‹ Œuvres de Descartes (volume 4)Chapitre 9 sur 23 · A UN GENTILHOMME · texte numérisé non relu

A UN GENTILHOMME

DE M. LE PRINCE d'oRANGE \ ( Lettre 79 du tome II. )

Monsieur,

J'ai enfin, reçu le privilège de France que nous attendions, et qui a été cause que le libraire a tant tardé à imprimer la dernière feuille du livre que je

* « Porté Const. Hityghens de Zaitlichen. Cette lettre est écrite en jiliB >• 1637. Voyez-en les raisons dans le nouveau cahier. »

VOUS envoie , et que je vous supplie de vouloir présenter à son altesse, je n'ose dire au nom de l'auteur, à cause que l'auteur n'y est pas nommée et que je ne présume point que mon nom mérite d'être connu d'elle , mais comme ayant été comptée par une personne que vous connoissez , et qui est très dévouée et très affectionnée à son service. En effet ^ je puis dire que dès lors que je me résolus de quitter mon pays , et de m'éloigner de tôtite connoissance ,' afin de passer une vie plus douce et plus tranquille que je ne faisois aupara* vant , je ne me fusse point avisé de me retirer en ces provinces , et de les préférer à quantité d'autres endroits où il n'y avoit aucune guerre et où la pureté et la sécheresse de l'air sembloient plus propres aux productions de Tesprit , si la grande opinion que j'avois de son altesse ne m'eût fait extraordinairetnent fier à sa protection et à sa conduite ; et depuis ayant joui parfaitement du loisir et du repos que j'avois espéré trouver à l'ombre de ses armes , je lui en ai très grande obligation , et pense que ce livre, qui ne contient que des fruits de ce repos , lui doit plus particulièrement être offert qu'à personne : c'est pourquoi , s'il vous plaît avoir agréable que ce soit par vos mains que je m'acquitte de cette dette , encore que la passion que je sais que vous avez pour son service ne me permette pas d'espérer que vous lui voulus-

siez présenter de mauvaise monnoie pour de bonne , la parfaite intelligence que vous ivez de toutes choses i et de tout ce qu'il peut y avoir en mes écrits, m'assure que votre recommandation augmentera de beaucoup leur valeur, et je serai toute ma vie , etc.

(Lettre 8i du tome H.)

Monsieur ,

Je ne doute point que vous ne puissiez rendre raison beaucoup mieux que moi de ce que l'eau qui est dans l'instrument ABCD , que vous m'avez décrit , ne descend point par le trou D; mais puisqu'il vous plaît entendre la mienne , je vous dirai que je considère premièrement qu'il n'y a point de vide en la nature, et que par conséquent lorsqu'un corps se meut , il doit nécessairement entrer en la place de quelques autres , et que celuici, en étant chassé , doit au même instant occuper celle d'un autre, et celui-ci derechef celle d'un

' « A. M. Pollot, p«nt-étre. — Cfitte lettre est écrite à M. PoUot, 7 oe^ "tobrc 1637. Voyez les raisons dans le nouvean cahier. »

autre , et ainsi de suite , jusqu'à ce que le dernier occupe la place qui est laissée par le premier ; en sorte que tous les mouvements qui se font au monde sont ^en quelque façon circulaires. Ensuite de quoi, pour savoir si quelque corps se peut mouvoir ou non , il faut prendre garde à ce qui doit arriver en tout le cercle de son mouvement , en cas qu'il se meuve : comme ici , par exemple , si la goutte d'eau qui est vers D descendoit, il faut prendre garde que , non seulement cette eau devroit occuper la place de l'air qui est au-dessous^ mais ensuite qu'une partie de cet air , aussi grosse que cette goutte d'eau, devroit occuper la place de la superficie de l'eau qui est dans le vase A % pourcequ'elle doit nécessairement passer par là pour parfaire le cercle de ce mouvement, et que cette eau de la superficie de ce vase devroit occuper la place d'une autre goutte d'eau , et celle-ci d'une autre , en montant le long du tuyau ABC , jusques à ce que la dernière occupât la place qui seroit laissée parcelle qui est vers D; mais pourceque la superficie de l'eau qui est dans le vase A est supposée plus basse que l'ouverture D , si cela se faîsoit, il y auroit plus grande quantité d'eau qui monteroit depuis A jusques àB, qu'il n'y en auroit depuis B jusques à D qui descendît , c'est pourquoi il ne se. fait pas , et toute l'eau qui est dans

* Figure 39.

LETTRES. OaS

la capacité du vase C ne presse point du tout celle qui est vers le trou D : car chaque partie de cette eau est appuyée sur la partie de ce vase qui est directement au-dessous d'elle.

Il a fait ce matin un peu de soleil , qui m'a donné moyen d'éprouver votre verre; mais vous me pardonnerez , s'il vous plaît , si j'ose assurer que le tourneur ne lui a point donné la figure que vous avez prescrite , et vous le verrez facilement , si vous prenez la peine de couvrir celui de ses côtés qui est plat de cette carte, ou il y a divers petits trous , et que', l'exposant au soleil , vous le teniez derrière l'autre carte , où il y a plusieurs cercles et lignes qui marquent les lieux où les rayons du soleil passant par ces trous doivent donner ; car, en rapprochant ou reculant, vous verrez que ceux qui passent par les trous du plus petit cercle s'assemblent dès la distance de cinq ou six pouces, et ceux du second beaucoup plus loin , lorsque ceux du premier commencent déjà derechef à s'écarter , et ceux du troisième et quatrième encore plus loin , lorsque ceux du premier et du second sont déjà fort écartés , au lieu qu'ils dévoient s'assembler tous à la distance de quatorze pouces. Et je vous dirai bien que j'ai voulu voir si cela ne procédoit point de ce qu'en traçant l'hyperbole vou^ auriez supposé la réfraction du verre plus ou moins grande qu'elle n'est,

