‹ Œuvres de Descartes (volume 4)Chapitre 3 sur 23 · A UN R. PÈRE DE UORATOIRE · texte numérisé non relu

A UN R. PÈRE DE UORATOIRE

(Lettre 63 du tome II.)

Monsieur et révérend père >

Je suis marri que vous ne m'avez mandé quelque chose de plus difficile que de vouloir du bien à M. N.', afin qu'en vous obéissant je vous puisse témoigner combien je vous honore; mais pour ce qui touche M. N. ' , je vous assure que je ne lui ai jamais voulu de mal , et que je me tiendrai bien heureux si je puis seulement m'exempter de ses plaintes. On ne sauroit sans cruauté vouloir du mal à une personne si affligée; et pour ses plaintes , je les excuse tout de même que s'ilavoit la goutte , ou que son corps fût tout couvert de blessures : on ne sauroit toucher si peu à ceux qui

* « Cette lettre est écrite à un Père de rOratoîre k 1 5 décembre i63« » » de même qae la précédente et la sniTSDte , et envoyée dans le paquet » da P. Mersenne. *•

* « Ferrier.- »

* « Ferrier. >»

sont en tel état, qu'ils ne s'écrient ; et ils disent souvent de^ injures aux meilleurs de leurs amîs , et à ceux qui s'efforcent le plus de remédier à leurs maux. J^eusse été bien aise d'apporter quelque soulagement aux siens ; mais , pourceque je ne m'en juge point capable , il m'obHgeroit fort de me laisser en repos , et de ne m'accuser point des maux qu'il se fait à soi-même. Toutefois je lui ai obligation de ce qu'il s'est particulièrement «dressé à vous pour se plaindre, et je me tiens heureux de ce que vous daigner prendre connois* saace du diâerent qu'il prétend avmr avec moi. Je ae veux point vous ennuyer en plaidant ma cause; je vous dirai seuleinent, en un mot , qu'il n'est i^ché que de ce que j'ai vu plus clair qu'il ne désîroit, et il sait fort bien en son âme que je n'ai rien appris qui le touchât que de lui-même. Que s'il dit qu'on m'ait dit de lui quelques feux rapports , ce n'est que pour avoir plus de prétexte de se jdaindre et de s'excuser soi-même ; il s'est trompé en cela qu'il a cru me désobl%er grandement en ui^ chose qui m'étoit indifférente. J'ai prié le R. P. M. ^ qui sait parfaitement toute cette af&ire, de vous en vouloir instruire; que si vous trouvez que j'aie failli , vous m'obligerea extrêmement de ne me point flatter , et je ne manquerai pas d'obéir exactement à tout ce que vous ordonnerez. Je suis , etc.

176 LBTTRBS. •

AU R. P. MERSENNE'

(Lettre 74 du tome II. )

Mon RJÉVÉREND PÈRE >

Vous m'afiligeriez infiniment si vous aviez la moindre opinion que je pusse jamais manquer de vous honorer et servir de toute mon affection ; mais je vous ai mandé à l'autre voyage ce qui m'avoit fait différer à écrire , et vous savez avec cela que je suis un peu négligent. Je vous jure que j'ai maintenant la tête si rompue des lettres que je viens d^écrire pour M. N. ', que je ne sais plus ce que j'ai à vous dire ; il m'a envoyé cette semaine un gros paquet ,oti il y avoit des lettres de ceux auxquels vous verrez que j'en ai écrit. J'ai cru que vous ne seriez pas marri de voir ce que je leur mande , et que vous m'aideriez à me justifier. •Il n'y a aucun d'eux qui m'ait témoigné en aucune façon que M. N. ^ vous eût mêlé dans ses plain-

« ««Cette lettre est adressée an P. Mersenne, écrite le i5 décembre » i63o. Voyez le nouveau cahier. »

■ «« Fcrricr. » '

