‹ Œuvres de Descartes (volume 5)Chapitre 44 sur 63 · RÉPONSE DÉ ML MORUS · texte numérisé non relu

RÉPONSE DÉ ML MORUS

A M. CLERSELIER.

(Lettre 65 du tome III. Version.)

Monsieur,

Je n'ai reçu que le i5 avril 1 celle que vous m'avez fait l'honneur de ni'écrire de Paris le 1 2 décembre 1 654- Je suis surpris de ce retardement. J'étois alors à Grantham, aux environs de Lincoln : je m'étois retiré à la campagne en partie pour rétablir ma santé. J'ai eu une véritable joie d'apprendre le louable dessein que vous avez de mettre au jour tous les écrits de M. Descartes qui sont entre vos mains : en quoi vous travaillez non seulement pour le nom et la mémoire de cet excellent philosophe, mais encore pour l'utilité de tous les gens de lettres; car il n'y a personne à qui on puisse appliquer plus heureusement qu'à cet homme divin lé passage d'Horace :

Il n'entreprend rien que d'utile.

C'est pourquoi si j'avois un conseil à vous donner,

■ Lisez probablement février; car cette lettre est datée du 14 mars , et Morns dit qu'il s'est écoulé un mois entre la réception de la lettre de Clerselier et cette réponse.

ce settfit 'âfo he rien supprimer de ses ouvrages , tant de cëtix qu'il n'a fait qu'ébaucher , que de Ceux auxquels il a donné la dernière main : ce qui ne peut tourner qu'au bien de la république des. lettres/ Ainsi, pour ne mettre aucun obstacle à un dessein si utile, j'y donne les mains de bon cœur i et je vous permets de faire imprimer là première et la seconde lettre que j'ai écrites à M. Descartes i parceque sans elles , coinme vous dites fort bien , on n'est pas en état d'entendre si facilement ses réponses.; je crois même qu'il ne seroit pas inutile défaire imprimer aussi ma troisième, puisqu'elle est }la réponse aux précédentes de M. Descartes ; mais comme ma quatrième n'a rapport à aucune de& siennes , et que la mort inopinée l'a empêché d'y faire réponse, je ferois difficulté dé lui faire voir le jour : si néanmpins quelques uns de ses amis , ou de cjeux qui vivoient et conféroient plus fréquemment avec lui , vouloient y suppléer par line réponse , je crois qu'alors il ne seroit pas inutile de la joindré aux autres ; et quand même cela ne pouraoit se faire à présent , s'il y avoit apparence que l'impression de la troisième et de la quatrième lettre engageât quelqu'un des plus habiles disciples de M. Descartes à répondre à toutes les difficultés que je propose à ce grand philosophe, cette seule espérance me porterait plus facilement à vous accorder toute liberté dë les mettre au jour avec

les autres. Vous trouverez peut-être vous-même quelque expédient là-dessus meilleur que le mien ; mais pour ne pas vous arrêter davantage , je m'en remets entièrement sur toute cette affaire à votre prudence et à votre équité.

Je ne saurois vous exprimer la douleur que j'ai ressentie à la nouvelle de la mort prématurée de M. Descartes. J'étois zélé admirateur de l'esprit et des vertus de cet homme incomparable , et je désirois passionnément de lire sa réponse que j'attendois à ma troisième et quatrième lettre , qui parcourent toute sa philosophie. Vous m'apprenez , monsieur , qu'il avoit commencé une réponse à ma lettre du a3 juillet. Je conjecture qu'il a écrit ce fragment étant encore à Egmont en Hollande , et il la discontinua ( comme il me le fit savoir par ses amis ) parcequ'ayant l'esprit occupé de son départ pour la Suède, il ne put vaquer en même temps, selon ses termes, à tant de difficultés si subtiles , et à des disquisitions de si grande importance : mais il promit bien sûrement à ses amis de retourner le printemps suivant, et de in 'y faire alors une ample réponse , capable de lever tous mes doutes : mais puisque la cruelle mort nous a enlevé tout le reste , je ne voudrois pas que ce fragment de deux pages dont vous parlez vint à périr.

