‹ Œuvres de DescartesChapitre 14 sur 103 · MÉDITATIONS · texte numérisé non relu

MÉDITATIONS

En 1629, Descartes avait ébauché un « petit traité de méta- » physique ». Dix ans plus tard, il le reprit pour une rédaction définitive, en novembre lôSg ; le 1 1 mars 1640, l'ouvrage était prêt à imprimer. Notre philosophe, qui depuis l'été de 1637 résidait près de Harlem, au riant village de Santpoort, annonce à cette date qu'il s'installera à Leyde dans cinq ou six semaines, afin de s'occuper de l'impression'. Et comme ce nouvel « Essai » était en latin, il le fit d'abord revoir à deux professeurs de l'Université d'Utrecht, ses amis Regius et ^milius*" : ceux-ci se contentèrent de corriger quelques fautes de latinité; encore en laissèrent-ils plus d'une, que relèvera plus tard le bon Mersenne. jMais notre philosophe désirait surtout avoir Tavis des théologiens : de là les premières objections, demandées à Caterus, et les réponses qu'aussitôt il s'empressa d'y faire. Qui était donc ce Caterus' ?

a. Tome III, p. 35-36.

b. Ibid., p. 61 et p. 63-65 : mai 1640.

c. Voir le recueil : Bijdragen voor de Geschiedenis van het Bisdorn van Haarlem. (Derde Deel, Harlem, 1875.)

Vit de Akten van het Haarlemsche Kapittel :

« i632, 29 Julij. — Amp. D. Decanus convocavit capitulares Harlemi Vie de Descahtes. iy

290 Vie de Descartes.

Descartes s'était adressé d'abord à deux prêtres catholiques qu'il connaissait à Harlem, Bannius (Jan-Albert Ban) et Bloemaert. L'un et l'autre étaient curés de paroisse en cette ville. Bannius avait été en outre curé du grand béguinage ; il devint ensuite archiprêtre, et lorsqu'il mourra, le 27 juillet 1644, Bloemaert lui succédera dans cette dignité. Mais surtout ils étaient tous deux, depuis des années, chanoines d'un chapitre, dont les membres avaient au moins le grade de licencié en

» refidentes cum Ampl. D. PrEepolho, adfueruntque RR. DD. Buggaeus, » Blommertius & Bannius, in caufâ vacantis curas & Archiprefbyteratûs » Alcmariani per obitum adm. R. D. M'' Quirini Cofteri, 25 hujus » defundi. » (Page 3o8.)

« ...M""" Quirinum faepius commendaffe perfonam R. D. Joannis » Cateri, quem optaverat libi elTe fuccelTorem. »

« Itaque Domini confratres fuper haec interrogati unanimiter refpon- » derunt, gratum ipfis fore, fi D. Càterus in curam iftam afTumeretur » propter qualitates inlignes & dona, quœ ipfi à Deo coUata funt, non » folùm ad paftoratum iftum adniiniftrandum, fed eiiam optare fe, ut in » confratrem capitularem Ecclefia; noftrœ loco Cofteri polTet eligi & » Archiprefbyterum diftridûs Alcmariani, & ut in eum finem intra '> annum deberet gradum Licentiae in Univerfitate Catholicà fufcipere, » petentes ut fuper his confulatur etiam Ul>""^ Vicarius Apoftolicus : quod » facere fufcepit Amp. D. Decanus. »

(I Evocatus ad Capitulum R. D. Caterus & de fupradido paftoratu » interrogatus, brevjter reipondit, fe non percelli in loci & relidentiee » mutatione, fed valde in gravitate oneris quod ipfi à Capitulo oflertur, » & refignare fe in ftatum vocationis in judicium & voiuniatem Supe- » riorum... » (Page 309.)

« i632, 12 Oct. — Intelleilo conferifu Illuftr. Domini de aflumtione » M" Joannis Cateri ad numerum confratrum Capiiuli noftri graduato- » rum per Amp. D. Decanum, procelfum fuit ad eleélionem ejus; & » omnes pariter elegerunt eum in locum M" Quirini Cofteri, p. m., » petentes ut intra annum promoveatur ad gradum Licentiae in S. Theo- » logiâ. » (Page 3 12.)