^ «« Ferrier. >»

tes , ni qui ne m'ait obligé en Fexcusant. M. Gassendi a fait le semblable dans une lettre qu'il a écrite à M. R. % et je vous prie aussi de me justifier envers lui ; mais particulièrement je vous prie de voir le P. M. , et de lui £aire voir la lettre que vous avez fait voir à M. Mydorge ; et si vous en avez encore une autre que je vous écrivis au mois de mars dernier *, pour répondre à ce que vous me mandiez que N. se préparoit de me venir trouver, je serai bien aise qu'il voie, par ce que je vous mandois, que je n'oublie rien à lui dire de ce qui pourra servir à ma cause , non point tant pour lui montrer le tort de N. ,conmie pour l'assurer que je n'ai pas manqué de prudence ni de modération , et que j'ai méprisé ses petits desseins , plutôt qu^de m'en fâcher aucunement. Vous cachetterez^ s'il vous plait , toutes leurs lettres avant que de leur donner , excepté celle de N. , laquelle je vous prie de faire voir à M. G. , au P. N. et au P. D. , et de la laisser à celui d'entre eux que vous verrez le dernier, pour la lui donner.

Je vous envoie une aiguille frottée d'une pierre d'aimant, qui pèse environ deux livres , et qui en lève jusques à vingt étant armée ; mais, désarmée,

' « Reneri. Voyez la lettre de Gassendi à Renerins , tome 6 de ses » OQTrages, P*S^ ^' > ^^' **

• <« Voyes cette lettre ^ci-après , page 5aa , embarrassée avec une autre » d*ane date antérieure. <« • 6. la

elle n'en iève pas pltis d*une. Il déclitie de cinq degrés à ce qu'on m'a dit ; mais je n'en suis pas fort assuré , car celui qui l'a n'est pas fort intelligent. Je ne sais si c'est la même pierre que vous avei vue , mais on m'a dit qu'il n'y en àvoit point de meilleure en cette ville. Et si on vous demande où je stiis , je vous prie de dire qpe vous ô'en êtes pas certain , pourceque j'étois en résolution de passer en Angleterre, mais que vous avez reçu mes lettres d'ici ,' et que si on me vetit écrire , vous me ferez tenir leurs lettres. Si on vous demande ce qtie je fois, vwis direz , s'il vous plaît , que je prends plaisir à étudiât poiïr m'instr uire moi-même ; mais que, de rhnmèur que je suis , vous ne pensez pas que je mette, jamais rien au jour , et que je vous en ai tout-à-fait ôté la créance. Je suis , etè.

LETTAES.

ANNÉE l63l.

AU R. P. MERSENNE'

( Lettre 65 du tome II. )

Mon révérend père ,

Je ne vous écriroîs point à ce voyage , si je n'a vois peur que vous le trouvassiez étrange comme à l'autre fois , car je n'ai guère de choses à vous mander; mais je vous supplie très humblement , une fois pour toutes , de vous assurer qu'il n'y a rien au monde capable de changer ni d'altérer le désir que j*ai de vous servir , et que je ne crois jamais au rapport de personne , en ce qui peut tourner au désavantage de mes amis , si ma propre expérience ou des démonstrations infaillibles ne m'assurent de la même chose. Vous pouvez

» Première main: « i63o , juin.» — Seoofxle mam : « lo j^QYÎer N i63i. Voyez la page m da noaTeaa cahier. »

l80 LETTRES.

avoir remarqué comment je me suis gouverné envers le sieur N. % auquel je n'ai témoigné aucun refroidissement, jusques à ce que ses propres lettres m'en donnassent juste occasion , quoique je fusse d'ailleurs très assuré de la vérité; et vous connoissiez bien un autre homme *, avec qui je fais encore profession d^amitié, bien que, sans compter ce que vous m'avea^ écrit , trois autres personnes différentes m'ont assez mandé de ses nouvelles pour me donner sujet de m'en plaindre. Au reste , ne pensez pas que j'écrive ceci pour faire aucune comparaison , mais seulement pour vous assurer que je ne suis nullement soupçonneux, ni de facile créance, et que ceux qui me font l'honneur de m'aimer véritablement se doivent assurer qu'encore que tous les hommes du monde me témoignassent le contraire, ils ne seroient pas suffisants pour me le persuader , ni empêcher de leur rendre le réciproque. Mais vous savez combien je suis négligent à écrire ; et si j'y manque une autre fois, comme je ferai, s'il vous plaît, bien souvent, quand je n'aurai pas assez de matière pour remplir le papier, et qu'il n'y aura rien de pressé, je vous supplie et vous conjure de croire que je ne laisserai pas pour cela d'être parfaitement votre serviteur , de vous honorer, et de me ressentir votre x>bligé toujours de plus en plus.

