‹ Œuvres de Descartes (volume 3)Chapitre 49 sur 91 · RÉPONSES DE L'AUTEUR · texte numérisé non relu

RÉPONSES DE L'AUTEUR

AUX CINQUltltBS oniEcriofis,

H. DiscAaTcs a k. «AseuiOL

Monsieur,

Vous avez combattu mes Méditations par un discours si élégant et si soigneusement recherché, et qui m'a semblé si utile pour en éclairchr davantage la vérité, que je crois vous devoir beaucoup d'avoir pris la peine d'y mettre la main, et n'être pas peu obligé au révérend pète Mersenne de vous avoir excité de Fentreprendre. Car il a très-bien reconnu, lui qui a toujours été très-curieux de rechercher la vérité, principalement lorsqu'elle peut servira augmenter la gbire de Dieu, qu'il n'y avait point de moyen plus propre pour juger de la vérité de mes démonstration que de les soumettre à l'examen et à la censure de quelques personnes reconnues pour doctes par-dessus les autres, afin de voir si je pourrais répondrepertineounentà toutes les dif-

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AUX CIÎ<QI5IÀIIES OBJECTIONS. 317

flcidtës qui me pouiraient être par etix proposées. A cet effet il en a provoqué plusietm, il Ta obtenu de quelquee-ilns, et je me réjouis que tous ayez aussi acquiescé à sa prière. Car, encore que tous n'ayez pas tant employé les raisons d'un i^osophe pour réfuter mes opinions qUe les artifices d'un orateur pour les éluder, cela ne laisse pas de m'être très-agréable, et ce d'autant plus que je conjecture de là qu'il est difficile d'apporter contre moi des raisons différentes de crilei qui sont contenues dans les précédentes olijections que vous avez Lues. Car certainement s'il y en eût eu quelques-unes, dles ne tous auraient pas échappé; et j'imagine que tout votre dessein en ceci n'a été que de m'avertir des moyens dont ces personnes, dé qui l'esprit est tellement plongé et attaché aux sens qu'ils ne peuvent rien concevoir qu'en imaginant, et qui, partant, ne sont pas propres pour les spéculations métaphysiques, se pourraient servir pour éluder mes raisons, et me donner lieu en même temps de les prévenir. C'est pourquoi ne pensez pas qhe, vous répondant ici, j'estime répondre à un parfait et subtil philosophe^, tel que je sais que vous êtes ; mais comme si vous étiez du noitibre de ces hommes de chair dont vous emprunter le visage. Je vous adresserai seulement la réponse que je leur voudrais Isire.

DBS CHOSES Qin ONT ÉTÉ OBIBGltBS.CeRTRfe U eBBMltRS MÉDtTATlOA.

Vous dites que vous approuvez le dessein que j'ai eu de djélivrer l'esprit de ses anciens préjugés, qui est tel en efiet que personne n'y peut trouver à redire ; mais vous voudriez que je m'en fusse acquitté « simplement et en peu dç paroles, » c'est-à-dii-e, en un mot, négligemment et sans tant.de précautions; comme si c'était une chose si facile que de se délivrer de toutes les erreurs dont nous 6(»nmes imbus dès nptre enfance, et que Ton pût faire trop exactement ce qu'on ne doute point qu'il ne foille faire. Mais certes je vois bien qjue vous avez youlu m'indiquer qu'il y en a plusieiirs qui disent bien de ))Ouehe qu'il faut soigneusement éviter la prévention., mais qui potii-tant ne l'évitent jamais, pour oe qu'ik ne s'étudient point à s'en défaire, et se persuadent qu'on ne doit point tenir po^r des préjugés ce qu'ils ont une fois reçu pour véritable. Certainement vous jouez id parfaitement bien leur personnage, et n'omettez rien de ce qu'ils me pourraient objecter ; mais cependant vous ne dites rien qui

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sente tant soit peu son philosophe. €ar, oh tous dites qu*iln*ëtait « pas besoin de feindre un Dieu trompeur, ni que je dor- « mais, » un philosophe aurait cfu être obligé d^ajouter la raison pourquoi cela ne peut être révoqué en doute ; ou s^il n'en eût point eu, comme de vrai il n'y en a point, il se serait abstenu de le dire. Il n'aimdt pas non plus ajouté qu*il suffisait en ce iieu-là d'alléguer pour raison de notre défiance le peu de lumière de Tesprit humain ou la fiiiblesse de notre nature ; car il ne sert de rien, pour coiriger nos erreurs, de dire que nous nous trompons parce que notre esprit n'est pas beaucoup clairvoyant, ou que notre nature est infirme ; car c'est le même que si nous disions que nous errons parce que nous sommes sujets à Terreur. Et certes on ne peut pas nier qu'il ne soit plus utile de prendre garde, comme j'ai lait, à toutes les choses où il peut arriver que nous errions, de peur que nous ne leur donnions trop légèrement notre créance. Un philosophe n'aurait pas dit aussi qu'en « tenant toutes choses pour fausses je ne me dé- « pouille pas tant de mes anciens préjugés que je me revêts « d*un autre tout nouveau ; » ou bien il eût premièrement tâché de montrer qu'une telle supposition nous pouvait induire en erreur ; mais, tout au contraire, vous assurez un peu après qu'il n'est pas possible que je puisse obtenir cela de moi, que de douter de la vérité et certitude de ces choses que j'ai supposées être fausses ; c'est-à-dîre que je puisse me revêtir de ce nouveau préjugé dont vous appréhendiez que je me laissasse prévenir. Et un philosophe ne serait pas plus étonné de cette supposition que devoir quelquefois une personne qui, pour redresser un bâton qui est courbé, le recourbe de Tautre part ; car il n'ignore pas que souvent on prend ainsi des choses fousses pour véritables, afin d'éclaireir davantage la vérité: comme lorsque les astronomes imaginent au ciel un équateur, un zodiaque et d'autres cercles, ou que les géomètres ajoutent de nouvelles lignes à des figures données, et souvent aussi les philosophes en beaucoup de rencontres; et celui qui appelle cela « recourir à une machine, forger des illusions, chercher des détours et des nouveautés, » et qui dit que cela est « in- « digne de la candeur d'un philosophe et du zèle de la vérité, » montre bien qu'il ne se veut pas lui-même servir de cette candeur philosophique, ni mettre en usage les raisons, mais seulement donner aux choses le fai'detlescouleui'sde larhétorique.

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AUX CINQttÉMES OBJECTIONS* 349

DES CHOSES Qtl ONT ÉTÉ OBJECTÉES COKTRE LA SECONDEUÉDITATION.