à cause que je n'ai point su si vous ayez pris la peine auparavant de la mesurer ; mais je trouve que cela ne peut être : car si vous l'aviez supposée trop petite , et que lé tourneur dit bien observé votre figure, les rayons du milieu s'assembleroient plus près de quatorze pouces comme ils font, mais ceux qui passent par les bords s'assembleroient encore plus près que ceux du milieu, tout au contraire de ce qu'ils font; et si vous l'aviez supposée trop grande, il est vrai que ceux des bords s'assembleroient plus loin que ceux du milieu comme ils font, mais ceux-ci même s'assembleroient plus loin que quatorze pouces , au lieu qu'ils s'assemblent beaucoup plus près , et ainsi ce verre ne peut avoir la figure d'une hyperbole , si ce n'étoit d'une dont le point brûlant extérieur fut seulement éloigné de six pouces, et l'intérieur de beaucoup plus que six : car la réfraction du reste étant presque de deux à trois, si la distance qui est entre le sommet de l'hyperbole et son point brûlant extérieur est de six pouces, celle de l'intérieur ne doit être tout au plus que de | de pouce , et celle de l'extérieur étant de quatorze, celle cfe l'intérieur doit être ^. Il y a déjà huit ou neuf ans que je fis aussi tailler un verre par le moyen du tour, et il réussit parfaitement bien; car nonobstant que son diamètre ne fut pas plus grand que la moitié du votre, il ne laissoit pas de brûler

LKTTRRS. 3«7

avec beaucoup de force à la distance de huit pouces , et l'ayant mis à la même épreuve d'uïi morceau de carte avec des petife trouft , on voyoit que tous les rayons qui passoient par ces trous s'approchoient proportionnellement jusques ai la distance de huit pouces , où ils se trouvoient assemblés en un très exactement; mais je vous dirai k^ précautions dont on usa pour le tailler. Prima j je fis tailler trots petits triangles tous égaux, qui avoient chacun un angle droit et l'autre de trente degrés , en sorte que l'un de leurs côtés^ étoit double de l'autre ; et ils étoieiri; l'un de cristal de montagne , l'autre de cristallin ou vçrre de Venise , et le troisième da verre m^CNlns fin; puis je fis faire aussi une règle de cuivre avec deqx pinaules pour y appliquer ces triangles et mesura leç réfraction^., aii^i que j'ai expliqué en la Dioptrique, et de là j'appris que la réfraction du cristal, de montagne étx^it beaucoup pli^ grande xjue celle du cristallin, ^t çqlle du ci'^taUin que du verre îîK>ins pur. Mais je ue me souviens pa* partiQwlièrement de la grandeur de chacune : après cela M; Mydorge ^ que vou^ ave^ peut-^^e om nommer, et que je tiens pour le plus exact à bien tracer une %OTe de mathématiques qui soit au monde , décrivit l'hyperbplQ qjiii sfi, rapportoit à la réfraction du crÎQtal de Venifi^e sur une grande lame de cuivre bien polie et avec des compas dont les pointes d'acier étoient aussi fines

que des aiguilles , puis il lima exactement cette lame , suivant la figure de l'hyperbole , pour servir de patron , sur lequel un faiseur d'instruments de mathématiques, nommé Ferrier, tailla au tour un moule de cuivre encavé en rond , de la grandeur du verre qu'il vouloit tailler ; et afin de ne corrompre point le premier modèle en l'ajustant souvent sur ce moule , il coupoit seulement dessus des pièces de cartes, dont il se servit en sa place, jusques à ce qu'ayant amené ce moule à sa perfection , il attacha son verre sur le tour , et , l'appliquant auprès avec du grès entre deux , il le tailla. Mais voulant après en tailler un concave en la même façon , il lui fut impossible , à cause que le mouvement du tour étant moindre au milieu qu'aux extrémités, le verre s'y usoit toujours moins , bien qu'il s'y dut user davantage ; mais si j'eusse alors considéré que les défauts du verre concave ne sont pas de si grande importance que ceux du convexe, ainsi que j'ai faitdepuis, je crois que je n'eusse pas laissé de lui faire faire d'assez bonnes lunettes avec le tour. Pardon , monsieur, si je vous ai ennuyé de ce long et mauvais discours, c'est vous-même qui avez attiré sur vous cette importuni té, et le^lésir que j'ai de vous tépaoigner que je suis , etc.

LETTRES. v>29

(Lettre 82 du tome II.)

Monsieur,

En quelque occupation que vos lettres me rencontrent, elles me sont toujours très chères et très agréables, puisqu'elles m'apprennent que vous me faites la faveur de penser à moi, et que vous avez dessein d'employer encore votre tourneur pour nos lunettes ; mais puisqu'il vous plaît d'en savoir mon opinion, je vous dirai franchement que tant s'en faut que j'espère qu'il en vienne à bout avec des machines qui aient moins de façon que la mienne, qu'au contraire je me persuade qu'on* y doit encore ajouter diverses choses que j'ai omises , mais que je crois n'être point si difficiles à inventer que l'usage ne les enseigne. Comme premièrement le choix du verre n'est pas aisé, cïir souvent au dedans de celui qui semble le plus net et le plus clair, il se rencontre certaines ondes qui le rendent entièrement inutile , et qui ne peuvent

» «< Cette lettre est écrite à M. de Znitlichen, 9 octobre 1637. Voyez- » en les raisons dans le nonveai» cahier. »

35o LETTRES.