» « Ferrier. » — » « Beecman , fartasse, »

LETTRES. l8l

Je VOUS dirai que je suis mainteDant après à démêler le chaos po|ir en faire sortir de la lumière, qui est Tune des plus hautes et des plus difficiles matières que je puisse jamais entreprendre, car* toute la physique y est presque comprise. J'ai mille choses diverses à considérer toutes ensemble, pour trouver un biais par le moyen duquel je puisse dire la vérité sans étonner l'imagination de personne, ni <3hoquer les opinions qui sont communément reçues : c'est pourquoi je désire prendre un mois ou deux à ne penser à rien autre chose. Cependant, toutefois, je ne laisserai pas d'être bien aise de savoir ce qu'auront dit de mes lettres ceux à qui j'écrivis dernièrement, et aussi M. Mydorge, à qui j'avois écrit auparavant, et de quoi vous ne me mandez rien en votre dernière; mais si quelqu'un m'écrit encore par hasard, je ne suis pas résolu de leur faire réponse , au moins de long-temps après, et ils pourront excuser ce retardement sur la distance des lieux, d'autant qu'ils ne savent pas où je suis.

Pour les lignes dont vous m'écrivez, je ne sau«r rois m'exempter d'en parler suffisamment en mon traité; mais cela est si peu de chose, que je m'étonne qu'il y ait quelqu'un qui pense quç les autres l'ignorent : c'est une grande manque de pau^ vreté que d'estimer beaucoup, des choses de si peu de valeur, et qui ne sont psis r^ires à cause qu'elles

l8t2 LETTRES.

sont diffîdles, nuiis seulement à cause qu'il y a peu ée getis qui daignait prefidre la peine de les chei*cher. Pour le livre à tirer des armes, il est de phis d'apparence que d'utilité; car encore que l'art soit très bon , il n'y est pas toutefois trop bien expliqué : les libraires en paient ici dnquante francs sans être relié, et je n'en doiina[*ais pas un teston pour mon usage. Je ne pense pas qu'il faille croire ce que vous me mandez du diamant.

Je n'oserois vous prier de voir M. le cardinal de Baigné à mon occasion, cat je ne suis pas assez familier avec lui pour cela; mais si vous lui parliez par quelque autre rencontre , et que cela vint à propos, je ne serois pa$ marri que vous lui témoignassiez que je l'honore et l'estime extrêmement.

J'avois oublié à lire un billjet que je viens de trouver en votre lettre, où vous me mandez avoir envoyé ma lettre à M. Mydorge, et que vous dé* sirez savoir un moyen de faire des expériences Utiles. A cela je n'ai rien à dire après ce que Veru* 'lamius en a écrit, sinon que, sans être trop curieux à rechercher toutes les petites particularités touchant une matière, il faudroit principalement faire des recueils généraux de toutes les choses les plus communes, et qui sont très certaines, et qui se peuvent savoir sans dépense : comme que toutes . les coquilles sont tournées en même sens , et savoir si c'est le même au-delà de l'équinoxial ; que le

LETTRES, l§3

corpç de tous les aninisiux, est divisé en trois parties, caputy peciusj et ventrem; et ainsi des autres, car ce sont celles qui servent infaillibleinent en la recherche de la vérité. Pour les plus particulières, il e$t irppossible qu'on n'en fasse beaucoup de superflues et même de fausses, si on ne conpoit la vérité des choses avant que de les faire. Je suis, etc.

