‹ Œuvres de Descartes (volume 2)Chapitre 65 sur 106 · QUESTION PREMIÈRE · texte numérisé non relu

QUESTION PREMIÈRE

S^IL FAUT TEmR LES CHOSBS DOfJTEUSES POUR FAUSSBS, ET COHXERT.

Vous demandez, en premier liea, si c'est une bonne règle pour rechercher la vérité que celle-ci : <k Tout ce qui a la molD- « dre apparence de doute doit être tenu pour faux. » Mais, afin q[ue je vous puisse répondre làrdessus, j'ai ici auparavant quelques questions à vous faire. La première : Qu'entendez-vous par ces mots : «c Ce qui a la moindre apparence de doute? » La seconde : Que veulent dire ceux-ci : a Doit être tenu pour faux? • La troisième: Gonuuent doit-on « tenir une chose poui « fausse ?»

Quant à la première, qui regarde le doute que Ton peut atoir de quelquecbose, voici conune vous y répondez, etenpeudemot&

§ I. ^ GB QUE c'est que D'AVOIB U VOU^DaS APPAREfiCÇ DE DOUTE.

C. Une chose peut être dite avoir quelque apparence de doute, de laquelle je puis douter si elle est ou si elle est telle que je dis qu'elle est, non pour quelques soupçons légers et mal fondés, mais pour de bonnes et solides raisons. De plus, une chose peut être dite avoir quelque apparence de doute qui, bien qu'elle me semble claire, peut néanmoins être sujette aux tromperies de quelque mauvais génie qui prenne plaisir à employer touie son mdustrie pour faire en sorte que ce qui est faux en efifet me paraisse néanmoins clair et assuré. Ce qui est douteux au premier sens a beaucoup d*apparence de doute, par exemple, qu*i y ait une terre, des couleurs ; que vous ayez une tète, des yeui, un corps et un esprit. Ce qui Test au second en a moins, mais pourtant en a assez pour ne pas laisser d'être estimé douteux, et pour l'être en effet : par exemple, que deux et trois font cinq, que le tout est plus grand que sa partie, et semblables. C'est fort bien répondu. Mais, s'il est ainsi, qu'y a-t-il, je vous prie, qui n'ait quelque apparence de doute? Qu'y aura-t-il qui soit exempt des ruses de ce mauvais génie ?

D. Rien, dites^vous, rien du tout, jusqu'à ce que nous soyons assurés, par les principes inébranlables de la métaphysique, qu'il y a un Dieu, et qu'il ne peut être trompeur ; en sorte que l'on peut dire qu'avant que nous sachions « s'il y a un Dieu,

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« et, posé qu'il y en ait un, d'il peut être trompeur, nous ne « poiiTons jamais être tout à fait certains ni assurés d'aucune a cHose.» Et, pour vous donner ici entièrement à connaître ma pensée, si je ne sais qu'il y a un Dieu, et un Dieu véritable qui empêche ce mauvais génie de me tromper, je pourrai et devrai même toujours appréhender qu'il ne me séduise par ses arti* fices, et que, sous Tapparence du vrai, il ne me fasse voir ce <iui est faux comme clairet assuré; mai», lorsque Je connaîtrai entièrement qu'il y a un Dieu et qu'il ne peut être ni trompé ni trompeur, et qu*ainsi il empêche nécessairement que ce mauvais génie ne m'ahuse dans les choses que j'aurai clairement et distinctement conçues, ce sera pour lors que s'il s'en rencontre de telles, c*est-à-dire s'il arrive que j'en aie conçu clairement et distinctement quelques-unes, je les tiendrai pour véritables et pour certaines. Si bien que je pourrai alor» avec assurance établir pour règle de vérité et de certitude que « tout cù que « nous concevons clairement et distinctement est vrai. » Je no

soufaaite rien de plus sur cet article. Je Tiens maintenant à la seconde question.

