‹ Œuvres de Descartes (volume 5)Chapitre 38 sur 63 · A MADAME LA PRINCESSE PALATINE · texte numérisé non relu

A MADAME LA PRINCESSE PALATINE

(Lettre 27 du tome I.)

Madame,

Entre plusieurs fâcheuses nouvelles que j'ai reçues de divers endroits en même temps , celle qui m'a le plus vivement touché a été la maladie de votre altesse , et bien que j'en aie aussi appris la guérison, il ne laisse pas d'en rester encore des marques de tristesse en mon esprit qui n'en pourront être sitôt effacées. L'inclination à faire des vers, que votre altesse avoit pendant son mal, jne fait souvenir de Socrate , que Platon dit avoir eu une pareille envie pendant qu'il étoit en prison. Et je crois que cette humeur de faire des vers vient d'une forte agitation des esprits animaux , qui pourroient entièrement troubler l'imagination de

* « La a 7e lettre du i" volume, page 8a, est de M. Descartes à la prin cesse Palatine. Elle n'est point datée, mais comme M. Descartes dit , page 83 de cette lettre , que pendant qu'il écrit ces lignes il reçoit des lettres de Suède de la reine et de M. Chanut , et que les lettres par lesquelles il répond à ces deux lettres sont datées du 26 février 1649 , il y a de l'apparence qu'il n'y avoit que peu de jours qu'il les avoit reçues; ainsi je fixe cette lettre au ao févriei 164g. *

ceux qui n'ont pas le cerveau bien rassis , mais qui ne fait qu'échauffer un peu les plus fermes et les disposer à la poésie ; et je prends cet emportement pour une marque d'un esprit plus fort et plus relevé que le commun. Si je ne reconnoissois le vôtre pour tel , je craindrois que vous ne fussiez extraordinairement affligée d'apprendre la funeste conclusion des tragédies d'Angleterre ; ipais je me promets que votre altesse étant accoutumée aux disgrâces de la fortune, et s'étant vue soi-même depuis peu en grand péril de sa vie, ne sera pas si surprise ni si troublée d'apprendre la mort d'un de ses proches , que si elle n'avoit point reçu auparavant d'autres afflictions. Et bien que cette mort si violente semble avoir quelque chose de plus affreux que celle qu'on attend en son lit , toutefois, à \g bien prendre, elle est plus glorieuse, plus heureuse et plus douce , en sorte que ce qui afflige particulièrement en ceci le commun des hommes doit servir de consolation à votre altesse ; car c'est beaucoup de gloire de mourir en une occasion qui fait qu'on est universellement plaint , loué et regretté de tous ceux qui ont quelque sentiment humain. Et il est certain que sans cette épreuvç la clémence et les autres vertus du roi dernier mort n'auroient jamais été tant remarquées ni tant estimées qu'elles sont et seront à Fa venir par tous ceux qui liront son histoire. Je m'assure

aussi que sa conscience lui a plus donné de satisfaction pendant les derniers moments de sa vie , que l'indignation , qui est la seule passion triste qu'on dit avoir remarquée en lui , ne lui a çausé de fâcherie. Et pour ce qui est de la douleur , je ne la mets nullement en compte; car elle est si courte, que si les meurtriers pou voient employer la fièvre ou quelque autre des maladies dont la nature a coutume de se servir pour ôter les hommes du monde, on auroit sujet de les estimer plus cruels qu'ils ne sont lorsqu'ils les tuent d'un coup de hache. Mais je n'ose m'arrêter long-temps sur un sujet si funeste, j'ajoute seulement qu'il vaut beaucoup mieux être entièrement délivré d'une fausse espérance que d'y être inutilement entretenu. Pendant que j'écris ces lignes, je reçois des lettres d'un lieu d'où je n'en avois point eu depuis sept ou huit mois ; et une entre autres que la personne à qui j'avois envoyé le traité des Passions , il y a un an, a écrite de sa main pour- m'en remercier. Puisqu'elle se souvient après tant de temps d'un homme si peu considérable comme je suis , il est à croire qu'elle n'oubliera pas de répondre aux lettres de votre altesse, bien qu'elle ait tardé quatre mois à le faire. On me mande qu'elle a donné charge à quelqu'un des siens d'étudier le livre de mes Principes , afin de lui en faciliter la lecture ; je ne crois pas néanmoins qu'elle trouve

