‹ Œuvres de Descartes (volume 3)Chapitre 48 sur 91 · IV · texte numérisé non relu

IV

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c'est à TOUS à nous montrer que vous êtes une chose qui n^a point d'étendue, et par conséquent qui n'est point corporelle? Et je ne pense pas que tous en Toulies tirer la preuve de ce que Ton dit communément cpie Thomme est composé de corps et d'âme; comme si Ton devait conclure que le nom du corps étant donné à une partie, Tautre ne doit plus être ainsi appelée. Car si cela était, vous me donneriez occasion de le distinguer en cette sorte : l'homme est composé de deux sortes de corps, à savoir, d'un grossier et d'un subtil; en telle sorte que le nom commun de ce corps étant attribué au premier, on donne à l'autre le nom d'âme ou d'esprit. Outre que le même se pourrait dire des autres animauz, auxquels Je sois assuré que vous n'accordera point un esprit semûabie à vous, ce leur sera bien assex si vous les laisseï en la possession de leur âme. Lors donc que tous conclues qu'il est « certain que vous êtes « distinct de votre corps, « vous voyes bien que cda vous peut être aisément accordé, mais non pas que pour cela vous ne <H)yez point corporel, plutAt que d'être une espèce de corps fort subtil et fort délié, distinct de cet autre qui est massif et grossier.

Vous ajoutes, « et partant que vous pouvez être sans lui. » Mais quand on vous aura accordé que vous pouvez exister sans ce corps grossier et pesant, ainsi que fait ime vapeur odoriférante, laquelle, sortant d'une pomme, va se répandant parmi l'air, quel gain ou quel avantage vous en reviendra-t-B de là? Certes ce sera un peu plus que ne voulaient ces philosophes dont j'ai parlé auparavant, qui croyaient que par la mort vous étiez entièrement anéanti, ne plus ne moins qu'une figure qui se perd teHement par le changement de la superficie, qu'elle n'est plus du tout. Car, n'étant pas 'seulement un mode du corps, comme ils pensaient, mais étant de plus une légère et subtile substance corporéOe, on ne dira pas que vous périssiez totalement en la mort, et que vous retombiez dans votre premier néant, mais que vous subsistez dans vos parties ainsi dissipées et écartées les unes des autres ; combien qu'à cause de leur trop grande distraction et dissipation vous ne puissiez plus avoir de pensées, et que vous ayez perdu le droit de pouvoir être dit une chose qui pense, ou un esprit, ou une âoae. Toutes lesquelles choses pourtant je vous objecte toujours, non comme doutant de la conclusion que vous avez intentée, mais

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eomme ayant grande défiance de la démonstration que vous avez proposée sur ce sujet.

V. Vous inférei encore après cela quelques autres choses qui sont des suites de cette matière, sur chacune desquelles je ne yeux pas insister, /e remarque seulement que tous dites que « la nature vous enseigne par ces sentiments de douleur, de « faim, desdf» etc., que vous n'êtes pas seulement logé dans (( votre corps , ainsi qu'un pilote en son navire ; maïs , outre « cela, que vous lui êtes conjoint très-étroitement, et tellement « confondu et mêlé, que vous composez comme un seul tout 0 avec lui. Car si cela n'était, di^es-yous, lorsque mon corps fc est blessé, je ne sentirais pas pofir cela de la douleur, moi qui « ne suis qu'une chose qui pense; mais j'apercevrais cette hles- « sure par le seul ealendcment, comme un pilote aperçoit par « la vue si quelque chose se rompt dans son vaisseau. Et lor&a que mon corps a besoin de boire ou de soaoger, je coanaitrais « simplement cela même sans en être averti par des sentiments 4c confus de faim et soif; car en effet ces seniiments de faim, de (c soif, de douleur, etc., ne sont autre cho^ que de certaines a façons confuses de penser, qui dépendent et proviennent de « l'union et, pour ainsi dire, du mélange de l'esprit avec le a corps, v Certes tout cela est fort bien dit, mais il reste toujours à expliquer comment cette conjonction, et quasi per* mixtion ou confusion, vous peut convenir, s'il /est .vrai, comme vous dites, que vous soyez immatériel, indivisible et sans aucune étendue; car si vous n'êtes pas plus grand qu'un point, comment êtes-vous joint et uni à tout le corps, qui est d'une grandeur si notable ? conraient au moins êtes-vous conjoint au cerveau ou à l'une de ses plus petites parties, laquelle, comme j'ai dit auparavant, ne saurait être si petjie qu'eiJe n'ait quelque grandeur ou étendue ? Si vous n'avez point de parties, commmt êtes-vous mêlé ou quasinmê^ avec les paitijes les plus subtiles de cette matière, ^vec laquelle vous confessez d'être uni, puisqu'il ne peut y avoir de mélange qu'il n'y ait des parties capables d'être mêlées les unes avec les autres? Et si vous êtes entièrement distinct, comment êtes-vous confondu avec cette matière, et composei-vous un tout avec elle ? Et puisque toute composition, conjonction ou union ne se fait qu'entre des parties, ne doK-il pas y avoir une certaine proportion en ces parties? Mais quelle proportion peut-on concevoir entre une chose

