pas eu de lui une seule chose, sinon que c'est de ses mains que l'observation du phénomène de Rome, qui est à la fin de mes Météores, est venue à M. Ren., et de là à moi , comme par les mains des messagers et sans qu'il y ait rien contribué; et j'aurois cru lui faire plus de tort si j'avois averti les lecteurs qu'il a écrit de ce phénomène , que je n'ai fait de m'en taire.
Pour les objections qui pourront encore Tenir contre ma Métaphysique, je tâcherai d'y répondre ainsi qu'aux précédentes, et je crois que le meilleur sera de les faire imprimer telles qu elles seront, et au même ordre qu'elles auront été faites , pour conserver la vérité de l'histoire, laquelle agréera plus au lecteur que ne feroit un discours continu, où je dirois toutes les mêmes choses. Je crois avoir ici répondu à tout ce qui a été dans vos lettres.
Je1 ne fais point encore réponse aux deux petits feuillets d'objections que vous m'avez envoyées, à cause que vous me mandez que je les pourrai joindre avec celles que je n'ai pas encore reçues, bien que vous me les ayez envoyées il y a huit jours, mais à cause que celui qui demande ce que j'en tends par le mot idea semble promettre davantage d'objections , et que la façon dont il commence me fait espérer que celles qui viendront de lui seront des meilleures et des plus fortes qui se puissent faire : si par hasard il attendoit ma réponse à ceci, avant que d'en vouloir envoyer d'autres, vous lui en pourrez faire savoir la substance, qui est que par le mot idea j'entends tout ce qui peut être en notre pensée, et que j'en ai distingué de trois sortes, à savoir quœdam sunt advenliliœ , comme l'idée qu'on a vulgairement du soleil , alia
• • Cet article n'est point de cetre lettre , mais de la 4** des manuscrit» de Lahire, datée le 1 6 juin 1641. -
LETTRES. 5ll
factœ vel factitiœ, au rang desquelles on peut mettre celles que les astronomes font du soleil par leur raisonnement, et aliœ innatœ, ut idea Dei, mentis, corporis, trianguti, et gênera liter omnes quœ aliquas essentiels veras , immutabiles etœternas, représentant. Jam vero si ex idea factay concluderem idy quod ipsam faciendo explicite posai, esset manifesta petitioprincipii, sed quod ex idea innata aliquid eruam quod quidem in ea implicite continebatur, sed tamen prias in ipsa non advertebam, ut ex idea trianguli, quod ejus très anguli sint œquales duobus rectis; aut ex idea Dei quod existât, etc. , tantum abestut sit petitio principii, quin polius est etiam secundum Arktotelem modus demonstrandi omnium perfectissimus , nempe in quo vera rei definitio habetur pro medio.
A M. REGIUS
(Lettre 84 du tome I. Version.)
Monsieur,
J'aurois tort de me plaindre de votre honnêteté et de celle de M. de Rais de m'avoir fait l'honneur
* • C'est une réponse à une lettre de M. Leroi, datée da 21 mars 164 1 ; c'est pourquoi je la date du 1 1 mai 164 1. «
f)13 LETTRES.
de mettre mon nom au commencement de vos thèses; mais je ne sais bonnement comment m'y prendre pour vous en faire mon remercîment. Je vois seulement un surcroît de travail pour moi , parcequ'on va croire dans la suite que mes opinions ne diffèrent plus des vôtres, et que je n'ai plus d'excuse à l'avenir pour m'empêcher de défendre de toutes mes forces vos propositions, ce qui me met par conséquent dans la nécessité d'examiner avec un soin extrême ce que vous m'avez envoyé pour lire, de peur de passer quelque chose que je ne voulusse pas soutenir dans la suite.
La première chose donc que je ne saurois approuver dans vos thèses, est ce que vous dites que l'âme de l'homme est triple: ce mot est une hérésie parmi ceux de ma religion; et, toute religion à part, il est contre toute bonne logique de concevoir l'âme comme genre dont la pensée , la force végétative, et la force motrice des esprits animaux soient les espèces; car par âme sensitive vous ne devez entendre autre chose qu'une force motrice , à moins de la confondre avec la raisonnable: or, cette force motrice ne diffère pas même en espèce de la force négative , et l'une et l'autre diffèrent en tout de l'esprit ; mais puisque nous sommes d'accord dans la chose, voici comme je m'expliquerois. Il n'y a qu'une seule âme dans l'homme, c'est-à-dire la raisonnable ; car il ne faut compter pour acti<
humaines que celles qui dépendent de la raison. A l égard de la force végétative et motrice du corps à qui on donne le nom d'âme végétative et sensitive dans les plantes et dans les brutes, elles sont aussi dans L'homme; mais elles ne doivent pas être appelées dans lui âmes, parcequ elles ne sont pas le premier principe de ses actions, et elles diffèrent de l'âme raisonnable en toute manière. Or , la force végétative dans l'homme n'est autre chose qu'une certaine disposition des parties du corps, qui, etc. Et un peu après, je dirois: mais pour la force sensitive, c'est, etc., et ensuite: ainsi ces deux âmes ne sont autre chose dans le corps humain que, etc. , et ensuite : et comme Yesprit ou Y âme raisonnable est distincte du corps, etc., c'est avec juste raison que nous lui donnons à elle seule le nom d'âme.
Enfin, vous dites, l'acte de la volonté et l'intel* lection diffèrent seulement entre eux, comme différentes manières d'agir par rapport à divers objets; j'aimerois mieux dire seulement comme l'action et la passion de la même substance; car lïnteliection est proprement la passion de l'âme, et l'acte de la volonté son action : mais comme nous ne saurions vouloir une chose sans la comprendre en même temps, et que nous ne saurions presque rien comprendre sans vouloir en même temps quelque chose, cela fait que nous ne dis-
5l'j LETTRES.
tinguons pas facilement en elles la passion de l'action.
Quant à l'observation que votre Voètîus a faite sur cet article, elle ne vous porte aucun coup; car lorsque les théologiens disent qu'aucune substance créée h est le principe immédiat de son opération , ils entendent que nulle créature ne peut agir sans le concours de Dieu , et non qu'elle doive avoir une faculté créée distincte d'elle-même par le moyen de laquelle elle agisse ; car il seroit absurde de dire que cette faculté créée peut être le principe immédiat de quelque opération, et que la substance ellemême ne le peut pas. Je ne trouve pas ses autres observations dans ce que vous m'avez envoyé, ainsi je ne saurois en porter aucun jugement. Dans l'endroit où vous parlez des couleurs, je ne vois pas pourquoi vous ôtez le noir de ce nombre, puisque les autres couleurs ne sont aussi que des modes; je dirois donc seulement : on range aussi le noir parmi les antres couleurs , cependant il n'est autre chose qu'une certaine disposition , etc.
Sur le jugement où vous dites, si elle n'est ponctuelle et exacte, il faut qu'en décidant nécessairement, etc. : au lieu de nécessairement , je mettrois facilement; et peu après au lien de ces mots, c'est pourquoi elle peut être suspendue, je mettrois, et elle peut être suspendue ; car ce que vous ajoutez ne suit point de ce que vous avez dit auparavant, comme
le mot, c'est pourquoi , semble le signifier. Ce que vous dites des passions que leur siège est dans le cerveau , cela est fort paradoxe , et même , à ce que je crois , contraire à vos sentiments; car bien que les esprits qui ébranlent les muscles viennent du cerveau , il faut cependant assigner pour place aux passions la partie du corps qui en est la plus altérée, laquelle partie est sans contredit le cœur; c'est pourquoi je dirois: le principal siège des passions, en tant qu'elles regardent le corps , est dans le cœur, parceque c'est lui qui en est le plus altéré; mais leur place est dans le cerveau , en tant qu'elles affectent l'âme, parceque l'âme ne peut souffrir immédiatement que par lui; c'est aussi un paradoxe de dire que la réception est une action , puisque dans le fond elle n'est qu'une passion contraire à l'action; cependant vous pouvez, ce me semble, retenir vos positions en les expliquant de cette sorte : La réception est une action ou plutôt une passion animale semblable à celle des automates , par laquelle nous recevons le mouvement des choses ; car pour renfermer sous le même genre tout ce qui se passe en l'homme, nous avons joint les passions avec les actions.