AU R. P. MERSENNE

(Lettre ^ du tome IL)

Mpiy RÉv^iusirp piRB,

J'ai enfin reçu les livres que vous m'avez fait la &yeur dq m'envoyer, et vous en remercie très humhlemwt : J6 n'ai encore lu que fort peu de celui du père Gibieuf , mais j'estime grandement

* ¥■ Cette lettre esl colUtiomée sur Forifiinal 4et mayuMcrits de la Hire. » Plus bas : « Cette lettre est la 6" des mannscrits de la Hire. La date étoit déchirée. Je la tiens écrite le x3 janvier i63i , y étant beanconp parlé da présent da è gibieuf à M. D. , de son livre imprimé vers le milieu de Tannée i65o. Voyez le nouveau cahier. >• — Beaucoup de corrections et d*additions.

l84 LETTRES.

ce que j'en ai vu, et souscris tout-à-fiadt à son opinion. M. R. m'a prié de le lui prêter, ce qui m'a empêché de le lire tout entier; aussi qu'ayant maintenant l'esprit rempli d'autres pensées, j'ai cru que je ne serois pas capable de bien entendre cette matière, qui est à mon avis l'une des plus hautes et des plus difficiles de la métaphysique. Si vous voyez le père Gibieuf, je vous prie de ne lui point témoigner que j'aie encore reçu^on livre, car mon devoir seroit de lui écrire dès maintenant pour l'en remercier; mais je serai bien aise de diflférer encore deux ou trois mois, afin de lui s^pprendre par même moyen des nouvelles de ce que je fais. J'ai lu le livre des trente exemplaires, mais je l'ai trouvé bien au-dessous de ce que je m'étois imaginé; et je n'ai point de regret de ne l'avoir point reçu plus tôt, car aussi bien n'aurois-je pas voulu prendre la peine de le réfuter. J'ai trouvé les odes pour le roi fort bien faites, et j'estime fort le dessein de la Bibliothèque universelle; car je m'imagine qu'elle ne servira pas seulement à ceux qui veulent lire beaucoup de livres ", mais aussi à ceux qui craignent de perdre le temps à en lire de mauvais, pourcequ'elle les avertira de ce qu'ils contiennent.

^ Je viens maintenant à vos autres lettres : toutea

* Livres^ du nâhnbre desquels vous savez que je ne suis pas,,,,

* P^ous me maniiez que fe la donne à M, Hazendoue, mais il n^ est pas

LETTRES. l85

les questions qtie j'y trouve se rapportent à deux, à savoir, à supputer la vitesse d'un poids qui descend, et à connoître quelles consonnances sont les plus douces. Poiu' la façon de calculer cette vitesse, que je vous avois envoyée , vous n'en devez faire aucun état, car elle suppose deux choses qui sont certainement fausses, à savoir qu'il y ait un espace tout-à-fait vide, et que le mouvement qui s'y fait soit, au premier instant qu'il commence, le plus tardif qu'il se puisse imaginer, et qu'il s'augmente toujours par après également. Mais, quand cela seroit vrai, il n'y a point de moyen de l'expliquer en d'autres nombres que ceux que je vous ai envoyés, au moins qui soient rationaux; et je ne vois pas même qu'il soit aisé d'en trouver d'irrationaux, ni aucune ligne de «géométrie qui en explique davantage.

Pour ce qui est de la vraie proportion selon laquelle s'augmente et diminue la vitesse d'un poids qui descend dans l'air, je ne la sais pas encore. Il me faudra dans peu de joui*s expliquer la nature de la pesanteur dans mon traité; si en l'écrivant je trouve quelque chose de cela, je vous le manderai.

encore de retour ^Angleterre, Fous nC écrivez aussi d'une vie de sainte Elisabeth que vous envojrez à M. Reneri pour faire imprimer ; il ne m*en a rien mandé, Mms j'espère le voir ici dans quelques jours ; et s'il faut quelque argent pour cela, je ne manquerai pas d'y répondre ou de Vavan^ çer, ainsi qiCil sera de besoM^ Je viens, , ,.

l86 LETTRES.

Ce que. vous demandez d un levier qui descend est quasi la même chose que des autres poids.