« i632, 26 Oct. — Praefentibus Harlemi 111""' D. Rovenio Vie. Ap. & » Amp. D. Prœpolito Mario, convocavit Amp. D. Decanus confratres » Harlemi refidentes, «S; R. D. M'""' J. Caterum, paftorem Alcmaria- » num, ad inftituendum eundem in Canonicatum graduatum ecclefiae » noftrœ. «

« Itaque lUuftriir. Dominus horâ circiter decimâ ante meridiem in » Sacello Amp. D. Decani, accepta fidei & fidelitatis profeftione à D. n Catcro, alliliente Amp. D. Decano itidemque librum ex quo legebatur

Méditations. 291-

théologie. En i632, un de leurs confrères, qui était en même temps archiprêtre d'Alkmaar, Quirinus Costerus, étant venu à mourir, on le remplaça comme curé de la paroisse de Saint- Laurent en cette ville d'Alkmaar, et comme archiprêtre du district, par un prêtre bien connu déjà de Bannius et deBloemaert,Johan de Kater ou Joannes Caterus, qui fut aussi élu chanoine du chapitre de Harlem : à une condition toutefois, c'est

» tenente, inveftivit eundem per impofitionem byrreti tradidonemque v almutii. . . »

« In loco Capituli ordinario,. . . Illuftr. Dcminus conftituit D. Cate- » RUM Archiprefbyterum diftridûs Alcmariani, loco D. Cofteri defundi » & prœdecefloris ejus in paftoratu. . . » (Page 3i3.)

« i633, II Oct. — ...Relatum eft, quod lUmus £> yic. Ap. difpenfa- » verit cum D. Catero fuper dilatione promotionis intra annum propter » légitima impedimenta, quam anno fequenti Deo dante fufcipiet. » (Page 3i5.)

Plus tard, semble-t-il, les choses se gâtèrent, et on lit, au sujet de Caterus, les notes suivantes :

« 27 aprilis i65o. — De Catero : quum fe pro non canonico gerat & » eum 111""'^ abfolverit à Capitule, cujus abfolutionis vi deinceps non » comparet : placuit confratribus agi de alio in ipllus locam fubftituendo; » & electus M' Gerardus BraelTemius. » (Page 3i8.)

Puis, au sujet d'une affaire, dont Caterus s'était par trop désintéressé :

a 16 Janv. i653. — ... Et conclulum quôd Caterus, û velit elïe archi- » prefbiter, debeat agere quae funt archipref biteri & conformare fe Capi- » tulo. » ,'Page 3 10.)

« i655, 6 April. — Petiit etiam D. Caterus abfolvi ab archiprcfbi- » tatùs officio : ipfum nomine Capituli adibunt D. Stenius & Ebbius. » (Page 440.)

« i655, 6 Julij. — Caterus manebit archiprefbiter Aicmarianus. » [Ibid.)

« 1 656, 8 Aug. — A6lum de paftoratu Alcmariano per obitum D. Cateri '- vacante. » fPage44i.)

Enfin au t. XXI dumcme recueil Bijdragen, etc. (1896), on trouve :

1° De Geschiedenis en de Reliquie van het Mirakel H. Bloed te Alkmaar ("p. 321-410;, par E -H. Rijkenbi.-rg. Caterus s'occupa de cette question en 1643, pour essayer d'établir l'authenticité du miracle.

2° De Statie van St. Laurens te Alkmaar (p. 410-^2^), par C.-W. Bruinvis. Il y ebt question de Jehan de Kater, originaire de Harlem, ou né à Anvers d'une vieille famille d'Alkmaar, ou né à Alkmaar même. Il était « meester in de vrijc Kunsten, licentiaat in de Godgeleerdheid », fut curé de Saint-Laurent à Alkmaar et archiprêtre, de i632 à i656, ci mourut le 17 juillet 1Ô5Ô.