I. Vous continuez id à nous amuser par des feintes et des déguisements de rhétorique, au lieu de nous payer de bonnes et solides raisons ; car tous feignez que je me moque lorsque je parle tout de bon, et tous prenez comme une chose dite sérieusement et avec quelque assurance de mérité ce que je n'ai proposé que par forme d'interrogation et selon Fopinion du Tulgaire. Car. quand j'ai dit qu'il Mait c tenir pour incertains, « ou même pour faux, tons les témoignages que nous recevons « des sens, » je l'ai dit tout de bon ; et cela est si nécessaire pour bien entendre mes Méditations, que celui qui ne peut ou qui ne veut pas admettre cela n'est pas capable de rien dire à rencontre qui puisse mériter réponse. Mais cependant il faut prendre garde à la dififérence qui est entre les actions de la vie et la recherche delà vérité, laquelle j'ai tant de fois inculquée ; car, quand il est question de la conduite de la vie, ce serait une chose tout à fait ridicule de ne s'en pas rapporter aux sens ; d'où vient qu'on s'est toujours moqué de ces sceptiques qui négligeaient jusqu'à tel point toutes les choses du monde, que, pour empêcher qu'Us ne se jetassent eux-mêmes dans des précipices, ils devaient être gardés par leurs amis ; et c'est pour cela que j'ai dit en quelque part: « qu'une personne de bon sens ne pouvait douter sérieusement de ces choses; » mais lorsqu'il s'agit de la recherche de la vérité et de savoir quelles choses peuvent être certainement connues par l'esprit humain, il est sans doute du tout contraire à la raison de ne vouloir pas rejeter sérieusement ces choses-là comme incertaines, ou même aussi comme fausses, afin de remarquer que celles qui ne peuvent pas être ainsi rejetées sont en cela même plus assurées, et à notre égard plus connues et plus certaines.

Quant à ce que j'ai dit que « je ne connaissais pas encore « assez ce que c'est qu'une chose qui pense, » il n'est pas vrai, comme vous dites, que je l'ai dit tout de bon, car je l'ai expliqué en son lieu ; ni même que j'aie dit que je ne doutais nullement en quoi consistait la nature du corps, et que je ne lui attribuais point la faculté de se mouvoir soi-même ; ni aussi que j'imaginais l'âme comme un vent ou un feu, et autres choses semblables que j'ai seulement rapportées en ce lieu*là, selon

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f opinion du vulgaire, pour faire voir par après qu^elles étaient làusses. Mais avec quelle fidélité dites^vous que «je ra]^>orte à « Tâme les facultés de marcher, de sentir, d'être nourri, » etc., afin que tous ajoutiez immédîateiiieiit Après ces parles : « Je « vouft accorde tout ceia, pourvu que nous nous .donnions de « garde de votre distinction d'entre Tesprit et le corps ?» car en ce lieu4À même j'ai dit en termes exprès I|UB la nutrition ne devait être rapportée qu'an corps ; et, polir ce qui est du sentiment et du marcher, je les rapporte aussi, pour la plus grande partie, an eorps et je û*attribue rien à Vèmt de ce qui les eooceme que cda seul qui est une pensée.

11. Dé plus, queue raison aves-vous de dire qu^il n^élait «pas « besoin d'un si grand appareil pour prouver mon exislenoe t » Certes je pense avoir fort bonne raison de coojectnrer de vos paroles mêmes que Tappareii dont je me luIs servi n'a pas eacore été assez grand, puisque je a*ai pà fitire eacons que vous comprissiez bien ma pensée ; car^ quand vous dites que j'eusse pu condiure la même dbose de chacnne autre de mes actions indifféremment^ vous vous méprenez fatoa Ibri, pom* ce qn''il A^y en a pas uUe de laquelle je sois entièrement ijecfatB, j'entends de cette certitude métaphysique de laqudle seule il est ici question, excepté la pensée. Car, par exemfde, cette conséquence ne serait pas bonne : le tne promène^ donc je ao», sinon en tant que la connaissance intérieure que j'en ai est une pensée, de laquelle seule cette condusion est certaine, non dn mouvement du corpe, lequel parfois peut être faux, comme dans nos songes, quoiqu'il nous semble alors que nous nous promenions, de façon que de ce que je pense me pnomener je puis fort bien inA*rer l'existence de mon esprit, qui a cette pensée, mais non ^le dé mon corps^ lequel se promène. U m est de même de tous lesautit!s.

Vous comincnces ensuite par une figure de rhétorique assez agréaliie, qu'on nonune prosopopée, à m'ii^erroger, uon plus eonune un homme, tout entier, mais eomme une âme aéparée du corps ; en quoi il semble que votis ayez voulu m'avertir que ^S objections ne partent pas de l'esprit d'un subtil philosophe, mais de cdui d'un homme attadié au sens et à la chair. I>ite&jnoi donc, je vous prie, 6 chair, on qui que vous soyez, et quel que soit le nom dont vous voulez qu'on vous appelle, avezvous si peu de c<Hnmerce avec l'esprit ^^ rouis n'ayez pu ze->

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ACX CINQUIÈMES OBJECTIONS: d5l

marquer Tendroît où j'ai corrigé cette imagination du vulgaire pur lamelle on feint que la chose qui pense est semblable au veut ou à quelque autre corps de cette sorte ? Car je Fai sans ddote corrigée lorsque j-ai fait voir que Yan peut supposer quMl n'y a point de vent, point de feu, ni aucun autre corps au monde, et que néanmoins, sans changer cette supposition, toat68 les choses par quoi je connais que je suis une chose qui pense ne laissent pas de demeurer en leur entier. Et partant toutes les questions que vous me faites ensuite, par exemple : a Pourquoi ne ponrrais-je donc pas être un vent ? Pourquoi ne (c pad remplir un espace? Pourquoi n'être pas mu en plusieurs « Mçons t » et autres semblables, sont si vaines et si inutiles qu'elles n'ont pas besoin de réponse.

Ifl* Ce que vous ajoutez ensuite n'a pas plus de force, à savoir : a si je dnis un corps subtU et délié, pourquoi ne pourn rais-je pas être nourri? i» et le reste. Car je nie absolument que je sois un corps. Et pour terminer une fois pour toutes ces difficultés, parce que vous m'objectez quasi toujours la même chose, et que vous ne combattez pas mes raisons, mais que les dissimulant comme si elles étaient de peu de valeur^ on que les rapportant Imparfaites et défectueuses, vous prenez de là occasion de ma faire pldsieiirs objections que les personnes peu versées en la philosophie ont coutume d'opposer à mes conclusions, ou à d'autres qui leur ressemblent ou même qui n'ont rien de Commun avec elles, lesquelles ou sont éloignées du sujet, ou ont déjà été en leur lieu réfutées et résolues ; il n'est pas nécessaire que je réponde à chacune de vos demandes, autrement il faudrait répéter cent fois les mêmes choses que j'ai ci-devant écrites. Mais je satisferai seulement en peu de paroles à celles qui me sembleront pouvoir arrêter des personnes Un peu entendues. Bt pour ceux qui ne s'attachent pas tant à la force dds raisons qu'à la multitude des paroles, je ne fais pas tant de cas de leur approbation que je veuille perdre le temps en discours inutiles pour l'acquérir.