g n^ -^ QUB VEVt DiaK GBLÀ : TENIR UME CHOSE POtIR FAUSSfit

Puisq[ue4 selon vous, c*est une chose douteux que vous ayez des yeux, une tête» un corps, et même que vous devez tenir cela pour fàuxt je vous prie donc de me dire ce que c'est que de tenir une chose pour fausse. Ne serait-ce point de croire et de dire ;, Il est faux que j'aie des yeux, une tête, un corps ; ou bien de eroire et de dire, par une détermination tout à fait opposée à notre doute : Je n'ai point d'yeux, de tête, ni de corps ; et, pour dire en un mot, ne serait-ce point

E. Croire, dire et assurer Topposé de la chose dont on doute ? •— Cest cela môme, dites-vous. — Voilà qui va bien ; mais je vous prie de me dire encore votre pensée là-dessus : Ce n'est pas une chose certaine que deux et trois fassent cinq; doiS'je donc croire et assurer que deux et trois ne font pas cinq ? -^ Oui, dites-vous, c'est ainsi -qu'il le faut croire et assurer. •— Je vous demande encore : Il n'est pas assuré si, pendant que je dis ces choses, je veille ou si je dors ; dois-je donc croire et dhre : Oui, pendant que je dis ces choses, je ne veille pas, mais je dors ) — Voilà, dites- vous, conune il le faut croire et le dire.

— Je ne tous demanderai plus qu'une chose, afin de ne pas vous ennuyer : Il n'est pas certain que ce qui paraît clair et assuré à celui qui doute s'il veille ou s'il dort soit clair et assuré ; dois-je donc croii*e et dire : Ce qui paraît clair et assuré à celui qui doute s'il dort et s'il veille n'est pas clair et assuré, mais est faux et obscur? Pourquoi hésitet-vous là-dessus? Vota ne saunez rien accorder de trop à votre ié fiance. Ne vous est-il jamais arrivé, comme à plusieurs, que les mêmes choses qui en dormant vous avaient semblé claires et certaines, vous ont depuis paru fausses et douteuses? Sans doute qu'il est de la prudence de ne se fier jamais entièrement à ceux qui nous ont une fois trompé,

F. — Mais, dites-vous, il en est bien autrement des choses qui sont tout à fait certaiues; car elles sont telles, qu'à ceux même qui dorment ou qui sont fous, elles ne peuvent jamais paraître douteuses. — Est-ce donc tout de bon, je vous prie, que vous dites que les choses tout à fait certaines sont telles qu'elles ne peuvent pas même paraître douteuses à ceux qui dorment ou qui sont fous ? Mais, enfin, où les trouverez- vous, ces choses ? Et pourquoi, s'il est vrai qu'à ceux qui dorment ou qui ont l'esprit troublé, les choses qui sont ridicides et absurdes leur paraissent cependant quelquefois non-seulement vraies, mais aussi très-certaines, pourquoi aussi celles qui sont les plus assurées ne leur paraîtront-elles pas fausses et douteuses ? Et, pour preuve de ceci, j'ai connu une personne qui, un jour, comme elle sommeillait, ayant entendu sonner quatre heures, se mit à compter ainsi l'horloge, une, une, une, une. Et pour lors l'absurdité qu'elle concevait dans son esprit \gi fit s'écrier : « Je pense que cette horloge est démontée, elle a sonné quatre ibis une heure. » Et en effet, y a-t-il rien de si a absurde et de si contraire à la raison qui ne puisse tomber dans l'esprit d'un fou ou d'un homme qui dort ? Y a-t-il rien que celui qui rêve n'approuve et ne croie, et dont il ne se flatte comme d'une fort belle chose qu'il aurait trouvée et inventée? Enfin, pour terminer tout en un mot, je dis que vous ne pourrez jamais établir si bien la certitude de cet axiome (c'est à savoir: que tout ce qui semble vrai à celui qui doute s'il dort ou s'il veille est certain, et si certain qu'on le peut prendre pour le fondement d'une science et d'une métaphysique très-vraie et très-exacte), que je le tienne pour aussi certain que celui-ci :

deux et trois font cinq, ni même pour si certain qu^ pet sonne n'en puisse en aucune façon douter, ni être trompé en cela par quelque mauvais génie. Et cependant je n'appréhende point de passer pour opiniâtre, bien que je persiste dans cette pensée. C'est pourquoi, ou je conclurai ici suivant votre règle : il n'est pas certain que ce qui parait certain à celui qui doute s'il veille ou s'il dort soit certain, donc ce qui paraît certain à celui qui doute s'il veille ou s'il dort peut et doit être réputé poiu* faux; ou bien, si vous avez quelque règle particulière, vous prendrez la peine de me la commimiquer.