292 Vie de Descartes.

qu'il se pourvoirait, avant un an, auprès d'une Université catholique, de la licence en théologie qu'il n'avait pas encore ; un second délai d'une année lui fut accordé en i633, et il est à croire que Caterus se mit alors en règle : car lorsqu'il mourut, le 17 juillet r656, il est qualifié de « maître es arts libéraux et » licencié en théologie ». Peut-être était-il allé prendre ses grades à Louvain, où en seignait, entre autres, un professeur du pays, Plempius (Vopiscus-Fortunatus),dont un frère, d'ailleurs Jésuite, le P. Plemp (Peter), exerçait son ministère précisément à Alkmaar. Dès lors tout s'explique. En 1640, Descartes, avant d'envoyer son manuscrit en France, le soumet à Bannius et à Bloemaert, autant dire au chapitre de Harlem : à défaut d'une Faculté de théologie, n'était-ce pas en pareille matière la plus haute autorité doctrinale que le catholicisme eût en'HoUande? Mais les deux bons chanoines, dont les études théologiques étaient sans doute un peu lointaines, et qui, nous l'avons vu", s'occupaient plutôt de science musicale, firent appel à leur confrère plus jeune apparemment et surtout dont les connaissances étaient de plus fraîche date, l'archiprêtre d'Alkmaar Caterus. Peut-être Descartes s'imaginait-il que la Sorbonne de Paris ferait à son ouvrage un accueil plus favorable, s'il se présentait avec l'approbation de cette petite Sorbonne de ia Hollande, le chapitre diocésain de Harlem ; et c'est ainsi que les objections du théologien Caterus accompagnèrent en France la métaphysique du philosophe : sorte de passeport, ou de brevet, ou de patente d'orthodoxie, comme en avaient les pèlerins qui se rendaient à Lorétte''.

a. Ci-avant, p. 122.

b. Tome III, p. 265, 1. ?:o-2j, et p. 267, 1. 8-10. Caterus avait encdre présent à l'esprit ses auteurs, et il les cite : les classicjues d'abord, saint Thomas, Duns Scot, saint Denys et même Boèce, puis le docteur dont les ouvrages faisaient alors autorité dans les écoles catholiques, Francesco Suarez. Descartes répond à tout avec empressement. - Notons ce détail, t. VII, p. 95, 1. i3-i I : Scio me aliquancio ita Suarem audiviffe. Déclaration embarrassante, le Jésuite espagnol Suarez, né le 5 janvier 1648, mourut le 25 sept. 161 7, et enseigna les vingt dernières années de sa vie à r Université de Coimbre. Caterus aurait donc entendu, non pas Suarez

Méditations. 293

L'ouvrage n'était pas encore imprimé, et Descartes se trouvait un peu embarrassé. II n'aurait voulu qu'une douzaine d'exemplaires d'abord, qu'on aurait distribués à quelques théologiens de Paris, pour obtenir l'approbation de la Sorbonne, et donner ensuite l'édition. Mais comment être sûr qu'on n'en imprimerait pas davantage ? Et le libraire pourrait-il en refuser aux curieux qui ne manqueraient pas de le solliciter^? Descartes se méfiait, non sans raison. Il ne voulait pas surtout que les ministres protestants de Hollande en eussent connaissance avant les théologiens de France. Il entendait réserver à ceuxci la primeur du nouveau traité de métaphysique, les mettre par là tout d'abord dans ses intérêts et se prévaloir ensuite auprès du public de leur autorité. Encore faisait-il des distinctions entre les théologiens catholiques. On avait attaqué au Collège de Clermont sa Dioptriquej dans des thèses de fin d'année, en juillet lôSg ; c'était le Collège des Jésuites à Paris, et Descartes s'imagina que toute la Compagnie lui déclarait la guerre^ Il se tourna donc vers la Faculté de théologie, c'està-dire la Sorbonne, et comme il connaissait personnellement un des docteurs de cette Sorbonne, le P. Gibieuf, il compta sur lui pour gagner les autres membres et obtenir l'approbation de tout le corps'. Le 11 novembre 1640, il envoya donc en manuscrit sa métaphysique, avec les premières objections et réponses, à son ami Mersenne, toujours par l'intermédiaire de Huygens, et avec des instructions précises^. Il proposait comme titre : Meditationes de prima phiiosophia. Une longue

lui-même, mais un maître qui professait la doctrine de Suarez. L'ouvrage de Suarez, Metaphyftcœ Difputationes, parut à Salamanque, 1697 ï Venise, 1610 et 1619 ; Paris, i6o3 et 1619; Cologne, 1608 et 1620; Mayence, 1601, i6i4et i63o.

a. Tome III, p. 102, 1. i3-i6 ; p. 126, 1. 17, à p. i 27, 1. 18, et p. i83- 184 : lettres de juillet et septembre 1640.

b. Ibid., p. io3, 1. 17-27, et p. 206, 1. 17-23 : juillet et 28 octobre

c. Ibid., p. 184. 1. io-i5; p. 237-238 et p. 238-240. lettres des 3o sept, et II nov. 1640.

d. Ibid., p. 235, 1. io-i3, et p. 241-242 : lettres des 1 1 et 12 nov. 1640.