Je n'ai point examiné ce que vous dites à la fin de la température qui tourne au chaud et au froid, parceque je ne crois pas qu'il faille croire à ces choses comme à l'Évangile. Je suis charmé que
5l6 LETTRES.
votre répondant ait bien fait son devoir. Je ne crois pas que vous ayez rien à craindre de ceux qui voudront exercer leur plume contre vous. Je lirai volontiers tout ce que vous m'enverrez, et je vous écrirai tout ce que j'en pense avec ma liberté ordinaire. Je n'ai rien écrit du centre de gravité , mais du différent poids des choses graves , selon leur différente distance du centre de la terre; ce que je n'ai que dans mon livre , où j'ai assemblé en même temps plusieurs autres choses. Si cependant vous voulez les lire, je vous les ferai tenir par M. Van S.1 , la première fois qu'il ira à Utrecht. Je n approuve pas que vous refusiez d'appeler les écailles des poissons des corps luisants, parcequ'elles ne poussent pas elles-mêmes les globules de la substance éthérée ; car le charbon allumé ne le fait même pas, mais seulement la matière très subtile, qui pousse tantôt les parties terrestres du charbon , tantôt les globules éthérés. Je ne suis pas bien certain aussi que les veines mésaraïques reçoivent le chyle des veines lactées dans le pancréas; vous ne devez point l'assurer sans une expérience très certaine , ni écrire là-dessus, comme si aucunes veines lactées ne portoient le chyle jusqu'au foie, parcequ'il y en a qui assurent en avoir fait l'expérience, et cela me paroît tout-à-fait vraisemblable \ Je voudrois
« - Sareeh. »
» « C'eat l'opinion du Bartholin. Voyez la remarque de I^forge sur l'article 3 de l'Homme. «
LETTRES. 5l7
aussi que vous effaçassiez ce que vous dites contre Walée du mouvement du cœur, parceque c'est un homme pacifique, et qu'il ne peut vous revenir aucune gloire de le contredire. Je ne suis pas aussi de votre sentiment lorsque vous définissez les actions des opérations que l'homme produit par la force de son âme et de son corps; car je suis du sentiment de ceux qui disent que l'homme ne comprend point par le moyen du corps, et l'argument par lequel vous tâchez de prouver le contraire ne me fait aucune impression; car quoique le corps empêche quelques fonctions de l'âme, il ne peut néanmoins lui être d'aucun secours pour la connoissance des choses immatérielles, et il ne peut en cette occasion que lui nuire. Je vous répondis, il y a trois jours, dans ma dernière, sur la triple âme que vous établissez; je n'ai rien à ajouter à celleci, que de vous assurer du parfait attachement de celui qui est , votre , etc.
LKTTR KS.
A M. REG1US
(Lettre 85 du tome I. Version. )
Toute notre dispute sur la triple âme que vous établissez est plutôt une question de nom qu'une question réelle : mais i° pareequ'il n'est pas permis de dire à un catholique romain qu'il y a trois âmes dans l'homme, et que je crains qu'on ne m'impute ce que vous mettez dans vos thèses, j'aimerois mieux que vous vous abstinssiez de cette manière de parler; 2° quoique la force négative et sensitive dans les brutes soient des actes premiers, ce n'est pas la même chose dans l'homme , parce que l'âme est première en lui , du moins en dignité ; 3° bien que les choses qui conviennent sous quelque raison générale puissent être admises par les logiciens, comme les parties d'un même genre, cependant toute raison générale de cette sorte n'est point un véritable genre, et il n'y a point de bonne division, si ce n'est du véritable genre en
* • Celle lettre est, je crois, de la (in île mai. Elle a grand rapport avec la précédente. »
ses véritables espèces, quoique les parties doivent être opposées et diverses ; cependant afin que la division soit bonne, les parties ne doivent pas être trop éloignées les unes des autres : car si quelqu'un , par exemple , distinguoit tout le corps humain en deux parties, dans l'une desquelles il mît seulement le nés, et dans l'autre tous les autres men> bres, cette division pècheroit comme la vôtre, parceque les parties seroient trop inégales ; 4° je n'admets point que la force négative et sensitive dans les brutes méritent le nom dame, comme l'âme mérite ce nom dans l'homme ; mais que le peuple l'a ainsi voulu, parcequ'il a ignoré que les bêtes n'ont point d ames , et que par conséquent le nom d'âme est équivoque à l'égard de l'homme et de la bête; 5° enfin... (t*e reste manque. )
AU R. P. MEKSEM JNE.
(Lettre 122 du tome III. Version.)
A Paris , ce 19 mai 1641.
Mon révérend père,
Après avoir lu une fois seulement , mais pourtant avec un grand soin , les Méditations que vous avez bien voulu me confier, elles m'ont semblé tout-à-
fait relevées, et pleines de beaucoup d'érudition. Il est vrai néanmoins qu'en les lisant plusieurs doutes se sont présentés à mon esprit; mais il ne seroit pas juste que j'en demandasse la solution à celui qui en est l'auteur, sans les avoir auparavant relues encore plus d'une fois, et avec toute l'attention dont je suis capable, pour voir si je ne pourrai point m'en délivrer moi-même , et me satisfaire làdessus. Il n'y a qu'une seule chose dont je souhaiterois cependant d'être éclairci , qui est de savoir ce qu'il faut entendre par l'idée de Dieu, par l'idée de l'âme , et généralement par les idées des choses insensibles. Le commun des philosophes par ce mot d'idée a coutume d'entendre un simple concept, tel que peut être l'image qui est dépeinte (comme ils disent) en la fantaisie, d'où vient qu'ils l'appellent aussi un fantôme; mais notre auteur dit lui-même que ce n'est pas cela qu'il entend par l'idée de Dieu; et quand il l'entendroit ainsi, un tel fantôme ou une telle image ne pourroit pas être l'idée de Dieu : car Dieu étant infini et incompréhensible ne peut pas être représenté par notre imagination , qui n'est capable que de représenter des choses sensibles et finies. Mais si j'ai bien compris sa pensée, par cette idée il entend une idée intellectuelle ou raisonnable, que la raison forme ellemême en raisonnant, et que pour cela il n'attribue pas à la fantaisie, mais à l'esprit, à la raison, ou
enfin à l'entendement; en sorte, par exemple, que l'idée fantastique du soleil , c est-à-dire Vidée du soleil en tant qu'elle est peinte en la fantaisie, est cette image du soleil qui a toutes ces dimensions que, par des démonstrations astronomiques , nous concevons être dans le soleil. De même , si un polygone de mille côtés se présente à nos yeux , tout aussitôt on en a l'idée qui appartient à l'imagination, mais pour celle qui appartient à l'esprit, nous ne l'avons point que nous n'ayons premièrement compté ses côtés.
Maintenant, considérant par ces exemples la distinction qui est entre les idées , je trouve dans le premier exemple que j'ai allégué, qu'à la vérité j'ai par la vue l'idée du soleil, qui consiste dans un cercle médiocrement grand et très éclatant de lumière , laquelle s'exprime par un seul mot , à savoir, par le nom du soleil; car les noms ne nous représentent ou ne signifient que de simples concepts. Mais quand, après avoir bien raisonné, je viens à conclure que le soleil est plusieurs fois plus grand que cette idée qui paroît à nos yeux , alors ou je me figure un cercle qui lui est égal, et cela n'est encore qu'une idée de l'imagination , ou, sans concevoir le soleil par une autre idée que par celle qui me le représente grand de deux pieds, je ne laisse pas de dire qu'il est beaucoup plus grand qu'il ne nous paroît.
Or, si ce qui est exprimé par ces paroles doit être appelé du nom d'idée, au même sens que Ton entend l'idée de Dieu , il s'ensuit que l'idée de Dieu se doit exprimer par une proposition , par exemple par celle-ci : Dieu existe, et non pas par un simple nom, qui ne sauroit être qu'une partie d'une proposition.
Tout de même, l'idée d'un polygone qui se forme en nous par la vue est la même dans la fantaisie , soit devant , soit après le dénombrement de ses côtés ; mais l'idée qui s'en forme en moi quand j'en fais le dénombrement ( si toutefois cela se doit appeler du nom d'idée) est un concept composé, qui s'exprime par une proposition, par exemple par celle-ci : cette figure-là a mille côtés.
Voilà ce que je conçois touchant la distinction que notre auteur met entre l'idée qu'il dit être dans la fantaisie, et celle qu'il dit être dans l'esprit, dans l'entendement ou dans la raison. Que si j'ai en cela véritablement atteint le sens de l'auteur, il me semble que sa principale raison , sur laquelle il fonde toute sa preuve de l'existence de Dieu, n'est rien autre chose qu'une pétition de principe; car, ou bien il suppose sans le prouver que nous avons en nous l'idée de Dieu, et par cette idée de Dieu il entend une connoissance acquise par la raison de cette proposition, Dieu existe, et ainsi il suppose ce qu'il devoit prouver; ou bien il ne suppose pas, mais
LETTRES. 6a7ï
il prouve que nous avons en nous l'idée de Dieu, de ce que nous pouvons prouver par raison que Dieu existe y et ainsi il prouve une chose par ellemême; car c'est la même chose d'avoir l'idée de Dieu, ou de prouver par raison que Dieu existe.
Il y a, ce me semble, un semblable défaut, ou un vice tout pareil dans la façon d'argumenter dont il se sert pour prouver que notre âme n'est pas corporelle; mais je crains que la grossièreté de mon esprit ne m'ait empêché de bien pénétrer le véritable sens de l'auteur touchant ces sortes d'idées. Je ne désire pas néanmoins qu'en ma considération vous alliez interrompre un homme que j'apprends être tout-à-fait occupé à travailler à l'avancement des sciences; il suffira que nous nous en entretenions un jour ensemble quand nous nous verrons, et que j'aurai relu son traité; jes père qu'alors je pourrai apprendre et découvrir plus parfaitement ce qu'il faut entendre par ses
AU R. P. MERSENNE'
RÉPOHSE A LA PRECEDENTS.
(Lettre ia3 du tome III.)