être aperçues que par ceux qui le regardent contre le jour, et qui s y sont exercés ; le poli est aussi difficile, car encore qu'on donne à peu près la vraie figure à un verre, il ïie pourra toutefois rien valoir, si en lé polissant on ne lui donne une courbure fort uniforme, et c'est ce qui manquoit au dernier verre que j'ai vu de la façon de votre tourneur : outre cela , ce n'est point assçzi de tailler un verre dont le diamètre soit de deux ou trois pouces, pour faire quelque chose d'extraordinaire, car il s'en trouve déjà quelques uns de cette grandeur, qui représentent les objets sans qu'il soit besoin de couvrir leurs bords : et quand cela arrive, quelque figure qu^îls aient, on doit croire qu'ils ont la bonne ; mais l'importance est d'en faire de plus grands qui soient bons , à. quoi les artisans qui tâchent à les rendre sphériques ne sauroient jamais parvenir; et pour faire quelque chose de plus que le commun, je voudrois que l'hyperbole que vous ferez tailler eût au moins quatre pieds de distance entre ces deux points brûlants, et le verre quatre ou cinq pouces de diamètre. Au reste, la machine que j'ai décrite me semble assez simple , principalement si on considère qu'elle ne consiste qu'en la partie qui est seule en la page i45, et que' le rouleau et les plan* ches, etc., se peuvent faire fort petites à comparaison de la pièce BR, et les piliers qui la soutièn-

LETTRES. 33l

nent, que j'ai fait peindre ici dix fois plus courte, à comparaison du reste, qu'il ne falloit, afin que la figure pût être mieux représentée en mon papier.

Pour ce que vous désirez des mécaniques , il est vrai que je ne fus jamais moins en humeur d'écrire que maintenant , et que, non seulement je n'ai plus ce grand loisir que j'avois autrefois, mais même que je regrette tous les jours le temps que le Maire m'a fait perdre en imprimant pour moi; les poils blancs qui commencent à me venir m'avertissent que je ne dois plus étudier en physique à autre chose qu'aux moyens de les retarder : c'est maintenant à quoi je m'occupe , et je tâche à suppléer par in^ dustrie au défaut des expériences qui me inanquent ; en quoi j'ai tant besoin de tout mon temps , que j'ai pris résolution de l'y employer tout , et que j'ai même relégué mon Monde bien loin d'ici, afin de n'être point tenté d'achever de le mettre au net ; mais je ne veux pas laisser pour cela de vous envoyer l'écrit que vous demandez, vu principalement que vous ne le demandez que de trois feuillets, car je suis bien aise de vous témoigner que vous pouvez sur n^oi quelque chose de plus que mes propres résolutions, et que je suis, etc.

A UN RÉVÉREND PÈRE JÉSUITE '

(Lettre 83 du tome II.)

Mon révérend père,

Je suis extrêmement aiise d'apprendre , par la lettre qu'il vous a plu m'écrire , que je suis encore si heureux que d'avoir part en votre souvenir, et en votre affection ; je vous remercie aussi de ce que vous me promettez de faire examiner le livre que je vous ai envoyé, par ceux des vôtres qui se plaisent le plus en telles matières , et de m'obliger tant que de m'envoyer leurs censures ; je souhaiterois seulement, outre cela, que vous voulussiez prendre la peine d'y joindre les vôtres ; car je vous assure qu'il n'y en aura point dont l'autorité puisse plus en mon endroit, ni auxquelles je défère plus volontiers. Il est vrai que ceux de mes amis qui ont déjà vu ce livre m'ont appris qu'il falloit du temps et de l'étude pour pouvoir bien en juger, à

* « Cette lettre est écrite aa même jésuite qae la 78^ de ce volume. » Ce jésuite avo^ écrit une lettre de remerciement à M. Descartes , qui lui »> récrit cette lettre. Elle est apparemment écrite vers le mois d'octobre

cause que les cornmencements ( au moins ceux de la Dioptrique et des Météores ) ne peuvent être bien persuadés que par la connoissance de toutes les choses qui suivent après ; et que ces choses qui suivent ne peuvent être bien entendues , si on ne se souvient de toutes celles qui les précèdent : c'est pourquoi je vous aurai une très particulière obligation s'il vous plaît d en, prendre la peine, ou dé faire aussi que d'autres la prennent. Car en efifet , je n'ai autre dessein que celui de m'instruire , et ceux qui me reprendront de quelque faute me feront toujours plus de plaisir que ceux qui me donnent des louanges. Au reste, il n'y a personne qui me semble avoir plus d'intérêt à examiner ce livre que ceux de votre compagnie : car je vois déjà que tant de personnes se portent à croire ce qu'il contient, que ( particulièrement pour les Météores) je ne sais pas de quelle façon ils pourront dorénavant les enseigner, comme ils font tous les ans en la plupart de vos collèges, s'ils ne réfutent ce que j'en ai écrit , ou s'ils ne le suivent. Et pourceque je sais que la principale raison qui fait que les vôtres rejettent fort soigneusement toutes sortes de nouveautés en matière de philosophie , est la crainte qu'ils ont qu'elles ne causent quelque changement en la théologie , je veux ici particulièrement vous avertir qu'il n'y a rien du tout à craindre de ce côté-là pour les miens, et que j'ai

sujet de rendre grâces à Dieu de ce que les opinions qui m'ont semblé les plus vraies en la physi* que, par la considération des causes naturelles, ont toujours été celles qui s'accordent le mieux de toutes avec les mystères de la religion ; comme j'espère faire voir clairement aux occasions. Et cependant je vous supplie de me continuer la faveur de votre affection , et de croire que je serai toute ma vie , etc.