294 Vie de Descartes.

lettre à Messieurs de Sorbonne (lettre latine comme tout le reste, Descartes parlait cette fois le langage de la maison), servait de préface et de dédicace : le philosophe s'adressait en toute confiance à ces gardiens vigilants de l'orthodoxie, qui ne pouvaient manquer de prendre sa défense en la cause de Dieu. En même temps, Descartes s'excusait auprès d'un ministre protestant, Colvius, qui pourtant lui était favorable, de ne pas lui envoyer encore sa métaphysique" ; et comme Huygens insinuait que le suffrage d'un théologien protestant ferait bien après celui du catholique Caterus, et parlait d'un sien parent, Gaspard van Baerle'', Descartes ne répondit même pas à cette avance : c'eût été compromettre le succès de sa tentative à Paris.

Là le P. Mersenne s'acquitta de la mission dont il était chargé avec le même zèle qu'il avait coutume, c'est-à-dire avec un zèle excessif. Il remit bien une copie au P. Gibieuf, lequel eut d'abord un scrupule : il voulut consulter le supérieur général de l'Oratoire, le P. de Condren', et il ne fit point d'abord d'objections. Peut-être aussi ne trouvait-il rien à reprendre dans cette métaphysique. Il avait lui-même envoyé à Descartes, en i638, un petit écrit de théologie, et il avait publié en i63o un gros volume sur la liberté en Dieu et en la créature ''. La philosophie de Descartes se trouvait sans doute d'accord avec l'un et avec l'autre. Du moins notre philosophe déclare que, sur la liberté en l'homme, aussi bien qu'en Dieu même, ses sentiments sont ceux du P. Gibieuf; il n'accepte pas d'objections à ce sujet, et renvoie au religieux pour y répondre*.

Mersenne donna aussi à lire le manuscrit à d'autres théolo-

a. Tome III, p.. 247-248; et t. X, p. 578 :• lettre du 14 nov. 1640.

b. Ibid., p. 414 : lettre du i-j juillet 1641.

c. Ibid., p. 276-277 : du 3i déc. 1640.

d. Tome I, p. i5i et 219 : mai i63o et cet. i63i. Tome II, p. 97, 1. 1-4, et p. 147, 1. io-i3 : lettres du 3i mars et du 17 mai i638.

e. Tome III, p. 36o, 1. 1 1-14, et p. 385-386 : du 21 avril et du 23 juin

Méditations. 29 c

giens% qui firent aussitôt leurs objections. Elles partirent de Paris le 3 janvier 1641, et arrivèrent en Hollande le 14. Descartes annonce sa réponse le 21 et le 28, et ne l'envoie qu'en février. On s'était trop hâté, à son gré, et il le dit sans ménagement : or l'un des auteurs, sinon le principal, était précisément Mersenne lui-même, trop bon homme d'ailleurs pour se formaliser de" la franchise un peu rude de son ami. Ce furent, dans le recueil imprimé, les secondes objections et réponses.

Jusqu'ici le bon religieux suivait fidèlement les instructions de son ami. Mais il les outrepassa, ce semble, en laissant voir aussi cette métaphysique à Hobbes, un Anglais, un protestant, dont l'intervention ne pouvait faire aucun bien, tant s'en faut, à Descartes auprès de la Sorbonne. Par bonheur, Hobbes se montra un adversaire déclaré du philosophe. Au même moment, il attaqua d'abord la Dioptrique, prétendant que dès i63o, à Paris même, il avait exposé le premier une théorie semblable de la lumière et aussi du son ; et il cite ses témoins, les deux frères Cavendish. Descartes haussa les épaules ''. Il reçut en outre du même auteur, le 22 janvier 1641, des objections, les troisièmes '^, contre %q% Méditations; et il ne put se dispenser d'y répondre, ne fût-ce que par égard pour Mersenne. Celui-ci trouva sans doute la réponse un peu brève ; car le philosophe s'excuse, dans une lettre suivante, du 21 avril : mais « ces objections », dit-il, « lui ont semblé si peu vrai- » semblables, que c'eût été les faire trop valoir, que d'y » répondre plus au long** ».

Par contre, les objections d'Arnauld lui plurent singulièrement'. Antoine Arnauld n'avait que vingt-neuf ans et n était pas

a. Tome III, p. 265, 1. i3-2i ; p. 282, 1. 2-8; p. 286, 1. 18-21 ; et p. 293, 1. 2-4.

b. Ibid., p. 342, 1. 9-15, et p. 354, I., 1-6 :du 3i mars et du 21 avril

c. Ibid., p. 293, 1. 26-28 : du 28 janv. 1641.

d. Ibid., p. 36o, 1. 19-23 : du 2J avril 1641.

e. Ibid., p. 33 1, i. 3-5 : du 4 mars 1641.