Premièrement donc, je remarquerai ici qu'on ne vous croit pas quand vous avancez si hardiment et sans aucune preuve que l'esprit croit et s'affaiblit avec le corps ; car de ce qu'il n'agit pas si parfaitement dans le corps d'un enfant que dans celui d*un homme parfait, et que souvent ses actions peuvent être efflpteàéés par lé vin et par d'autres choses corporelles, il s'en-

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suit seulement que tandis qa'il est uni au corps il s^en sert comme d'un instrunicnt pour Caire ces sortes d'opérations auxquelles il est pour Tordinaire occupé, mais non pas que le corps le rende plus ou moins parfait qu'il est en soi; et la conséquence que vous tirez de là n'est pas meilleure que si, de ce qu'un artisan ne travaille pas bien toutes les fois qu'il se sert d'un mauvais outil, tous infériez qu'il emprunte son adresse et la science de son art de la bonté de son instrument.

11 faut aussi remarquer qu'il ne semble pas, ô chair, que vous sachiez en façon quelconque ce que c'est que d'user de raison, puisque, pour prouver que le rapport et la foi de mes sens ne me doivent point être suspects, vous dites que, « quoia que sans me servir de l'œil il m'ait semblé quelquefois que « je sentais des choses qui ne se peuvent sentir sans lui, je n'ai « pas néanmoins toujours expérimenté la même fausseté ; » comme si ce n'était pas un fondement suffisant pour douter d'une chose que d'y avoir une fois reconnu del'erreur, et comme s'il se pouvait faire que toutes les fois que nous nous trompons nous puissions nous en apercevoir; vu qu'au contraire Terreur ne consiste qu'en ce qu'elle ne paraît pas comme telle. Enfin, parce que vous me demandez souvent des raisons lorsque vous n'en avez vous-même aucune, et que c'est néanmoins à vous d'en avoir, je suis obligé de vous avertir que pour bien philosopher il n'est pas besoin de prouver que toutes ces choses-^ sont fausses que nous ne recevons pas pour vraies, à cause que leur vérité ne nous est pas connue; mais il faut seulement prendre garde très-soigneusement de ne rien recevoir pour réritableque nous ne puissions démontrer être tel. Et ainsi quand j'aperçois que je suis une substance qui pense, et que je forme un concept clair et distinct de cette substance dans lequel il n'y a rien de contenu de tout ce qui appartient à celui de la substance corporelle, cela me suffit pleinement pour assurer qu'en tant que je me connais je ne suis rien qu*une chose qui pense ; et c'est tout ce que j'ai assuré dans la seconde Méditation, de laquelle il s'agit maintenant: et je n'ai pas dû admettre que cette substance qui pense fût un corps subtil, pur, délié, etc., d'autant que je n'ai eu lors aucune raison qui me le persuadât; si vous en avez quelqu'une, c'est à vous de nous renseigner, et non pas d'exiger de moi que je prouve qu'une chose est fausse que je n'ai point eu d'autre raison pour ne la pas ad*

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mettre qu'à cause qu'elle m'était inconnue. Car vous faites le même que si, disant que je suis maintenant en Hollande, vous disiez que je ne dois pas être cru si je ne prouve en même temps que je ne suis pas en la Chine, ni en aucune autre partie du monde ; d'autant que peut-être il se peut faire qu'un même corps par la toute-puissance de Dieu soit en plusieurs Jieux. Et lorsque vous ajoutez que je dois aussi prouver que les âmes des bêtes ne sont pas corporelles et que le corps ne contribue rien à la pensée, vous faites voir que non-seulement vous ignorez à qui appartient l'obligation de prouver une chose, mais aussi que vous ne savez pas ce que chacun doit prouver ; car pour moi je ne crois point ni que les âmes des bêtes ne soient pas corporelles, ni que le corps ne contribue rien à la pensée ; mais seulement je dis que ce n'est pas ici le lieu d'examiner ces choses.

IV. L'obscurité que vous trouvez ici est fondée sur l'équivoque qui est dans le mot d'âme ; mais je l'ai tant de fois nettement éclaircie que j'ai honte de le répéter ici; c'est pourquoi je dirai seulement que les noms ont été pour l'ordinaire imposés par des personnes ignorantes, ce qui fait qu'ils ne conviennent pas toujours assez proprement aux choses qu'ils signifient; néanmoins, depuis qu'ils sont une fois reçus, il ne nous est pas libre de les changer, mais seulement nous pouvons corriger leurs significations quand nous voyons qu'elles ne sont pas bien entendues. Ainsi, d'autant que peut-être les premiers auteurs des noms n'ont pas distingué en nous ce principe par lequel nous sommes nourris, nous croissons et faisons sans la pensée toutes les autres fonctions qui nous sont communes avec les bêtes, d'avec celui par lequel nous pensons, ils ont appelé l'un et l'autre du seul nom d'dme; et, voyant pirs après que la pensée était différente de la nutrition, ils ont appelé du nom à'esprit cette chose qui en nous a la faculté de penser, et ont cru que c'était la principale partie de Fâme. Maïs moi, venant à prendre garde que le principe par lequel nous sommes nourris est entièrement distingué de celui par lequel nous pensons, j'ai dit que le nom d'dm^, quand il est pris conjointement pour l'un et pour l'autre, est équivoque, et que pour le prendre précisément pour cet acte premier ^ ou celle forme principale de l'homme, il doit être seulement entendu de ce principe pai* lequel nous pensons : aussi l'ai-jo le plus sou-

vent appelé du nom â^sprit, pour ôter cette équivoque et ambiguïté. Car je ne considère pas Yesprit comme cette &me tout entière qui pense.

Mais, dites-vous, vous êtes en peine de savoir si « je n*estimë « donc point que Vâme pense toujours. y> Mais pourquoi né penserait-elle pas toujours, puisqu'elle est une substance qui pense? Et quelle merveille y a-t-il de ce que nous ne nous res^ souvenons pas des pensées que nous avons eues dans le ventre de nos mères, ou pendant une léthargie, etc., puisque nous ne nous ressouvenons pas même de plusieurs pensées que nous savons fort bien avoir eues étant adultes, sains et éveillés, dont la raison est que, pour se ressouvenir des pensées que Tesprit a ime fois conçues tandis qu'il est conjpint au corps, il est nécessaire qu'il en reste quelques vestiges imprimés dans le cerveau, vers lesquels Tesprit se tournant, et appliquant à eux sa pensée, il vient à se ressouvenir; or qu*y a-t-il de merveilleux si le cerveau d'un enfant ou d'un léthargique n'est pas propre pour recevoir de telles impressions?