Quant à ces autres monuments plus précieux

et plus importants qne vous dites avoir entre les mains, et à qui vous promettez de faire voir le jour en leur temps , je m'en forme d'avance une joie infinie , et je vous aurais toute l'obligation possible si vous vouliez bien me faire la grâce de marquer seulement dans votre première lettre le sujet et le titre de chacun de ces livres. Votrefdernière lettre fait renaître en moi cette ardeur que j'avois autrefois pour la philosophie de M. Descartes, et qui s'étoit un peu ralentie par la mort de cet illustre ami , faute de nouveaux sujets de lecture: ou plutôt, pour vous dire les choses comme elles sont , ce n'étoit pas Tunique cause , d'autres occupations avoient détourné mon esprit sur des études tout-à-fait différentes. Car lé poids des raisonnements, la beauté sensible de la vérité , la grandeur et la sublimité du génie , le bel ordre, l'enchaînement et la correspondance universelle de tous les écrits de M. Descartes font qu'après les avoir lus mille fois on les trouve toujours nouveaux, toujours pleins de charmes qui les font relire avec plaisir : de même que la lumière du soleil qu'on voit tous les jours sans se lasser, et dont le lever est attendu, souhaité et reçu tous les matins avec de nouvelles démonstrations de joie par les hommes , les oiseaux et le reste des animaux. D'ailleurs la philosophie cartésienne (malgré les murmures secrets des uns , et les déchaînements

emportés des autres) est non seulement agréable à lire, mais elle est principalement utile pour la religion , qui est la fin principale de toute la philosophie ; car les péripatéticiens prétendent qu'il y a certaines formes substantielles qui sortent de la puissance de la matière, et qui lui sont tellement unies, qu'elles ne peuvent subsister sans elle, et que par conséquent elles retournent enfin de nécessité dans la puissance de la matière , ces philosophes rapportant à cet ordre les âmes de presque tous les êtres vivants , et oelles-là même à qui ils donnent du sentiment et de la pensée; les épicuriens, qui d'un autre côté se moquent des formes substantielles, attribuant à la matière même le sentiment et la pensée, il n'y a que M. Descartes, entre tous les philosophes, qui ait banni de la philosophie toutes les formes substantielles , ou ces âmes sorties de la matière , et qui ait entièrement dépouillé la matière de la faculté de sentir et de penser; de sorte que si l'on suivoit les principes de M. Descartes, on auroit une méthode très certaine et un moyen très facile pour démontrer l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme , qui sont les deux fondements les plus solides et les uniques soutiens de la vraie religion. Je remarque ces choses en deux mots , parmi plusieurs autres que je pourrois ajouter , et qui se rapportent au même sujet; mats je dirai en gros qu'il n'y a au-

cune philosophie qui combatte si fortement les athées , jusqu'au fond de leurs retranchements , et qui détruise si heureusement tous leurs réduits , que la philosophie cartésienne bien entendue, à laquelle on pourroit joindre celle de Platon pour ce point» Ce qui me foit espérer que tous les gens de bien me pardonneront les grandes louanges cjue j'ai données à cet homme incomparable , dans les lettres que je lui ai écrites $ et je crois ( quel que puisse être le sentiment de notre siècle pour M. Descartes, dont la mémoire est encore trop récente pour pouvoir ensevelir sitôt tons ses envieux ) , je crois , dis*je , que la postérité embrassera sa philosophie avec honneur, et qu'elle reconnoîtra le bon usage qu'on en peut faire. .

Je prédis, volontiers ces choses pou* vous en* courager le plus qu'il m'est possible à ptiursui* vre le noble dessein que vous avefc de faite im* primer tous les écrits qui sont entre vos mains. Vous obligerez par là bien des personnes , et moi surtout * qui trouve un extrêitae plaisir dans cette lecture. , • -

Si voua jugez à propos de faine imprimer mes lettres , je vous prie de ne pas le faire sur les exemplaires .que vous àvez déjà, parceque je vous en prépare dé pluq correctes ; ayant donné plus d'attention à cette lecture , j'ai trouvé à corriger quelques endroits qui m'étoient échappés date

la précipitation et l'ardeur avec laquelle j'écrivis à M. Descartess. J'ai aussi effacé quelques unes de mes questipns sur la troisième et quatrième lettre i la première et la seconde sont entières.

Au reste, n'attribuez ni à négligence ni à mépris, de ce qu'il s'est éqoulé un mois depuis que j'ai reçu votre lettre, sans vous faire réponse. J'ai pour vous toute l'estime et la considération possibles, tant à cause de . l'excellent esprit que j'ai reconnu en vous par vds lettres , qu'en considéra* tiojiide^SFçfrfc de piété dont M. votre frère usa, lors de son ambassade en Suède, envers JSf. Descar tes* après sa mort. Tout le temps qui s'est écoulé depuis que* -j'ai rçqti. votre lettre s'est passé en partie & terminer ks^afl&res x$ui me retenoient à la c^mp^gpe^ £t çn p^rtieà corriger ejt à* transcrire jnps IçftreS & M« Pesâtes; depuis mon retour dan? notre académie, je n'ai! pas cru devoir vous répopdre Mvant que ,tpijt,fût. achevé.: aujourd'hui tout es#, prêt, les lettres de M* Descayteset . les miennes : je ne vous*les envoie pas cependant par ce cogr^lçr; j'ai voulu savoir auparavant si cette lettre vous seroit rendre sûrement. Dès que vous nje l'aurez fait smojz, je les ferai toutes partir. .YAvis .me ferez plaisir de^me marquer dans la première >où voua en êtes dç votre projet. Je souhaite de tout mon coeur qu*il réussisse. Ge sont les vœux

que forme pour vous, et pour tous MM. les cartésiens, etc.

