‹ Œuvres de Descartes (volume 3)Chapitre 42 sur 91 · DE L ESSENCE DES CHOSES CORPORELLES · texte numérisé non relu

DE L ESSENCE DES CHOSES CORPORELLES

« Gomme, par exemple, lorsque j'imagine un triangle, en^ « core qu'il n'y ait peut-être en aucun lieu du monde hors d^ « ma pensée une telle figure, et qu'il n'y en ait jamais eu, il ne « laisse pas néanmoins d'y avoir une cei^taine nature, ou forme, a ou essence déterminée de cette figure, laquelle est immuable « et éteraelle, que je n'ai point inventée, et qui ne dépend en « aucune façon de mon esprit, comme il paraît de ce que l'on « peut démontrer diverses propriétés de ce triangle, i»

S'il n'y a point de triangle en aucun lieu du monde, je ne puis compieiidre comment il a une nature; car ce qui n'est nulle part n'est point du tout, et n'a donc point aussi d'être ou de nature. L'idée que notre esprit conçoit du triangle vient d'un autra triangle que nous avons vu ou inrenté sur les choses que nous avons vues; mais depuis qu'une fois nous avons appelé du nom de triangle la chose d'où nous pensons que l'idée du triangle tire son origine, encore que cette chose périsse, le nom demeure toujours. De même, si nous avons une fois conçu par la pensée que tous les angles d'un triangle pris ensemble sont égaux à deux droits, et que nous ayons donné cet autre nom au triangle : qu't/ est une chose qui a trois angles égaux à deux droits; quand il n'y aurait au monde aucun triangle, le nom néanmoins ne laisserait pas de demeurer. Et ainsi la vérité de cette proposition sera éternelle, que le triangle est une chose qui a trois angles égaux à deux droits; mais la nature du triangle ne sera pas pour celaéternelle ; car s'il.arrivait parhasard que tout triangle généralement périt, elle cesserait aussi d'être.

De même cette proposition, l'homme est un animal^ sera vraie éternellement à cause des noms ; mais supposé que le genre hiimain fût anéanti, il n'y aurait plus de nature humaine.

D'où il est évident que l'essence, en tant qu'elle est distinguée de l'existence, n'est rien autre chose qu'un assemblage de noms par le verbe est; et partant l'essence sans Fexîstence est une fiction de notre esprit : et il semble que comme l'image d'ua

Uigitized by VjOv^v i^

homme qui est dans l'esprit est à cet homme, ainsi Tessence est à l'existence; ou bien comme cette proposition, Socrate est homme j est à celle-ci, Socrate est ou existe, ainsi l'essence de Socrate est à Texistence du même Socrate. Or ceci : Socrate est homme, quand Socrate n'existe point, ne signifie autre chose qu'un assemblage de noms, et ce mot est ou être a sous soi Fimage de l'unité d'une chose qui est désignée par deux noms.

HÉPONSB.

La distinction qui est entre Uessence et Texistence est connue de tout le monde ; et ce qui est dit ici des noms étemels, au lieu des concepts ou des idées d'une éternelle yérité, a déjà été cidevant assez réfuté et rejeté.

OBJECTION QUINZIËMB.

8ar la sixième Méditation.

DE l'existence DES CHOSES HATÉRIELLES.

«( Car Dieu ne m'ayant donné aucune faculté pour connaître <( que cela soit (à savoir, que Dieu, par lui-même ou par l'en- « tremise de quelque créature plus noble que le corps, m'envoie <c les idées du corps), mais, au contraire, m'ayant donné une <( grande inclination à croire qu!ellcs me sont envoyées ou « qu'elles partent des choses corporelles ; je ne vois pas comte ment on pourrait l'excuser de tromperie si en eflet ses idées « partaient d'ailleurs ou m'étaient envoyées par d'autres causes a que par des choses corporelles, et partant il faut avouer qu'il a y a des choses corporelles qui existent. »

C'est la commune opinion que les médecins ne pèchent point qui déçoivent les malades pour leur propre sauté, ni les pères qui trompent leurs enfants pour leur propre bien, et que le mal de la tromperie ne consiste pas dans la fausseté des paroles, mais dans la malice de celui qui trompe. Que M. Descartes prenne donc garde si cette proposition : Dieu ne nous peut jamais tromper^ prise universellement^ est vraie ; car si elle n'est pas vraie, ainsi universellement prise, cette conclusion n'est pas bonne : donc Uyades choses corporelles qui eccistent.