En quelque façon qu'on conçoive le vide, il est certain qu'une pierre qui s'y meut doit aller plus ou moins vite, selon qu'elle aura été poussée avec plus ou moins de force; et que, dans l'air, ce qui la fait aller plus loin «ne fois que l'autre, c'est que l'impression qu'elle reçoit (c'est-à-dire la vitesse du mouvement qu'elle a en sortant de la main de celui qui la jette) est plus grande.

Touchant la douceur des consonnances, il y a deux choses à distinguer, à savoir, ce qui les rend plus simples et accordantes, et ce qui les r^id plus agréables à l'oreille : or, pour ce qui les rend plus agréables, cela dépend des lieux où elles sont employées ; et il se trouve des endroits où les fausses quintes et autres dissonances sont même plus agréables que les consonnances , de sorte qu'on ne sauroit déterminer absolument qu'une consonnance soit plus agréable que l'autre. On peut seulement dire que,- pour l'ordinaire, les tierces et les sextes sont plus agréables que la quarte; que, dans les chants gais, les tierces etles sextes mineures sont plus agréables que les majeures, et le contraire dans les tristes, etc., pourcequ'il se trouve plus d'occasions où elles y peuvent être employées plus agréablement: mais on peut dire absolument lesquelles sont les plus simples et les pkis accordantes, car

cela ne dépend que de ce que leurs sons s'unissent davantage l'un avec l'autre, et qu'elles approchent plus de la nature de l'unisson; en sorte qu'cm peut dire absolument que la quarte est plus accordante que la tierce majeure, encore que pour l'ordinaire elle ne soit pas si agréable; comme la cass^ est plus douce que les olives, mais non pas si agréable au goût. Et pour entendre ceci bien clairement, il Êiut supposer que le son n'est autre chose qu'un certain tremblement d'air qui vient chatouiller nos oreilles, et que les tours et retours de ce tremblement se font d'autant plus vite que le son est plus aigu; en sorte que deux sons étant à l'octave l'un de l'autre, le plus grand ne fera trembler l'air qu'une fois, pendant que le plus aîgu le fera trembler justement deux fois, et ainsi des autres consonnances. Enfin il faut supposer que lorsque deux sons fi^appent l'air en même temps , ils sont d'au^ tant plus accordants, que leurs tremblements se rencontrent plus souvent l'un avec l'autre, et qu'ils causent moins d'inégalité dans le mouvement du corps de l'air, car en tout ceci je crois qu'il n'y a rien qui ne soit véritable'. Maintenant donc, pour voir à l'œil quand les divers tremblements de deux sons recommencent ensemble, mettons des lignes pour la durée de chaque son , et y faisons des di-

' Tut ttbusé ici du mot d^-tremblonem , que je prends pour chacun des coups ou petites secousses que se meut le corps qui tremble.

l88 LETTRES.

visions suivant la durée de chacun de leurs tremblements. Par exemple y la ligne A me. représente un çon d'une octave plus bas que cdui qui est représenté par la ligne B, et par conséquent chaque tremblement dure deux fois aussi long-temps; j'y fais donc des intervalles deux fois aussi grands, comme vous voyez : et C, au contraire, me représente la durée d'un son qui est d'une octave plus haut ; c'est pourquoi j'y fais les intervalles de la moitié plus petits. Je prends, après, D, qui fait la quinte avec C, et la lâ et 19 avec B et A; item E, qui fait les 4? 1 1 et 18 avec C,B,A; et F, qui fiait les 3, 10 et 1 7 majeures avec C,B,A; et j'y marque les intervalles à l'avenant, ainsi que vous les voyez mis en chifires ' : et il est évident en cette table que les sons qui font les octaves sont ceux qui s'accordent le mieux l'un avec l'autre; ceux qui font les quintes les suivent, les quartes après, et ceux des tierces sont les moins accordants de tous. Il est évident aussi que D s'accorde mieux avec B, qui est la 12, quavec C, et quT s'accorde mieux avec A qu'il ne fait avec B ni C ; mais on ne peut pas dire qu'Ë s'accorde mieun avec l'un des trois, A,B,C, que ne fait D, ni F mieux qu'E, etc. Vous pouvez assez de ceci juger le reste. Je ne sais pour^ quoi vous pensez que je tiens que les tremble*

' « Après ce mot en chiffres il faut mettre cette figure , qui étoit ainsi dans roriginal de M. de la Hire. » Voyez figure ao.

mehts de la quinte ne se rapportent qu'à chaque sixième coup; car, si je l'ai écrit, c'est error calami, et je ne l'ai jamais conçu autrement qu'il est mis ici. Je suis, etc.