Mon réVérend pere,
Si je ne me trompe, celui dont vous m'avez fait voir la lettre latine qu'il vous a écrite n'est pas encore à prendre parti dans le jugement que nous devons faire des choses; il s'exprime trop bien quand il explique ses propres pensées, pour croire qu'il n'ait pas entendu celles des autres; je me persuade bien plutôt"qu'étant prévenu de ses opinions , il a de la peine à goûter ce qui s'oppose à ses jugements. Ainsi je prévois que ce ne sera pas là le dernier différent que nous aurons ensemble; au contraire , je m'imagine que cette première lettre est comme un cartel de défi qu'il me présente pour voir de quelle façon je le recevrai , et si , après avoir moi-même ouvert le champ de bataille à tous venants, je ne feindrai point de mesurer mes armes avec les siennes, et d'éprouver mes forces
• - 1" juillet 1641. Voyes les raison* dam lr gro* cahier. -
LETTRES. 5a5
contre lui. Je vous avoue que jeprendrois un singulier plaisir d'avoir afïa ire avec des personnes d'esprit comme lui, si, par ce qu'il m'en a fait paroître, il ne me sembloit déjà trop engagé; mais je crains qu'à son égard tout mon travail ne soit inutile, et que, quelque soin que je prenne pour le satisfaire et pour tâcher de le retirer du malheureux engagement où je le vois , il ne s'y replonge plus avant de lui-même, en cherchant les moyens de me contredire.
Est-il croyable qu'il n'ait pu comprendre, comme il dit, ce que j'entends par l'idée de Dieu , par l'idée de l'âme et par les idées des choses insensibles, puisque je n'entends rien autre chose par elles que ce qu'il a dû nécessairement comprendre lui-même quand il vous a écrit qu'il ne lentendoit point? Car il ne dit pas qu'il n'ait rien conçu par le nom de Dieu, par celui de 1 ame, et par celui des choses insensibles, il dit seulement qu'il ne sait pas ce qu'il faut entendre par leurs idées; mais s'il a conçu quelque chose par ces noms, comme il n'en faut point douter, il a su en même temps ce qu'il falloit entendre par leurs idées, puisqu'il ne faut entendre autre chose que cela même qu'il a conçu : car je n'appelle pas simplement du nom d'idée les images qui sontdépeintes en la fantaisie; au contraire, je ne les appelle point de ce nom en tant qu'elles sont dans la fantaisie corporelle ;
mais j'appelle généralement du nom d'idée tout ce qui est dans notre esprit , lorsque nous concevons une chose, de quelque manière que nous la concevions.
Mais j'appréhende qu'il ne soit de ceux qui croient ne pouvoir concevoir une chose quand ils ne se la peuvent imaginer, comme s'il n'y avoit en nous que cette seule manière de penser et de concevoir. Il a bien reconnu que je n etois pas de ce sentiment; et il a aussi assez montré qu'il n'en étoit pas non plus, puisqu'il dit lui-même que Dieu ne peut être conçu par l'imagination : mais si ce n'est pas par l'imagination qu'il est conçu , ou Ton ne conçoit rien quand on parle de Dieu (ce qui marquer oit un épouvantable aveuglement), ou on le conçoit d'une autre manière; mais de quelque manière qu'on le conçoive, on en a l'idée , puisque nous ne saurions rien exprimer par nos paroles, lorsque nous entendons ce que nous disons , que de cela même il ne soit certain que nous avons en nous l'idée de la chose qui est signifiée par nos paroles.
Si donc il veut prendre le mot d'idée en la façon que j'ai dit très expressément que je le prenois, sans s'arrêter à l'équivoque de ceux qui le restreignent aux seules images des choses matérielles qui se forment dans l'imagination , il lui sera facile de reconnoître que par l'idée de Dieu je n'entends autre chose que ce que tous les hommes ont cou-
tume d'entendre lorsqu'ils en parlent , et que ce qu'il faut aussi de nécessité qu'il ait entendu luimême; autrement, comment auroit-il pu dire que Dieu est infini et incompréhensible, et qu'il ne peut pas être représenté par notre imagination; et comment pourroit-il assurer que ces attributs, et une infinité d'autres qui nous expriment sa grandeur lui conviennent, s'il n'en avoit l'idée? Il faut donc demeurer d'accord qu'on a l'idée de Dieu , et qu'on ne peut pas ignorer quelle est cette idée, ni ce que l'on doit entendre par elle; car sans cela nous ne pourrions du tout rien connoître de Dieu; et l'on auroit beau dire, par exemple, qu'on croit que Dieu est, et que quelque attribut ou perfection lui appartient, ce ne seroit rien dire, puisque cela ne porteroit aucune signification à notre esprit; ce qui seroit la chose la plus impie et la plus impertinente du monde.
Pour ce qui est de l'âme , c'est encore une chose plus claire; car n'étant, comme j'ai démontré, qu'une chose qui pense, il est impossible que nous puissions jamais penser à aucune chose , que nous n'ayons en même temps l'idée de notre âme comme d'une chose capable de penser à tout ce que nous pensons. Il est vrai qu'une chose de cette nature ne se sauroit imaginer, c'est-à-dire ne se sauroit représenter par une image corporelle; mais il ne s'en faut pas étonner : car notre imagination n'est pro-
pre qu a se représenter des choses qui tombent sous les sens; et pourceque notre âme n'a ni couleur , ni odeur, ni saveur, ni rien de tout ce qui appartient au corps, il n'est pas possible de se l'imaginer ou d'en former l'image; mais elle n'est pas pour cela moins concevable; au contraire, comme c'est par elle que nous concevons toutes choses, elle est aussi elle seule plus concevable que toutes les autres choses ensemble.
Après cela je suis obligé de vous dire que votre ami n'a nullement pris mon sens, lorsque, pour marquer la distinction qui est entre les idées qui sont dans la fantaisie et celles qui sont dans l'esprit, il dit que celles-là s'expriment par des noms, et celles-ci par des propositions : car qu'elles s'expriment par des noms ou par des propositions , ce n'est pas cela qui fait qu'elles appartiennent à l'esprit ou à l'imagination; les unes et les autres se peuvent exprimer de ces deux manières ; mais c'est la manière de les concevoir qui en fait la différence; en sorte que tout ce que nous concevons sans image est une idée du pur esprit , et que tout ce que nous concevons avec image en est une de l'imagination. Et comme les bornes de notre imagination sont fort courtes et fort étroites, au lieu que notre esprit n'en a presque point, il y a peu de choses mémo corporelles que nous puissions imaginer, bien que nous soyons capables de les concevoir. Et même
toute cette science que l'on pourroit peut-être croire la plus soumise à notre imagination, parcequ elle ne considère que les grandeurs, les figures et les mouvements, n'est nullement fondée sur ses fantômes, mais seulement sur les notions claires et distinctes de notre esprit; ce que savent assez ceux qui l'ont tant soit peu approfondie.
Mais par quelle induction a-t-il pu tirer de mes écrits que l'idée de Dieu se doit exprimer par cette proposition, Dieu existe, pour conclure, comme il a fait, que la principale raison dont je me sers pour prouver son existence n'est rien autre chose qu'une pétition de principe? Il faut qu'il ait vu bien clair pour y voir ce que je n'ai jamais eu intention d'y mettre, et ce qui ne m'étoit jamais venu en pensée devant que j'eusse vu sa lettre. J'ai tiré la preuve de l'existence de Dieu de l'idée que je trouve en moi d'un être souverainement parfait, qui est la notion ordinaire que l'on en a ; et il est vrai que la simple considération d'un tel être nous conduit si aisément à la connoissance de son existence, que c'est presque la même chose de concevoir Dieu , et de coucevoir qu'il existe; mais cela n'empêche pas que l'idée que nous avons de Dieu ou d'un être souverainement parfait ne soit fort différente de cette proposition, Dieu existe, et que l'un ne puisse servir de moyen ou d'antécédent pour prouver l'autre.
De même, il est certain qu'après être venu à connoissance de la nature de notre âme par les degrés que j'y suis venu, et avoir par ce moyen connu qu'elle est une substance spirituelle , parceque je vois que tous les attributs qui appartiennent aux substances spirituelles lui conviennent , il n'a pas fallu être grand philosophe pour conclure , comme j'ai fait , qu'elle n'est donc pas corporelle ; mais sans doute qu'il faut avoir l'intelligence bien ouverte, et faite autrement que le commun des hommes, pour voir que l'un ne suit pas bien de l'autre, et trouver du vice dans ce raisonnement : c'est ce que je le prie de me faire voir, et ce que j'attends d'apprendre de lui , quand il voudra bien prendre la peine de m 'instruire. Quant à moi , je ne lui refuserai pas mes petits éclaircissements , s'il en a besoin , et s'il veut agir avec moi de bonne foi. Je suis etc.