214 TROISIÈMES aUJECTlOT^S ET RÉPONSES.

RârONSB.

Pont li vérité de cette conclusion, il n'est t>as nécessaire que notls lie puissions jamais être trompés; car, au contraire, j'ai itvohé ft^cbement que nous le sommes souvent; mais seulement (fulé noua ùe le voyons point quand notre erreur ferait paraître en Dieu une volonté de décevoir, laquelle ne peut être en lui : et il y a encore ici une conséquence qui ne me semble pas être bien déduite de ses principes.

OBJECTION 8SIZ1ÈVB.

Sur U sixième Méditation.

ff Car je reconnais maintenant qu'il y a entre Tune et l'autre a (savoir, entre la veille et le sommeil} iine très-notable difTé- (i rence, en ce que notre mémoire ne peut jamais lier et joindre « nos songes les uns aux autres et avec toute la suite de notre « vie, ainsi qu'elle a de coutume de joindre les choses qui nous « arrivent étant éveillés. »

le demande si c'est une chose certaine qo une personne, songeant qu'dle doute si elle songe ou non, ne puisse songer que sdn songe est joint et lié avec les idées d'une longue suite de choses passées. Si elle le peut, les choses qui semblent ainsi à celui qui dort être les actions de sa vie passée peuvent être tenues pour vraies, tout de même que s'il était éveillé. De plus, d'autant, comme il dit lui-même, que toute la certitude de la science et toiite sa vérité dépend de la seule connaissance du vrai Dieu, eu bieh nu athée ne peut pas reconnaître qu'il veiUe par la mémoire des actions de sa vie passée, ou bien une personnepeilt éavetr qu'elle veille sanslaconnaissanee du vrai Dieu.

feÉPONSB.

Qeloi qui dort et songe ne peut pas joindre et assembler pa^ fioûtèment et avec vérité ses rêveries avec les idées des choses passées, encore qu'il puisse songer qu'il les assemble. Car qui est-ce qui nie que celui qui dort se puisse tromper? Mais aptts, étant étiBlét il conitaltta facilement Ion etieur*

fiSt un athée peut reconnaître qu'il vtâiJLe par la mimeise ée$ actions de sa vie passée ; mais ii ne peut pas savoir que ce signe est suffisant pour le rendre certain qu'A ne se trompe points s'il ne sait qu'il a été créé de Dieu, et que Dieu ne peut Ut^e trompeiur.

PAITES PAJI ip. ARNAtTLD, DOCTECR ER THÉOL06B

LETTRE DK M. ARNAULD AU ft. P. HERSimiB.

Mon révérend pèKe,

Je mets au rang des signalés iienliits |a ftommaaifjiliryi 4|ui m'a été faite par votre moyen des Médâtations de if. Deeofitsst mais comme vous en saviez le prix, ao^si me roveznsrous vend^B fort chèrement, puisque vous n'avei point voulu me faire partir cipant de cet excàlent ouvrage, que Je ne me sois pceaiiè^«me^ oMigé de vous en dire mon ienlinieot. C'est upB amditiOP 4 laquelle je ne me serais point engagé si le désir de a>noaiti:e jic? belles choses n'était en moi fort violent, et ooatoe laqM^Ue ^ rédamerais volontiers si je pensais pou v(Hr ohienir de Fgiis m^9^ facilement une exception pour n'èbre laissé emporter 9^ At^te louable curiosité, comme aiutreliais le piétaHr «» êfitiwM à ceux de qui la crainte 00 la violence a,vait armcbé le iOWfll^ter ment.