assez de loisir pour s'y appliquer, bien qu'elle semble en avoir la volonté. Elle me remercie en termes exprès du traité des Passions; mais elle ne fait aucune mention des lettres auxquelles il étoit joint,et l'on ne me mande rien du tout de ce payslà qui touche votre altesse : de quoi je ne puis deviner autre chose , sinon que les conditions de la paix d'Allemagne n'étant pas si avantageuses à votre maison qu'elles auraient pu être, ceux qui ont contribué à cela sont en doute si vous ne leur en voulez point de mal , et se retiennent pour ce sujet de vous témoigner de l'amitié. J'ai toujours été en peine, depuis la conclusion de cette paix, de n'apprendre point que monsieur l'électeur votre frère l'eût acceptée , et j'aurois pris la liberté d'en écrire plus tôt mon sentiment à votre altesse , si j'avois pu m'imaginer qu'il mît cela en délibération ; mais pourceque je ne sais point les raisons particulières qui le peuvent mouvoir , ce seroit témérité à moi d'en faire aucun jugement. Je puis seulement dire en général que lorsqu'il est question de la restitution d'un état occupé ou disputé par d'autres qui ont les forces en main , il me semble que ceux qui n'ont que l'équité et le droit des gens qui plaide pour eux ne doivent jamais faire leur compte d'obtenir toutes leurs prétentions, et qu'ils ont bien plus de sujet de savoir gré à ceux qui leur en font rendre quelque partie , tant petite

qu'elle soit , que de vouloir du mal à ceux qui leur retiennent le reste ; et encore qu'on ne puisse trouver mauvais qu'ils disputent leur droit le plus qu'jls peuvent , pendant que ceux qui ont la force en délibèrent, je crois que lorsque les conclusions sont arrêtées , la prudence les oblige à témoigner qu'ils en sont contents, encore qu'ils ne le fussent pas , et à remercier, non seulement ceux qui leur font rendre quelque chose , mais aussi ceux qui ne leur ôtent pas tout, afin d'acquérir par ce moyen l'amitié des uns et des autres, ou du moins d'éviter leur haine; car cela peut beaucoup servir par après pour se maintenir. Outre qu'il reste encore un long chemin pour venir des promesses jusqu'à l'effet , et que si ceux qui ont la force s'accordent seuls , il leur est aisé de trouver des raisons pour partager entre eux ce que peut-être ils n'avoient voulu rendre à un tiers que par jalousie les uns des autres, et pour empêcher que celui qui s'enrichiroit de ses dépouilles ne fut trop puissant , la moindre partie du Palatinat vaut mieux que tout l'empire des Tartares ou des Moscovites , et après deux ou trois années de paix , le séjour en sera aussi agréable que celui d'aucun autre endroit de ht terre. Pour moi, qui ne suis attaché à la demeure d'aucun lieu, je ne ferois aucune difficulté de changer ces provinces ou même la France pour ce pays-là , si j'y pouvois trouver un repos aupsi

3oô Lettres.

assuré, encore qu'aucune autre raison que la beauté du pays ne m'y fit aller ; mais il n'y a point de séjour au monde si rude ni si incommode auquel je ne m'estimasse heureux de passer le' reste de mes jours si votre altesse y étoit, et que je fusse capable de lui rendre quelque service, pourceque je suis entièrement et sans aucune réserve, etc.

A MADAME ÉLIZABETH

PRINCESSE PALATINE, etc.