AU R. P. MERSENNE
(Léttre 55 du tome II. ) MOX RÉVÉREND PERE,
Je vous renvoie les sixièmes objections avec mes réponses , et pourceque ces objections sont de plusieurs pièces, que vous m avez envoyées à diverses fois , je les ai transcrites de ma main , en la façon qu'il m'a semblé qu'elles pouvoient le plus commodément être jointes ensemble; à savoir, vous m'aviez envoyé deux nouveaux articles en l'une de vos lettres, l'un desquels j'ai ajouté à la fin du cinquième point, après les mots non poterit reperire, ainsi que vous m'aviez mandé ; et pour l'autre, à cause que vous n'aviez point marqué le lieu où
' « Cette lettre est postérieure à la 48e des manuscrits de Lahire , datée du a 3 juin, puisque dans celle-ci il dit que M. Gassendi a tort de se plaindre, ce qu'il n'auroit pas pu dire avant la 43e des manuscrits de Lahire, puisque ce fut par cetle lettre-là qu'il renvoya au P. Mersenne le» réponses a M. Gassendi. Qui plus est , dans cette 55* il envoie au P. Mersenne les sixièmes objections, qui n'ont pu être envoyées avant les cinquièmes; ainsi donc cette 55* est postérieure à la 43* des manuscrits de Lahire, datée fixement du a3 juin 164 1 ; et comme le livre des Méditations a paru imprimé le 28 aont 1641 , je fixe cette lettre le i5 juillet 164 1. «
il devoit être , j'ai trouvé à propos de le diviser en deux parties , et de faire le septième point de la première, et de mettre la seconde à la fin du troisième : puis enfin j'ai trouvé une nouvelle objection dans la seconde copie que vous m'avez envoyée, de laquelle j'ai composé le huitième point.
Pour les fautes de l'impression, je sais bien qu'elles ne sont pas de grande importance , et je vous assure que je ne vous suis pas moins obligé des soins que vous avez pris de les corriger, que s'il n'en étoit resté aucune; car je sais que cela vous a donné beaucoup de peine , et qu'il est moralement impossible d'empêcher qu'il n'en demeure toujours quelques unes, principalement dans les écrits d'un autre. J'approuve fort que vous ayez retranché ce que j'avois mis à la fin de ma réponse à M. Arnault, principalement si cela peut aider à obtenir une approbation, et encore que nous ne l'obtenions pas, je m'assure que je ne m'en mettrai pas fort en peine.
Pour M. Gas., il me semble qu'il seroit fort injuste s'il s'offensoit de la réponse que je lui ai faite, car j'ai eu soin de ne lui rendre que la pareille, tant à ses compliments qu'à ses attaques, nonobstant que j aie toujours ouï dire que le premier coup en vaut deux; en sorteque, bien que je lui eusse rendu le double, je ne Taurois pas justement payé; mais peut-être qu'il est touché de mes réponses , à
cause qu'il y reconnoît de la vérité, et moi je ne l'ai point été de ses objections pour une raison toute contraire ; si cela est , ce n'est pas ma faute. Pourceque j'ai mis que satis commode possum respondere, le mot satis commode ne regarde pas la force des raisons , mais seulement la facilité que j'aurai à les trouver, et ainsi il ne signifie autre chose que facile, mais il m'a semblé plus modeste. Et l'autre, que exislenlia Dei partem divinœ essentiœ facit, il est bien clair que je n'entends pas parler de parle physica, mais seulement quexisteniia est, comme vous dites, de intrinseco conceptu essentiœ divinœ. Et pour ceux qui voudraient fonder des objections sur des telles pointillés, ils ne feraient que témoigner par là qu'ils n'auraient rien à dire qui fût solide; et ainsi se feraient plus de tort qu'à moi. Au reste j'ai lu votre Hyperaspistes , auquel je répondrai très volontiers ; mais pourceque ces réponses se font pour être imprimées, et ainsi que je dois considérer l'intérêt du lecteur, lequel s'ennuierait de voir des redites, ou des choses qui sont hors de sujet, obligez-moi, s'il vous plaît, de le prier auparavant de ma part de revoir ses objections, pour en retrancher ce à quoi j'ai déjà répondu ailleurs, et ce où il a pris tout le contraire démon sens, comme en son huitième article et ailleurs; ou du moins, s'il juge que ces choses ne doivent point en être retranchées, qu'il permette qu'on
imprime son nom, pour me servir d'excuse envers les lecteurs , ou bien enfin je lui répondrai pour vous prier de lui faire voir ma réponse , et à ceux qui auront vu ses objections , mais non point pour les faire imprimer , de crainte qu'on ne m'accuse d'avoir voulu grossir le livre de choses superflues.
Je n'entends pas bien la question que vous me laites , savoir si nos idées s'expriment par un simple terme , car les paroles étant de l'invention des hommes, on peut toujours se servir d'une ou de plusieurs pour expliquer une même chose; mais j'ai expliqué en ma réponse ad primas objectiones comment un triangle inscrit dans un carré peut être pris pour une seule idée ou pour plusieurs , et enfin je tiens que toutes celles qui n'enveloppent aucune affirmation ni négation nous sont innata; car les organes des sens ne nous rapportent rien qui soit tel que l'idée qui se réveille en nous à leur occasion , et ainsi cette idée a dû être en nous auparavant. Je suis , etc.
A MONSIEUR "* ■
(Lettre 56 du tome II.)
Monsieur,
Je tiens à très grande faveur d'être en la souvenance d'une personne de votre mérite, et je suis très obligé au révérend père Gibieuf des soins qu'il daigne prendre pour moi ; ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il a commencé à me témoigner de la bienveillance , comme aussi l'éminence de sa vertu et de son savoir m'a donné il y a long-temps une très particulière inclination à l'honorer. La réputation du révérend père de La Barbe a passé aussi jusqu'à moi dans le désert , et je serois bien aise de pouvoir entièrement satisfaire aux trois points où vous avez pris la peine de m'avertir qu'il trouve principalement de la difficulté dans ces petits commencements de métaphysique que j'ai ébauchés; mais
« « Cette lettre est écrite à M. l'abbé Delaunay. Voyei la ire page de la 43' des manuscrits de M. de Labire. Elle est écrite en même temps que la 55e, puisqu'ici il dit qu'il envoie les dernières objections en réponse an P. Mersenne, pour imprimer; et comme c'est dans la lettre 55' , datée do 1 5 juillet 164 1 , qu'il a envoyé an P. Mersenne ses dernières objections , je fixe cette lettre-ci au i5 juillet 1641. -
pourceque vous ne les avez touchés qu'en trois mots, j'ai peur de n'avoir pu deviner la source des difficultés qu'il y trouve , ce qui est cause que j'ai seulement parlé à la fin des dernières objections que j'envoie au révérend père Mersenne de la plus générale occasion pour laquelle il me semble que la plupart ont de la peine à remarquer la distinction qui est entre l'âme et le corps: c'est à savoir, que les premiers jugements que nous avons faits dès notre enfance , et depuis aussi la philosophie vulgaire, nous ont accoutumés à attribuer au corps plusieurs choses qui n'appartiennent qu'à lame, et d'attribuer à l'âme plusieurs choses qui n'appartiennent qu'au corps ; et qu'ils mêlent ordinairement ces deux idées du corps et de l'âme en la composition des idées qu'ils forment des qualités réelles et des formes substantielles , que je crois devoir être entièrement rejetéc; au lieu qu'en bien examinant la physique, on y peut réduire toutes les choses qui tombent sous la connoissance de l'entendement à si peu de genres , et desquels nous avons des notions si claires et si distinctes les unes des autres, qu'après les avoir considérées , il ne me semble pas qu'on puisse manquer à reconnoîtrc si , lorsque nous concevons une chose sans une autre, cela se fait seulement par une abstraction de notre esprit, ou bien à cause que ces choses sont véritablement diverses : car en tout ce qui n'est sé-
paré que par abstraction d'esprit, on y remarque nécessairement de la conjonction et de l'union, lorsqu'on les considère l'un avec l'autre; et on n'en sauroit remarquer aucune entre I ame et le corps, pourvu qu'on ne les conçoive que comme il les faut concevoir, à savoir l'un comme ce qui remplit l'espace, et l'autre comme ce qui pense; et en sorte qu'après l'idée que nous avons de Dieu, qui est extrêmement diverse de toutes celles que nous avons des choses créées, je n'en sache point deux en toute la nature qui soient si diverses que ces deux-là; mais je ne propose en ceci que mon opinion, et je ne l'estime point tant, que je ne fusse prêt de la changer, si je pouvois apprendre mieux de ceux qui ont plus de lumière. Et je suis, etc.
AU R. P. MERSENNE '
Lettre 57 du tome II.)
Mon révérend père,
Je vous suis extrêmement obligé de tous les soins que vous prenez pour moi , et du zèle que vous témoignez avoir pour ce qui me touche; mais pourceque j'en ai incomparablement moins que vous, je croirois commettre une injustice si je manquois à vous supplier de mépriser entièrement tout ce qu'on vous peut dire à mon désavantage , et de ne prendre pas seulement la peine de l'écouter ni de m'en écrire: car, pour moi, il y a long-temps que je sais qu'il y a des sots dans le monde , et je fais si peu d'état de leurs jugements, quejeserois très marri de perdre un seul moment de mon loisir ou de mon repos à leur sujet.
Et pour ma Métaphysique je cessai entièrement
1 « Cette lettre n'est poiut datée, mai* comme M. Descartes écrit au p. Mersenne sur des objections qu'il lui avoit envoyées touchant sa Métaphysique , il y a bien de l'apparence qn'elle n'étoit pas entièrement achevée d'imprimer , ce qui n'a été fait que le a 8 août 1641 ; c'est pourquoi je fixe cette lettre an 5 d'août 1641. -
LETTRES. 53g
d'y penser dès le jour que je vous envoyai ma réponse ad hyperaspisten ; en sorte que même je ne lai pas eue depuis ce temps-là entre mes mains, et ainsi je ne puis répondre à aucune chose de tout ce que vous m'en écriviez il y a huit jours, sinon que je vous supplie de n'y penser non plus que moi. J'ai fait, en la publiant, ce à quoi je pensois être obligé pour la gloire de Dieu, la décharge de ma conscience ; que si mon dessein n'a pas réussi, et qu'il y ait trop peu de gens au monde qui soient capables d'entendre mes raisons, ce n'est pas ma faute , et elles n'en sont pas moins vraies pour cela ; mais il y auroit de ma faute si je m'en fâchois, ou que j'employasse davantage de temps à répondre aux impertinentes objections de vos gens.
