X. D'autant que les difficultés qui restent à etanitner mo
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Bont plutôt proposées comme des doutes que comme des objections, je ne présume pas tant de moi que j'ose me promettre d'expliquer assez suffisamment des choses que je vois être encore aujourd'hui le sujet des doutes do tant de savants hommes. Néanmoins, pour faire en cela tout ce que je puis, et ne pat manquer à ma propre cause, je dirai ingénument 4e quelle façon il est arrivé que je me sois moi-*même entièrement délivré de ces doutes. Car, en se faisant, si par hasard il arrive que cela puisse servir à quelques-uns, j'aurai sujet de m'en réjouir; et e'il ne peut servir à personne, au moins aurai-je la satisfaction qu'on ne me pourra pas accuser de présomption ou de témérité. Lorsque j'eus la première fois conclu, ensuite de raisons qui sont contenues dans mes Méditations, que l'esprit humain est réellement distingué du corps, et qu'il est même plus aisé à connaître que lui, et plusieurs autres choses dont il est là traité, je me sentais à la vérité obligé d'y acquiescer, pour ce que je ne remarquais rien en elles qui ne fût bien suivi, et qui ne fût tiré de principes très-évidents suivant les règles de la logique; toutefois, je confesse que je ne fus pas pour cela pleinement persuadé, et qu'il m'arriva presque la même chose qu'aux astronomes, qui, après avoir été convaincus par de puissantes raisons que le soleil est plusieurs fois plus grand que toute la terre, ne sauraient pourtant s'empêcher dé juger qu'il est plus petit lorsqu'ils viennent à le regarder. Mais, après que j'eus passé plus avant , et qu'appuyé sur les mêmes principes j'eus porté ma considération sur les choses physiques ou naturelles, examinant premièrement les notions ou les idées que je trouvais en moi de chaque chose, puis les distinguant soigneusement les unes des autres, pour faire que mes jugements eussent un entier rapport avec ^lles, je reconnus qu'il n'y avait rien qui appartint h la nature ou à l'essence du corps, sinon qu'il est une substance étendue en longueur, largeur et profondeur, capable de plusieurs figures et de divers mouvements, et que ces figures et ces mouvements n'étaient autre chose que des modes, qui ne peuvent jamais être sans lui; mais que les couleurs, les odeurs, les saveurs, et autres choses semblables, n'étaient rien que des sentiments qui n'ont aucune existence hors de ma pensée, et qui ne sont pas moins différents des corps que la douleur diffère de la figure ou du mouvement de la flèche qui 1' cause ; et enfin que la pesanteur, la dureté, la ^ ertu d'échauf
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d*attirer, de purger, et toutes les autres qualités que nous its marquons dans les corps, consistent seulement dans le mouTemcnt ou dans sa privation, et dans la configuration et arrangement des parties ; toutes lesquelles opinions étant fort différentes de celles que j'avais eues auparavant touchant les mêmes choses, je commençai, après cela, à considérer pounpioi j'en avais eu d'autres par ci-devant, et je trouvai que la principale raison était que dès ma jeunesse , j'avais fait plusieurs jugements touchant les choses naturelles, comme celles qui devaient beaucoup contribuer à la conservation de ma vie, en laqneUe je ne faisais que d'entrer, et que j'avais toujours retenu les mêmes opinions que j'en avais eues autrefois. Et d'autant que mon esprit ne se servait pas bien en ce bas âge des organes du corps, et qu'y étant trop attaché il ne pensait rien sans eux, aussi n'apercevait-il que confusément toutes choses. Et bien qu'il eût connaissance de sa propre nature, et qu'il n'eût pas moins en soi ridée de la pensée que celle de l'étendue, néanmoins, pour ce qu'il ne concevait rien de purement intellectuel, qu'il n'imaginât aussi en même temps quelque chose de corporel, il prenait l'un et l'autre pour une même chose, et rapportait au corps toutes les notions qu'il avait des choses intellectuelles. Et d'autant que je ne m'étais jamais depuis délivré de ces préjugés, il n'y avait rien que je connusse assez distinctement, et que je ne supposasse être corporel, quoique néanmoins je formasse souvent de telles idées de ces choses mêmes que je supposais être corporelles, et que j'en eusse de telles notions qu'elles représentaient plutôt des esprits que des corps. Par exemple, lorsque je concevais la pesanteur comme une qualité réelle, inhérente et attachée aux corps massifs et grossiers, encore que je la nomasse une qualité en tant que \e la rapportais aux corps dans lesquels elle résidait ; néanmoins, parce que j'ajoutais ce mot de réelle, je pensais en effet que c'était une substance, de même qu'un habit considéré en soi est une substance, quoique étant rapporté à un homme habillé il puisse être dit une qualité ; et ainsi, bien que Tesprit soit une substance, il peut néanmoins être dit une qualité, eu égard au corps auquel il est uni. Et bien que je conçusse que la pesanteur est répandue par tout le corps qui est pesant, je ne lui attribuais pas néanmoins la même sorte d'étendue qui constitue la nature du corps, car cette étendue est telle qu'elle exclut toute pénétrabilité des par-