Car que voulez-vous de moif mm jugeoufit toucl^ }'#iUr teur ? nuHement ; il y a longtemps que xous saire» 01^ q^^Ue estime j'ai sa personne et le cas que je fais ide aeya ^et^it .«jt de s» doctrine. Vous n'ignorez paa aussi les IlohPuaes aAaines 1^ ipe tiennent à présent occupé ; et si vous &vez giPiBtauiy /omûou :de moi que je ne mérite, il ne s^ensuit )>as que je n'aie -poù^ de connaissance de mon peu de capacké. iC^endant, ce f^^ 7(çm voulez soumettre à mon exanym demaoïde une teès-baute «iffisanoe avec beaucoup de tranquiUJAé et de knisir, ^n que }'fi^ prit, étant dégagé de l'embarras des aflkkes du Bf^oade, 9e j^s^ qu'à soi-même; œ que vous ju^;ez bien nese p<wvoir f^re;»»^

210 ODATaiÉMes oubctions*

ane méditation très-profonde et unç très-grande récollection d^esprit. J'obéirai néanmoins, puisque vous le voulez; mais à condition que vous serez mon gaiant et que vous répondrez de toutes mes fautes. Or, quoique la philosophie se puisse vanter d'avoir seule enfanté cet ouvrage ; néanmoins, parce que notre auteur, en cela très-modeste, se vient lui-même présenter au tribunal de la théologie, je jouerai ici deux personnages : dans le premier, paraissant en philosophe, je représenterai les pruicipales difficultés que je jugerai pouvoir être proposées par ceux de cette profession touchant les deux questions de la nature de Tesprit humain et de Texistcnce de Dieu ; et après cela, prenant rhabit d'un théologien, je mettrai en avant les scrupules qu'un honune de cette robe pourrait rencontrer en tout cet ouvrage*

DE LA NATURE DE l'eSPRIT HUMAIN.

La première chose que je trouve ici digne de remarque est de voir que H. Descartes établisse pour fondement et premier principe de toute sa philosophie ce qu'avant lui saint Augustin, homme de très-grand esprit et d'une singulière doctrine, nonseulement en matière de théologie, mais aussi en ce qui concerne rhumaine philosophie, avait pris pour la base et le soutien de la sienne. Car dans le livre second du Libre Arbitre, chap. ni, Alipius disputant avec Evodius, et voulant prouver qu'il y a un Dieu : « Premièrement, dit-il, je vous demande, « afln que nous commencions par les choses lesphis manifestes, « savoir : si vous êtes, ou si peut-être vous ne craignez point de « vous méprendre en répondant à ma demande; combien qu'à « vrai dire, si vous n'étiez point, vous ne pourriez jamais être « trompé. « Auxquelles paroles reviennent celles-ci de notre auteur : « Mais il y a un je ne sais quel trompeur très-puissant « et très-rusé qui met toute son industrie à me tromper toute jours. 11 est donc sans doute que je suis, s'il me trompe. » Mais poursuivons et, afin de ne nous point éloigner de notre sujet, voyons comment de ce principe on peut conclure que notre esprit est distinct et séparé du corps.

« Je puis douter si j'ai un corps, voire même je puis douter « s'il y a aucun corps au monde ; et néanmoins je ne puis pas « douter que je ne sois ou que je n'existe tandis que je doute « ou que je pense : donc moi qui doute et qui pense, je ne suis

Uigitizeci by vjv.^\.^'

OOATniÈMES OBJECTIONS. Hl

« point un coi*ps ; autrement, en doutant du corps, je douterais « de moi-même. Voire même encore que je soutienne opiniâ- « tréraent qu'il n^y a aucun corps au monde, cette vérité néan- « moins subsiste toujours, je suis quelque chose, et partant je ne « suis point un corps. » Certes, cela est subtil ; mais quelqu'un pourra dire, ce que même notre auteur s'objecte : De ce que je doute ou même de ce que je nie qu'il y ait aucun corps, il ne sVnsuit pas pour cela qu'il n'y en ait point.