J'admire que vous vous soyez avisé de m'envoyer une des lettres de feu M. N. après sa mort, vu que vous ne les aviez pas jugées dignes que je les visse pendant sa vie, car cet homme n'a jamais été capable de rien écrire que des paralogisme* très impertinents, quand il a même cherché la vérité: ce seroit merveille s'il l'avoit rencontrée en n'ayant dessein que de médire d'un homme qu'il haïssoit, et je ne réponds autre chose à sa belle lettre , sinon qu'il n'y a pas un seul mot contre moi qui ne soit faux et sans preuve. Je serois bien marri que vous prissiez la peine de m'envoyer ses autres lettres , car nous avons ici assez de papier pour le dernier
usage, et elles ne peuvent servir à autre chose. Si le jeune Schooten ne les entend pas, ce n'est pas ma faute, et en vous le recommandant je ne crois pas vous avoir assuré qu'il fût fort judicieux et fort savant. Je vous ai déjà mandé, touchant la question de géométrie, que je n'ai que faire de perdre du temps à enseigner des gens qui ne m'en sauroient point de gré, et j'ajoute que je les reconnois fort peu capables d'être enseignés, vu qu'ils n'ont pas même su comprendre que quadralum AKœquatur quadratis ex Kll et Ail ; car AH étant la perpendiculaire qui tombe du sommet du cône sur le centre de l'ellipse cherchée , et HK. étant la commune section de cette ellipse et de la parabole donnée, il est évident que l'angle AHR est droit; et pour la ligne PB elle n'a garde d'être perpendiculaire sur AH, à cause qu'elle n'est pas dans le même plan , mais elle est parallèle à sa perpendiculaire. Je vous prie derechef de ne m'envoyer plus ni aucunes objections contre ma Métaphysique , ni touchant la géométrie, ni choses semblables, ou du moins de n'attendre plus que j'y fasse aucunes ré^ ponses.
AU R> P. MERSENNE
(Lettre 58 du tome II.)
Mon révérend père,
Je n'ai point reçu de vos lettres à ces deux derniers voyages, et j'ai peu de chose à vous répondre touchant celles que j'avois reçues auparavant; mais j'ai à vous dire que mes Méditations s'impriment en ce pays, et qu'ayant été averti par un de mes amis que plusieurs libraires en avoient envie, et que je ne les pourrois empêcher, d'autant que le privilège du libraire n'est que pour la France, et qu'ils usent ici de toute liberté, en sorte même qu'un privilège des États ne les retiendroit pas , j'ai mieux aimé qu'il y en eût un qui le fit avec mon consentement et mes corrections, que non pas que d'autres le fissent sans mon su, et avec beaucoup de fautes : ce qui m'a fait consentir qu'un libraire d'Amsterdam appelé Elzevier l'imprimât, à condition toutefois qu'il n'en enverroit aucuns exemplaires en France , afin de ne point faire tort au
« « Cette lettre est du 17 novembre 1641. Voyez la 44e de» manuscrit» de Uhire. -
libraire1, duquel toutefois je n'ai pas de satisfaction , en ce qu'il ne m'a encore envoyé aucun exemplaire, ni au Maire non plus; car il m'a dit il y a cinq ou six jours qu'il n'avoit pas seulement encore reçu avis du libraire qu'il lui en eut envoyé par mer, mais qu'il lui avoit seulement écrit il y a deux ou trois mois que le livre s'imprimoit, et qu'il lui en enverroit. Ainsi il ne doit pas trouver mauvais qu'on l'imprime ici, puisqu'il n'y en veut point envoyer. J'ai seulement à vous demander si vous jugez à propos que j'y fasse ajouter ce que vous aviez retranché de la fin de ma réponse à M. Arnault% et l'hyperaspistes avec ma réponse; et en suite de cela que je fasse mettre au titre editio secundo. , priori Parisiis fada emendatior et auctior. Cette impression ne sera achevée de deux mois, et si les cent exemplaires que vous m'avez mandé que le libraire envoyoit ici sont par les chemins, ils pourront aisément être débités avant ce temps-là, et s'ils n'y sont pas, il les peut retenir si bon lui semble. J'ai une prière à vous faire de la part d'un de mes intimes amis, qui est de nous envoyer le plan du jardin de Luxembourg, et même aussi des bâtiments, mais principalement du jardin : on nous a dit qu'il y en avoir des pians imprimés; si cela est, vous m'obligerez, s'il vous plaît .
• « Jolj ' - Toiukunt
de m'en envoyer un, ou, s'il n'y en a point, de tâcher à l'avoir du jardinier qui l'a fait; ou, si vous ne pouvez mieux, de le faire tracer par le jeune homme qui a fait les figures de ma Dioptrique, et de lui recommander qu'il observe bien toute l'ordonnance des arbres et des parterres, car c'est principalement de cela qu'on a affaire. Je me servirai des adresses de M. P. 1 pour faire donner à Paris l'argent que cela coûtera , et je ne plaindrai pas d'y employer sept ou huit pistoles, si cela ne se peut faire à moins.
Pour vos questions, la première est touchant une boule de mail, à qui j'ai dit qu'un mail de deux fois autant de matière n'imprime que le tiers de son mouvement : ce qui vous sera facile à entendre si vous considérez le mouvement, ou la force à se mouvoir, comme une quantité qui n'augmente ni ne diminue jamais , mais qui se transmet seulement d'un corps en un autre , selon qu'un corps en pousse un autre, et qui se répand également en toute la matière qui se meut de même vitesse. Car vous m'avouerez que pendant que le mail touche et pousse la boule ils se meuvent ensemble , et ainsi que toute la force à se mouvoir qui étoit auparavant dans le mail seul est alors répandue également en toute la matière du mail et de la boule; et que celle qui compose la boule
• - Picot. »
n'étant que le tiers de toute cette matière, d'autant que le mail est supposé double de la boule, elle ne peut aussi recevoir que la troisième partie de cette force. 11 est certain qu'une goutte d'eau peut être si petite, qu'elle ne pourra descendre dans l'air; et j'en ai vu l'expérience en des brouillards que je voyois à l'œil n'être composés que de fort petites gouttes d'eau qui ne descendoient point ; mais Pair étant tant soit peu ému , elles se joignoient plusieurs ensemble, et ainsi devenant plus grosses descendoient en pluie'.
Pour votre expérience de la boule A, qui, étant poussée contre les boules B et C, pousse la petite par l'entremise de la grosse sans faire quasi mouvoir cette grosse B , la raison s'en peut aisément rendre : car bien qu'au premier moment que ces deux boules B et G sont touchées, elles se meuvent sans doute de même vitesse , toutefois à cause que B est plus pesante que C , elle est beaucoup plus arrêtée par les inégalités du plan sur lequel elles roulent; et ce sont ces inégalités qui arrêtent la boule B, et qui ne sont pas capables d'arrêter la boule G : même encore que ces deux boules fussent de même grosseur, celle de devant pourroit aller plus vite que l'autre, car toutes les inégalités du plan qui lui résistent, résistent aussi à celle
t « Je -vous assure que M. Picot ne va point en Perse , et qu'il n'en a éu aucune pensée. »
qui la suit, et elles emploient conjointement leurs forces pour les surmonter; mais ce qui résiste à la suivante n'empêche point pour cela la précédente, qui pour ce sujet se peut éloigner d'elle incontinent.
Les enfants en remuant les jambes montent sur les chevaux , à cause que ce remuement leur aide à remuer les côtes et les muscles de la poitrine', par l'aide desquels ils se glissent sur le dos du cheval, mais non pas parcequ'ils battent l'air avec les jambes. Je ne trouve rien de plus en vos lettres à quoi je puisse répondre, car pour la descente des eaux je ne m'en suis pas encore éclairci moi-même, et c'est une étude que je veux faire à la première occasion. Je suis*, etc.