2p6 Vie de Descartes.

encore docteur en Sorbonne : il ne le sera qu'à la fin de cette année, le 19 décembre 1641 ^ Mais il comptait déjà comme théologien, et l'attention ^tait attirée sur lui : plus tard son siècle l'appellera « le grand Arnauld ». 11 tenait depuis longtemps Descartes en haute estime, pour la vigueur de son esprit et l'originalité de sa doctrine'', et il avait lu le Discours de la Méthode et les Essais de 1687. Mersenne savait tout cela : aussi le jeune théologien fut-il un des premiers à qui il communiqua les Méditations, dès le mois de décembre certainement. Arnauld, comme on devait s'y attendre, y reconnut d'abord une conformité, qui le ravit, avec certaines pensées de saint Augustin''. Puis il fit quelques remarques de métaphysique

a. Né à Paris, le 6 févr. 1612, il y fit ses humanités et son cours de philosophie ; puis, après avoir commencé des études de jurisprudence (il était d'une famille de robe), il se décida, en i633, pour la théologie. Bachelier en i636, les actes de sa licence durèrent de Pâques i638 jusqu'au carême de t640, et il reçut le bonnet de docteur le 19 déc. 1641. Il avait été ordonné prêtre en sept. 1641. Dès i636, il professait sur la grâce les opinions de saint Augustin ; puis il se fit lui-même un cours de philosophie, qu'il enseigna la seconde année de sa licence au collège du Mans à l'Université de Paris. Il allait bientôt publier son livre De la

fréquente communion, 1643, cause d'une longue guerre entre Jésuites et Jansénistes. Pendant vingt-cinq ans, inquiété et menacé, il dut vivre dans la retraite, et souvent même caché. En 1668, il reparut dans Paris, et même à la Cour. Mais en 1679, il quitta définitivement le royaume de France, et se retira aux Pays-Bas. Il mourut à Bruxelles, la nuit du 8 au 9 août 1694. — Nous le retrouverons en relations avec Descartes, en 1644 et en 1648. Plus tard, Clerselier lui donnera communication d'un MS. du philosophe, Regulce ad Direâionem Ingenii; Arnault s'en servira pour certains chapitres de VArt de penser, ou Logique de Port-Royal, seconde édition, 1664. (Tome X, p. 35i-352 et p. 470-475.)

b. Tome VII, p. 197, 1. 5-6.

c. Descartes avait déjà consulté saint Augustin à la bibliothèque de Leyde, dès novembre 1640 (t. III, p. 247, 1. 4). Il y retourna pour saint Anselme, en décembre (j'èîW., p. 261,1. 9). En février ou mars 1641, il vérifia de nouveau, pour donner à Mersenne les indications nécessaires, les passages qu'avait cités Arnauld. II avait d'ailleurs à lui une Somme de saint Thomas (t. 11, p. 63o, 1. 4), et paraît s'être procure Suarez, Difputationes metaphyjicœ, lorsque Caterus cita cet auteur dans les premières objections. Il conserva sans doute le volume ; car il y renvoie Arnauld dans sa réponse aux 4™=^ objections (t. VII, p. 235,

Méditations. 297

et demanda des explications sur l'âme humaine, sur Dieu, et aussi, sur certains points de théologie, notamment à propos de l'Eucharistie. Descartes répondit atout, avec une complaisance manifeste. Ces objections, numérotées les quatrièmes, sont, dit-il, les meilleures qu'il ait reçues. Aussi il prend son temps : la réponse, annoncée le 4 mars 1641, n'esi envoyée que quinze jours après, le 18 mars; et il attend encore une quinzaine pour envoyer la fin, le 3i mars : il avait été amené, en effet, à s'expliquer sur une question, qui pouvait inquiéter l'orthodoxie de la Sorbonne, la question de l'Eucharistie, et il voulut d'abord consulter les Conciles, au moins celui qui faisait autorité, le Concile de Trente ; plus tard on lui objectera celui de Constance. L'explication qu'il donne, doit rassurer tout le monde, à son avis. Mersenne toutefois jugea prudent de ne point la publier, pour être plus sûr d'obtenir l'approbation de la Sorbonne. Descartes y consentit, bien inutilement d'ailleurs; car on ne. l'obtint pas quand même. Aussi, dans la seconde édition, ne se fit-il aucun scrupule de rétablir le passage supprimé ".