c< Mais aussi peut-il arriver que ces choses mêmes que je sup- « pose n'être point parce qu'elles me sont inconnues , ne sont fc point en effet diilérentes de moi, que je connais ? Je n'en sais « rien, dit-il, je ne dispute pas maintenant de cela. Je ne puis « donner mon jugement que des choses qui me sont connues ; a je connais que j'existe, et je cherche quel je suis, moi que je « connais être. Or , il est très-certain que cette notion et con- « naissance de moi-même , ainsi précisément prise, ne dépend « point des choses dont l'existence ne m'est pas encore con- « nue. i>

Mais puisqu^l confesse lui-même que par l'argument qu'il a proposé dans son traité de la Méthode , Ui chose en est venue seulement à ce point , qu'il a été obligé d'exclure de la nature de son esprit tout ce qui est corporel et dépendant du corps , non pas eu égard à la vérité de la chose , mais seulement suivant l'ordre de sa pensée et de son raisonnement, en telle sorte que son sens était qu'il ne connaissait rien qu'il sût appartenir h son essence, sinon qu'il était une chose qui pense , il est évident par cette réponse que la dispute en est encore aux mêmes termes , et partant que la question dont il nous promet la solution demeure encore en son entier : à savoir, comment, de ce qu'il ne connaît rien autre chose qui appartienne à son essence, sinon qu'il est une chose qui pense, il s'ensuit qu'il n'y a aussi rien autre chose qui en effet lui appartienne. Ce que toutefois je n'ai pu découvrir dans toute l'étendue de la seconde Méditation , tant j'ai l'esprit pesant et grossier ; mais autant que je le puis conjecturer, il en vient à la preuve dans la sixième , pour ce qu'il a cru qu'elle dépendait de la connaissance claire et distincte de Dieu, qu'il ne s'était pas encore acquise dans la seconde Méditation. Voici donc comment il prouve et décide cette difficulté :

« Pour ce , dit-il , ^e je sais que toutes les choses que je

218 OPATRIÉITES OBJEGTIOIIS*

« conçois clairement et distinctement peuvent être produites « par Dieu telles que je les conçois, il surfit que je puisse cona ccvoir clairement et distinctement un^ chose sans une autre « pour être certain que Tune est distincte oudifiërente de Taua tre , parce qu'elles peuvent être séparées , au moins par la a toute-puissance de Dieu ; et il n'importe pas par quelle puisa sance cette séparation se fasse pour être obligé à les juger « différentes. Donc pour ce que d'un côté j'ai une claire et di»- « tincte idée de moi-même » en tant que je suis seulement une « chose qui pense et non étendue ; et que d'un autre j'ai une « idée distincte du corps en tant qu'il est seulement une chose « étendue et qui ne pense point, il est certain que ce moi, c'est- « à-dire mon âme, par laquelle je suis ce que je suis , est ente ticrement et véritablement distincte de mon corps, et qu'elle « peut être ou exister sans lui, en sorte qu'encore qu'il ne fût « point, elle ne lairrait pas d'être tout ce qu'elle est. »

11 faut ici s'arrêter un peu, car il me semble que dao9 ce pea de paroles consiste tout le nœud de la difficulté.

Et premièrement , afin que la majeure de cet aiigument soit vraie , cela ne se doit pas entendre de toute sorte de connaissance ni même de toute celle qui est claii*e et distincte , mais seulement de celle qui est pleine et entière » c'est-à-dire qui comprend tout ce qui peut être connu de la chose ; car M. Descartes confesse lui-même dans ses Réponses aux premières Objections qu'il n'est pas besoin d'une distinction réelle, mais que la formelle suffit, afin qu'une chose puisse être conçue distinctement et séparément d'une autre par une abstraction de l'esprit qui ne conçoit la chose qu'imparfaitement et en partie; d'où vient qu'au même lieu il ajoute :