• « Vous m'obligerez, s'il vous plaît , tt envoyer l'incluse à Rennes. »
A. MONSIEUR *** •
( Lettre 90 du tome II. )
Je vous suis très obligé du souvenir qu'il vous plaît avoir de moi , et je tiens à honneur que vous vouliez savoir mon opinion touchant 1 éducation de M. votre fils. Le désir que j'aurois de vous pouvoir rendre quelque service en sa personne m'empécheroit de vous dissuader de l'envoyer en ces quartiers, si je pensois que le dessein que vous avez touchant ses études s'y pût accomplir ; mais
■ . La 90* est de M. Descarte* à on de ses amis de Tours ou de Rennes , puisqu'il dit que l'air de La Flèche est voisin de celui à qui il écrit. Cette lettre ne peut être écrite avant la fin de mars 1641 , puisque Descartes 7 dit : Tai logé à Leyde, etc. Or, par la 40e des manuscrits de Lahire, datée du 3i mars 1641, Descartes quitta cette maison au mois d'avril , pour aller loger à Eyndegeest ; il est donc constant que cette lettre n'est pas écrite avant la fin de mars 1641 ; elle ne peut non plus être reculée rbns l'année 164a, puisqu'il dit qu'il n'y a que quatre ou cinq ans que s'est faite l'érection de l'université dUtrecht , qni , par la première page du Narratio historien , s'est faite l'an i636; donc on peut fixer cette lettre an mois d'août 164t. Ajoutez encore qu'il fait l'éloge de M. Leroy , et il est constant que c'a été dorant 164 c et 164a qu'a été la plus grande union entre Descaries et M. Leroy. -
la philosophie ne s'enseigne ici que très mal; les professeurs n'y font que discourir une heure le jour, environ la moitié de Tannée, sans dicter jamais aucuns écrits, ni achever le cours en aucun temps déterminé, en sorte que ceux qui en veulent tant soit peu savoir sont contraints de se faire instruire en particulier par quelque maître , ainsi qu'on fait en France pour le droit lorsqu'on veut entrer en office. Or, encore que mon opinion ne soit pas que toutes les choses qu'on enseigne en philosophie soient aussi vraies que l'Évangile, toutefois, à cause qu'elle a la clef des autres sciences , je crois qu'il est très utile d'en avoir étudié le cours entier, en la façon qu'il s'enseigne dans les écoles des jésuites, avant qu'on entreprenne d'élever son esprit au-dessus de la pédanterie pour se faire savant en la bonne sorte. Et je dois rendre cet honneur à mes maîtres , que de dire qu'il n'y a lieu au monde où je juge qu'elle s'enseigne mieux qu'à La Flèche. Outre que c'est , ce me semble , un grand changement pour la première sortie de la maison , que de passer tout d'un coup en un pays différent de langue, de façons de vivre et de religion, au lieu que l'air de La Flèche est voisin du vôtre ; et à cause qu'il y va quantité de jeunes gens de tous les quartiers de la France, ils y font un certain mélange d'humeurs, par la conversation les uns des autres, qui leur
apprend quasi la même chose que s'ils voyageoient ;
et enfin légalité que les jésuites mettent entre eux, en ne traitant guère d'autre façon les plus relevés que les moindres, est une invention extrêmement bonne pour leur ôter la tendresse et les autres défauts qu'ils peuvent avoir acquis par la coutume d être chéris dans les maisons de leurs parents. Mais, monsieur, j'appréhende que la trop bonne opinion que vous m'avez fait avoir de moimême, en prenant la peine de me demander mon avis, ne m'ait donné occasion de vous l'écrire plus librement que je ne devois; c'est pourquoi je n'y ose rien ajouter, sinon que si M. votre fils vient en ces quartiers , je le servirai en tout ce qui me sera possible. J'ai logé à Leyde en une maison où il pourroit être assez bien pour la nourriture; mais pour les études, je crois qu'il seroit beaucoup mieux à Utrecht, car c'est une université qui, n'étant érigée que depuis quatre ou cinq ans, n'a pas encore eu le temps de se corrompre, et il y a un professeur, appelé M. le Roy, qui m'est intime ami, et qui, selon mon jugement, vaut plus que tous ceux de Leyde. Je suis , etc.
LKTTRE6.
A M. REGIUSV
(Lettre 86 du tome I. Version.)
Monsieur,
J'ai reçu vos thèses, et je vous en fais mon remerciaient ; je ri y ai rien trouvé qui ne m'y plût. Ce que vous y dites de l'action et de la passion ne me paroît point faire de difficulté , pourvu que Ton comprenne bien ce que signifient ces noms : c'està-dire que dans les choses corporelles toute action et passion consistent dans le seul mouvement local, et on l'appelle action lorsque ce mouvement est considéré dans le moteur, et passion lorsqu'il est considéré dans la chose qui est mue ; d'où il s'ensuit aussi que, lorsque ces noms sont appliqués à des choses immatérielles, il faut considérer en elle quelque chose d'analogue au mouvement, et qu'il faut appeler action celle qui est de la part du moteur, telle qu'est la volition dans l'âme, et passion de la part de la chose mue, comme l'intellection et la vision dans la même âme. Quant à ceux qui croient
• « I es troia lettres suivantes ont été écrites dans le mois de novembre. Je M les date pat , de penr de nie tromper. -
qu'il faut donner le nom d'action à la perception, ils semblent prendre le nom d'action pour toute puissance réelle , et celui de passion pour la seule négation de puissance; car comme ils croient que la perception est une action, ils ne feroient pas aussi difficulté de dire que la réception du mouvement dans le corps dur , ou la force par laquelle il reçoit le mouvement des autres corps , est une action , ce qui ne peut pas se dire, parceque la passion qui est corrélative à cette action seroit dans le moteur, et l'action dans la chose mue. A l'égard de ceux qui disent que toute action peut être ôtée de l'agent, ils ne se trompent pas, si par action ils entendent le seul mouvement, sans vouloir comprendre sous le nom d'action toute force telle qu'est la longueur, la largeur, la profondeur et la force de recevoir toutes sortes de figures et de mouvements; car ces choses ne peuvent non plus être ôtées de la matière ou de la quantité, que la pensée le peut être de lame. Dans les papiers que vous m'avez envoyés, page 2 , ligne 7 , sur ces mots, et surtout du cœur > il paroît y avoir quelque erreur de copiste , car les parties ne sont pas pressées par le cœur, mais le sang envoyé au foie des autres parties et surtout du cœur facilite la coction. Je ne comprends pas aussi ce qui suit sur cette double ligature, et alternativement dissolue à la page 4: à moins que vous ne fassiez l'expérience du cœur
LETTRES. 5r)L
qu'on peut enfler avec des soufflets, je ne vous conseille pas de mettre cela, car je crains que le cœur étant arraché et froid ne devienne si roide , qu'il ne soit pas possible de l'enfler ainsi ; mais l'expérience est facile à faire , et si elle réussit , vous la mettrez comme certaine, sans vous servir de ces expressions , je juge, il me semble que cela est ainsi. J'omettrois , si j etois à votre place , ce que vous dites page 5 de l'aimant, car ces choses ne sont pas encore bien certaines, non plus que celles de la page 6, touchant les jumeaux et la ressemblance du sexe. Adieu, monsieur, aimez-moi toujours un peu, et faites bien mes compliments à nos amis communs.
A M. REGIUS
( Lettre 87 du tome I. Version. )
Monsieur,
J'ai lu fort rapidement tout ce que vous m'aviez ordonné de lire , c'est-à-dire une partie du premier cahier , et une partie du second , et les cinq autres tout entiers. Je n'approuve point ce que vous dites dans votre premier cahier touchant les
55a LETTRES.
choses astringentes , celles qui épaississent et les narcotiques ; car vous donnez comme universelle une matière particulière dont une chose peut arriver , quoiqu'on puisse imaginer plusieurs autres manières qui probablement peuvent produire le même effet. Dans le second vous dites que lidiopathie est une maladie subsistante par elle-même; j'ai mer ois mieux dire qu'elle ne dépend point d'une autre , de peur qu'il ne prenne fantaisie à quelque philosophe de conclure que vous faites les maladies des substances. Je vais vous dire en deux mots ce que je pense des fièvres, afin que ma lettre contienne quelque chose , car je ne parlerai presque
pas du reste. La fièvre est donc (Le reste ne u
trouve point.) '
Si M. Regius veut agir en galant homme , il aura la bonté d'y suppléer , en nous renvoyant ce qu'il a devers lui. (Note de Glerselier.)
A M. REGIUS
(Lettre 88 du tome I. Version.)