Je viens à ma troisième question, qui regarde la façon dont on doit tenir une chose pour fausse.

§ ni. — COMMENT ON DOrT TENIR UNE CaOSB POUR FAUSSE.

Je vous demande, puisque je ne suis pas assuré que deux et trois font cinq, et que par la règle précédente je dois croire et dire que deux et trois ne font pas cinq, si tout aussitôt je ne dois pas tellement le croire que je me persuade que la chose ne peut être autrement, et partant qu'il est certain que deux et trois ne font pas cinq. Vous vous étonnez que je vous fasse cette demande ; mais je ne m'en étonne pas, puisque cela m'a aussi surpris' moi-même. Si est-ce pourtant qu'il est nécessaire que vous y répondiez si vous voulez aussi que je vous réponde. Voulez- vous donc que je tienne pour certain que deux et trois ne font pas cinq? Je vois bien que vous le voulez, et même que vous voulez que tout le monde le croie et le tienne pour si certain qu'il' ne puisse être rendu douteux par les ruses de ce mauvais génie.

— Vous vous moquez, me dites-vous ; cela peut-il tomber dans l'esprit d'un homme sage ? — Quoi donc ! cela sera-t-il aussi douteux et incertain que ceci: deux et trois font cinq? S'il est ainsi, si c'est une chose douteuse que deux et trois ne font pas cinq, je n'en croirai rien, et dirai, suivant votre règle, que cela est faux, et partant j'admettrai le contraire, et ainsi je dirai : Deux et trois font cinq, et j'en ferai de même partout ailleuT 5. Et pour ce qu'il ne semble pas certain qu'il y ait aucun ccrps au monde, je dirai qu'il n'y en a point du tout; mais / oissi, pour ce que ce n*est pas une chose certaine qu'il n'y iit aucun corps au monde, je dirai par opposition qu'il y

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quelque corps au monde ; et ainsi en même temps il 7 anra quelque corps au monde et il n*y en aura point.

6. ^ 11 est vraif dites^Tousi c*est ainsi qu'il faut faire, et c'est proprement ee qu'on appelle douteri aller et revenir sur ses pas» avancer et rdculâr, affirmer ceci et cela et aussitôt le nier, s'arrêter à une chose et ptiis s'en départ^'. . -« U ne se peut rien de mieux; mais, pour mé servir des choses qui seront douteuses, que ferai-jet Par exemple^ que ferai-je de celle-ci, deux et trois font cinq Y et da cette autre, il y a quelque corps? L'assurerai'je ouïe nierai-*je?

•^ Vous ne rassurerei (dites^voos) ni ne le nierez; vous ne vous servirez ni de l'un ni de l'autre, mais vous tiendrez l'un et l'autre pour faux, et n'attendrez rien que de chancelant, de douteux et d'incertain des choses qui sont ainsi chancelantes et incertaines.

-^ Puisqu'il ne me reste plus rien à vous demander, je m*en tais répondre à toutes vos questions l'une après l'autre sitôt que j'aurai fait ici une hrève récapitulation de toute votre doctrine. I® Nous pouvons douter de toutes choses, et piincipalement des choses matërîelks, pendant que nous n'aurons point d'autres fondements dans les sciences que oenx que nous avons eus jus^ qu'à présent» 2® Tenir quelque chose pour fausse, c'est refuser son approbation à cette chose comme si elle était manifeste* ment fausse, ou même feindre que l'on a d'elle la même opl* nion que d'une chose fausse et imaginaire. 3* Ce qui est doujeux doit tellement être tenu pour faux que son qyposé soit aussi douteux et tenu pour km,,

BÉPONSES.

