DES CHOSES QVI ONT ÉTÉ OBJECTÉES CONTRE LA SIXIÈME MÉDITATION
I. J'ai déjà ci-devant réfuté ce que vous niez ici, à savoir, que « les choses matérielles , en tant qu'elles sont Tobjet des u mathématiques pures, puissent avoir aucune existence.» Pour ce qui est de Fintellection d'un chiliogone , il n'est nullement vrai qu'elle soit confuse, car on en peut très-clairement et trèsdistinctement démontrer plusieurs choses, ce qui ne se pourrait aucunement faire si on ne le connaissait que confusément, ou, comme vous dites, si on n'en connaissait que le nom ; mais il est très-certain que nous le concevons très-clairement tout entier et tout à la fois, quoique nous ne le puissions pas ainsi clairement imaginer : d'où il est évident que les facultés d'entendre et d'imaginer ne diffèrent pas seulement selon le plus et le moins, mais comme deux manières d'agir totalement différentes. Car dans l'intcllcclion Tesprit ne se sert que de soimême, au lieu que dans Timagination il contemple quelque forme corporeUe ; et encore que les figures géométriques soient tout à fait corporelles, néanmoins il ne se faut pas persuader que ces idées qui servent à nous les faire concevoir le soient aussi quand elles ne tombent point sous l'imagination; et enfin cela ne peut être digne que de vous, ô chair, de penser que aies a idées de Dieu, de 1 ange et de Tâme de l'homme soient corpo* « relies ou quasi corporelles, ayant été tirées de la forme du « corps humain et de quelques autres choses fort simples, fort « légères et fort imperceptibles. » Car quiconque se représente Dieu de la sorte ou même l'esprit humain, tâche d'imaginer une chose qui n'est point du tout imaginable, et ne se fii^e autre chose qu'une idée corporelle à qui il attribue faussAnent le nom de Dieu ou d'esprit ; car, dans la vraie idée de l'esprit, il n'y a rien de contenu que la seule pensée avec tous ses attri* buts, entre lesquels il n'y en a aucun qui soit corporel.
II. Vous faites voir ici clairement que vous vous appuyez seulement sur vos préjuges sans jamais vous en défaire, puisque vous ne voulez pas que nous ayons le moindre soupçon de fausseté pour les choses où jamais nous n'en avons remarqué aucune ; et c'est pour cela que vous dites a que lorsque nous re-
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« gardons de près, et que nous touchons quasi de la main une » tour, nous somm^ assurés qu'elle est carrée, si elle nous pa- « rait telle; et que, lorsque nous sommes en effet éveillés, noos a ne pouvons pas être en doute si nous veillons ou si nous rè- « vous, » et antres choses semblables ; car vous n*avez aucune raison de croire que vous ayez jamais assez soigneusement examiné et observé toutes les choses en quoi il peut arriver que vous erriez ; et peut-être ne serait-il pas malaisé de montrer que vous vous trompez quelquefois en des choses que vous ad mettez ainsi pour vraies et pour assurées. Hais lorsque vous en revenez là de dire « qu'au moins on ne peut pas douter que les « choses ne nous paraissent comme elles sont, » vous en revenez à ce que j'ai dit ; car cela même est en termes exprès dans ma seconde Méditation ; mais ici il était question de la vérité des choses qui sont hors de nous, sur quoi je ne vois pas que vous ayez du tout rien dit de véritable.
111. Je ne m'arrête pas ici sur des choses que vous avez tant de fois rebattues, et que vous répétez encore en cet endroit si vainement : par exemple, qu'il y a beaucoup de choses que j'ai avancées sans preuve, lesquelles je maintiens néanmoins avoir très-évidemment démontrées; comme aussi que j'ai seulement voulu parler du corps grossier et palpable lorsque j'ai exclu le corps de mon essence; quoique néanmoins mon dessein ait été d'en exclure toute sorte de corps, pour petit et subtil qu'il puisse être, et autres choses semblables ; car qu'y a-t-il à i*épondre à tant de paroles dites et avancées sans aucun raisonnable fondement, sinon que de les nier tout simplement ? Je dirai néanmoins en passant que je voudrais bien savoir sur quoi vous vous fondez pour dire que j'ai plutôt parlé du corps massif et gi*ossier que du corps subtil et délié. C'est, dites- vous, parce que j'ai dit que « j'ai un corps auquel je suis conjoint, » et aussi qu'il est ce certain que moi, c'est-à-dire mon âme, est « distincte de mon corps, » où je confesse que je ne vois pas pourquoi ces paroles ne pourraient pas aussi bien être rapportées au corps subtil et imperceptible qu'à celui qui est plus grossier et palpable ; et je ne crois pas que cette pensée puisse tomber enl'esprit d'un autre que de vous. Au reste, j'ai fait voir clairement dans la seconde Méditation que l'esprit pouvait être conçu comme une substance existante, auparavant même que nous sachions s'il y a au monde aucun vent, aucun feu, aucune
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Tapeur, aucun air, ni aucun autie corps que ce soit, pour sub^ til et délié qu*il puisse être; mais de savoir si en cfTet il était différent ducorps, j'ai dit en cet endroit-là-que ce n'était pas là le lieu d'en traiter. Ce qu'ayant réservé pour cette sixième Méditation, c^est là aussi où j'en ai amplement traité, et où j'ai décidé cette question par une très-forte et véritable démonstration. Mais vous, au contraire, confondant la question qui concerne comment l'esprit peut être conçu avec celle qui regarde ce qu'il est en effet, ne faites paraître autre chose sinon que vous n'avez rien compris distinctement de toutes ces choses.
