‹ Œuvres de Descartes (volume 2)Chapitre 66 sur 106 · ABDICATION GÉNÉRALE DE TOUTES LES CHOSES DONT ON PEUT DOUTER · texte numérisé non relu

ABDICATION GÉNÉRALE DE TOUTES LES CHOSES DONT ON PEUT DOUTER

Vous me demandez, en second liea, si c'est une l)oane méthode de philosopher que de faire une abdication de toutes choses dont ont peut en quelque façon douter; mais vous ne devez point attendre de moi aucune réponse, si vous n'expliquez plus au long quelle est cette méthode, et voici comme vous le faites.

— Pour philosopher, dites- vous, et pour rechercher s'il y a quelque chose de certain et de très-certain, et savoir quelle est cette chose, voici comime je m'y prends :

1. a Puisque toutes les choses que j'ai crues autrefois et que « j'ai sues jusques ici sont douteuses et incertaines, je les tiens c( toutes pour fausses, et il n'y en a pas une que je ne rejette : (( et ainsi je me persuade qu'il n'y a point de terre ni de ciel, ni t( pas une des choses que j'ai crues autrefois être dans le monde ; a et même aussi qu'il n'y a point de monde, point de corps, c< point d'esprit, et, en un mot, qu'il n'y a rien du tout. Après « avoir ainsi fait cette abdication générale, et protesté qu'il n'y (( a rien du tout dans le monde, j'entre dans ma philosophie, ft et, la prenant pom^ guide, je cherche avec circonspection et K prudence ce qui peut être vrai et certain, de même que s'il y n avait quelque mauvais génie très-puissant et ti*ès-inisé qui c( employât toute sa force et toute son industrie pour me faire <( tomber dans l'erreur. Cest pourquoi, pour ne me point laisser tt tromper, je regarde attentivement de tous côtés, et je tiens a pour maxime inébranlable de ne rien admettre pour vrai Cl qui ne soit tel qu'en cela ce mauvais génie, pour rusé qu'il it, ne me puisse rien imposer, et que je ne puisse pas même

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« m*empêcher de croire, et beaucoup moins le nier, le pense « donc, je considère, je passe et repasse tout en mon esprit « jusques à ce qu^il se présente quelque chose de tout à fait « certain; et lorsque je Fai rencontré, je m'en sers, comme du « point fixe d'Archimède, pour en tirer toutes les autres choses, «et par ce moyen je déduis des choses très-certaines et très- « assurées les unes des autres. i»

— Tout cela est fort bien ; et s'il n'était question que de l'apparence, je ne ferais point difficulté de répondre que cette méthode me semble fort belle et fort relevée ; mais, pour ce que TOUS attendez de moi une réponse exacte, et que je ne puis vous la rendre, si premièrement je ne me sers de votre méthode etne la mets en pratique, commençons à en faire l'épreuve par les choses les plus aisées, et voyons nous-mêmes ce qu'elle a de bon ; et pour ce que vous en connaissez les détours, les routes et les sentiers, pour y avoir passé plusieurs fois, je vous prie de me servir de guide. Faites et commandez seulement, et vous verrez que je suis tout prêt à vous servir de compagnon ou de disciple. Que pouvez-vous désirer davantage de moi? je veux bien m'exposer dans ce chemin, quoiqu'il me soit tout nouveau et qu'il me fasse peur à cause de son obscurité, tant la beauté et le désir de la vérité m'attirent puissamment. Je vous entends : vous voulez que je fasse tout ce que je vous verrai faire, que je' mette le pied où vous mettrez le vôtre. Voilà sans doute une belle façon de commander et de conduire un autre; et, comme elle me plaît, j'attends votre commandement.

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