Enûn, où j'ai dit a que peut-être il se pouvait faire que ce « que je ne connais pas encore (à savoir, mon corps) n'est « point indiilérent de moi que je connais (à savoir, de mon es- « prit), que je n'en sais rien, que je ne dispute pas de cela, etc., » vous m'objectez : « Si vous ne le savez pas, si vous ne disputez « pas de cela, pourquoi dites-vous que vous n'êtes rien de tout ce cela? » Où il n'est pas vrai que j'aie Hen avancé que je ne susse ; car, tout au contraire, parce que je ne savais pas lors si le corps était une même chose que l'esprit ou s'Jl ne l'était pas, je n'en ai rien voulu avancer, mais j'ai seulement considéré l'esprit, jusqu'à ce qu'enfin, dans la sixième Méditation, je n'ai pas simplement avancé, mais j'ai démoptré très-clairement qu^il était réellement distingué du corps. Mais vous manquez vousmême en cela beaucoup, que, n'ayant pas la moindre raison pour montrer que l'esprit n'est point distingué du corps, vous ne laissez pas de l'avancer sans aucune preuve.

V. Ce que j'ai dit de l'imagination est assez clair si Von veut y prendre garde, mais ce n'est pas merveille si cela semble obscur à ceux qui ne méditent jamais et qui ne font aucune réflexion sur ce qu'ils pensent. Mais j'ai à les avertir que les choses que j'ai assuré ne point appartenir à cette connaissance que j'ai de moi-même ne répugnent point avec celles que j'a-

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Tais dit auparavant ne savoir pscs si elles Appartenaient à mon essence, d'autant oue ce sont deux choses entièrement diffé-» rentes, appartenir a mon essence, et appartenir à la connaissance que j'ai de moi-même.

VI. Tout ce que tous alléguez Ici, è très-bomae diair, ne me semble pas tant des objections que quelques murmures qui n*ont pas besoin de repartie.

Vn. Vous continuez' encore ici tos murmures, mais fl n*es( pas nécessaire que je m'y arrête daTantage que j-'ai fait aux autres; car toutes les questions que vous Mtes des bêtes sont hors de propos, et ce n'est pas ici le lieu de les examiner; d-autant ^ue Tesprit, méditant en soi-même 6t ftiisant réflexion sur ce

Î[u*il est, peut bien expérimenter qn1l pense, mais non pas si es bêtes ont des pensées ou si elles n'en ont pas ; et il n'en peut rien découvrir que lorsque, examinant leurs opérations, il remonte des effets vers leurs causes. Je ne m'arrête pas non plus à réfuter les lieux où vous me faites parler impctiinenunent, parce qu'il me suffit d'avoir une Ibis averti le lecteur fue voua ne gardez pas toute la fidélité qui est due au rapport des paroles d'autrui. Mais J'ai souvent apporté la véritable murqoe par la* quelle nous pouvons connaître que l'esprit est différent du corps, qui est que toute l'essence ou toute la nature de i'espnt consiste seulement à penser, là où toute la nature du corps consiste seulement en ce point, .qdé le corps est une chose étendue, et aussi qu'il u'y a rien nu fout de commun entn la pensée et Textension. J'ai souvent aussi fait voir tort clairement que l'esprit peut agir indépendamment du cerveau ; car il est certain qu*il est de nul usage lorsqu'il «'agit de tomer des actes d'une pureintdlection, mus seidément quand il est question de sentir ou d^imagfner qudque chose; et bien que, lors- 3ue le sentiment onrimaginatiôn «st fortement agitée, comme arrive quand le cerveau troublé, l'esprit ne puisse pas facilement s'appliquer à concevoir d'autres choses, nous expérimentons néanmoins que, lorsque notre imagination n'est fê3 si forte, nous ne laissons pas souvent de concevoir quelque chose d'entièrement différent de ce que nous imaginons, comme lorsqu'au milieu de nos songes nous apercevons que nous rêvons; car alors c'est bien un effet de notre imagination que nous rêvons, mais c'est un ouvrage qui n'appartient qu'à rentendemcnt seul de nous faire apercevoir de nos rêveries.

ViU. Ici, comme souTent aillem^t tous faites Toir seulement que vous if entendez pas ce que vous tâchez de reprendre; car je n'ai point fait abstraction du concept de la cire d*avec celui de ses accidents, mais plutôt j'ai voulu montrer comment sa substance est manifestée par les accidents, et combien sa perception, quand elle est claire et distincte, et qu'une exacte réjQexion nous Fa rendue manifeste, diffère de la vulgaire et confuse. Et je ne vois pas, 6 chair, sur quel argument vous vous fondez pour assurer avec tant de certitude qu'un chien discerne et juge de la même façon que nous, sinon parce que, voyant qu'il est aussi composé de chair, vous vous persuadez que les mêmes choses qui sont en vous se rencontrent aussi en lui. Pour moi, qui ne reconnais dans un chien aucun esprit, je ne pense pas qu'il y ait rien en lui de semblable aux choses qui appartiennent à l'esprit.

iX. Je m'étonne que vous avouiez que toutes les choses que je considère en la dre prouvent bien que je connais distinctement que je suis, mais non pas quel je suis ou quelle est ma nature, vu que l'un ne se démontre point sans l'autre. Et je ne vois pas ce que vous pouvez désirer de plus, touchant cda, sinon qu'on vous dise de quelle odeur et de quelle saveur est l'esprit humain, ou de quel sel, soufre et mercure il est composé; car vous voulez que, comme par une espèce d'opération chimique, à l'exemple du vin nous le passions par l'alambic, pour savoir ce qui entre en la composition de son essence. Ce qui certes est digne de vous, 6 chair, et de tous ceux qui, ne concevant rien que fort confusément, ne savent pas ce que l'on doit rechercher de chaque chose. Mais, quant à moi, je n'ai jamais pensé que pour rendre une substance manifeste il fût besoin d'autre chose que de découvrir ses divers attributs; en sorte que plus nous connaissons d'attributs de quelque substance, plus parfaitement aussi nous en connaissons la nature ; et tout ainsi que nous pouvons distinguer plusieurs divers attributs dans la cire : l'un qu'elle est blanche, l'autre qu'elle est dure, l'autre que de dure elle devient liquide, etc. ; de même y en a-t-il autant en Tespiît : l'un qu'il a la vertu de connaître la blancheur de la cire, l'autre qu'il a la vertu d'en connaître la dureté, Fautre qu'il peut connaître le changement de cette dureté ou la liquéfaction, etc. ; car tel peut connaître la dureté qui pour cela ne connaîtra pas la blancheur, comme un aveugle-né, et ainsi du reste; d'où

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AUX CUtQUIÉMES OIMECTIONS. 357

Ton Toit dairemeot qu'il n'y a point de chose dont on connaisse tant d'attributs que de notre esprit, pour ce qu'autant qu'on en connaît dans les autres choses, on en peut autant compter dans l'esprit de ce qu'il les connaît ; et partant sa nature est plus connue que celle d'aucune autre chose.