JUGEMEIfT DE M^ DESCAATES DE QUELQUES LETTRES DE BALZAC»

(Lettre 100 du tome I. Version.)

Quelque dessein que j'aie en lisant ces lettres , soit que je les lise pour les examiner, ou seulement pour me divertir, j'en retire toujours beaucoup de satisfaction ; et, bien loin d'y trouver rien qui soit digne d'être repris , parmi tant de belles choses que j'y vois , j'ai de la peine à juger quelles sont celles qui méritent le plus de louange. La pureté de l'élocution y règne partout, comme fait la santé dans le corps, qui n'est jamais plus parfaite que lorsqu'elle se fait le moins sentir. La grâce et la politesse y reluisent comme la beauté

' Cette lettre n'est datée ni dans rimprimé ni dans les notes manns* entes de rexempUdre de la Bibliothèque; mais comme elle se rapporte à ' Balzac , je la place avec les deux lettres qni Ini sont adressées.

dans une femme par£^tement belle , laquelle ne consiste pas dans l'éclat de quelque partie en particulier 9 mais dans un accord et un tempérament si juste de toutes les parties ensemble , qu'il n'y en doit avoir aucune qui l'emporte par-dessus les autres , de peur que la proportion n'étant pas bien gardée dans le reste , le composé n'en soit moins parfait. Mais comme toutes les parties qui ont quelque avantage se reconnoissent facilement parmi les taches qu'on a coutume de remarquer dans les beautés communes, et même qu'il s'en trouve quelquefois parmi celles où nous renf^rquons des défauts, qui sont dignes de tant de louanges que par là nous pouvons juger combien seroit grand le mérite d'une beauté parfaite, s'il s'en rencontroit dans le monde ; de même , quand je considère les écrits des autres, j'y trouve souvent à la vérité plusieurs grâces et ornements dans le discours, mais qui ne sont point sans le mélange de quelque chose de vicieux ; et parceque ces pièces , toutes défectueuses qu'elles sont , ne laissent pas de mériter quelque approbation , je connois par là très clairement l'estime que je dois faire des lettres de M. de Balzac , x)ù les grâces se voient dans toute leur pureté. Car s'il y en a de qui le discours flatte quelquefois l'oreille , parceque les termes en sont choisis, les mots bien arrangés , et le style diffus, là aussi le plus souvwt la bassesse des pen-

sées répandues dans un vaste discours satisfait peu l'attention du lecteur, qui ne trouve ordinairement que des paroles qui ne renferment que très peu de sens ; et si d'autres au contraire, par des mots fort significatif , accompagnés de la richesse -et de la sublimité des pensées , sont Cîsipabies de contenter les plus grands esprits , souvent aussi un style trop concis et obscur les lasse et les fatigue ; que si quelques autres , tenant le milieu entre ces detix extrémités ^ sans se soucier de la pompe et de l'abondance des paroles, se contentent de les faire^ervir, selon leur vrai usage , à exprimer simplement leurs pensées , ils sont si rudes et si austères, que des oreilles peu délicates ne les sauraient souffrir ; enfin , s'il y en a qui, s'adon* nantà des études plus faciles et plus enjouées, ne s'occupent qu'à la recherche de quelques bons mots et de <|ueiques jeux de l'esprit , ceux-là pour l'ordinaire font consister mal à propos la politesse du discours ou dams la feinte majesté de quelques termes abolis , ou dans l'usage fréquent de (Quelques mots étrangers , ou dans la douceur de quelques façons de p^hetr nouvelles , ou enfin dans dfes équivoques ridicules, des fictions poétiques , des argumentations sophistiques, et des subtilités puériles : mai», pour dire la vérité , toutes ces gentillesses, ou plutôt ces vains amusements d'esprit, ne sauroifenft davaifitage satisfaire des personnes un

igat LETTRES.