A M- PLEMPIUS'.

(Lettre 7 du tome II. Version. )

Monsieur ,

J'ai reçu vos lettres avec les réflexions de M. Fromondus, qui m'ont été très agréables; mais, pour vous dire la vérité, je ne pensois pas devoir les recevoir sitôt, car j'a vois appris peu de semaines auparavant que vous n'aviez pas encore vu mon livre ; et plusieurs de ceux à qui je l'ai ici donné pour en faire la lecture m'ont témoigné n'avoir pu en faire aucun jugement équitable qu'après l'avoir lu et

' «« Celte lettre est du 37 novembre 1637. Voyez les raisons dans le *> nouveau cahitir. >.

relu plusieurs fois; c'est pourquoi je me sens aujourd'hui d'autant plus obligé à M. Fromondus et à vous^ mais à vous surtout, monsieur, de l'applaudissement qu'il a reçu , et qui est beaucoup au-dessus de celui que j'oserois avouer qu'il ait pu mériter , mais dont je ne doute point qu'il ne faille attribuer la meilleure partie à l'affection que vous avez pour moi ; et à M. Fromondus , de la diligence qu'il a apportée à le lire, et de la faveur qu'il m'a faite de m'en écrire ses sentiments; et certes il me semble que dans le jugement d'un si grand homme, et si bien versé dans les matières dont je traite, je vois comme ramassées les opinions de beaucoup d'autres. Mais néanmoins pourceque je recontiois qu'en plusieurs endroits il ne prend pas mon sens, je ne puis encore bien conjecturer de là ce que lui-même ni les autres en pourront dire après une revue plus exacte; et je ne puis non plus demeurer d'accord de ce que vous dites, que mes explications peuvent bien être rejetées et méprisées , mais non pas combattues et réfutées par raison; car n'admettant aucuns principes qui ne soient très manifestes, et ne considérant rien autre chose que les grandeurs, les figures, et lemouve»ment, à la façon des mathématiciens, je me suis fermé t©us les subterfuges des philosophes , et la moindre erreur qui se sera glissée en mes principes pourra facilement être aperçue et réfutée par

une démonstration mathématique ; mais au contraire , ce qui sera tellement vrai et assuré qu'il ne pourra être renversé par aucune telle démonstration ne sera pas, comme j'espère, méprisé impunément, du moins par ceux qui font profession d'enseigner. Car encore qu'il semble que je ne fasse que proposer ce que je dis,' sans le prouver, il est toutefois très facile de tirer des syllogismes de mes explications, par le moyen desquels les autres opinions touchant les mêmes matières seront si manifestement détruites, que si cependant quelques uns les veulent défendre, ils auront bien de la peine à répondre à ceux qui entendent mes principes, et peut-être même ne le pourront-ils faire sans s'exposer à la risée de ceux qui les écouteront.

Je sais bien que le nombre de ceux qui pourront entendre ma géométrie sera fort petit, car ayant omis toutes les choses que je jugeois n'être pas inconnues aux autres , et ayant tâché de comprendre ou du moins de toucher plusieurs choses en peu de paroles (voire même toutes celles qui pourront jamais être trouvées en cette science), elle ne demande pas seulement des lecteurs très savants dans toutes les choses qui jusqu'ici ont été connues dans la géométrie et dans l'algèbre , mais aussi des personnes très laborieuses, très ingénieuses et très attentives. J'ai appris qu'il y en avoit deux en votre

LEllTRES. 337

pays, Wendeliiius et Wander-Wegen : je serai bien aise d'apprendre de vous le sentiment qu'ils en auront, et aussi ce que les autres en pourront juger. J'attends avec grande impatience vos opinions touchant le mouvement du cœur, et vous prie de me les envoyer au plus tôt, et aussi de me faire savoir , s'il vous plaît, si M. Fromondus a été satisfait de mes réponses; vous me ferez plaisir de le saluer de ma part. Pour ce qui est des philosophes de Leyde, je ne puis vous en rien dire, car j'avois quitté le pays avant que mon livre fat publié: jusques à présent, autant que je le puis savoir, votre prophétie se trouve véritable aussi bien pour eux que pour les autres, conticuere omne$, personne ne dit mot. Adieu, conservez -moi toujours en l'honneur de vos bonnes grâces , car je suis, etc.

ftÉPONSE t)E M. DESCARTÈS

COSTA B $▲ MiaTHOUE, SA DIOPTRIQUE ET SES MÉTÉOBKS *.

(Lettre 8 du tome II. Version. )

U me semble que ce n'est pas sans raison que M* Fromondus s'est souvenu dans l'exorde des obj eottons qu'il a faites contre moi , de la fable dlxioa, non seulement pourcequ'il m'avertit fort à propos de me donner de gaifde d'edibrasser dés ojpinion^ vaines et trompeuses, au lieu de la vérité (ce que je m'efforcerai de faire autant que je pourrai, et ce que j'ai toujours tâché de faire jusques à présent ), mais aussi à cause que lui-même, lorsqu'il pense impugner ma philosophie, ne réfute rien autre chose que cette philosophie creuse et subtile, composée de vide et d'atomes , qu'on a coutume d'attribuer à Démocrite et à Épicure, ou quelques autres qui lui ressemblent et qui ne me regardent point du tout.