Enfin, vous me reprenez ici en passant de ce que, n'ayant rien admis en moi que Tesprit, je parle néanmoins de la cire que je vois et que je touche, ce qui toutefois ne se peut faire sans yeux ni sans mains; mais vous avez dû remarquer que j'ai expressément averti qu'il ne s'agissait pas ici de la vue ou du toucher» qui se font par l'entremise des organes corpoirels, mais de la seule pensée de voir et de toucher, qui n'a pas besoin de ces organes, comme nous expérimentons toutes les nuits dans nos songes ; et certes vous l'avez fort bien remarqué, mais vous avez seulement voulu faire voir combien d'absurdités et d'injustes cavillatlons sont capables d'inventer ceux qui ne travaillent pas tant à bien concevoir une chose qu'à l'impugner et contredire.

DES CHOSBS QUI OlfT ÉTÉ OBJECTÉES GORTRE lA TROISIÈME MÉOrTATIOll.

1. Courage; enfin vous apportez ici contre moi quelque raison, ce que je n'ai point remarqué que vous ayez fait jusques ici : car, pour prouver que ce n'est point ime règle certaine, que les choses que nous concevons fort clairement et fort distinctement sont toutes vraies, tous dites que quantité de grands esprits, qui semblent avoir dû conndtre plusieurs choses fort clairement et fort distinctement, ont estimé que la vérité était cachée dans le sein de Dieu même, ou dans le profond des abîmes; en quoi j'avoue que c'est fort bien argumenter de l'autorité d'autrui; mais vous tlevriez vous souvenir, 6 chair, que vous parlez ici à un esprit qui est tellement détaché des choses corporelles qu'il ne sait pas même si jamais il y a eu aucuns hommes avant lui, et qui partant ne s'émeut pas beaucoup de leur autorité. Ce que vous alléguez ensuite des sceptiques est un lieu commun qui n'est pas mauvais, mais qui ne prouve rien ; non plus que ce que vous dites qu'il y a des personnes qui nioun-aieut pour la défense de leurs fausses opinions, parce qu'on ne saurait prouver qu'ils conçoivent clairement et distinctement ce qu'ils assurent avec tant d'opinifttreté. Enfin, ce

que TOUS ajoutez, qu'il ne faut pas tant se trarafller à confirmer la Tërité de cette lègle qu^à donner une bonne méthode pour connaître si nous nous trompons ou non lorsque nous pensons concevoir clairement quelque chose, est très-Téritable; mais aussi je maintiens Favoir fait exactement en son lieu, premièrement en ôtant les préjuges, puis après en expliquant tontes les principales idées, et enfin en distinguant les claires et distinctes de celles qui sont obscures et confuses.

IL Certes j'admire Totre raisonnement par lequel tous Tonles prouver que toutes nos idées sont étrangères ou viennent de dehors, et qu'il n'y en a point que nous ayons formée, « pour ce que, a dites-vous, l'esprit n'a pas seulement lafoculté de conceToir les « idées étrangères ; mais il a aussi celle de les assembler, diviser, € étendre, raccourcir, composer, etc., en plusieurs manières: » d'où vous concluez que l'idée d'une chimère que l'esprit ftdt en composant, divisant, etc., n'est pas faite par lui, mais qu*ella Tient de dehors ou qu'elle est étrangère. Mais tous pourries aussi de la même façon prouver que Praxitèle n'a fait aucunes statues, d'autant qu'il n'a pas eu de lui le marbre sur lequel il les pût tailler; et l'on pourrait aussi dire que tous n'avez pas fait ces objections, pour ce que vous les avez composées de paroles que vous n'avez pas inventées, mais que vous avez empruntées d'autrui. Hais certes ni la forme d'une chimère ne consiste pas dans les parties d'une chèvre ou d'un lion, ni celle de vos objections dans chacune des paroles dont vous vous êtes servi, mais seulement dans )a composition et l'arrangement de ces choses. J'admire aussi que vous souteniez que l'idée de ce qu'on nomme en général une chose ne puisse être en l'esprit, « si les idées d'un animal, ô^'une plante, 4'une pierre et de tous les universaux n'y sont ensemble : v comme si, pour connaître que je suis une chose qui pense, je devais connaître les animaux et les plantes, pour ce que je dois conndtre ce qu'on nomme une C!/k>90» ou bien ce que c'est en général qu'une chose. Vous n'êtes pas aussi plus véritable en tout ce que vous dites touchant la vérité. Et enfin, puisque vous impugnez seulement des choses dont je n'^ rien liffirmé, vous vous armez en vain contre des fantômes.

111. Poiu* réfuter les raisons pour lesquelles j'ai estimé que l'on pouvait douter de l'existence des choses matérielles, vous demandez ici « pourquoi donc je marche sur la terre, etc.; en

AUX ClNQtHÈIIfiS «SECTIONS. 3K0

quoi II est éTident que tous r^otnbez dans ia premièri ëilScultë; car tous poses pour fondenteot ce ^ este» ooUtroTene, et qui a besoin de preuTe, saToir est, qu^Û est si certeû que je narciie sur la terre, qu*OB a*en peut aucunement douta*.

£t lorsqu'au! ofajectioBS qoe |e me «ds faites^ et dopt j*ai donné la sidution, tous Toukcy ajouter eette autet à saToir, « pourquoi donc dans ub aT^gle-Bë n*y bA-îI point d'idée de « la couleur, ou dans un sourd, des aoDà et de la voix ¥ » vous faites bien T<Mr que vous n'en avez aucune de coaséfuence; car oorameot saTes-Tous que da&s un aTeugle-né il n'y aaMcune idée des couieural th que piufois nous ^^pédmentons qu'encore bien que nous ayons les yeux fermés il s'exoUe némnoios en nous dtt sentiasents 4e couleur et de lumièie ; et« quoiqu'on TOUS accordât ce que vous dîtess cebû qak ineraR l'eustenoe des dioses matérieUes n'earait-il pas ausâboaae ndsoa de due qu'un aveugle-né n'a poiat les idées diëaooulauîB parœ que son esprit «st priTé de la facidté de les faaBer, que tous en aToa de dbe qu'il n'en a point les idées parce qu'A est privé de la vue?