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ties ; et je pensais qu*il y avait autant de pesanteur dans une masse d'or, ou de quelque autre métal de la longueur d'un pied, qu'il y en avait dans une pièce de bois longue de dix pieds ; voire même j'estimais que toute cette pesanteur pouvait être contenue sous un point mathématique. Et même, lorsque cette pesanteur était ainsi également étendue par tout le corps, je voyais qu'elle pouvait exercer toute sa force en chacune de ses parties, parce que, de quelque façon que ce corps fût suspendu à une corde, il la tirait de toute sa pesanteur, comme si toute cette pesanteur eût été renfermée dans la pai^tie qui touchait la \ corde. Et, certes, je ne conçois point encore aujourd'hui que \ l'esprit soit autrement étendu dans le corps, lorsque je le conçois être tout entier dans le tout et tout entier dans chaque partie. Mais ce qui fait mieux paraître que cette idée de la pe« santeur avait été tirée en partie de celle que j'avais de mon esprit, est que je pensais que la pesanteur portait les corps vers le centre de la terre, comme si elle eût en soi quelque connaissance de ce centre : car certainement il n'est pas possible, ce semble, que cela se fasse sans connaissance, et partout où il y a connaissance il faut qu'il y ait de l'esprit. Toutefois, j'attribuais encore d'autres choses à cette pesanteur, qui ne peuvent pas en même façon être entendues de l'esprit : par exemple, qu'elle était divisible, mesurable, etc. Mais, après que j'eus considéré toutes ces choses, et que j'eus soigneusement distingué Tidée de Fesprit humain des idées du corps et du mouvement corporel, et que je me fus aperçu que toutes les autres idées que j'avais eues auparavant, soit des qualités réelles, soit des formes substantielles, en avaient été par moi composées, ou forgées, par mon esprit , je n'eus pas beaucoup de peine à me défaire de tous les doutes qui sont ici proposés.
Car, premièrement, je ne doutai plus que je n*eusse une claire idée de mon propre esprit, duquel je ne pouvais pas nier que je n'eusse connaissance, puisqu'il m'était si présent et si conjoint. Je ne mis plus aussi en doute que cette idée ne fût entièrement différente de celles de toutes les autres choses, et qu'elle n'eût rien en soi de ce qui appartient au corps : pour ce que, ayant recherché très-soigneusement les vraies idées des autres choses, et pensant même les connaître toutes en général, je ne trouvai&rien en elles qui ne fût en tout différent de l'idé de mon esprit. Et je voyais qu*il y avait une bien plus grand
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différence entre ces choses qaU bien qu'elles ftMfmt tout à la fois en ma pensée, me paraissaient néanmoins distinctes et différentes, comme sont Tesprit et le corps, qu*entre celles dont nous pouYons à la vérité aToir des pensées séparées, nous arrêtant à Tune sans penser à Tautre, mais qui ne sont jamais en* semble en notre esprit que nous ne voyions, bien qu^elles ne peuvent pas subsister séparément ; comme, par exemple, Timmcnsité de Dieu peut bien être conçue sans que nous pensions à sa justice ; mais on ne peut pas les avoir toutes deux présentes à son esprit, et croire que Dieu puisse être immense sans être juste. Et Ton peut aussi fort bien connaître Teûstence de Dieu sans que Ton sache rien des personnes de la très^sainte Trinité, qu'aucun esprit ne saurait bien entoidre s*U n'est éclairé des lumières de la foi; mais, lorsquelles sont une fois bien enten* dues, je nie qu'on puisse concevoir entre elles aucune distinc*tion réelle à raison de Tessence divine, quoique cela se puisse à raison des relations. Et, enfin, je n'appréhendai plus da m'étre peut-être laissé surprendre et prévenir par mon analyse lors* que, voyant qu'il y a des corps qui ne pensent point, ou plutôt concevant très-claîrement que cert3^ins corps peuvent être sans la pensée, j'ai mieux aimé dire que la pensée n'appartient point à la nature du corps que de conclure qu'elle en est un mode pour ce que j'en voyais d'autres, à savoir, ceux des hommes qui pensent; car, à vrai dire, je n'ai jamav» ^u ni compris que les corps humains eussent des pensées, mais bien que ce sont les mêmes hommes qui pensent et qui ont des corps. Et j'ai reconnu que cela se fait par la composition et l'assemblage de la substance qui pense avec la corporelle, pour ce que, considérant séparément la natui^e de la substance qui pense, je n'ai rien remaique en elle qui pût appartenir au corps, et que je n'ai rien trouvé dans la nature du corps, considérée toute seule, <|ui pût appartenir à la pensée. Mais, au contraire, eicaminant tous les modes tant du corps que de l'esprit, je n'en ai remarqué pas un dont le concept ne dépendit entièrement du concept même de la chose dont il est le mode, Aussi, de ce que nous voyons souvent deux choses jointes ensemble, on ne peut pas pour cda inféi^cr qu'elles ne sont qu'une même chose; mais de ce que nous voyons quelquefois l'une de ces choses sans l'autre, on peut fort bien conclure qu'elles sont diverses, Et il ne faut pas que la puissance de Dieu nous empêche de tirer cette const^quence ; car il n'y a pas moim