peu graves, que les niaiseries d'un boufifon , ou les souplesses d'un bateleur. Mais, dans ces épîtres, ni l'étendue d'un discours très éloquent, qui pourroit seul remplir suffisamment l'esprit des lecteurs, ne dissipe et n'étouffe point la fôtce des az^ments, ni la grandeur et la dignité des sentences , qui pourroit aisément se soutenir par son propre poids, n'est point ravalée par l'indigence des paroles; mais , au contraire, on y voit des pensées très relevées, et qui sont hors de la portée du vulgaire, fort nettement exprimées par des termes qui sont toujours dans la bouche des hommes et que l'usage a corrigés : et de cette heureuse alliance des choses avec le discours, il en résulte des grâces si faciles et si naturelles, qu'elles ne sont pas moins déférentes de ces beautés trompeuses et contrefaites , dont le peuple a coutume de se laisser charmer , que le teint et le coloris d'une belle et jeune fille est différent du fard et du vermillon d'une vieille qui fait l'amour. Ce que j'ai dit jusqu'ici ne regarde que l'élocution*, qui est presque tout ce qu'on a coutume de considérer dans ce genre d'écrire ; mais ces lettres contiennent quelque chose de plus relevé que ce qui s'écrit ordinairement à des amis; et d'autant que les arguments dont elles traitent, souvent ne sont pas moindres que ceux de ces harangues que ces anciens orateurs décla-' moient autrefois devant le peuple , je me trouve

obligé de dire ici quelque chose du rare et excellent art de persuader, qui est le comble et la perfection de l'éloquence. Cet art, comme toutes les autres choses , a eu dans, tous les temps ses vices aussi bien que ses vertus; car, dans les premiers siècles où les hommes n'étaient pas encore civilisés , où l'avarice et l'ambition n'avaient encore excité aucune dissension dans le monde, et où la langue sans aucune contrainte suivoit les affections et les sentinients d'un esprit sincère et véritable , il y a eu à la vérité dans les grands hommes une certaine force d'éloquence , qui avoit quelque chose de divin, laquelle provenant de l'abondance du bon sens et du zèle de la vérité, a retiré des bois les hommes à demi sauvages , leur a imposé des lois, leur a fait bâtir des villes, et qui n'a pas eu plus tôt la puissance de persuader qu'elle a cju celle de régner. Mais, peu de temps après, les disputes du barreau et l'usage fréquent des haratigues l'ont corrompue chez les Grecs et. chez les Romains pour l'avoir trop exercée ; car de la bouche des sages , elle est passée dans celle des honmies du commun, qui, désespérant de se pouvoir rendre justice de l'esprit de leurs auditeurs, en n'employant point d'autres armes que celles de la vérité, ont eu recoiirs aux sophismes et aux vaines subti-^ lités du discours ; et , bien qu'ils surprissent assez souvent l'esprit des personnes simples et peu pru-

ig4 LETTRES.

dentés , et que par ce moyen ils s'en rendissent les makres , ils n'ont pas eu néanmoins plus de raison de disputer de la gloire de l'éloquence avec ces premiers orateurs j que des traîtres en pourroient avoir de contester de la véritable généro6ité avec des soldats fidèles et aguerris ; et quoiqu'ils employassent quelquefois leurs fausses raisons pour ta défense de la vérité , néanmoins parcequ'ils faisoient consister la principale gloire de leur art à défendre de mauvaises causes , je les trouve avoir été en cela très misérables de n'avoir pu passer pour bons orateurs sans paroitre de médiants hommes. Mais poiu* M. de Balzac, il explique avec tant de force tout ce qu'il entreprend de traiter , et l'enrichit de si grands exemples , qu^il y a lieu de s'étonner que l'exacte observation de toutes les règles de l'art n'ait point alFoibli la véhémence de son style , ni retenu l'impétuoràtéde son naturel, et que, parmi l'cmement et l'élégance de notre âge , il ait pu conserver la force et la majesté de Féloquence des premiers sièdes; car il n'abuse point, comme font la plupart, de la simplicité de ses lecteurs ; et quoique les raisons qu'il emploie soient si plausibles qu'dles gagnent Êidlement l'esprit du peuple, elles sont aveo^a si solides et si véritables , cpie plus une 'personne a d'esprit, et j^s infsûUiblement il en est convaincu, principalement lorsqu'il n'a dessein