(Lettre 28 du tome I.) Madame,

J'ai été extrêmement surpris d'apprendre parles lettres de M. de P. que votre altesse a été long-

» « La a 8e lettre du Ier volume est de M. Descartes à madame Élisaheth, princesse Palatine; elle n'est point datée, mais comme M. Descartes témoigne , page 86 de cette lettre, que les indispositions dont elle est attaquée viennent des sujets de fâcherie qu'elle a sans cesse , et que M. t)escartes parle sans cessé des grands sujets de tristesse qu'elle a, <*Wârii juger que cette lettre est écrite depuis les sanglantes tragédies d'Angleterre et la conclusion de la paix de Munster, arrivée le 24 d'octobre 1648. Ainsi je crois cette lettre écrite en mars 1649 , je la fixe donc au i5 mars 1649. Je devine un peu, mais rien ne fixe la date de cette lettre. *» 1

LETTRES. 3û3

temps malade, et je veux mal à ma solitude, pdurcequ'elle est cause que je ne l'ai point su plus tôt. Il est vrai que, bien que je sois tellement retiré dû monde que je n'apprenne rien du tout de ce qui s'y passe, toutefois le zèle que j'ai pour le service de votre altesse ne m'eût pas permis d'être si longtemps sans savoir l'état de sa santé, quand j'auroià dû aller à La Haye tout exprès pour m'en enquérir, çinon que M. de P. * m'ayant écrit fort à la hâte, il y a environ deux mois, m'avoit promis de m'écrire derechef par le prochain ordinaire, et pourcequ'il ne manque jamais de me mander comment se porte votre altesse, pendant que je n'ai point reçu de ses lettres, j'ai supposé que vous étiez toujours en même état; mais j'ai appris parsesderrtièrefc que votre altesse a eu trois ou quatre semaines durant une fièvre lente, accompagnée d'une totfx bêche, et qu'après en avoir été délivrée pour cinq ou six jours, le mal est retourné, et que toutefois au temps qu'il ip'a envoyé sa lettre (laquelle à été près de quinze jours par les chemihs), vbtre altesse cbmmençoit derechef à se porter mieux. En quoi je remarque les signes d'un mal si considé^ rable, et uéqnttioins auquel il me fcémble que votre altesse petit si certainement remédier, que jè ne puis m'abstenfir de -lui en écrire mon sentihient Car bien qtie je ne sois pas médecin, Thonneut*

» « Pollet. »

que votre altesse nie fit l'été passé de vouloir savoir mon opinion touchant une autre indisposition qu'elle avoit pour lors me fait espérer que ma liberté ne lui sera pas désagréable. La cause la plus ordinaire de la fièvre lente est la tristesse; et l'opiniâtreté de la fortune à persécuter votre maison vous donne continuellement des sujets de fâcherie, qui sont si publics et si éclatants, qu'il n'est pas besoin d'user beaucoup de conjectures , ni être fort dans les affaires, pour juger que c'est en cela que consiste la principale cause de votre indisposition; et il est à craindre que vous n'en puissiez être jin tout délivrée, si ce n'est que par la force de votre vertu vous rendiez votre âme contente, malgré les disgrâces de la fortune. Je sais bien que ce seroit être imprudent de vouloir persuader la joie à une personne à qui la fortune envoie tous les jours de nouveaux sujets de déplaisir , et je ne suis point , de ces philosophes cruels qui veulent que leur sage soit insensible; je sais aussi que votre altesse n'est point tant touchée de ce qui la regarde en son particulier, que de ce qui regarde les intérêts de sa maison et des personnes qu'elle^ affectionne; ce que j'estime comme une vertu la plus aimable de toutes. Mais il me semble que la diâérenoe qui est entre les plus grandes âmes et celles qui sont basses et vulgaires consiste principalement en ce que les âmes vulgaires se laissent aller à leurs pas-

IjETTftE9. 3o5

sions, et ne sont heureuses ou malheureuses que selon que les choses qui leur surviennent sont agréables ou déplaisantes ; au lieu que les autres ont des raisonnements si forts et si puissants, que bien qu'elles aient aussi des passions, et même souvent de plus violentes que celles du commun, leur raison demeure néanmoins toujours la maîtresse, et fait que les afflictions même leur servent et contribuent à la parfaite félicité dont elles jouissent dès cette vie. Car d'une part se considérant comme immortelles et capables de recevoir de très grands contentements , puis d'autre part considérant qu'elles sont jointes à des corps mortels et fragiles, qui sont sujets à beaucoup d'infirmités, et qui ne peuvent manquer de périr dans peu d'années, elles font bien tout ce qui est en leur pouvoir pour se rendre la fortune favorable en cette vie, mais néanmoins elles l'estiment si peu au regard de l'éternité, qu'elles n'en considèrent quasi les événements que comme nous faisons ceux des comédies. Et comme les histoires tristes et lamentables que nous voyons représenter sur un théâtre nous donnent souvent autant de récréation que les gaies, bien qu'elles tirent des larmes de nos yeux : ainsi ces plus grandes âmes dont je parle ont de la satisfaction en ellesmêmes de toutes les choses qui leur arrivent, même des plus fâcheuses et insupportables. Ainsi