Monsieur,
J'ai reçu votre lettre dans laquelle vous me proposez deux difficultés sur ce que je vous avois écrit touchant les fièvres. Dans la première vous demandez pourquoi j'ai dit que la cause des accès des fièvres réglées vient presque toujours de la matière, qui a besoin de se mûrir en quelque façon avant de se pouvoir mêler au sang, et que les accès de celles qui ne sont pas réglées proviennent d'une matière qui, se logeant dans quelque cavité , gonfle tellement les parties, qu'elle oblige les pores de s'ouvrir. Il ne vous sera pas difficile de comprendre tout cela , si vous faites attention qu'il n'y a point de raison qui montre que ces cavités puissent être assez grandes et qu'il s'y amasse assez de matière pour qu'elle se vide régulièrement dans tous les hommes ou chaque jour, ou de deux jours l'un, ou de quatre jours l'un; mais qu'il y en a une qui nous fait voir pourquoi certaine humeur a besoin d'un jour pour se mûrir, une autre de deux, et une troisième
de trois. Quant à la seconde question , pourquoi les pores étant ouverts , toute la matière ou du moins presque toute la matière se purge , vous en trouverez facilement la solution en remarquant qu'il est beaucoup plus difficile d'ouvrir des pores entièrement fermés, que d'empêcher qu'ils se referment quand une fois ils ont été ouverts, en sorte qu'une assez grande abondance de matière doit s'écouler avant qu'ils soient fermés: elle doit même s'écouler presque toute, lorsqu'il n'y a d'autre cavité que celle qui est formée par le concours de cette matière qui dilate par force les parties , parceque les parties dilatées doivent retourner à leur situation naturelle avant que les pores soient fermés. Que s'il y a une cavité produite par quelque humeur qui aura rongé les parties, j'avoue qu'après l'expurgation elle demeure pleine de matière corrompue , en sorte que quand les pores sont ouverts , il n'y a que la partie surabondante et qui pousse les côtés de la cavité qui sorte, qui peut être seulement la dixième ou la vingtième partie de la matière contenue dans cette cavité; mais comme il n'y a que cette partie surabondante qui allume l'accès de la fièvre , il me semble par conséquent qu'on doive la compter seule : ainsi il est toujours vrai que toute la matière de la fièvre se purge dans chaque accès. Quant à la gangrène , quoique la circulation du sang arrêtée en quelque partie puisse être quel-
quefois sa cause éloignée , sa cause prochaine est seulement une corruption ou pourriture de la partie qui peut provenir d'autres causes que de la circulation qui a été arrêtée , laquelle corruption étant déjà formée peut empêcher la circulation. Ce que vous dites de la palpitation ne me satisfait point, et je crois qu'elle peut avoir tant de différentes causes, que je n'oserois entreprendre d'en faire ici l'énumération. Je ne crois pas non plus que les excréments sortent plus difficilement parles cheveux coupés que par ceux qui ne le sont pas : ces excréments doivent même sortir plus facilement, à moins que les cheveux ne fussent arrachés jusqu a la racine, et que les pores par lesquels ils seroient sortis ne fussent entièrement bouchés. Plusieurs personnes sentent des maux de tête lorsqu'ils ont les cheveux fort longs. Le remède est de les couper. Je crois que la cause pourquoi les cheveux coupés croissent, est que les excréments sortent en plus grande abondance dans le bout des cheveux coupés; l'expérience confirme encore cela, parcequ'ils reviennent plus longs que si on ne les avoit jamais coupés, parceque la grande abondance d'excréments qui passent par leurs racines les fait devenir plus grands. Enfin, je ne crois pas que la convulsion arrive à cause de l'épaisseur des tuniques , mais seulement parceque certaines petites valvules qui sont dans les petits tuyaux des nerfs s'ouvrent et se fer-
r,5ti LETTRES.
ment contre la règle ordinaire , ce que la grossièreté des esprits et la lésion de l'organe peuvent causer, comme une piqûre dans un tendon ou dans un nerf.
A M. REGIUS ■
(Lettre 93 du tome I. Version.)
Monsieur,
J'ai lu assez rapidement tout ce que vous m'avez envoyé; mais cependant j'y ai donné assez d'attention pour croire que de tout ce qui y est contenu il n'y a rien que je condamne. Pour vos thèses, il y a à la vérité bien des choses que je n'entends pas , et plusieurs même auxquelles, en tant que je puis les entendre , je donnerois une autre explication que la vôtre, ce qui ne me surprend pas : car il est bien plus difficile d'expliquer son sentiment sur toutes les parties de la médecine, ce qui est du devoir du
« « Cette lettre est certainement de Tannée 1641 , mais ilya difficulté pour le moi». Cependant, s*a n'y a pas de faute dans la lettre, il est constant que cette lettre est du commencement de décembre; car M. Descartes y dit qu'il y a plus de trois mois que l'impression de ses Méditations est achevée à' Paris. Or il est constant que cette impression n'a été ache- \ée que le 28 août 164 1. fi est aisé de voir par là que cette lettre auroit été écrite le 3 décembre 1641.»
professeur, que de choisir ce qu'on commît de plus facile sur cette matière, et garder un profond silence sur tout le reste, comme j'ai fait dans les autres sciences. J'approuve fort votre dessein de ne plus répondre aux questions de M. Silvius. Tout ce que vous pouvez faire, c'est de lui marquer en peu de mots que ses lettres vous font très grand plaisir, que le zèle qu'il a pour la recherche de la vérité vous est très agréable , et que vous le remerciez bien affectueusement de vous avoir choisi pour vous demander votre avis; mais que vous croyez avoir suffisamment répondu dans vos précédentes à tout ce qui regarde le mouvement du coeur , qu'il semble à présent qu'il n'a plus d'autre vue que de continuer la dispute, et passer d'une question à une autre, ce qui iroit à l'infini ; que vous le priez de l'excuser si vous ne lui répondez plus, parceque vous êtes fort occupé d'ailleurs. En effet, au commencement de sa dispute, où il demande si les veines resserrées selon la mesure du sang qu'elles contiennent doivent être dites pleines ou non pleines , il agite seulement une question de nom, et ensuite lorsqu'il demande qu'on lui montre le sang arrêté par le fer , et quelle est la véritable nature de la pesanteur des corps , il remue de nouvelles questions , et telles que les plus ignorants sont en état d'en proposer en si grand nombre, que le plus savant homme du monde n'en pour-
j58 lfttrks.
roit jamais résoudre dans tout le cours de sa vie. Quand , de ce que le sang peut sauter des veines dans le coeur, il infère de là que les veines doivent donc battre, il se joue sur l'équivoque du mot insilire, sauter, comme si vous disiez que le sang saute dans les veines; lorsqu'il remarque quelque différence dans la comparaison d'une vessie enflée, comme qu'elle est dans un état violent , et qu'elle se désenfle aussitôt qu'on ôte la bouche de dessus l'ouverture, il ne gagne rien à cela , parceque toute comparaison cloche : comme lorsqu'il veut expliquer l'action par laquelle le sang est chassé continuellement par une autre raison que par la contraction naturelle des veines ; car de dire que ces fibres resserrent les vaisseaux, ou que les veines se contractent, c'est précisément la même chose. Je parcourrois le reste de même , mais vous êtes en état de le faire mieux que moi , et vous y avez déjà répondu en partie dans vos thèses, dans lesquelles vous ajoutez pourtant un corollaire sur le flux et reflux de la mer, que je n'approuve pas; car vous n'expliquez pas assez la chose pour la rendre intelligible ni même probable, ce que plusieurs personnes trouvent aussi à redire dans plusieurs autres propositions que vous avez avancées de la même manière. Ceux qui disent que le mouvement du cœur est animal, ne disent pas davantage que s'ils avouoient bonnement qu'ils ne savent point
la cause du mouvement du cœur, parcequ'ils ne savent pas ce que c'est que ce mouvement animal. A. l'égard des parties des anguilles qui se remuent après avoir été coupées, il n'y en a point d'autre cause que celle qui fait battre la pointe du cœur quand elle est aussi coupée, et la même qui fait que des cordes de boyaux coupées en morceaux, et conservées dans un lieu chaud et humide, se replient comme des vers de terre, quoique ce mouvement s'appelle artificiel , et le premier animal. Dans toutes ces expériences, la seule et véritable cause est la disposition des parties solides et le mouvement des esprits ou des parties fluides qui pénètrent les solides. Il y a trois mois que l'impression de mes Méditations a été achevée à Paris; je n'en ai pourtant pas encore reçu aucun exemplaire , c'est ce qui me fait consentir à une seconde édition dans ces pays. Je crois que ce qui fait que des corps unis dans un tourbillon sont chassés au centre , c'est que l'eau même agitée circulai rement fait effort pour s'écarter en "tout sens , et par ce moyen repousse vers le centre les parties étrangères qui n'ont pas encore acquis toute sa vitesse. Je félicite M. Vander H. 1 de son nouveau consulat; je le crois digne d'une dictature perpétuelle. Je vous félicite aussi d'avoir en ce sage magistrat un si fidèle et si puissant défenseur. Adieu.
• * Hoolhk.
AU R. P. MERSENNE»
( Lettre 28 du tome III. )
Vos lettres ont été gelées par les chemins, car la date m'apprend que je les devois recevoir il y a quinze jours, ce qui est cause que je n'ai pu répondre plus tôt. Je vous remercie de ce que vous m'écrivez de la part des pères jésuites, et vous verrez en ma lettre latine de quelle façon j'y réponds; mais je vous prie de la faire voir à leur provincial; et je voudrois bien qu'une autre fois, s'ils vous prient derechef de me faire savoir quelque chose de leur part , vous le refusassiez , si ce n'est qu'ils le missent eux-mêmes par écrit , à cause qu'ils peuvent mieux désavouer leur parole que leur écriture : et je prévois déjà qu'ils désavoueront une partie de ce que vous m'avez cette fois écrit de leur part, et à quoi j'ai été obligé de répondre; mais n'importe , cela vous servira d'excuse pour ne vous plus charger de leurs commissions, s'ils ne les écrivent. Je vous renvoie la lettre du père Bourdin, que j'ai trouvée peu judicieuse,
■ « Fixement ai dérembre 1641. »
mais je n'en ai pas voulu toucher un seul mot, à cause que vous me l'aviez défendu. Je crois bien que son provincial Ta envoyé pour vous demander s'il étoit vrai que j'écrivisse contre eux , mais non pas pour me menacer des choses qu'ils savent bien que je ne crains pas , et qui peuvent bien plus m obiiger à écrire que m'en empêcher. Il est certain que j'aurois choisi le Compendium du père Eustache, comme le meilleur, si j'en avois voulu réfuter quelqu'un; mais aussi est-il vrai que j'ai entièrement perdu le dessein de réfuter cette philosophie, car je vois qu'elle est si absolument et si clairement détruite par le seul établissement de la mienne , qu'il n'est pas besoin d^autre réfutation : mais je n'ai pas voulu leur en rien écrire, ni leur rien promettre, à cause que je pourrai peut-être changer de dessein , s'ils m'en donnent occasion. Et cependant je vous prie de ne craindre pour moi aucune chose ; car je vous assure que si j'ai quelque intérêt d'être bien avec eux , ils n'en ont peut-être pas moins d'être bien avec moi, et de ne se point opposer à mes desseins : car s'ils le faisoient, ils m'obligeroient d'examiner quelqu'un de leurs cours, et de l'examiner de telle sorte que ce leur seroit une honte à jamais. J'ai feint de n'oser pas vous prier de faire voir ma lettre au père provincial, mais je serois pourtant bien marri qu'il ne la vît point. Je suis, etc.