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corporelle et une incorporelle? PouYons-nous comprendre com* ment, par exemple, dans une pierre ponce, Tair et la pierre sont tellement mêlés et unis ensemble qu'il s'en fasse de là une vraie et naturelle composition? Et cependant il y a une bien plus grande proportion entre la pierre et Pair, qui sont tous deux des corps, qu'entre le corps et Tesprit, qui est tout à fait immatériel. De plus, toute union ne se doit-elle pas faire par le contact très-étroit et très-intime des deux choses unies ? Mais , comme je disais tantôt, comment un contact se peut-il faire sans corps? comment une chose corporelle pourra-t-clle en embrasser une qui est incorporelle, pour la tenir unie et jointe à soi-même ? ou bien comment est-ce que ce qui est incorporel pourra s'attacher à ce qui est corporel, pour s'y unir et s'y joindre réciproquement, s'il n'y a rien du tout en lui par quoi il se le puisse joindre ni par quoi il lui puisse être joint ? Sur quoi je tous prie de me dire, puisque tous avouez vous-même que vous êtes sujet au sentiment de la douleur, comment vous pensez, étant de la nature et condition que vous êtes, c'est-àr dire incorporel et non étendu, être capable de ce sentiment? Car l'impression ou sentiment de la douleur ne vient, si je l'ai bien compris, que d'une certaine distraction ou séparation des parties, laquelle arrive lorsque quelque chose se glisse et se fourre de telle sorte entre les parties, qu'elle en rompt la continuité qui y était auparavant. Et de vrai l'état de la douleur est un certain état contre la nature ; mais comment est-ce qu'une chose peut être mise en un état contre nature qui de sa nature même est toujours unifoi-me, simple, d'une même façon, indivisible, et qui ne peut recevoir de changement? Et la douleur étant une altération, ou ne se faisant jamais sans altération, comment est-ce qu'une chose peut être altérée, laquelle étant moins divisible que le point ne peut être faite autre, ou cesser d'être ce qu'elle est, sans être tout à fait anéantie? De plus, lorsque la douleur vient du pied, du bras et de plusieurs autres parties ensemble, ne faut-il pas qu'il y ait en vous diverses partics dans lesquelles vous la receviez diversement, de peur que ce sentiment de douleur ne soit confus et ne vous semble venir d^une seule partie? Mais, pour dire en un mot, cette générale difficulté demeure toujours, qui est desavoir comment ce qui est corporel se peut faire sentir et avoir communication avec ce qui n'est pas corporel, et quelle proportion l'on peut établir entre l'un et l'autre .

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CINQVIÈIIES OBJECTIONS. 343

VI. Je passe sous silence les autres choses qoù tous poursuivez fort amplement et fort élégamment, pour montrer qu'il y a quelque autre chose que Dieu et vous qui existe dans le monde. Car premièrement vous inférez que vous avez un corps et des facultés corporelles, et en outre quMl y a plusieurs antres corps autour du vôtre qui envoient leurs espèces dans les organes de vos sens, lesquelles passent ainsi de là jusqu'à vous, et causent en vous des sentiments de plaisir et de douleur qui vous apprennent ce que vous avez à poursuivre et à éviter en ces corps.

De toutes lesquelles choses vous tirez enfin ce fruit, savoir est que puisque tous les sentiments que vous avez vous rapportent pour rordinaire plutôt le vrai que le faux, en ce qui concerne les commodités ou incommodités du corps, vous n'avez plus sujet de craindre que ces choses-là soient fausses que les sens vous montrent tous les jours. Vous en dites de même des songes qui vous arrivent en dormant, lesquds ne pouvant être joints avec toutes les autres actions de votre vie, comme les choses qui vous arrivent lorsque vous veillez, ce qu'il y a de vérité dans vos pensées se doit infailliblement rencontrer en celles que vous avez étant éveillé plutôt qu'en vos songes. » El « de ce que Dieu n'est point trompeur, il suit, dites-vous, nécesn sairementque vous n'êtes point en cela trompé, et que ce qui a vous paraît si manifestement étant éveillé ne peut qu'il ne soif a entièrement vrai. » Or, comme en cela votre piété me semble louable, aussi faut-il avouer que c'est avec grande raison que vous avez fini votre ouvrage par ces paroles, « que la vie de a l'homme est sujette à beaucoup d'erreurs, et qu'il faut par c nécessité reconnaître la faiblesse et l'infirmité de notre na- « ture. »

Voilà, monsieur, les remarques qui me sont venues en l'esprit touchant vos Méditations ; mais je répète ici ce que j'ai dit au commencement : qu'elles ne sont pas de telle importance que vous vous en deviez mettre en peine; pour ce que je n'estime pas que mon jugement soit tel que vous en deviez faire quelque sorte de compte. Gar^ tout de même que lorsqu'une viande est agréable à mon goût, que je vois désagréable à celui des antres, je ne prétends pas pour cela avoir le goût meilleur qu'un autre; ainsi lorsqu'une opinion me plaît qui ne peul trouver créance en l'esprit d'autrui, je suis fort éloigné de penser que la mienne soit la plus véritable. Je crois bien plutôt

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qa'iàaétéfortl»endit que chacun abonde en son sens; et je Ueudrai» qifii y aurait quasi autant d*injustice de vouloir que tout le monde fût d'un même sentiment que de vouloir que le goût d'un chacun Mt semblable. Ce que je dis pour vous assurer que je n'empêche point que vous ne fassiez tel jugement qu'il vous plaira de ces observations, ou même que vous n'en fiissiex aucune estime : ce me sera assez si vous reconnaissez l'affection que j'ai à votre service, et si vous faites quelque cas du respect que j'ai pour votre vertu. Peut-être sera-t-il arrivé que j'aurai dit quelque chose un peu trop inconsidérément, e<Mnme il n'y a rien où ceux qui disputent se laissent plus aisément emporter : si cela était, je le désavoue entièrement, et consens volontiers qu'il soit rayé de mon écrit; car je vous puis protester que mon premier et unique dessein en ceci n'a été que de m'entretenir dans l'honneur de votre amitié, et de me a conserver eptière et invioUible. Adieu.

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