« Mais je conçois pleinement ce que c'est que le corps, c^est- « à-dire je conçois le corps comme une chose complète, en pena sant seulement que c'est une chose étendue, figurée, mobile, « etc., encore que je nie de lui toutes les choses qui appariiena nent à la nature de l'esprit. Et d'autre part je conçois que Fesa prit est une chose complète, qui doute, qui entend, qui veut, « etc., encore que je nie qu'il y ait en lui aucune des choses a qui sont contenues en l'idée du corps : donc il y a une dis- « tinction réelle entre le corps et l'esprit, n

Mais si quelqu'un vient à révoquer en doute cette mineure , et qu'il soutienne que l'idée que vous aves de vous-même n'est

pas entière, mais seulement imparfaite, lorsque tous tous codp cevez, c'est-à-dire votre esprit , comme une chose qui pense et qui n'est point étendue, et pareillement, lorsque vous vous concevez, c'est-à-dire votre corps, comme une chose étendue et qui ne pense point , il faut voir comment cela a été prouvé dans ce que vous avez dit auparavant ; car je ne pense pas que ce soit une chose si claire qu'on la doive prendre pour un principe indémontrable, et qui n'ait pas besoin de preuve.

Et quant à sa première partie, à savoir, que a vous concevez « pleinement ce que c'est que le corps en pensant seulement a que c'est une chose étendue, ûgurée, mobile, etc., encore que « vous niiez de lui toutes les choses qui appartiennent à la naa fure de l'esprit, » elle est de peu d'importance; car celui qui maintiendrait que notre esprit est corporel, n'estimerait pas pour cela que tout le corps fût esprit, et ainsi le corps serait à l'esprit comme le genre est à l'espèce. Mais le genre peut être entendu sans l'espèce, encore que Ton nie de lui tout ce qui est propre et particulier à l'espèce ; d'où vient cet axiome de logique» que Vespèce étant niée, le genre n*est pas nié ; ou bien, là où est le genre, il n'est pas nécessaire que Vespèce soit ; ainsi je puis concevoir la figure sans concevoir aucune des propriétés qui sont particulières au cercle. Il reste donc encore à prouver que l'esprit peut être pleinement et entièrement entendu sans le corps.

Or pour prouver cette proposition je n'ai point, ce me semble, trouvé de phis propre argument dans tout cet ouvrage que celui que j'ai allégué au commencement, à savoir, « je puis nier qu'il « y ait aucun corps au monde, aucune chose étendue ; etnéan- « moins je suis assuré que je suis tandis que je le nie ou que « je pense: je suis donc une chose qui pense et non point un a corps, et le corps n'appartient point à la connaissance que a j'ai de moi-même. »

Mais je vois que de là il résulte seulement que je puis acquérir quelque connaissance de moi-même sans la connaissance du corps ; mais que cette connaissance soit complète et entière, en telle sorte que je sois assuré que je ne me trompe point lorsque j'exclus le corps de mon essence, cela ne m'est pas encore entièrement manifeste. Par exemple, posons que quelqu'un sache que l'angle au demi-cercle est droit, et partant que le triangle fait de cet angle et du diamètre du cercle est rectangle ; mais

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220 QUATRIÈMES OUBCTIONS.

qu'il doute et ne sache pas encore certainement, voire même qu'ayant été déçu par quelque sophisme il nie que le caiTé de la base d'un triangle rectangle soit égal aux carrés des côtés ; il semble que, selon ce que propose M. Descartes, il doive se confirmer dans son erreur et fausse opinion. Car, dira*t-il, je connais clairement et distinctement que ce triangle est rectangle ; je doute néanmoins que le carré de sa base soit égal aui carrés des côtés : donc il n'est pas de l'essence de ce triangle que le carré de sa base soit égal aux carrés des côtés. En après, encore que je nie que le carré de sa base soit égal aux carrés des côtés, je suis néanmoins assuré qu'il est rectangle, et il me demeure en l'esprit une claire et distincte connaissance qu'un des angles de ce triangle est droit ; ce qu'étant, Dieu même ne sau rait faire qu'il ne soit pas rectangle ; et partant, ce dont je doute, et que je puis même nier, la même idée me demeurant en l'esprit n'appartient point à son essence.