Descartes eût aimé sans doute qu'on s'en tînt aux objections d'Arnauld. Mersenne fut moins bien inspiré, en communiquant en outre les Méditations à Gassend. Notre philosophe ne lui avait point demandé cela, pas plus que de les envoyer à Fermât : il l'avait même défendu pour ce dernier. Mais il comptait sans le zèle de son ami : le paquet était déjà en route

1. i2-t4). Pour la philosophie scolasiii|tic, il cite encore Pierre Lomliard, le « Maître des Sentences » (t. VII, p. 42S, 1. 22, et p 6071.

Chose curieuse, on retrouve ces mêmes noms dans une leitrc de Balzac : « A Monlieur de Siihon, Secrétaire de Monleigneiir le Car- » dinai de Mazarin, le 3 sept. 163!^. » Il lui recommande un W. P. : « C'elt vu Père qui cherche la l'apience par mer (S; par terre, «\ que la » grande réputation i.\ les grands noms ireflilouillent j>oiiit. Il ell bien » plus ami de la vérité, que de Vafquez <!v de Siiarcz, \oire que de Scot iS: » du Maiilre des Sentences. Vous ferez juge de uniies les (peculaiions. » (Les Œuvres de Monfteiir de Bal\ac, MDCLXV, t. I, p. 688.)

a. Tome III, p. ^28, 1. 24-2S ; p. 334, I. 2-5 ; p. 340, I. 17-21 ; p. 349, 1. 4-1 3; p. 416, I. 5-9 ; p. 449, I. 12 i5 ; p. 473, I. 20-22; p. 545, I. .1-12. ViK DE Descartes. 3.S

298 Vie de Descartes.

pour Toulouse. Fermât cette fois prit le sage parti de se taire, ne se souciant pas, après les assauts de lôSy-iôSS, de rentrer en lice avec un aussi rude jouteur". Mais Gassend n'avait point pris part à la lutte engagée au sujet de la Dioptrique, peut-être parce qu'il n'avait point reçu le volume en temps utile, ou qu'il était occupé avec sa Vie de Peiresc, publiée alors *". Il était donc tout disposé à combattre en 1641 ; et il mit toutes ses forces en ligne et s'engagea à fond. Une chose lui avait déplu d'ailleurs dans la Dioptrique : Descartes ne l'avait pas cité, et il citait un mathématicien de Tubingue, Schickhardt, à propos des parhélies de 1629. A quoi notre philosophe répond vertement, que Gassend est trop heureux qu'on n'ait point parlé de son explication, qui ne vaut rien ; quant au phénomène, de quoi peut-il se plaindre, puisque ce n'est pas lui qui l'a observé" ?

Gassend eut donc les Méditations en mains dès le mois de mars 1641, semble-t-il. Nous en avons un résumé de lui dans une lettre du 3 mai ; et le 1 5 du rhême mois il remet à Mersenne ses objections, qui partent pour la Hollande le 18 ou le 19''. La réponse de Descartes fit l'objet de deux envois : on n'a pas la date du premier, mais le second est du 23 juin '. Était-il sincère, en s'imaginant avoir traité « M." Gassendi » honorablement et doucement » ? Dans la même phrase, il déclare d'ailleurs, qu'il le « méprise », et que le pauvre homme « n'a pas le sens commun et ne sait en aucune façon rai- » sonner f »; G est dans ces objections, qui sont les cinquièmes, avec les réponses s, que les deux adversaires, feignant de s'ignorer l'un l'autre, se donnent les appellations de Mens (Esprit), à l'adresse ds Descartes, et Caro (Chair), à l'adresse

a. Tome III, p. 828, I. 1-14, et p. 332-333.

b. Tome II, p. 465, 1. i-5, et p. 470.

c. Tome III, p. 362-363 : du 21 avril 1641.

d. Ibid., p. 364-365.

e. Ibid., p. 3S4, 1. 2-22.

f. Ibid., p. 388-389, même lettre.

g. Tome VII, p. 256-346 et p. 347-391.

