‹ Œuvres de Descartes (volume 2)Chapitre 48 sur 106 · OE DIEU · texte numérisé non relu

OE DIEU

« Quelques-unes d^entre elles (à savoir d*entre les pensées des « hommes) sont comme les images des choses auxquelles seules « convient proprement le nom d'idée, comme lorsque je pense « à un homme, à une chimère, au ciel, à un ange, ou à un « Dieu. »

Lorsque je pense à un homme, je me représente une idée ou une image composée de couleur et de figure, de laquelle je puis douter si elle a la ressemblance d'un homme ou si elle ne Fa pas. 11 en est de même lorsque je pense au ciel. Lorsque je pense à une chimère, je me représente une idée ou une image, de laquelle je puis douter si elle est le portrait de quelque animal qui n'existe point, mais qui puisse être, ou qui ait été autrefois, ou bien qui n^ait jamais été. Et lorsque quelqu'un pense à un ange, quelquefois l'image d'une flamme se présente à son esprit, et quelquefois celle d'un jeune enfant qui a des ailes, de laquelle je pense pouvoir dire avec certitude qu'elle n'*a point la ressemblance d'un ange, et paitant qu'elle n'est point l'idée d'un ange; mais, croyant qu'il y a des créatures invisibles et immatérielles qui sont les ministres de Dieu, nous donnons à une chose que nous croyons ou supposons le nom d'ange, quoique néanmoins Fidée sous laquelle j'imagine un ange soit composée des idées des choses visibles.

Il en est de même du nom vénérable de Dieu, de qui nous n'avons aucune image ou idée; c'est pourquoi on nous défend de l'adorer sous une image, de peur qu'il ne nous semble que nous concevions celui qui est inconcevable.

Nous n'avons donc point en nous, ce semble, aucune idée de Dieu ; mais tout ainsi qu'un aveugle-né qui s'est plusieurs fois approché du feu, et qui a senti la chaleur, reconnaît qu'il y a quelque chose par quoi il a été échauffé, et, entendant que cela s'appelle du feu, conclut qu'il y a du feu, et néanmoins n'en connaît pas la figure ni la couleur, et n'a, à vrai dire, aucune idée ou image du feu qui se présente à son esprit :

De même l'homme, voyant qu'il doit y avoir quelque cause

de ses images ou de ses idées, et de cette cause une autre prciD^re, et ainsi de suite, est enfin conduit à une fin ou à une supposition de quelque cause éternelle, qui, pour ce qu'elle n'a jamais commencé d'être, ne peut avoir de cause qui la précède, ce qui fait qu'il conclut nécessairement qu'il y a un Être éternel qui existe ; et néanmoins il n*a point d^dée qu'il puisse dire être celle de cet Être étemel, mais il nomme ou appelle du nom de Dieu cette chose que sa foi ou sa raison lui persuade. Maintenant, d'autant que de cette supposition, à savoir que nous avons en nous l'idée de Dieu, M. Descai*tes vient à la preuve de cette proposition : que Dieu (c'est-à-dire un Être tout-puissant, très-sage, créateur de l'univers, etp.) existe^ il a dû mieux expliquer cette idée de Dieu, et de là en conclure non-seule* inent son existence, mais aussi la création du monde.

RÉPONSB.

Par le nom d*idée, il veut seulement qu*on entende id les images des choses matérielles dépeintes en la fantaisie corporelle; et cela étant supposé, il lui est aisé de montrer qu'on ne peut avoir aucune propre et vérîtable idée de Dieu ni d'un ange ; mais j'ai souvent averti, et principalement en ce lieu-là même, que je prends le nom d'idée pour tout ce qui est conçu immédiatement par l'esprit, en so^e que, lorsque je veux et que je cruns, parce que je conçois en même temps que je veux et que je crains, ce vouloir et cette crainte sont mis par moi au norahre des idées ; et je me suis servi de ce mot, parce qu'il était déjà conimunément reçu par les philosophes pour signifier les formes des conceptions de l'entendement divin, encore que nous ne reconnaissions en Dieu aucune fantaisie ou imagination corporelle, et je n^en savais point de plus propre. Et je pense avoir assez expliqué l'idée de Dieu pour ceux qui veulent concevoir le sens que je donne à mes paroles ; mais pour ceux qui s'attachent à les entendre autrement que je ne fais, je ne le pourrais jamais assez. Enfin, ce qu'il ajoute ici de la création du monde est tout à fait hors de propos; car j'ai prouvé que Dieu existe avant que d'examiner s'il y avait un monde crée par lui, et de cela seul que Dieu, c'est-à-dire un Être souverainement puissant, existe, il suit que, s'il y a un monde, il -doit avoir été créé par lui.

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