' « Cette réponse est adressée k M. Plempias , et écrite le a 7 novembre » 1S37. Voyez-en les raisons dans le nouveau tabirr. »

Comme , ppemièrement , qiui&d , sur ta page 4Ô et 4? ^^ ^^ Méthode, il dit 4fU9 de$ uctiom .st 110biis^ Utles que »ant la tmon^ et piiaieurs aatreê semblableSy ne peuvent venir d*une cause si vite et si grmsèère comme est U chateurnatarelte ^ il suppose que je crois qi»e les bêtes voient tout de même que nous, c'est-à-dire en sentant ou pensant qu'elles voient , laquelle opinion on croit avoir été celle d'Épioure, et aujourd'hui même etie est presque reçue «t approuvée de tout le monde ; et néanmoins «dans toute cette partie, jusques à la page 60, je fais voir assez^ expressément que mon opinion ii'<est pas que les bêtes voient comme nous lorsque nous senHions quie nous voyons, mais seulement qu'elles voient comme nous lorsque notre esprit étant dîvierti et fortement appliqué ailleurs , encore que powr lors les images des objets extérieurs se peignent dans la rétine, et peut*' être aussi que leurs impressions faites dans les nerfs optiques déterminent nos membres à divers mouvemeiits ^ nous aae sentoans toutefois rien de tout cela , auquel cas lums ne i»ous moiivons pmnt autrement «que dies automates, en qui personne ne dira que la chale»r naturelle ne «oit pas «©ffisante pcyùt ^xdter tcrus les mouvements qui s'y font.

Secottdement, quand, sur la page 66, il demande quel besoin H y a de mettre dam i&s hêtes bmtM des âmes subfstaiftiettes , et dit quê fêtr.là ^ea donne

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34o LETTRES.

peut-être oceasion aux athées d'exclure du corps humain l'âme raisonnal^le ^ cela ne regarde personne moins que moi , qui crois fermement avec la sainte écriture , et qui ai expliqué assez clairement , si je ne me trompe , que Came des brutes n'est rien autre chose que leur sang j à savoir celui qui, étant échauffé dans leur cœur et converti en esprits, se répand des artères par le cerveau en tous les nerfs et en tous les muscles. De laquelle doctrine il résulte qu'il y a une si grande différence entre les âmes des brutes et les nôtres, que je ne sache point que jamais personne ait inventé un argument plus fort et une raison plus puissante pour convaincre et confondre les athées, et pour persuader que l'esprit humain n'est point tiré de la puissance de la matière. Mais , pour ceux qui attribuent aux bétes je ne sais quelles âmes substantielles , différentes du sang, de la chaleur et des esprits, je les trouve bien empêchés ; car , premièrement , je ne vois pas ce qu'ils ont à répondre au chapitre xvnduLévitique, verset i4 , où il est dit expressément : Car l'âme de toute chair est dans le sang ; et vous ne mangerez point le sang d'aucune chairs pourceque l'âme de la chair est d'ans le sang. Comme aussi au chapitre xii du Deutéronome, verset 23 : Surtout donne-toi de garde de manger du sangj car ils ont pour âme le sang, et pour cela tu ne dois point manger l'âme avec la chair; et autres

Semblables passages qui me semblent beaucoup plus clairs que ceux que Ton apporte contre, certaines autres opinions qui sont condamnées par quelques uns pour cela seul qu'elles semblent contraires à la sainte écriture. De plus, je ne conçois pas aussi comment, après avoir mis si peu de dififérence entre les opérations de l'homme et celles de la bête, ils peuvent se persuader qu'il y en ait une si grande entre la nature de l'âme raisonnable et celle de l'âme sensitive; que la sensitive, lorsqu'elle est seule, soit d'une nature corporelle et mortelle, et que, lorsqu'elle est jointe à la raisonnable, elle soit d'une nature spirituelle et immorr telle. Car en quoi pensez-vous, je vous prie, qu'ils estiment que le sens soit distingué de la raison ? c'est à savoir en ce que la connoissance du sens est appréhensive et simple, et par conséquent nullement sujette à la fausseté ou à l'erreur , et que la connoissance de la raison est un peu plus composée, et qu'elle se peut faire par les formes et les détours des syllogismes ; ce qui ne semble nullement montrer qu'elle soit plus parfaite , vu principalement qu'ils disent que les connoissances de Dieu et des anges sont simples et intuitives, ou seulement appréhensives , et qu'elles ne sont point attachées à aucune forme de raisonnement. En sorte qu'à leur compte, le sens des bêtes ( s'il est permis de parler de la sorte) approchera de plus

près lie k connoissance de Dieu et des aages, que le raisonnement humain. J'aurob pu ajouter ceci^ et plusieurs autres choses semblables, non seulement k ce que j'ai écrit de l'âme de l'homme, mais presque aussi à toutes les autres matières dont j'ai traité pour fortifier mes propositions ; mais j'ai omis tout cela exprès, afin de ne rien enseigner de faux, en pensant réfuter les autres, et aussi afin de n'insuUer point ouvertement à pas une des opinions qui sont reçues dans les écoles.