IV. Vous demandez ici « comment j'estime que l'espèce ou « ridée du corps, lequel est étendu, peut être reçue en moi qui « suis une chose non étendue. » Je réponds à cela qu'aucune espèce corporelle n'est reçue dans l'esprit, mais que la conception ou rintellection pure des choses, soit corporelles, soit spirituelles, se fait sans aucune image ou espèce corporelle; et quant à l'imagination, qui ne peut être que des choses corporelles, il est vrai que pour en former une il est besoin d'une espèce qui soit un véritable corps et à laquelle l'esprit s'applique, mais non pas qui soit reçue dans l'esprit. Ce que vous dites de l'idée du soleil, qu'un aveugle-né forme sur la simple connaissance qu'il a de sa chaleur, se peut aisément réfuter; car cet aveugle peut bien avoir une idée claire et distincte du soleil comme d'une chose qui échauffe, quoiqu'il n'en ait pas l'idée comme d'une chose qui éclaire et illumine. Et c'est sanç raison que vous me comparez à cet aveugle ; premièrement parce .que la connaissance d'une chose qui pense s'étend beaucoup plus loin que celle d'une chose qui échauffe, voire même elle est plus ample qu*aucune que nous ayons de quelque autre chose que ce soit, comme j'ai montré en son lieu, et aussi parce qu'il n'y a personne qui puisse montrer que cette idée du soleil que forme cet aveugle ne contienne pas tout ce que Ton peut connaître de lui, sinon celui qui étant doué du sens de la vue connaît outre cela sa figure et sa lumière ; mais pour vous, nonseulement vous n'en connaissez pas davantage que moi touchant l'esprit, mais vous n'y apercevez pas tout ce que j'y vois ; de sorte qu'en cela c'est plutôt vous qui ressemblez à un aveugle, et je ne puis tout au plus, à votre ^ard, être appelé que louche ou peu clairvoyant, avec tout le reste des hommes. Au reste, J9 n*tl pu ajouté que Teiprit n*était point étendu pour expliquer
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quel il est et faire connaître sa nature, mais seulement poor avertir que ceux-là se trompent qui pensent qu'il soit étendu. Tout de même que s'il s'en trouvait quelques-uns qui voulus* sent dire que Bucophale est une musique, ce ne serait pas en vain et sans raison que cela serait nié par d'autres. Et de Trai, dans tout ce que vous ajoutez ici pour prouver que Fesprit a de rétendue, d'autant, dites-vous, qu'il se sert du corps, lequel est étendu, il me semble que vous ne raisonnez pas mieux que si, de ce que Bucéphale hennit et ainsi pousse des sons qui peuvent être rapportés à la musique, vous tiriez cette conséquence, que Bucéphale est donc une musique. Car, encore que l'esprit soit uni à tout le corps, il ne sensuit pas de là qu'il soit ëtendn par tout le corps, parce que ce n'est pas le propre de Tesprit d'être étendu, mais seulement de penser. Et il ne conçoit pas l'extension par une espèce étendue qui soit en lui, bien qu'il l'imagine en se tournant et s'appliquant à une espèce corporelle qui est étendue, comme j'ai dit auparavant. Et enfin il n'est pas nécessaire que l'esprit soit de l'ordre et de la nature du corps, quoiqu'il ait la force ou la vertu de mouvoir le corps.
V. Ce que vous dites ici, touchant l'union de l'esprit avec le corps, est semblable aux difflcultés précédentes. Vous n'objectez rien du tout contre mes raisons, mais vous proposez seulement les doutes qui vous semblent suivre de mes conclusions, quoiqu'en effet ils ne vous viennent à l'esprit que parce que vous voulez soumettre à l'examen de l'imagination des choses qui de leur nature ne sont point sujettes à sa juridiction. Ainsi, quand vous voulez comparer ici le mélange qui se fait du corps et de l'esprit avec celui de deux corps mêlés ensemble, il me suffit de répondre qu'on ne doit faire entre ces choses aucune comparaison, pour ce qu'eUcs sont de deux genres totalement diiîércnts, et qu'il ne se faut pas imaginer que l'esprit ait des parties, encore qu'il conçoive des parties dans le corps. Car, qui vous a appris que tout ce que l'esprit conçoive doive être réellement eu lui ? Certainement, si cela était, lorsqu'il conçoit la grandeur de l'univers, il aurait aussi en lui cette grandeur, et ainsi il ne serait pas seulement étendu, mais il serait même plus grand que tout le monde.
YI. Vous ne dites rien ici qui me soit contraire, et ne laisses pas d'en dire beaucoup ; d'où le lecteur peut apprendre qu'on ne doit pas juger de la force de vos raisons parla prolixité de vos paroles.
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Jusque^ ici Fcsprit a discouru arec la chair, et, comme il était raisonnable en beaucoup de choses, il n'a pas suivi ses sentiments. Mais maintenant je lève le masque et reconnais que véritablement je parle à M. Gassendi, personnage autant recommandable pour Tintégrité de ses mœurs et la candeur de son esprit que pour la profondeur et la subtilité de sa doctrine, et de qui Tamitié me sera toujours très-chère; aussi je proteste, et lui-même le peut savoir, que je rechercherai toujours, autant qu'il me sera possible, les occasions de Taequérir. C'est pourquoi je le supplie de ne pas trouver mauvais si, en réfutant ses objections, j'ai usé de la liberté ordinaire aux philosophes; comme aussi de ma part je l'assure que je n'y al rien trouvé qui ne m'ait été très-agréable; mais surtout j'ai été ravi qu'un homme de son mérite, dans un discours si long et si soigneusesèment recherché, n'ait apporté aucune raison qui ait pu détruire et renverser les miennes, et qu'il n'ait aussi rien opposé contre mes conclusions à quoi il ne m'ait été très-facile de répondre.