ressentant de la douleur en leurs corps, elles s'exercent à la supporter patiemment, et cette épreuve qu'elles font de leur férce leur est agréable ; ainsi voyant leurs amis en quelque grande affliction, elles compatissent à leur mal, et font tout leur possible pour les en délivrer, et ne craignent pas même de s'exposer à la mort pour ce sujet, s'il en est besoin : mais cependant le témoignage que leur donne leur conscience, de ce qu'elles s'acquittent en cela de leur devoir et font une action louable et vertueuse, les rend plus heureuses que toute la tristesse que leur donne la compassion ne les afflige. Et enfin comme les plus grandes prospérités de la fortune ne les enivrent jamais et ne les rendent point plus insolentes , aussi les plus grandes ad* versités ne les peuvent abattre ni rendre si tristes que le corps auquel elles sont jointes en devienne malade. Je craindrois que ce style ne fut ridicule, si je m'en servois en écrivant à quelque autre; mais pourceque je considère votre altesse comme ayant l'âme la plus noble et la plus relevée que je connoisse, je crois qu'elle doit aussi être la plus heureuse, et qu'elle lésera véritablement, pourvu qu'il lui plaise jeter les yeux sur ce qui est au-dessous d'elle, et comparer la valeur des biens qu'elle possède, et qui ne lui sauraient jamais être ôtés, avec ceux dont la fortune l'a dépouillée, et les disgrâces dont elle la persécute

en la personne de ses proches ; car alprs elle verra le grand sujet qu'elle a d'être contente de ses propres biens. Le zèle extrême que j'ai pour elle est cause que je me suis laissé emporter à ce discours, que je la supplie très humblement d'excuser, comme venant dune personne qui est, etc.

A M. GHANUT *.

(Lettre 36 du tome I.) M ON6IE UR ,

, Vous ayea grande raison Ae penser que j 'ai bfeat*» coup piuSjde sujet d'admirer qu'une reine perpétuellement agissante dans les, affaires se soit souvenue, après plusieurs mets, d'une lettre que j arois çu rhooqew de lui épriyef, et qu'elle ait pris la peine d'y répondre, que non pas qu'slle n'y ait point répandu plus tôt. J'ai été st*rprif*<te voir quelle écrit si nettement ejt si facilement en français ; toute notre nation l#i en est t*ès obligée , et il nae semble que cette.prir^oe^se est bien pl 119 créée » L'image de

« « La lettre de la reine de Suède à M. Descartes est perdue; elle étoit du jmoU de-'déceffl^re Vvfez la lettre manuscrite de tthamit à' ¥>es-

cartes , 4M i«(le déeewAre. # »

ao.

5o8 LETTRES,

Dieu que le reste des hommes, d'autant qu'elle peut étendre ses soins à plus grand nombre de diverses occupations en même temps : car il n'y a au inonde que Dieu seul dont l'esprit ne se Jasse point, et-qui n'est pas moins exact à savoir le nombre de nos cheveux, et à pourvoir jusques aux plus petits vermisseaux, qu'à mouvoir les cieux et les astres. Mais encore que j'aie reçu comme une faveur nullement méritée la lettre que cette incomparable princesse a daigné m'écrire, et que j'admire qu'elle en ait pris la peine , je n'admire pas en même façon qu'elle veuille prendre celle dëiire le livre de mes Principes, à cause que je me persuade qu'il contient plusieurs vérités qu'on trouveroit difficilement ailleurs. On peut dire que ce ne sont que des vérités de peu d'importance, touchant des matières de physique, qui semblent n'avoir rien de commun avec ce que doit savoir une reine: mais d'autant que l'esprit de celle-ci est capable de tout , et que ces vérités de physique font partie des fdiidements de la plus haute e| plus parfois môralë , j'ose espérer qu'elle a*kra de la satisfaction de les connoître. Je serois ravi d'apprendre qu'elle vous eût choisi avec M. Freinshemius potirltf soulager en cette étude; et je vous aurois très gfrjatide obligation si vous preniez la pçine de m'avertir des Jjeux 014 je ne me suis pa$ assez expliqué. Je serois toujours soigneux de vous répondré dès le jour