Ce que vous ajoutez des deux idées du soteH oe iirouve rian; «uds quand vous les pi^enez toutes deux pour une teola» parce qu'elles >se rapportent au aième soiôl, c'est le môiaeqtte si vous -disiez que le Trsi et le faux ne diffèrent point lorsqu'ils ae disent d'une Bs6me chose; et lorsque vous niez que l'on doine appeler du nom d'idée celle que nous «mféroBB des raisons de l'astronomie, tous restreignez le non d'idée aux aeules images dépeintes «Q la fisntaisie, contre ce que J'ai expressément établi.

IV. Vous ûûtes le même lorsque vous niez qu'on puisse aTOÎr une Traie idée de la substance, àcause, dites-Tous, que la substance ne s'aperçoit point par rimaginati<«, mais par le seul entendement. Mais j'ai déjà plusieurs frâ .protesté» 6 chair, que je ne Toulais point avc^ affinre -aTec eeux qni ne ae veulent servirqne de Timagination, et non point de l'entendement.

Mais.où TOUS dites -qi^e « l'idée de la subatttioe n'a point de « réalité qu'dle n'ait empruntée des idées des acoideuts sous « lesquels ^w à la fiaçon desquels elle est conçue, v tous Csites voir clairement que vous n'en aTez auoune jqui soit distinote, pour ce que la substance ne p^it jamais être conçue à la façon des accidents, ni emprunter d'eux sa réalité ; mais tout au contraire, les accidente sont communément conçus par les philosophes comme des substances, saToir, lorsqu'ils les conçoiTent

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comme réels; car on ne peut attribuer aux accidents aucune réalité, c'est-à-dire aucune entité plus que modale, qui ne soit empruntée de Tidée de la substance.

Enfin, là où vous dites que «nous ne formons Fidée de Diea « que sur ce que nous avons appris et entendu des autres, » lui attribuant, à leur exemple, les mêmes perfections que nous avons vu que les autres lui attribuaient, j'eusse voulu que vous eussiez aussi ajouté d'où c'est donc que ces premiers hommes, de qui nous avons appris et entendu ces choses, ont eu cette même idée de Dieu. Car s'ils l'ont eue d'eux-mêmes, pourquoi ne la pourrons-nous pas avoir de nous-mêmes Y Que si Dieu la leur a révélée, par conséquent Dieu existe.

Et lorsque vous ajoutez que a celui qui dit une chose infinie c donne à une chose qu'il ne comprend pas un nom qu*il n*en- « tend point non plus, v vous ne mettez point de distinction entre l'intellection conforme à la portée de notre esprit, telle que chacun reconnaît assez en soi-même avoir de l'infini, et la conception entière et parfaite des choses, c^est-à-dire qui comprenne tout ce qu'il y a d'intelligible en elles, qoi est telle que personne n*en eut jamais non-seulement de l'infini, mais même aussi peut-être d'aucune autre chose qui soit au monde, pour petite qu'elle soit; et il n'est pas vrai que nous concevions Tinfini par la négation du fini, vu qu'au contraire toute limitatiou contient en soi la négation de l'infini.

Il n'est pas vrai aussi que « l'idée qui nous représente toutes € les perfections que nous attribuons à Dieu n'a pas plus de « réalité objective qu'en ont les choses finies. » Car vous confessez vous-même que toutes ces perfections sont amplifiées par notre esprit, afin qu'elles puissent être attribuées à Dieu ; pensez-vous donc que les choses ainsi amplifiées ne soient point plus grandes que celles qui ne le sont point ; et d'où nous peut venir cette faculté d'amplifier toutes les perfections créées, c'està-dire de concevoir quelque chose de plus grand et de plus parfait qu'elles ne sont, sinon de cela seul que nous avons en nous ridée d'une chose plus grande, à savoir, de Dieu même ? Et enfin il n'est pas vrai aussi que Dieu serait très-peu de chose s*il n'était point plus grand que nous le -concevons ; car nous concevons qu'il est infini, et il ne peut y avoir rien de plus grand que Tinfini. Mais vous confondez l'intellection avec l'imagination, et vous feignez que nous imaginons Dieu comme quelque

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ÀLX (.INQlilÈllES O^FXTIOKS* 361

grand et puissant géant, ainsi que ferait celui qui, n'ayant jamais vu d'éléphant, s'imaginerait qu'il est semblable à un ciron d'une grandeur et grosseur démesurée ; ce que je confesse avec vous être fort impertinent.

V. Vous dites ici beaucoup de choses pour faire semblant de me contredire, et néanmoins vous ne dites rien contre moi, puisque vous concluez la même chose que moi. Mais néanmoins vous entremêlez par-ci par là plusieurs choses dont je ne demeure pas d'accord ; par exemple, que cet axiome, Il n'y arien dans un effet qui naît été premièrement dans sa cause^ se doit plutôt entendre delà cause matérielle que de Tcfficiente; car il est impossible de concevoir que la perfection de la forme préexiste dans la cause matérielle, mais bien dans la seule cause crfîciente, et aussi que la réalité formelle d^une idée soit une substance, et plusieurs autres choses semblables.

VI. Si vous aviez quelques raisons pour prouver Texistence des choses, matérielles, sans doute que vous les eussiez ici rapportées. Mais puisque vous demandez seulement <c s'il est donc tt vrai que je sois incertain qu'il y ait quelque autre chose que « moi qui existe dans le monde, » et que yous feignez qu'il n'est pas besoin de chercher des raisons d'une chose si évidente, et ainsi que vous vous en rapportez seulement à vos anciens préjugés, vous faites voir bien plus clairement que vous n'avez aucune raison pour prouver ce que vous assurez que si vous n'en aviez rien dit du tout. Quant à ce que vous dites touchant les idées, cela n'a pas besoin de réponse, pour ce que vous restreignez le nom d'idée aux seules im^es dépeintes en la fantaisie ; et moi je l'étends à tout ce que nous concevons par la pensée.

Mais je vous demande, eu passant, par quel argument vous prouvez que a rien n'agit sur soi-même. » Car ce n'est pas votre coutume d'user d'arguments et de prouver ce que vous dites. Yous prouvez cela par l'exemple du doigt qui ne se peut frapper soi-même, et de l'œil qui ne se peut voir si ce n'est dans un miroir : à quoi il est aisé de répondre que ce n'est point l'œil qui- se voit lui-même ni le miroir, mais kien l'esprit, lequel seul connaît et le miroir, et l'œil, et soi-même. On peut même aussi donner d'autres exemples , parmi les choses corporelles, de l'action qu'une chose exerce sur soi , comme lorsqu'un sabot se tourne sur soi-même; cette convei*sion n'est-elle pas une action qu'il exerce sur soi ?