A Cambridge, du collège de Christ, ce 14 mai 16 55.

LETTRE DE M. DE FERMAT

A M. CLERSELIER,

SUfe LA DIOPTRIQUE DE M. DESCARTES.

(Lettre 43 du tome III.)

A Toulouse, le 3 mars i658.

Monsieur,

J'ai reçu votre lettre avec les deux copies des écrits de M. Descartes sur le sujet de notre ancien démêlé; je voudrois bien, monsieur, vous satisfaire ponctuellement, en ce que vous semblez souhaiter que je fasse mes réponses d'alors qui se sont égarées ; mais comme je hais naturellement tout ce qui choque tant soit peu la vérité, et qu'il me seroit aussi malaisé de rajuster ce vieux ouvrage, qu'à un peintre de refaire mon portrait d'alors sur mon visage d'à présent, j'ai cru qu'il valoit mieux vous écrire tout de nouveau une lettre qui contiendra mes raisons d'opposition , et

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vieilles et nouvelles, et c'est i quoi je travaillerai pour la huitaine, rentre dans vos sentiments pour cet qui concerne l'impression; il faudra changer les termes les plus choquants et les plus aigres; mais n'y faire point autrement de grand changement; et de cela je m'en remets à vous. Pour notre question de Dioptrique, je vous proteste, sans nulle feintise, que je souhaite de m'être trompé; mais je ne saurais obtenir sur moi, en façon quelconque, que le raisonnement dè M. Descartes soit une démonstration , et même qu'il en approche. Je vous enverrai dans huit jours la lettre qui éclaircira mes doutes sur cette matière. Et je suis de tout mon cœur, etc.

J'ai retenu cette lettre, qui étoit prête à vous être envoyée dès la semaine passée, parceque j'ai cru que M. Digby, par la voie duquel j'ai pris la liberté de vous écrire, ne seroit pas encore de retour à Paris. Vous recevrez donc les deux conjointement; et si la seconde est un peu longue, assurez-vous T monsieur, que j'ai pris peine à raccourcir , et que je pourrais dire beaucoup plus de choses que je n'ai fait Je l'ajouterai un jour, si les géomètres de Paris soutiennent la démonstration de M. Dçscartes.

LETTRE DE M. DE FERMAT

A M. CLERSELIER,

SUE LA DIOPTftIQUB DE M. DESCARTES*

(Lettre 44 du tome III.)

Da 10 mars i658.

Monsieur,

Les conclusions qui se peuvent tirer de la proposition qui sert de fondement à la Dioptrique de M. Descartes sont si belles, et doivent naturellement produire de si beaux effets dans tous les ouvrages de l'art qui regardent la réfraction, qu'il seroit à souhaiter, non seulement pour la gloire de notre défunt ami, mais bien plus pour l'augmentation et embellissement des sciences, que cette proposition fut véritable; et qu'elle eût été légitimement démontrée, et d'autant plus qu'elle est de celles dont on peut dire que multa sunt falsa probabitiora verts. Je veux même passer plus outre, et la comparer à ce fameux mensonge dont il est parlé dans le Tasse, et que ce poëte assure être plus beau que la vérité.

Quaodo «ara il rero Si bella , che si possa à ti pfoporre

Je commence par là, monsieur, afin de vous faire connoître que je sérois ravi que le différent que j'ai eu autrefois sur ce sujet avec M. Descartes se terminât à son avantage ; j'y trouverais mon compte en toutes façons: la gloire d'un ami que j'ai infiniment estimé, et qui a passé avec raison pour un des grands hommes de son temps, l'établissement d'une vérité physique des plus importantes, et l'exécution aisée des effets merveilleux qui s'en pourraient infailliblement déduire ; tout cela me vaudroit incqmparablement mieux qu'un gain de cause, quand même je devrois compter pour rien le

Mecum ce i tasse feretur,

dont les amis de M. Descartes peuvent toujours raisonnablement consoler ses adversaires. Je me mets donc, monsieur, en la posture d'un homme qui veut être vaincu , je le déclare hautement.

Jam jam effiraci do manu» scientiae.

Mais parceque les démonstrations sont des raisons forcées, et qu'à moins d'être convaincu par elles, on n'en saurait être persuadé, voyons, monsieur, si le contentement des. lecteurs . peut échapper à notre auteur, et si nous pourrons nous

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