de prouver aux autres que ce qu'il s'est auparavant , persuadé à lui-même. Car bien qu'il n'ignoi^ pas qu'il est quelquefois permis d'appuyer de bonnes raisons les propositions les plus paradoxes , et d'éviter avec adresse les vérités un peu périlleuses , on aperçoit néanmoins dans ses écrits une certaine liberté généreuse^ qui fait assez voir qu'il n'y a rien qui lui soit plus insupportable que de mentir. De là vient que si quelquefois son discours le porte à décrire les vices des grands , la crainte et la flatterie ne lui font rien dissimuler, et si au contraire l'occasion se présente de parler de leurs vertus, il ne les couvre point par une malice affectée, et dit partout la vérité. Que si quelquefois il est obligé de parler de lui-même , il en parle avec la même liberté ; car ni la crainte du mépris ne l'empêche point de découvrir aux autres les foiblesses et les maladies de son corps, ni la malice de ses envieux ne lui fait point dissimuler les avantages de son esprit Ce que je sais pouvoir être d'abord interprété par plusieurs en mauvaise part ; car les vices sont si ordinaires en ce siècle et les vertus si rares , que dès lors qu'un même efifet peut dépendre d'une bonne ou d'une mauvaise cause, les hommes ne manquent jamais de le rapporter à celle qui est mauvaise, et d'en juger par ce qui arrive le plus souvent : mais qui voudra prendre garde que M. de Balzac déclare librement dans ses écrits les vices et les vertus des au-

igÔ LETTRKS.

très ^ aussi bien que les siens , ne pourra jamais se persuader qu'il y ait dans un même homme des mœurs si diflférentes, que de découvrir tantôt par une liberté malicieuse les fautes d'autrui, et tantôt de publier leurs belles actions par une honteuse flatterie , ou de parler de ses propres infirmités par une bassesse d'esprit, et de décrire les avantages et les prérogatives de son âme par le désir d'une vaine gloire ; mais il croira bien plutôt qu'il ne parle comme il fait de toutes ces choses que par l'amour qu'il porte à la vérité, et par une générosité qui lui est naturelle , et la postérité lui faisant justice , et voyant en lui des mœurs toutes conformes à celles de ces grands hommes de l'antiquité , admirera la candeur et l'ingénuité de cet esprit élevé au-dessus du commun , quoique les hommes jaloux maintenant de sa gloire ne veuillent pas reconnoître une vertu si sublime ; car la dépravation du genre humain est aujourd'hui si grande , que comme dans une troupe de jeunes gens débauchés on auroit honte de paroître chaste et tempérant, de même aussi la plupart du monde se moque aujourd'hui d'une personne qui fait profession d'être sincère et véritable, et l'on prend bien plus de plaisir à entendre de fausses accusations que de véritables louanges , principalement quand les personnes de mérite parlent un peu avantageusement d'eux-mêmes ; car c'est pour lors

que la vérité passe pour orgueil , et la dissimulation ou le mensonge pour modération , et c'est de là que tant de libelles dififamatoires qu'on a faits contre lui ont pris le spécieux prétexte et la matière de toutes leurs accusations ; cette calomnie a autorisé toutes les autres , et leur a donné cours , pour injustes et ridicules qu'elles aient été , et a fait qu'elles ont toutes trouvé quelque créance dans l'esprit du vulgaire; mais, à dire le vrai , ce qui est ici déplorable, c'est que, sous ce mot de vulgaire , la plupart de ceux-là se trouvent compris qui s'imaginent être quelque chose et qui s'estiment plus que les autres.

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