DEUXIÈME PARTIE
OU nOMBRE ET DE l'ORDRE DES PASSIONS, ET l'eXPUGATION
Sn PRIMITIVES.
Art. 5i. Quelles sont In premières causeidet passions.
On connaît, de ce qui a été dit ci-dessus, que la dernière et / plus prochaine cause des passions de l'âme n'est autre que V l'agitation dont les esprits meuvent la petite glande qui est au milieu du cerveau. Mais cela ne suffit pas pour les pouvoir distinguer les unes des autres; il est besoin de rechercher leurs
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sources et d*examiner leurs premières causes : or, encore qu*elles puissent quelquefois être causées par Faction de Tâme qui se détermine à concevoir tels ou tels objets, et aussi par le seul tempérament du corps ou par les impressions qui se rencontrent fortuitement dans le cerveau, comme il arrive lorsqu'on se sent triste ou joyeux sans en pouvoir dire aucun sujet, il pa]*aît, néanmoins, par ce qui a été dit, que toutes les mêmes peuvent aussi être excitées par les objets qui meuvent les sens, et que ces objets sont leurs causes les plus ordinaires et principales : d'où il suit que pom* les trouver toutes il suffit de considérer tous les effets de ces objets.
Art. 52. Quel est leur usage, et comment on les peut dénombrer.
Je remarque, outre cela, que les objets qui meuvent les sens n**excitent pas en nous diverses passions à raison de toutes les diversités qui sont en eux, mais seulement à raison dés diverses façons qu'ils nous peuvent nuire ou profiter, ou bien en général être importants; et que l'usage de toutes les passions consiste en cela seul qu'elles disposent l'âme à vouloir les choses que la nature dicte nous être utiles, et à persister en cette volonté, comme aussi la même agitation des esprits qui a coutume de les causer dispose le corps aux mouvements qui servent à l'exécution de ces choses : c'est pourquoi, afin de les dénombrer, il faut seulement examiner par ordre en combien de diverses façons qui nous importent nos sens peuvent être mus par leurs objets ; et je ferai ici le dénombrement de toutes les principales passions selon l'ordre qu'eUes peuvent ainsi être trouvées.
L*0RDRE ET LE DÉNOMBREMENT DES PASSIONS. Art. 53. L'admiration.
Lorsque la première rencontre de quelque objet nous surprend , et que nous le jugeons être nouveau, ou fort différent de ce que nous connaissions auparavant, ou bien de ce que nous supposions qu'il devait être, cela fait que nous l'admirons et en sommes- étonnés; et pour ce que cela peut arriver avant que nous connaissions aucunement si cet objet nous est conve-
550 us PAMions ra l*aiie.
nable oa sl*H ne Test pas, il me semble que Tadmiratioii est la première de toutes les passions : et elle n*a point de contraire, à cause que si Tobjet qui se présente n^a .rien en soi qui nous surprenne, nous n'en sommes aucunement émus, et nous Is considérons sans passion.
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baucsse.
A Tadmiration est jointe restime ou le mépris, selon ^e c^est la grandeur d*un objet ou sa petitesse que nous admirons. Et nous pouvons ainsi nous estimer on noue mépriser nom^ mêmes : d'où viennent les passions, et ensuite les habitudes de magnanimité ou d'oi^ueil, et d^humilité ou de bassesse.
Ali. 55« La Téoéntion on le dédain.
Mais, quand nous estimons ou méi»*isops d'autres objets, qae nous considérons comme des causes libres cap»ble$ d^ faii e du bien ou du mal, d9 Testime vient la vénération, al du simple mépris le dédain.
Art. 56. L'amour et la haiae.
Or, toutes les passions préeédentes peuvent être excitées ea nous sans que nous apercevions en aucune fiiçon si Fobjet qui les cause est bon ou mauvais. Mais lorsqu-qne chose nous est représentée comme bonne à notre égard, c'est-à-dire comme nous étant convenable, eala nous fait avoir pour elle de Ta* mour ; et lorsqu'elle nous est représentéq eommç mauvaise on nuisible, cela nous excite à la haine.
Art. 57. Le désir.
De la mêine considération du bien et du mal naissent toutes les autres passions; mais, afin de les mettre par ordre, je distingue les temps; et, considérant qu'elles nous portent bien plus à regarder l'avenir q[ue le présent ou le passé, je commence par le désir. Car non-seulement lorsqu^on désire acquérir un bien qu'on n'a pas encore, ou bien éviter un mal qu'on juge pouvoir arriver, mais aussi lorsqu*on ne sonhaite que la conservation d'un bien ou l'absence d'un mal, qui est tout ce I -^M.oi se peut étendre cette passion, 11 est évident qu'elle n^arde lurs l'avenir.
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Art. 58. Uespértnee, la crainte, la jalousie, la sécurité et le désespoir.
Il suffit de petiset qtiè Tâcquisition d'un bien oU la faite d'un mal est possible pour être incité à la désirer. Mfitis, (]uand on considère, outre cela, s'il y a beaucoup ou peu d'apparence qu'on obtienne ce qu'on désire, ce qui nous représente qu'il y en a beaucoup excite en nous Tespérance, et ce qui nous représente qu'il y en à peu excite la crainte, dont la jalousie est une espèce. Lorsque l'espérance est extrême, elle change de nature et se nomme sdcurité ott assurance; cammei att contraire^ i'exti'éme crainte devient désespoir.