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Enfin il faut remarquer que je n'ai point ailinnë <iue « les « idées des choses matérielles dérivaient de Tesprit»» comme vous me voules ici faire accroire; car j'ai montré expresséooent après qu'elles procédaient souvent des corps, et que c'est par là que l'on prouve Teiislence des choses corporelles; maisj'aisculement fait voir en cet endroit-là qu'U n'y a point eu eUes tant de réalité qu'à cause de cette maxime : « U n'y a rien dans un a effet qui n'ait été dans sa cause, formellement ou éminem'- « ment, » on doive conclure qu'elles n'ont pu dériver de l'esprit seul ; ce que vous n'impugnez eu aucune façon.

VIL Vous ne dites rien ici que vous n'ayei déjà dit auparavant, et que je n'aie entièrement réfuté. Je vous avertirai seulement ici, touchant l'idée de l'inflni (laquelle vous dites ne pouvoir être vraie si je ne comprends l'infini, et que ce que j'en connais n'est tout au plus qu'une partie de l'infini, et même une fort petite partie, qui ne représente pas mieux l'infini que le portrait d'un simple cheveu représente un homme tout eor tier), je vous avertirai, dis-je, qu'il répugne que je compi-enne quelque chose, et que ce que je comprends soit infini ; car pour avoir une idée vrai de l'infini il ne doit en aucune façon être compris, d'autant que Tincompréhensibilité môme est contenue dans la raison formelle de l'infini; et néanmoins c'est une chose manifeste que l'idée que nous avons de l'infini ne représente pas seulement une de ses parties, mais l'infini tout entier, selon qu'il doit être représenté par une idée humaine; quoiqu'il soit certain que Dieu ou quelque autre nature intelligente en puisse avoir une autre beaucoup plus parfaite, c'est-à-dire beaucoup plus exacte et plus distincte que celle que les hommes en ont, en même façon que nous disons que celui qui n^est pas versé dans la géométriene laisse pas d'avoir l'idée de tout le triangle loi-squ'il le conçoit comme une figure composée de trois lignes, quoique les géomèti'es puissent connaître plusieurs autres propriétés du triangle, et remarquer quantité de choses dans son idée que celui4À n'y observe pas. Car, comme il suffit de concevoir une figure composée de trois lignes pour avoir l'idée de tout le triangle, de même il suffit de concevoir une chose qui n'est renfermée d'aucunes limites pour avoir une vraie et entière idée de tout l'infinL VllI. Vous tombes ici dans la même erreur lorsque tous nies

que nous puissions avoir une vrai idée de Dieu : car, encore

que nous ne connaissions pas toutes les choses qui sont en Dieu, néanmoins tout ce que nous connaissons être en lui est entièrement véritable. Quant à ce que vous dites, « que le pain « n'est pas plus parfait que celui qui le désire, et que, de ce que « je conçois que quelque chose est actuellement conteuue dans a une idée, il ne s'ensuit pas qu'elle soit actuellement dans la « chose dont elle est l'idée, et aussi que je donncjugementde ce a que j'ignore, » et autres choses semblables; et tout cela, dis-je, nous montre seulement que vous voulez témérairement impugner plusieurs choses dont vous ne comprenez pas le sens; car, de ce que quelqu'un désire du pain, on n'infère pas que le pain soit plus parfait que lui, mais seulement que celui qui a besoin de pain est moins parfait que lorsqu'il n'en a pas besoin. Et, de ce que quelque chose est contenue dans une idée, je ne conclus pas que cette chose existe actuellement, sinon, loi^qu'on ne peut assigner aucune autre cause de cette idée que cette chose même qu'elle représente actuellement existante ; ce que j'ai démontré ne se pouvoir dire de plusieurs inondes, ni d'aucune autre chose que ce soit, excepté de Dieu seul. Et je ne juge point non plus de ce que j'ignore, car j'ai apporté les raisons du jugement que je faisais, qui sont telles que vous n'avez encore pu jusques ici en réfuter la moindre.

IX. Lorsque vous niez que nous ayons besoin du concours et de l'influence continuelle de la cause première pour être conservés, vous niez ime chose que tous les métaphysiciens afûrment comme très-manifeste, mais à laquelle les personnes peu lettrées ne pensent pas souvent, parce qu'elles portent seulement leurs pensées sur ces causes qu'on appelle en l'école secundum fierif c'est-à-dire de qui les effets dépendent quant à leur production, et non pas sur celles qu'ils appellent secundum esse^ c'est-à-dire de qui les effets dépendent quant à leur subsistance et continuation dans l'être. Ainsi l'architecte est la cause de la maison, et le père la cause de son flls, quant à la production seulement ; c'est pourquoi, l'ouvrage étant une fois achevé, il peut subsister et demeurer sans cette cause ; mais le soleil est la cause de la lumière qui procède de lui, et Dieu est la cause de toutes les choses créées, non-seulement en ce qui dépend de leur production, mais même en ce qui concerne leur conservation ou leur durée dans l'être. C'est pourquoi il doit toujours agir sur son effet d'une même façon, pour le conserver dans le

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premier êlre qu'il lui a donné. Et cela se démontre fort clairement par ce que j'ai expliqué de rindépendance des parties du temps, ce que vous (âchez en vain d'éluder en proposant la nécessité de la suite qui est entre les parties du temps considéré dans Tabstrait, de laquelle il n'est pas ici question, mais seulement du temps ou de la durée de la chose même, de qui vous ne pouvez pas nier que tous les moments ne puissent être séparés de ceux qui les suivent immédiatement c'est-à-dire qu'elle ne puisse cesser d'êti*edans chaque moment de sa durée.

Et lorsque vous dites qu'il y a « en nous assez de vertu pour « nous faire persévérer au cas que quelque cause corruptive ne <i survienne, » vous ne prenez pas garde que vous attribues à la créature la perfection du Créateur, en ce qu'elle persévère dans l'être indépendamment d'autrui ; et, en même temps, que vous attribuez au Créateur l'imperfection de la créature, en ce que, si jamais il voulait que nous cessassions d'être, il faudrait qu'il eût le néant pour le terme d'une action positive.

Ce que vous dites après cela touchant le progrès à Vtnfini, à savoir, qu'il n'y a a point de répugnance qu'il y ait un tel pro- « grès, » vous le désavouez incontinent après; car vous confessez vous-même , qu'il est « impossible qu'il y en puisse avoir « dans ces sortes de causes , qui sont tellement connexes et « subordonnées entre elles, que l'inférieur ne peut agir si le « supérieur ne lui donne le branle. y> Or, il ne s'agit ici que de ces sortes de causes, à savoir, de celles qui donnent et conservent l'être à leurs effets, et non pas de celles de qui les effets ne dépendent qu'au moment de leur production, comme sont les parents ; et partant l'autorité d'Aristote ne m'est point ici contraire.

