XII INTRODUCTION
sion ni d'antécédeût *; et on doit dire avec vérité que l'être dépend moins de la pensée que la pei^ée ne dépend de l'être. Mais , quoiqu'on ne puisse concevoir la pensée sans un être qui pense, aucun être ne peut être connu sans une action ou un phénomène qui manifeste son existence ; en sorle que la connaissance de l'être est donnée dans la connaissance de ses phénomènes, précisément parce que Texistence du phénomène dépend de la substance.
Ce principe de la philosophie cartésienne, Je pense, donc Je iuis^ est ce que les adversaires du cartésianisme ont attaqué avec le plus de persévérance ; et cela se conçoit, car, ce principe admis , Tautorité de la conscience et de la raison s'ensuit nécessairement. On disait : Ce n'est pas un raisonnement. Il est vrai, ce n'en est pas un, c'est un fait incontestabio -, mais reconnaître que ce fait est vrai et qu'il ne peut être contesté^ c'est reconnaître que le scepticisme le plus hardi s'arrête devant la conscience, et qu'il y a au moins une affirmation qui résiste à toutes les tentatives que Ton peut essayer contre elle. On disait aussi : Ce n'est pas un premier principe ; et pour le montrer on s'appuyait sur la synthèse même de Descartes, qui se conclut en trois propositions : Je pense, donc je suis 5 — je suis et j'ai l'idée de Dieu; Dieu est véridique; — donc je dois me flersà mes facultés. Il résulte de cette synthèse ainsi construite que si je ne dois me fier à mes facultés qu'après avoir vérifié l'existence de Dieu, je ne puis rien affirmer auparavant. Cette objection est solide contre le système de Descartes en ce qui touche la nécessité de l'intervention de ridée de Dieu, mais elle ne prouve rien contre le Jepense^ donc je suis.
Enfin on opposait à Descartes que cet enthymème, Je pense,
* Lorsque quelqu'un dit : Je pense, donc je suis, il ne conclut pas eon existence de sa pensée comme par la force de quelque syllogisme, mais comme une chose connue de soi. {Réponse à Mersenne.)
INTRODUCTION. Xlll
donc je suis, supposait une majeure : Tout ce qui pense est ou existe; que , par conséquent, la perception concrèle du moi était précédée par quelque notion abstraite, laquelle lui était nécessaire, et qu'il fallait vérifier avant d'admettre l'autorité et la légitimité de la conscience. Mais c'est confondre toutes les questions : dans l'ordre logique , l'abstrait est affirmé le premier ; dans Tordre ontologique, c'est Dieu ; et dans Tordre de la connaissance, c'est le moi *.
La première conception ne peut être une idée abstraite; la première affirmation d'existence réelle, ou la première idée concrète, ne peut être l'idée du non-moi 5 car je ne puis penser sans penser à moi , et quelque proposition que forme mon intelligence, je ne la saisis que dans son rapport avec ma personne, à condition que je sois, et que je puisse me fier à ma propre intelligence. Toute affirmation est vraie, quand elle est vraie, si je suis. S'affirmer soi-même est un acte ; c'est en quelque sorte la prise de possession du moi par le moi. A=A ne précède pas moi=moi ; car il faut que je me possède d'abord moi-môme, que je me retrouve moi-même, pour porter un jugement , et prononcer sur toute question d'identité ou de disparité abstraite. Moi qui pense, et qui pense à moi, je sens et je déclare en même temps que je suis: le principe de contradiction nécessaire à la connaissance est engagé dans cette première affirmation, dans ce premier acte. Je me sens dans le premier fait de conscience , je me sens opposé à un être limité comme moi , inférieur à moi, quoique réel. Descartes prouve le premier fait en établissant le Cogita^ ergo surrij et le second sous une forme particulière , en démontrant que dans la perception des objets sensibles je ne suis pas le jouet d'un malin esprit. Celui qui a dit : Le moi, sujet absolu, pose le moi et le non-moi comme réciproquement liiaitables l'un par Tautre , n'a rien ajouté à Descartes.
t Descartesi éd. de M. Gousio, t. l, p. W, 403; t. 2, p. 74 et 333.