de répugnance àpenser que des choses que nous concetons clairement et distinctement comme deux choses diverses soient faites une même chose en essence et sans aucune composition, que de penser qu'on puisse séparer ce qui n'est aucunement distinct. Et partant, si Dieu a mis en certains corps la faculté de penser, comme en effet il l'a mise dans ceux des hommes, il peut quand il voudra Yen séparer, et ainsi elle ne laisse pas d'être réellement distincte de ces corps. Et je ne m'étonne pas d'avoir autrefois foi*t bien compris,' avant même que je me fusse délivré des préjugés de mes sens, que a deux et trois joints ensemble font « le nombre de cinq, )» et que, « lorsque de choses égales on « ôte choses égales, les restes sont égaux; p et plusieurs choses semblables, bien que je ne songeasse pas alors que F&me de rhomme fût distincte de son corps ; car je vois très-bien que ce qui a fait que je n'ai point en mon enfance donné de faux Jugement touchant ces propositions, qui sont reçues généralement de tout le monde, a été parce qu'elles ne m'étaient pas encore pour lors en usage, et que les enfants n'apprennent point à assembler deux avec trois qu'ils ne soient capables de juger s'ils font le nombre de cinq, etc. Tout au contraire, dès ma plus tendre jeunesse j'ai conçu l'esprit et le corps dont je voyais confusément que j'étais composé comme une seule et même chose; et c'est le vice presque ordinaire de toutes les connaissances imparfaites d'assembler en uii plusieurs choses, et les prendre toutes pour une même ; c'est pourquoi il faut par après avoir la peine de les séparer, et par un examen plus exact les distinguer les unes des autres.
Mais je m'étonne grandement que des personnes très-doctes et accoutumées depuis trente années aux spéculations métaphysiques, après avoir lu mes Méditations plus de sept fois, se persuadent que a si je les relisais avec le même esprit que je a les examinerais si elles m'avaient été proposées par une perce sonne ennemie, je ne ferais pas tant de cas et n'aurais pas une « opinion si avantageuse des raisons qu'elles contiennent que « de croire que chacun se devrait rendre à la force et au poids « de leurs vérités et liaisons, » vu cependant qu'ils ne font voir eux-mêmes aucune faute dans tous mes raisonnements. Et certes ils m'attribuent beaucoup plus qu'ils ne doivent, et qu'on ne doit pas même penser d'aucun hoiiiir.ey s'ils croient que jp me serve d'une telle analyse que je puisse par son moyen rei
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▼ener les démonstralioiu Téritables, ou donner une telle couleur aux fausses que personne n*en puisse jamais découYrir la fausseté; tu qu'au contraire je professe hautement que je n'en ai jamais recherché d^autre que celle au moyen de laquelle on pût s'assurer de la certitude des raisons véritables, et découYiir le vice des fausses et captieuses. CTest pourquoi je ne suis pas tant étonné de voir des personnes très-doctes n'acquiescer pas encore à mes conclusions, que je suis joyeux de voir qu'après une si sérieuse et fréquente lecture de mes raisons, ils ne me blâment point d'avoir rien avancé mal à propos, oa d^avoir tiré aucune conclusion autrement -que dans les formes. Car la difficulté qu'ils ont à recevoir mes conclusions peut aisément être attribuée à la coutume invétérée qu'ils ont de juger autrement de ce qu'elles contiennent, comme il a déjà été remarqué des astronomes, qui ne peuvent s'imaginer que le soleil soit plus grand que la terre, bien qu'ils aient des msons très-certaines qui le démontrent; mais je ne vois pas qu'il puisse y avoir d'autre raison pourquoi ni ces messieurs, ni personne que je sache, n'ont pu jusqu'ici rien reprendre dans mes raisonnements, sinon parce qu'ils sont entièrement vrais et indubitables ; vu principalement que les principes sur quoi ils sont appuyés ne sont pdint obscurs ni inconnus, ayant tous été tirés des plus certaines et des plus évidentes notions qui se présentent à un esprit qu'un doute général de toutes choses a déjà délivré de toutes sortes de préjugés ; car il suit de là nécessairement qu'il ne peut y avoir d'erreurs que tout homme d'esprit un peu médiocre n'eût pu facilement remarquer. Et ainsi je pense que je n'aurai pas mauvaise raison de conclure que les choses que j'ai écrites ne sont pas tant affaiblies par l'autorité de ces savants hommes qui, après les avoir lues attentivement plusieurs fois, ne se peuvent pas encore laisser persuader par elles, qu'elles sont fortifiées par leur autorité même, de ( c qu'après un examen si exact et des revues si générales , ils n'ont pourtant remarqué aucunes erreurs ou paralogismes dans :iies démonstrations.
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ou