Non plus que ce que vous dites de la Pandore, car vous avouez vous-même que je puis tellement accroître et augmenter toutes les perfections que je reconnais êlre dans l'homme, qu'il me sera facile de reconnaître qu'elles me sont telles qu'elles ne sauraient convenir à la nature humaine; ce qui me suffit entièrement pour démontrer l'existence de Dieu ; car je soutiens que cette vertu-là, d'augmenter et d'accroître les perfections humaines jusqu'à tel point qu'elles ne soient plus humaines, mais infiniment relevées au-dessus de l'état et condition des hommes, ne pourrait être en nous si nous n'avions un Dieu pour auteur de notre être. Mais, à n'en point mentir,

AUX CINOUIÊMES OBJECTIONS. SOo

je m^étonne fort peu de ce qu'il ne vous semble pas que j*aie démontré cela assez clairement; car je n'ai point vu jusques ici que vous ayez bien compris aucune de mes raisons.

X. Lorsque vous reprenez ce que j'ai dit, à savoir, a qu'on ne c( peut rien ajouter ni diminuer de l'idée de Dieu, 9 il semble que vous n'ayez pas pris garde à ce que disent communément les philosophes, que les essences des choses sont indivisibles; car l'idée représente l'essence de la chose, à laquelle si on ajoute ou diminue quoi que ce soit, elle devient aussitôt l'idée d'ime autre chose : ainsi s'est-on figuré autrefois l'idée d'une Pandore; ainsi ont été faites toutes les idées des faux dieux par ceux qui ne concevaient pas comme il faut celle du vrai Dieu. Mais depuis que l'on a une fois conçu l'idée du vrai Dieu, encore que l'on puisse découvrir en lui de nouvelles perfections qu'(m n'avait pas encore aperçues, son idée n'est point pourtant accrue ou augmentée, mais eue est seulement rendue plus distincte et plus expresse, d'autant qu'elles ont dû être toutes contenues dans cette même idée que l'on avait auparavant, puisqu'on suppose qu'elle était vraie ; de la même façon que l'idée du triangle n'est point augmentée lorsqu'on vient à remarquer en lui plusieui*s propriétés qu'on avait auparavant ignorées. Car ne pensez pas que a l'idée que nous avons de Dieu se forme a successivement de l'augmentation des perfections des créatures; V elle se forme tout entière et tout à la fois de ce que nous concevons par notre esprit l'être infini, incapable de toute sorte d'augmentation.

Et lorsque vous demandez « comment je prouve que l'idée a de Dieu est en nous comme la marque dé l'ouvrier empreinte c( sur son outrage, quelle est la manière de cette impression, et a quelle est la forme de cette marque, » c'est de même que si, reconnaissant dans quelque tableau tant d'artifice que je jugeasse n'être pas possible qu'un tel ouvrage fiit sorti d'autre main que de celle d'Apelles, et que je vinsse à dire que cet artifice inimitable est comme une certaine marque qu'Apelles a imprimée en tous ses ouvrages pour les faire distinguer d'avec les autres, vous me demandiez quelle est la forme de cette marque, ou quelle est la manière de cette impression. Certes, il semble que vous seriez alors plus digne de risée que de réponse. Et lorsque vous poursuivez, a si cette marque n'est point difîén reul« de Touvrage, tûub 6tes donc vous»mèffle une idëe« Tout

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« niâtes rien &ufre chose qa^une manière de penser, yoiis éfes « et la marque empreinte et le sujet de Timpression, » celi n'est-il pas aussi subtil que si, moi ayant dit que cet artiCce par lequel les tableaux d'Apelles sont distingués d'avec les autres n'est point différent des tableaux mêmes, tous objectiez que ces tableaux ne sont donc rien autre chose qu'un artifice, qu'ils ne sont composés d'aucune matière, et qu'ils ne sont qu*ane manière de peindre, etc. t

Et lorsque, pour nier que nous avons été faits à Timage et semblance de Dieu, tous dites que « Dieu a donc la forme d'un homme, » et qu'ensuite tous rapportez toutes les choses en quoi la nature humaine est différente de la divine, ètes-vous en cela plus subtil que si, pour nier que quelques tableaux d*Apelles ont été faits à la semblance d'Alexandre, vous disiez qu^Alexandre ressemble donc à un tableau, et néanmoins que les tableaux sont composés de bois et de couleurs, et non pas de chair comme Alexandre? Car il n'est pas de Tessence d*une image d'être en tout semblable à la chose dont elle est l'image, mais il suffit qu'elle lui ressemble en quelque chose. Et il est trèsévident que cette vertu admirable et très-parfaite de penser que nous concevons être en Dieu est représentée par celle qui est en nous, quoique beaucoup moins parfaite. Et lorsque vous aimez mieux comparer la création de Dieu avec l'opération d'un architecte qu'avec la génération d*un père, vous le faites sans aucune raison; car, encore que ces trois manières d'agir soient totalement différentes, l'éloignement pourtant n'est pas si grand de la production naturelle à la divine que de l'artiQcielle à la même production divine. Hais ni vous ne trouverez point que j'aie dit qu'il y a autant de rapport entre Dieu et nous qu'il y en a entre un père et ses enfants; ni il n'est pas vrai aussi qu'Q n'y a jamais aucun rapport entre l'ouvrier et son ouvrage, comme il parait lorsqu'un peintre fait un tableau qui lui ressemble.

Mais avec combien peu de fidélité rapportez-vous mes paroles lorsque vous feignez que j'ai dit que « je conçois cette res- « semblance que j*ai avec Dieu en ce que je connais que je « suis une chose incomplète et dépendante, » vu qu'au contraire je n'ai dit cela que pour montrer la différence qui est entre Dieu et nous, de peur qu'on ne crût que je voulusse égaler les hommes à Dieu, et la créature au Créateur ! Car, en ce Heu-

AUX CINQUIEMES OBJECTIONS. 3C7

là môme, j*ai dit que je ne concevais pas seulement que j'étais en cela beaucoup inférieur à Dieu, et que j'aspirais cependant à de plus gi-andes choses que je n'avais, mais aussi que ces plus grandes choses auxquelles j'aspirais se rencontraient en Dieu actuellement et d'une manière infinie, auxquelles néanmoins je trouvais en moi quelque chose de semblable, puisque j'osais en quelque sorte y aspirer.

Enfin, lorsque vous dites a qu'il y a lieu de s'étonner pour- « quoi le reste des hommes n'a pas les mêmes pensées de Dieu « que celles que j'ai, puisqu'il a empreint en eux son idée aussi Cl bien qu'en moi, d c'est de même que si vous vous étonniez de ce que, tout le monde ayant la notion du triangle, chacun pourtant n'y remarque pas également autant de propriétés, et qu'il y en a même peut-être quelques-uns qui lui attribuent faussement plusieurs choses.

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