Troisièmement , quand , sur la page 5o , il dit qu'il ne faut pas qu'il y ait moins de chaleur dans le eœur que dans un fourneau^ afin que les gouttes de sang puissent être raréfiées assez promptement pour le dilater, il semble n'avoir pas pris garde comment le lait, l'huile, et presque toutes les autres liqueurs qui sont mises sur le feu, se dilatent au commencement peu k peu et fort lentement , mais que, lorsqu'elles sont parvenues jusqnes à un certain degré de chaleur, elles s'enflent tout-à-coup, et comme en un moment; en sorte que si on ne les retire aussitôt du feu, ou du moins qu'on ne découvre le vaisseau où elles sont , afin que les esprits, qui sont la principale cause de cette raréfaction, en puissent sortir, une bonne partie s'enfuira et s'écoulera dans lés cendres. Et ce degré de chaleur doit être divers selon que la nature de la liqueur est diverse ; car même il y en a de

telles qui à pfâae sont tièctes qu'elles ^ raréfiieat et se gonflent 4e U sorte : c$ir, s'il eutd^servé qeU» il eût facilement jugé que le sai^g qui est contenu dans les v^nes de chaque animal approche beaucoup de ce degré de chaleur qu'il doit acquérir dans le cœur afin d'y pouvoir être raréfié presque en un moment»

Quatrièmement , mais il n'y a point de lieu où il montre plus nmnifestement qu'il a euibrassé le^ nuages de la philosophie de Déiuocrite« au Ueu de la Junon de la mienne, que dans l'observation qu'il a faite sur la page 4 de la Dioptrique, où il nie que j'aie bien expliqué comment un corps lumineuj^ transmet ses rayons en un instant, par la comparaison du bâton d'un aveugle : PourcCs dit-il, que le rayon qui sort du eorp$ du soleil ihit plutôt être eotnparé à une flèche qui sort d'un arc, et qui traverse fuir successivement, et non pas en un instant, que, etc. Ne prend-il pas ici pour moi Leucippus, ou Épicure, ou, comme je crois, Lucrèce, qui, si je ne me trpmpe , a parlé en quelque endroit de ses vers, d^s dards du soleil. Car ppur moi, ne supposant point du tout de vide, mais ayant au contraire expressément dit que tous les espaces depuis le soleil jusques à uou^ sont pleins de quelque çorp^ , . à hk vérité très fluide ^ m^is aussi pour cel^ luéuîe d'autant plus continu , que j'ai appelé matière subtile, je ne vois pas ce que l'on peut objecter contre

meis comparaisons y tant celle du bâton que celle de la cuve pleine de raisins foulés , par lesquelles j'ai expliqué comment les rayons de la lumière se transmettent en un instant. Et s'il dit que ma philosophie est un peu rude et grossière de ce que je crois qu'il y a des corps qui peuvent facilement pénétrer les pores du verre, il me doit pardonner si je réponds que j'estime cette philosophie-là beaucoup plus grossière , et toutefois moins solide, qui soutient qu'il n'y a point de pores dans le verre , à cause que le son n'y trouve point de pas^ sage ; car nous voyons que le son même, s'il n'est tout-à-fait ôté par des tapisseries mises au-devant , du xnoins est-il beaucoup diminué, et comme étouffé ; ce qui suffit pour faire concevoir que le son est de telle nature, qu'il ne peut passer facilement par toutes sortes d'ouvertures, mais seulement par celles qui sont assez grandes et larges. Car, puisqu'il n'est autre chose qu'un mouvement de l'air, ou du moins puisqu'il en dépend, personne ne doit trouver étrange s'il ne peut passer par les ouvertures par où le vent ou bien le corps de l'air tout entier ne peut pénétrer.

Cinquièmement, il m'objecte aussi en ce même endroit que si la lumière ne se transfère que par certains corps mus localement, donc tout mouvement de ce corps est lumière. Laquelle conséquence me semble être la même que s'il disoit : Puisque le fer

ne devient point rouge et embrasé qu'il ne soit chaud, donc toutes les fois qu'il sera chaud en quelque façon , il sera aussi en quelque façon rouge et embrasé. Car j'avoue bien que toute irapulsion de la matière subtile qui est parvenue à un certain degré de vitesse cause le sentiment de la lumière ; et c'est ainsi que lorsqu'on est frappé aux yeux, ou qu'on se les frotte un peu fort , il a coutume de nous paroître certaines étincelles, quoique d'ailleurs il ne vienne vers eux aucuns rayons de lumière : mais je nie qu'un mouvement plus lent et ordinaire de cette matière puisse causer de la lumière , tout de même qu'une chaleur modérée ne suffît pas pour rendre un fer rouge. Et pour ce qui est des espèces intentionnelles, dont il touche ici quelque mot, s'il entend qu'un aveugle en a aussi besoin pour sentir les objets extérieurs par l'entremise de son bâton, je le veux bien , car c'est ainsi que je dis qu'il en faut pour la vision.

Sixièmement, ce qu'il dit sur la page 17 n'être pas démontré assez clairement lui paroitra, comme j'espère , très évident , s'il prend garde à ce qui suit dans la page 1 8 , à savoir que la balle qui est poussée d'A vers B doit au même instant parvenir à quelque point de la circonférence du cercle DI , et à quelque point de la ligne droite FEI : car n'y ayant que le seul point I , du moins au-dessous de

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la toile, dans lequel la ligne droite FEI coupe le cercle DI, il paroît manifestement que la balle doit alors aller vers I , et non pas vers D.