Art. 59. X'irféMtatfoli» U Mkngt* là hafdtesMi féMuliflod, k Uchtlé
et l'épouTante.
Et nous pouTons ainsi espérer et craindre encore que l'éyéne' ment de ce que nous attendons ne dépende aucunement de nous ; mais, quand il nous est représenté comme dépendant, il peut y avoir de la difficulté enrélection des moyens ou en l'exécution. De la première vient l'in'ésolution, qui nous dispose à délibérer et prendre conseil. A là dernière s'oppose le courage ou Ta hardiesse, dont l'émulation est une espèce. Et la lâcheté est contraire au courage comme la peur ou l'épouvante à la hardiesse.
Art. 6C. Le remords.
Et si on s'est déterminé à quelque action avant que l'irrésolution fût ôtée, cela fait naître le remords de conscience, lequel ne regarde pas le temps à venir, comme les passions précédentes, mais le présent ou le passé.
Art. 61. La joie et la tristesse.
Et la considération du bien présent excite en nous de la joie, celle du mal de la tristesse, lorsque c'est un bien ou un ma] qui nous est l'eprésenté comme nous appartenant.
Art. 62. La moquerie, l'enTie, la pitié.
Mais lorsqu'il nous est représenté comme appartenant à d*aatres hommes, nous pouvons les en estimer dignes ou indignes ; et lorsque nous les en estimons dignes, cela n'excite point
S52 LES PASSIOIIS DE CiMEm
en nous d*autre passion que la joie, en tant qae c*est ponr nous quelque bien de voir que les choses arrivent comme elles doivent. 11 y a seulement cette différence, que la joie qui Tient du bien est sérieuse, au lieu que celle qui vient du mal est accompagnée de ris et de moquerie. Mais si nous les en estimons indignes, le bien excite Fenvie, et le mal la pitié, qui sont des espèces de tritesse. Et il est à remarquer que les mêmes passions qui se rapportent aux biens ou aux maux présents peuvent souvent aussi être rapportées à ceux qui sont à venir, en tant queTopinion qu'on aqu^ils adviendront les représente comme présents.
à<- §3. La Mtisraetion de toi-nème elle icpealir.
Nous pouvons aussi considérer la cause du bien ou du mal, tant présent que passé, et le bien qui a été fait par nousmêmes nous donne une satisfaction intérieur qui est la plus douce de toutes les passions; au lieu que le mal excite le repentir, qui est la plus amère.
Art. 64. La faveur et la recoanaîasanee.
Mais le bien qui a été fait par d'autres est cause que nous avons pour eux de la faveur, encore que ce ne soit point à nous qu'il ait été fait; et si c'est à nous, à la faveur nous joignons la reconnaissance.
Art. 65. L'indignation et la colère.
Tout de même le mal fait par d'autres, n'étant point rapporté à nous, fait seulement que nous avons pour eux de l'indignation ; et lorsqu'il y est rapporté, il émeut aussi la colère.
Art. 66. La gloire et la honte.
De plus, le bien qui est ou qui a été en nous, étant rapporté & l'opinon que les autres en peuvent avoir,. excite eu nous de la gloire ; et le mal, de la honte.
Art. 67. Le dégoût, le regret et l'allégresse.
Et quelquefois la durée du bien cause l'ennui ou le dégoût* au lieu que celle du mal diminue la tristesse. Enfin, du bien
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3a9sé vient le regret, qui est une espèce de tristesse ; et du mal [) assé vient d'allégresse, qui est une espèce de joie.
WtH DD DÉNOMBREMENT DES PASSIONS.
Axt« 68. Pourquoi ce dénombremeat des passions est différent de celui qui est
communément reçu.
Voilà Tordre qui me semble être le meilleur pour dénombrer les passions. En quoi je sais bien que je m'éloigne deTopinion de tous ceux qui en ont ci-devant écrit, mais ce n'est pas sans grande raison. Car ils tirent leur dénombrement de ce qu'ils distinguent en la partie sensitive de l'âme deux appétits, qu'ils nomment l'un concupiscible, l'autre irascible. Et pour ce que je ne connais en l'âme aucune distinction de parties, ainsi que j'ai dit ci-dessus, cela me semble ne signifier autre chose sinon qu'elle a deux facultés, l'une de désirer, l'autre de se fâcher; et à cause qu'elle a en même façon Les facultés d'admirer, d'aimer, d^espérer, de craindre, et ainsi de recevoir en soi chacune des autres passions, ou de faire les actions auxquelles ces passions la poussent, je ne vois pas pourquoi ils ont voulu les rapporter toutes à la concupiscence ou à la colère. Outre que leur dénombrement ne comprend point toutes les principales passions, comme je crois que fait celui-ci. Je parle seulement des principales, à cause qu'on en pourrait encore distinguer plusieurs autres plus particulières, et leur nombre est indéfini.
Art. 69. Qu'il n'y a que six passions primitives.
Mais le nombre de celles qui sont simples et primitives n^est pas fort grand. Car, en faisant une revue sur toutes celles que j'ai dénombrées, on p^ut aisément remarquer qu'il n'y en a que six qui soient telles ; à savoir : l'admiration, l'amour, la haine, le désir, la joie et la tristesse; et que toutes les autres sont composées de quelques-unes de ces six, ou bien en sont des espèces. C'est pourquoi, afin que leur multitude n'embarrasse point les lecteurs, je traiterai ici séparément des six primitives ; et par après je ferai voir en quelle façon toutes les autres en tirent leur origine.