« De plus, pour ce que je sais que toutes les choses que je « conçois clairement et distinctement peuvent être produites « par Dieu telles que je les conçois, c'est assez que je puisse «c concevoir clairement et distinctement une chose sans une au- « tre pour être certain que l'une est différente de l'autre, parce «( que Dieu les peut séparer. » Mais je conçois clairement et distinctement que ce triangle est rectan^e, sans que je sache que le carré de sa base soit égal aux carrés des côtés ; donc, au moins par la toute-puissance de Dieu, il se peut faire un triangle rectangle dont le carré de la base ne sera pas égal aux carrés des côtés.

Je ne vois pas ce que Ton peut ici répondre, si ce n'est que cet homme ne connaît pas clairement et distinctement la nature du triangle rectangle ; mais d'où puis-je sai^oir que je connais mieux la nature de mon esprit qu'il ne connaît celle de ce tri* angle? car il est aussi assuré que le triangle au deml-cerde a un angle droit, ce qui est la notion du triangle rectangle, que je suis assuré que j'existe de ce que je pense.

Tout ainsi donc que celui-là se trompe de ce qu'il pense qu'il n'est pas de l'essence de ce triangle (qu'il connaît clairement et distinctement être rectangle] que le carré de sa base soit égal aux carrés des côtés, pourquoi peut-être ne me trompé-je pas aussi en ce que je pense que rien autre chose n'appartient à ma nature (que je sais ccils^inemept et distinctement être une chose

QUÀTBUBIIES 0IUEGT10»8. 221

qui pense), sinon que je suis une chose qui pense, vu que peutêtre il est aussi de mon essence que je sois une chose étendue?

Et certainement, dira quelqu'un, ce n'est pas merveille si, lorsque de ce que je pense je viens à conclure que je suis, Tiddc que de là je forme de moi-même ne me représente point autrement à mon esprit que comme une chose qui pense, puisqu'elle a été tirée de ma seule pensée. De sorte que je ne vois pas que de cette idée Ton puisse tirer aucun argument pour prouver que rien autre chose n'appartient à mon essence que ce qui est contenu en elle.

On peut ajouter à cela que l'argument proposé semble prouver trop, et nous porter dans cette opinion de quelques platoniciens, laquelle néanmoins notre auteur réfute, que rien de corporel n'appartient à notre essence ; en sorte que l'homme soit seulement un esprit, et que le corps n'en soit que le véhicule ou le char qui le porte : d'où vient qu'ils définissent l'homme un esprit usant ou se servant du corps.

Que si vous répondez que le corps n'est pas absolument exclu de mon essence, mais seulement en tant que précisément je suis une chose qui pense ; on pourrait craindre que quelqu'un ne vint à soupçonner que peut-être la notion ou l'idée que j'ai de moi-même, en tant que je suis une chose qui pense, ne soit pas l'idée ou la notion de quelque être complet, qui soit pleinement et parfaitement conçu, mais seulement celle d'un être incomplet, qui ne soit conçu qu'imparfaitement et avec quelque sorte d'abstraction d'esprit ou restriction de la pensée. D'où il suit que, comme les géomèti'es conçoivent la h'gne comme une longueur sans largeur, et la superficie comme une longueur et largeur sans profondeur, quoiqu'il n'y ait point de longueur sans largeur ni de largeur sans profondeur, peut-être aussi quelqu'un pourrait-il mettre en doute, savoir : si tout ce qui pense n'est point aussi une chose étendue, mais qui, outre les propriétés qui lui sont communes avec les autres choses étendues, comme d'être mobile, figurable, etc., ait aussi cette particulière vertu et faculté de penser ; ce qui fait que par une abstraction de l'esprit elle peut être conçue avec cette seule vertu comme une chose qui pense, quoique en effet les propriétés et qualités du corps conviennent à toutes les choses qui ont la faculté de penser ; tout ainsi que la quantité peut être conçue avec la longueur seule, quoique en effet il n'y ait point de quantité à laquelle,

avec la longueur, la largeur et la profondeur ne conviennent. Ce qui augmente cette difficulté est que cette vertu de penser semble être attachée aux organes corporels, puisque dans les enfants eUe parait assoupie, et dans les fous tout à fait éteinte et perdue, ce que ces personnes impies et meurtrières des âmes nous objectent principalement.