Méditations. 299

de Gassendi. Encore ces deux surnoms traduisent-ils imparfaitement les expressions latines, Mens, Caro, et expriment mal les intentions de leurs auteurs. Gassend ne voulait que plaisanter, et sa plaisanterie n'avait rien d'offensant pour Descartes, qui même ne la trouva pas désagréable. On n'en saurait dire autant de la sienne, qu'un spectateur du tournoi traduisit familièrement et justement par les termes de «grosse » bcte" », mettons pour adoucir : « bonne grosse bête », ô Caro optima. Singulière réponse à un adversaire qui, après tout, lui avait plutôt donné un titre d'honneur : « Pensée pure ou pure » intelligence », comme on appelait dans l'antiquité le philosophe Anaxagore. On trouva dans le public que notre philosophe avait été un peu dur. Gassend, dans ses conversations privées, se montrait plutôt conciliant : ce qui ne l'empêcha pas de répliquer aux réponses de Descartes par de longues et nombreuses Instances. Le tout fut imprimé en un assez fort volume, auquel Descartes cette fois ne voulut pas répondre '' Il fît plus : lorsqu'on prépara une traduction française des Méditations avec les Objections et Réponses, il exigea que tout ce qui se rapportait à Gassend fût omis : mouvement d'humeur sans doute, regrettable chez un philosophe, et que peut-être lui-même aussi regretta ". En réalité, des objections comme celles de Gassend, ne répondaient pas du tout à son dessein : elles dispersaient l'attention du lecteur, le détournaient de son objet principal. Elles faisaient dévier à perte de vue vers la philosophie et les discussions philosophiques un traité, où l'essentiel consistait dans deux questions seulement, l'âme humaine et Dieu, soumises toutes deux à l'examen des théologiens.

Descartes fut plus heureux avec les auteurs des sixièmes

a. Tome III, p. 548-549 : ce mot est du P. Durel, religieux minime, 26 février 1642. Voir t. VII, p. 263-264; p. 352,1. 10-24; p. 358, 1. i; p. 410, tin.

b. Tome VII, p. 391-412.

c. Tome IX (1" partie), p. 199, 1. 8-1 1.

joo Vie de Descartes.

objections. Ils appartenaient, semble-t-il, à ce groupe de géomètres et de philosophes, avec quelques théologiens aussi, sorte de petite Académie qui se réunissait tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, assez souvent chez Mersenne, et dont les suffrages pouvaient beaucoup sur l'opinion des honnêtes gens\ Aux objections qui lui vinrent de là, Descartes joignit celle d'un Oratorien, qui n'était pas le P. Gibieuf, mais le P. de la Barde, et répondit à tout, sans se lasser, avec une satisfaction visible'' : il entre dans le détail, révèle quelques-unes de ses pensées les plus intimes, et invoque son expérience personnelle.

Cependant l'approbation de la Sorbonne se faisait toujours attendre. Le P. Gibieuf n'épargnait pas sans doute ses démarches ". Descartes croyait pouvoir compter sur lui, et peut-être sur la Congrégation de l'Oratoire : on nous dit qu'en Hollande, pour ses affaires de conscience, il avait choisi un Oratorien''; et de fait, en 1640, il y avait à Leyde justement un religieux de cette Congrégation, le P. Ellequens% et en t63i, plusieurs avaient demandé à s'établir à Harlem. Un

a. Tome VII, p. 420. Tome XI, p. 690.

b. Tome III, p. 415, 1. 2-18 : du 22 juillet 1641. Tome VII, p. 412-422, et p. 422-447. — Voir aussi t. III. p. 420, 1. 3, etc., et p. 472, 1. 5, à p. 473, I. 4.

c. Tome III, p. 388, 1. 3-6 ; p. 416, 1. 5-9, et p.\4i9, 1. 3-5.

d. « Il eut la ratisfa(Sion de trouver, . . des Prêtres de l'Oratoire, entre » les mains defquels il pût confier la direction de fa confcience pendant » tout le temps de fa demeure en Hollande. » (Baillet, t. I, p. 194).

e. Voici un document sur la « mission de Leyde », Fundatio Leydenjts, daté de Leyde, \" nov. 1668, et signé : Frater Ludoiiicus à S'^ Terefiâ Vijltator generalis. Ce religieux était un carme déchaussé.

« Dominus Hellequens, Patrum Oratorij facerdos, fuit omnium pri- » mus, qui hoc munus fufcepit anno 1640. Hicelapfis tribus vel quatuor » annis, Hagam Comitis fuit euocatus, & à Vicario Apoftolico in pafto- » rem iftius loci conftitutus. »

« In cuius locum fucceiïit Dommus Francifcus; facerdos fœcularis ex » Galliâ oriundus, qui labore pertœfus, ac pauperum penuriâ deterritus, » munere fuo fe abdicauit, ut commodius aliud occuparet. »

« Eo déficiente, ne fine paltore remaneret egena Communitas, fuffeélus » fuit in eius locum Dominus Petrus, diflus Romanus, quia de Romane

Méditations. joi

moment même, il espéra une intervention plus décisive à Paris, celle de la propre nièce de Richelieu, la duchesse d'Aiguillon, qui s'était déjà intéressée en 1637 ^" Discours de la Méthode ; c'eût été alors, comme il le dit, la grande « faveur" ». . Mais rien de tout cela ne réussit.