Réponsb I. Si dans la recherche que nous faisons de la véritéi cette règle, à savoir, que a tout ce qui a la moindre apparence de doute doit être tenu pour faux, » s'entend ainsi : lorsque nous recherchons ce qui est certain, nous ne devons en aucune façon nous appuyer sur cô qui n'est pas certain ou sur ce qui a quelque apparence de doute, je dis qu'elle est bonne, qu'elle est en usage, et communément reçue de tous les philosophes.

Réponse II. Si cette règle dont nous parlons s'entend ainsi : lorsque nous recherchons ce qui est certain, nous devons telletnent rejeter toutes les choses qui ne sont pas certaineet ou qui

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sont en quelque façon douteuses, que nous ne nous en strvions point du tout ; ou même nous ne devons non plus les considérer que si elles n'étaient point ; ou plutôt nous ne devons point les considérer, mais nous en devons détourner entièrement notre pensée; je dis aussi qu'elle est légitime, assurée et familière même aux moindres apprentis, et qu'elle a tant de rapport et d'afûnité avec la précédente qu'à peine la peut-on disdnguer de l'autre.

Réponse DI. Que si cette règle s'entend ainsi : lorsque nous recherchons ce qui est certain, nous devons tellement rejeter toutes les choses qui sor t douteuses que nous supposions qu'elles ne sont point en effet, ou que leur opposé existe véritablement, et que nous nous servions de cette supposition comme d'un fondement assuré, c'est-à-dire que nous nous servions de ces choses qui ne sont point, et que nous nous appuyions sur leur inexistence ; je dis qu'elle n'est pas légitime, mais fausse et contraire à la vraie philosophie, pour ce qu'elle suppose quelque chose de douteux et d'mcertain, pour rechercher ce qui est vrai et certain ; ou pour ce qu'elle suppose' comme certain ce qui peut être tantôt d'une façon, tantôt d'une autre : par exemple, que les choses douteuses n'existent point en effet, vu toutefois qu'il se peut faire qu'elles existent.

Réponse IV. Si quelqu'un, entendant cette règle au sens cidessus expliqué, voulait s'en servir pour rechercher ce qui est vrai et certain, sans doute qu'il y perdrait son temps et sa peine, et qu'il travaillerait sans frqit et sans succès, vu qu'il ne prouverait'pas plutôt ce qu'il cherche que son opposé. Par exemple, supposons que quelqu'un cherche et exeunine s'il a un corps ou s'il peut être corporel, et que, pour s'éclaircir de cette vérité, il argumente ainsi : Il n'est pas certain qu'aucun corps existe.

H. Done, suivant notre règle, j'assurerai et dirai le contraire, à savoir : Aucun corps n'existe. Puis il reprendra ainsi son argument : Aucun corps n'existe ; et pioi cependant je sais fort bien d'ailleurs que je suis et que j'existe; donc, je ne puis être un corps. A la vérité, c'est fort bien conclu ; mais vous voyez comme par le même raisonnement il peut aussi prouver le contraire. 11 n'est pas certain, dit-il, qu'aucun corps existe ; donc, suivant notre règle, j'assurerai et dirai : Aucun corps n'existe. Mais cette proposition : Aucun corps n'existe, n'est-elle pdouteuse? Sans doute qu'elle l'est; et qui me pourrait me

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le contraire? Si cela est, j*ai ce que je demande. Il est incertûn qu^aucun corps n^existe; donc, suivant notre règle^ je dirai : Quelque corps existe ; or, est-il que je suis et que j^existe : donc je puis être un corps si rien autre chose ne l'empêche. Vous voyez donc que je puis être un corps et que je puis n'être pas un corps. Étes-\ous satisfait? J'ai peur que vous le soyez trop, autant que je le puis conjecturer de ce qui suit. C'est pourquoi je viens à votre seconde question.

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