Voilà ce que j^avais à dire touchant la distinction récUe de Fesprit d'avec le corps. Mais puisque M. Descartes a entrepris de démontrer Timmorlalité de Fâme, on peut demander avec raison si elle suit évidemment de cette distinction. Car, selon les principes de la philosophie ordinaire, cela ne s'ensuit point du tout; vu qu'ordinairement ils disent que les âmes des bêtes sont distinctes de leurs corps, et que néanmoins elles périssent avec eux.

J'avais étendu jusques ici cet écrit, et mon dessein avait été de montrer comment, selon les principes de notre auteur (lesquels je pensais avoir recueillis de sa façon de philosopher], de la réelle distinction de l'esprit d'avec le corps son immortalité se conclut facilement, lorsqu'on m*a mis entre les mains un sommaire de six Méditations fait par le même auteur, qui, outre la grande lumière qu'il apporte à tout son ouvrage, contenait sur ce sujet les mêmes raisons que j'avais méditées pour la solution de cette question.

Pour ce qui est des âmes des bêtes, 11 a déjà assez fait connaître en d'autres lieux que son opinion est qu'elles n'en ont point, mais bien seulement un corps figuré d'une certaine façon, et composé de plusieurs différents organes disposés de telle sorte que toutes les opérations que nous remarquons en elles peuvent être faites en lui et par lui.

Mais il y a lieu de craindre que cette opinion ne puisse pas trouver créance dans les esprits des hommes, si elle n'est soutenue et prouvée par de très-fortes raisons. Car cela semble incroyable d'abord qu'il se puisse faire, sans le ministère d'aucune âme, que la lumière, par exemple, qui réfléchit du corps d'un loup dans les yeux d'une brebis, remue tellement les petits filets de ses nerfs optiques, qu'en vertu de ce mouvement, qui va jusqu'au cerveau, les esprits animaux soient répandus dans ses nerfs en la manière qui est requise pour faire que cette brebis prenne la fuite.

J'ajouterai seulement ici que j'approuve grandement ce que

Uigitizecl by VJV^VJ'

QUATRIÈMES OBJECTIOI^S* 22d

M. Descartes dit touchant la distinction qui est entre Timagi^ nation et la conception pure ou Tintelligence ; et que ç*a toujours été mon opinion que les choses que nous concevons par la raison sont beaucoup plus certaines que celles que les sens corporels nous font apercevoir. Car il y a longtemps que j*ai appris de saint Augustin, chap. xv, De la quantité de Vàme, qu'il faut rejeter le sentiment de ceux qui se persuadent que les choses que nous voyons par Fesprit sont moins certaines que celles que nous voyons par les yeux du corps, qui sont presque toujours troublés par la pituite. Ce qui fait dire au même saint Augustm, dans le livre I" de ses Soliloquent chap. ir, qu'il a expérimenté plusieurs fois qu'en matière de géométrie les sens sont comme des vaisseaux. Car (dit-il) lorsque, pour l'établissement et la preuve de quelque proposition de géométrie, je me suis laissé conduire par mes sens jusqu'au lieu où je prétendais aller, je ne les ai pas plus tôt quittés que, venant à repasser par ma pensée toutes les choses qu^ils semblaient m'avoir apprises, je me suis trouvé l'esprit aussi inconstant que sont les pas de ceux que Von vient de mettre à terre après une longue navigation. C'est pourquoi je pense qu'on pourrait plutôt trouver Vart de naviguer sur la terre que de pouvoir comprendre la géométrie par la seule entremise des sens, quoiqu^il semble pourtant qu'ils n'aident pas peu ceux qui commencent à l'apprendre.

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