Septièmement , il concevi:a aussi en quel sens j'ai dit que l'air empêche plus le passage de la lumière que ne &it l'eau, et l'expérience des plongeons ne lui apportera aucun obstacle, s'il met distinction entre la multitude des rayons, et la facilité que chaque rayon a séparément de pénétrer tel ou tel corps diaphane. Car je demeure d'accord que l'air admet en soi beaucoup plus de rayons que non pas l'eau, de la superficie de laquelle il en rejaillit beaucoup , et qui pour claire qu'elle soit ne laisse pas d'avoir plusieurs particules terrestres entremetlées parmi , lesquelles rencontrant les rayons qui l'ont pénétrée, et s'opposant tantôt aux uns , tantôt aux autres, il arrive aisément qu'elles les fonC tous réfléchir avant qu'ils l'aient pénétrée £ort avant. Mais cela n'empêche pas que le même rayo.n qui passe au travers de l'air et de l'eau ne passe plus facilement par celle-ci que par celui-là, qui est tout ce que j'ai dit, et que je pense avoir aussi démontré, si j'entends bien ce /que c'est qu'une démonstration.

Huitièmement, ce qu'il dit sur la page 5o man^ quer touchant la cause de la diversité des couleurs, il le trouvera à la fin de la ps^e 1 1 , et au com^ mencement de la 4o, expliqué, comme je crois, sut

fisamment , et de plus démontxé plus bas si amplement, depuis la page 254 jusques àla P^g^ ^6^9 que je u'^time pas qu'il soit pécessaire de rien ajouter ici davantage.

Neuvièmement, sur la page 5o. Il s'étonne de ce 4fue Je ne reconnoie point d'autre sm$aiion fue celle qui $e fait dans le cerveau* Mais tous les mé* decins et tous les chirurgiens m'aideront , comme j'espère , à le lui persuader ; car ils savent que ceux à qui on à coupé depuis peu quelques membre3, pensent souvent sejQtir encore de la douleur dans les parties qu'ils n'ont plus : ^ j'ai connu au^ trefois une jeune fille à qui l'on avoit coutume de bander les yeux toutes les fois que le chirurgieii la venoit panser d'un mal qu'elle avoit à la main , à cause qu'elle n'en pouvoit supporter la vue; et la gangrène s'étant mise à son mal , on fut contraint de le lui couper jusques à la moitié du bras, ce qu'on fit sans l'en avertir , pourcequ'on ne la vouloit pas attrister ; et on lui attacba si adroitement plusieurs linges liés l'un sur l'autre en la place de ce qu'on lui avoit coupé, qu'elle demeura longtemps après s^ns le savoir; et, ce qui est en ceci remarquable , elle nelaissoit pas cependant de sentir de grandes douleurs , tantôt aux doigts , tantôt au métacarpe et tantôt au coude, qu'elle n'a voit plus , à cause que les nerfs de sa main e% de son bras qui finissoient alors vers le coude , et qui au-

paravant desceadoient du cerveau jusques à ces parties , y étoient mus en la même façon qu'ils auroient dû être auparavant dans les extrémités de ses doigts ou ailleurs , pour faire avoir à Tâme le sentiment de semblables douleurs ; ce qui sans doute ne fût pas arrivé, si le sentiment de la douleur ou, comme il dit, la sensation se faisoit dans la main, ou quelque part ailleurs que dans le cerveau.

Dixièmement , je ne comprends pas ce qu'il objecte sur la page iSg et i63 , où je traite â,es météores ; car si ma philosophie lui semble trop grossière de ce qu'elle considère les figures j les grandeurs j la situation et le mouvement des parties^ comme fait la mécanique , il condamne ce que j'estime sur toutes choses digne d'être loué , et ce en quoi principalement je me préfère aux autres , et dont je me glorifie davantage , qui est de me servir d'une façon de philosopher où nulle raison n'est admise qui ne soit mathématique et évidente, et dont les conclusions sont toutes appuyées sur des expériences très certaines; en sorte que tout ce que nous concluons par ces pripcipes se pouvoir faire , se fait aussi en effet toutes et quantes fois que nous appliquons comme il faut les choses actives aux passives. Je m'étonne de ce qu'il ne prend pas garde que cette mécanique qui jusqu'ici a été en usage n'est ^utre chose qu'une

petite partie de la vraie physique , laquelle , pour n*avoir pu trouver de place chez les sectateurs de la philosophie vulgaire, s'est retirée chez les mathématicieus. Or cette partie de la philosophie est demeurée plus vraie et moins corrompue que les autres, à cause que, se rapportant tout à l'usage et à la pratique , tous ceux qui y manquent en la moindre chose ont coutume d'être punis de la perte de tous leurs frais ; en sorte que, s'il méprise ma façon de philosopher à cause qu'elle est semblable à la mécanique , il me semble qu'il fait la même chose que s'il la condamnoit à cause qu'elle est vraie. Et, s'il ne veut pas que l'eau et les autres corps soient composés de parties distinctes réellement les unes des autres , je le prie de prendre garde que nous apercevons de nos yeux de semblables parties en beaucoup de corps; car nous voyons que les pierres^ sont composées de petits grains , le bois de petits filaments, et , comme il dit lui-même , les chairs sont composées de petits filets entrelacés les uns dans les autres comme les fils d'une toile, et il n'y a rien de plus conforme à la raison que de juger des choses qui , à cause de leur petitesse, ne peuvent être aperçues par les sens , à l'exemple et sur le modèle de celles que nous voyons. Qu'il se souvienne aussi qu'il a dit lui-même, dans son objection à, la page 164, que l'air et les esprits enfermés dans