LETTRES. 3og

même que j'aurois reçu de vos lettres; mâis cela ne servirait que pour wla propre instruction, car il y a si loin d'ici à Stockholm, et les lettres passent par tant de mains avant que d'y arriver, que vous auriez bien plus tôt résolu de vous-même les difficultés que vous rencontreriez, que vous n'en pourriez avoir d'ici la solution. Je remarquerai seulement en cet endroit deux ou trois choses que l'expérience m'a enseignées touchant ce livre. La première est , qu'encore que sa première partie ne soit qu'un abrégé de ce que j'ai écrit en mes Méditations, il n'est pas besoin toutefois pour l'entendre de s'arrêter à lire ces Méditations, à cause que plusieurs les trouvent beaucoup plus difficiles, et j'aurois peur que sa majesté ne s'en ennuyât. La seconde est qu'il n'est pas besoin non plus de s'arrêter à examiner les règles du mouvement, qui sont en l'article 46 de la seconde partie, et aux suivants, à cause qu'elles ne sont pas nécessaires pour l'intelligence du reste. La dernière est qu'il est besoin de se souvenir, en lisant ce livre, que bien que je ne considère rien dans les corps que les grandeurs, les figurés et les mouvements de leurs parties, je prétends néanmoins y expliquer la nature de la lumière , de la chaleur , et de toutes les autres qualités sensibles; d'autant que je présuppose que ces qualités sont seulement dans nos sens, ainsi que le chatouillement et la douleur,

3lO LETTRES.

et non point dans les objets que nous sentons, dans lesquels il n'y a que certaines figures et mouvements qui causent les sentiments qu'on nomme lumière, chaleur, etc. : ce que je n'ai expliqué et prouvé qu'à la fin de la quatrième partie; et toutefois il est à propos de le savoir et remarquer dès le commencement du livre, pour le pouvoir mieux entendre. Âu reste, j'ai ici à m'excuser de ce que vos lettres me sont allées chercher à Paris , et que je ne vous avois point encore mandé mon retour en Hollande, où il y a déjà cinq mois que je suis; mais je supposois que M. Clerselier vous l'écriroit , à cause qu'il me faisoit souvent part de vos nouvelles lorsque j'étois en France; et j'étois bien aise de ne rien écrire de mon retour, afin de ne sembler point le reprocher à ceux qui m'avoient appelé. Je les ai considérés comme des amis qui m'avoient convié à dîner chez eux ; et lorsque j'y suis arrivé, j'ai trouvé que leur cuisine étoiten désordre, et leur marmite renversée; c'est pourquoi je m'en suis revenu sans dire mot, afin de n'augmenter point leu* fâcherie. Mais cette rencontre m'a enseigné à n'entreprendre jamais plus aucun voyage sur des promesses , quoiqu'elles soient écrites en parchemin. Et bien que rien ne m'attache en ce lieu , sinon que je n'en connois point d'autre où je puisse être mieux , je me vois néanmoins en grand hasard d'y passer le reste de mes jours, car j'ai peur que

LETTRES. 3ll

nos orages de France ne soient pas sitôt apaisés 9 et je deviens de jour à autre plus paresseux, en sorte qu'il seroit difficile que je pusse derechef me résoudre à souffrir l'incommodité d'un voyage. Mais je suppose que vous reviendrez quelque jour du lieu où vous êtes; alors j'espère que j'aurai l'honneur de vous voir ici en passant. Et je serai toute ma vie, etc.

La lettre jointe à celle-ci ne contient qu'un compliment fort stérile : car , n'étant interrogé sur aucune matière, je n'ai osé, par respect, en toucher aucune , afin de ne sembler pas vouloir faire le discoureur, et j'ai cru néanmoins que mon devoir m'obligeoit d écrire.

A Egmont, le a 6 février 1649.

Page 1