ANNÉE l642.
A M. REGIUS '. 1
(Lettre 91 du tome I. Version.)
Monsieur ,
Je vous attendois ces jours passés, et j'apprends aujourd'hui une nouvelle, qui, bien que de peu de conséquence, ne laisse pas de me faire craindre
• - La lettre gi du 1" volume est de M. Descartes à M. Regius; elle n'est point datée, mais je crois qu'elle- est du 3 janvier, car depuis la thèse soutenue par un des écoliers de M. Leroy, Voëtius avoit aussi fait soutenir d'autres thèses les aa, a3 et 34, on M. Kegius et M. Descartes étoient un peu maltraités , i>uus être nommés; en suite de ces thèses, les ennemis de M. Regius résolurent tous ensemble d'aller trouver le» magistrats, pour demander qu'on renfermât le médecin dans les bornes de sa profession, et qu'on lui fît défense d'enseigner les opinions de M. Descartes : iiftis les vacances d'hiver étant survenues, il fallut remettre cela après les vacances; et c'est dnrant ces vacances que M. Descartes croyoit voir M. Leroy : c'est pourquoi , dès le commencement de cette lettre, il lui mande qn'il l'a attendu depuis quelques jours, r- qui me persuade que cette lettre est écrite vers le 3 janvier 164a. »
qu'elle u ait été la cause de votre retardement ; cela redouble l'empressement que j'ai de vous voir pour prendre ensemble là-dessus de justes mesures. J'apprends donc que vos ennemis ont enfin le dessus, et qu'ils sont venus à bout de vous faire défendre d'enseigner mes Principes. Je ne sais comment vous prenez la chose, mais, si vous m'en croyez, vous ne ferez qu'en rire et mépriser tout cela. Vous regarderez la jalousie qu'on fait paroître contre vous comme plus glorieuse que tous les applaudissements des ignorants ; et certes il n'est pas surprenant que, dans une affaire qui se décide à la pluralité des voix, vous n'ayez pu résister avec le seul secours de la vérité et de quelques uns de ses partisans à la multitude de vos adversaires. Si, pour toute vengeance, vous prenez le parti d'en rire en votre particulier , de garder un profond silence, et de vous tenir en repos, j'y donne les mains. Si vous voulez vous servir d'autres moyens, je ne vous manquerai point au besoin. Je vous prie cependant de m'apprendre au plus tôt par lettres, ou de vive voix, quelles sont vos résolutions. Adieu , aimez-moi toujours un peu. Si vous venez me voir , apportez , je vous prie , avec vous le plus de thèses que vous pourrez de votre adversaire. Adieu.
LKTTRES.
AU R. P. MER SENNE
(Lettre 114 du tome III.)
Je vous envoie ma réponse au révérend père Gibieuf; je l'ai fermée seulement par bienséance , car il n'y a rien que tout le monde ne puisse voir; et si vous témoignez avoir envie de savoir ce que je réponds au révérend père de la Barde , je ne doute point qu'il ne vous le montre. Pour les jésuites, je ne vois point encore bien clair en leur fait. J'ai reçu les billets du père Bourdin, qui montrent qu'ils ne cherchent pas un accommodement, et, pendant qu'ils n'agiront avec moi que par lui , je ne croirai pas qu'ils veuillent la paix ; aussi ne suis-je pas résolu de taire au public ce qui se passera entre eux et moi. Vous pouvez bien leur donner parole que je n'ai aucun dessein d'écrire contre eux, c'est-à-dire d'user d'injures et de calomnies pour tâcher à les décréditer : mais je vous prie de ne leur pas donner parole que je ne prendrai point
» - Cette lettre est bien datée, par Bord, le 19 janvier 1 64a. Voye* la 45e des manuscrits de Lahire. -
un de leurs cours de philosophie pour eu montrer les erreurs; car, au contraire, je veux bien qu'ils sachent que je le ferai si je le juge utile à faire connoîtrela vérité, et ils ne le doivent aucunement trouver mauvais s'ils préfèrent la vérité à la vanité de vouloir être estimés plus savants qu'ils ne sont; mais j'attends leurs objections pour déterminer ce que j'en ferai. M. de Zuytlichem ne m'a encore rien envoyé : je lui écrirai dans quatre ou cinq jours , pour le prier de ne retarder pas entre ses mains les objections des jésuites.
Pour le calcul touchant le mouvement d'une boule de mail frappée plusieurs fois de même force, vous l'avez fort bien pris : car au premier coup elle reçoit un tiers de la force du mail ; au second un neuvième ; au troisième, un vingt-septième ; au quatrième, un quatre-vingt-unième, et ainsi à l'infini. Vous aviez seulement laissé couler une erreur de plume , à savoir que le tiers de treize est quatre et un quart , au lieu que c'est quatre et un tiers , ce qui vous avoit empêché de trouver le compte juste \
• « Je n'ai point < l'heure de reste pour penser à la roulette de M. de Roberval; et après lui en avoir donné les tangentes , qu'il avoit enfin confessé ne pouvoir trouver, il aurait, ce me semble, mauvaise grâce à se vanter a" avoir trouvé quelque chose de plus , et dire que je ne saurois le trouver. Et c'est à savoir s'il a rien trouvé; il s'est vanté , peut-être , afin de m'invitera le chercher , et le lui apprendre. Mais ce n'en e»t pas le moyen, bien que je ne croie pas que ce qu'il propose soit difficile. ■»
Pour ce que M. Vitus m'objecte touchant ia raréfaction de 1 eau quanti elle se change en vapeur, disant, Sed ei primo declarandum est unde talis ille motus competat , ei quœ nécessitas tantam violentiam us imprimens; deinde in vacuo vel in pleno fit hœc votutatio, etc. , je réponds que cette force ou violence de mouvement est communiquée aux parties de l'eau par la matière subtile , et qu'elle remplit aussi tout l'espace qu'elles n'occupent pas, et ainsi que leur mouvement se fait in pleno. Mais je ne trouve pas étrange que cela lui semble difficile , car je n'ai pas encore assez expliqué la nature de cette matière subtile ; je tâcherai de le faire ci-après en son lieu , et j'ai ouï faire telle estime de M. Vitus * par M. d'Igby , que je me promets de l'avoir de mon côté.
L'invention du point de réflexion , datis speculo, oculo et objecto , est un problème solide que Vitellion a résolu avec une hyperbole touchant les miroirs convexes , et il n'y a pas plus de difficulté pour les concaves, de façon que cela ne vaut pas la peine d'être recherché ; et il y a plus de vingt ans que je l'ai trouvé , mais je ne m'en souviens plus
• » Thomas Anglus. •
» « lia neigé ici quelque peu , et après , gelé quatre ou cinq jours la semaine passée, et le plus froid fut le dimanche 10 de janvier; depuis il a fait un air de printemps , comme il avoit fait aussi auparavant. Voilà la réponse à ce que /"ai reçu de 'vous en ces trois forages. »
Au reste, j'ai éprouvé ces jours passés un moyen de peser l'air qui m'a assez bien réussi ; car ayant une petite fiole de verre fort légère et soufflée à la lampe, de la figure que vous la voyez ici peinte1, de la grosseur d'une petite balle de jeu de paume, et n'ayant qu'une petite ouverture à passer un cheveu en l'extrémité de son bec B , je l'ai pesée dans une balance très exacte , et étant froide elle pesoit 78 grains et demi ; après cela je l'ai chauffée sur des charbons, puis la remettant dans la balance en la situation qu'elle est ici peinte, c'est-àdire le bec en bas, j'ai trouvé qu'elle pesoit à peine 78 grains, puis plongeant le bec B dans de l'eau, je l'ai laissée ainsi refroidir, et l'air se condensant à mesure qu'elle se refroidissoit, il est entré dedans autant d'eau que la chaleur en avoit chassé d'air auparavant ; enfin , la pesant avec toute cette eau, j'ai trouvé qu'elle pesoit 72 grains et demi plus que devant, d'où je conclus que l'air qui en avoit été chassé par le feu est à l'eau qui étoit rentrée en sa place comme | est à 72 ^, ou bien comme 1 est à i45, mais je me puis être trompé en ceci , car il est malaisé d'y être juste; seulement suis-je assuré que le poids de l'air est sensible en cette façon , et j'ai mis ici mon procédé tout au long , afin que si vous avez la curiosité d'en faire
' l igure 49.
l'épreuve, vous la puissiez faire toute semblable \ Je suis, etc.