55e LETTRES.

l'eau élèvent en sortant les parties supérieures de Teau , ce qui ne peut être entendu, s'il n'avoue que cet air et ces esprits sont composés de plu sieurs particules éparses par-ci par-là dans les pores de l'eau. Que si peut-être il craint que le vide ne rompe l'union qu'il dit devoir être nécessairement entre les parties de l'univers , et si d'autres semblables fantômes dont la philosophie subtile a covh tume de remplir son continu hii font peur, et que pour cela il ne veuille pas demeurer tfaccord que les coi^s terrestres sont composés de petites parties actuellement divisées, je le prie de lire derechef ce qui est contenu dans la page i€4 , et il verra que je conçois chacune de ces particules comme un corps continu divisible à l'infini , duquel on pourra dire tout ce qu'il a démontré dans son traité très subtil delà cmnposition du continu ^ et même il saura que je ne nie expressément au* cune des choses que les autres imaginent de plus dans les corps , outre celles que j'ai iâ expliquées , mais cependant que ma philosophie grossière et rustique se contente de ce peu de choses.

Onzièmement , enfin , s'il se persuade que je suppose témérairement et sans fondement qne les j>arfies de teau êont un peu hngues et faites comme des nngnilles^ et choses semblables, qu*il seressiouvienne de ce qui est mis en la page 76 du livre de kl Méthode , et qu'il sarehe que, s'il veut prendre

la peine de lire avec une attention suffisante tout w que j'ai écrit dans les Météores et dans la Diop^ trique , il y trouvera plus de sht cents raisons d'oÀ Ton peut former autant de syllogismes pour démontrer les mémeà choses en la mîanière/qui amt. Si l'eau est plus fluide et qu'elle ne se gèle pas si âicilement que l'huile, c'est une marque que celle-ci est composée de parties qui se joignent facilement l'une à l'autre , comme font les branches des arbres, et que celle-là est composée de parties plus glissantes , telles que sont éelles qui ont d^ figures d'anguilles ; or est^il qu'on trouve par expérience que l'eau est plus fluide que lliuile , et qu'elle ne se gèle pas si facilement : donc c'est une marque que l'huile est composée de parties qui se joignent iacileMent Tune à l'autre, et que Feau est composée de parties plus glissantes , comme sont celles qui ont des figures d'anguilles.

De même ^ s'il est vrai que les linges trempés dans de l'eau se t»ècfaent plus facilement que ceut qu^on a tr«npés dans de l'huile, c'est une marque que tes parties de l'eau ont des figures semblables à «celles des anguilles, qui peuvent Éacilërtient sortir par les poMs du linge, et que les parties de l'iiuile ont des figure^ semblables à celles de^ branches d'arbres , qui s'embarrassent davantage dam ces pof^s; or est-él que l'expérience fait voir qwe cela est vrai : donc , etc.

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De même , si l'eau est plus pesante que lliuile , c'est une marque que les parties de l'huile sont comme des branches d'arbres , et que par conséquent elles laissent plusieurs intervalles autour d'elles , et que les parties de l'eau sont comme des anguilles , et qu'ainsi elle^ sont contenues en un moindre espace; or est-il que l'expérience nous le fait connoître: donc , etc.

De même, si l'eau s'élève plus facilement en vapeur, ou, comme parlent les chimistes, si, elle est plus volatile que l'huile , c'est une marque que l'eau est composée de parties qui , comme des anguilles , se séparent facilement l'une de l'autre , et que l'huile est composée de parties semblables à * celles de branches d'arbres , qui sont davantage entrelacées ; or est-il qu'on trouve cela par expérience : donc, etc.

Toutes lesquelles choses à la vérité étant considérées séparément ne sont que probables , et ne portent pas une entière conviction , mais étant considérées toutes ensemble ont la force d'une véritable démonstration. Mais si j'eusse voulu déduire toutes ces choses à la façon des dialecticiens, certainement j'aurois lassé la main des imprimeurs, et fatigué les yeux des lecteurs par la grosseur du volume.

Douzièmement, sur la page 162. // lui semble que c'est un paradoxe de dire qu'un mouvement fai-

ble et lent cause le sentiment du froid , et qu'un mouvement fort et prompt cause celui de la chaleur. Suivant quoi il doit aussi trouver paradoxe qu'un léger frottement fait dans la main cause le sentiment du chatouillement et du plaisir , et qu'un plus fort cause celui de la douleur ; car la douleur et le plaisir ne diffèrent pas moins entre eux que font la chaleur et le froid ; et il doit aussi te* nir pour un paradoxe que si nous approchons d'un corps tiède notre main qui est chaude , ce corps nous semble froid, lequel toutefois nous pensons être chaud, si nous le touchons de l'autre main qui est plus froide.

Treizièmement, sur la page 164. // lui semble aussi que c'est un paradoxe de direque le froid raréfie. Mais toutefois il ne satisfait pas à une expérience qui le fait voir manifestement; car, quand il dit que l'air et les esprits qui sortent de l'eau condensée par le froid élèvent en sortant les parties supérieures de l'eau qui est renfermée dans un vase , il avoue que l'air et les esprits sortent de l'eau , et qu'ils élèvent ses parties supérieures, et il ne suppose point que rien succède en leur place ; en sorte que pour lors cette eau , selon lui , occupe plus d'espace et tout ensemble contient moins de matière qu'auparavant , ce qui sans doute s'appelle être raréfié par le froid et non pas condensé ; car de quelque façon qu'il arrive qu'un corps oc-

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