Il fallait en finir. On était déjà en juillet 1641. Mersenne avait choisi comme imprimeur Michel Soly. Le transport du privilège donné en lôSy se fit à ce nouveau nom le 2 août. L'ouvrage était grossi de toutes les objections venues de Paris depuis décembre 1640, avec les réponses du philosophe : celui-ci insista pour qu'on mît réponses {responsiones), et non pas solutions [solutionesY, qui rappelait trop la terminologie de l'Ecole ; il avait horreur du pédantisme, et préférait le langage et les manières des honnêtes gens. Le titre restait le même : Méditations sur la philosophie première, de l'extstence de Dieu et de l'immortalité de l'âme. Ici encore le terme de Méditations lui paraissait préférable, comme moins scolastique, à

» venerat Seminario : hic pailoris Gallorum dignitatem, per quinque » circiter annos, fatis inglorius, l'ulUnuit : quibus elaplis, inl'aliîiato, ut >• dicitur, hofpite, ad proprios lares, Infulam fcilieet in Flandrià, eft » reuerfus. Itaque per menfes qu^^^.l•, poil eius difcellum, nefciuit Com- >) munitas, quo fuus pallor aufngiiiei. Vnde facile conjicitur dcflendus )> ouium ftatus; nefcisbani enini ubi verbi Dei inuenirent pafcua, aut » quis eis vitx- paiiein frangeret. Inueniebatur nemo. » [Bijdragen voor de Geschiedenis van het Bisdom van Harlem, x. II, 1874, p. 1 16.)

Le môme recueil donne quelques renseignements sur ces trois prêtres : François Elkens, p. loS-ioy; François de Heer, p. 107-108; et Peirus Huyghens, p. 108-110. Le premier était ni à Amsterdam ; il étudia !a théologie d'abord à Cologne, puis à Louvain sous Jansenius, enfin à Paris où il se Ht Oratorien. Il revint en Hollande vers 1626, et y resta une trentaine d'années, jusqu'en 1637 ; il mourut à Bruxelles, le io avril i665. Le second, François de Heer, naquit au Mans; il mourut à Leyde, le 8 nov. 1676. Quant au troisième, Petrus Huyghens, il iui envoyé de Rome par la Congrégation De propagandd Jide, d'où son nom de Petrus Romanus. Le chapitre d'Utrecht lui ordonna de revenir à Leyde, le i8 août i'J4().

a. Tome III, p. 388, 1. 6-9 : du 23 juin 1641.

b. Ibid., p. 340, 1. 9-16 : du 18 mars 1641. Tome VII, p. 1 j8, I. 14.

^02 Vie de Descartes.

celui de Discussions ou Controverses" [Disputationes], qui était précisément le titre de l'ouvrage de Suarez, cité par Caterus, et que Descartes paraît s'être procuré. Au bas de cette page, on avait imprimé, sans doute par avance : Avec approbation des docteurs. L'approbation ne vint pas ; mais cette mention resta quand même, et l'ouvrage fut achevé d'imprimer le 28 août 1641'',

Plusieurs objections se produisirent trop tard*^ pour trouver place dans cette première édition : entre autres, toute une série, en quatorze points, sans nom d'auteur, que le qualificatif (ÏHyperaspistes (dernier champion) ''. Descartes parla d'abord de les réserver pour une seconde édition ; mais il ne les fit pas imprimer, craignant sans doute des redites fastidieuses pour le lecteur. Il y avait répondu cependant avec beaucoup de soin, bien que ces objections eussent été greffées sur celles de Gassend, et en parussent une réédition. L'auteur paraît avoir appartenu aussi à ce groupe de philosophes et de géomètres, dont nous avons déjà parlé. Il habitait Paris, fréquentait l'hôpital des Quinze-Vingts, et y faisait des observations qu'il rapporte, sur un aveugle'. D'autres objections vinrent encore, plus ou moins anonymes, simples lettres d'ailleurs auxquelles Descartes répondit. Le P. Gibieuf lui-même se décida enfin à en envoyer, trop tard (ce fut peut-être à dessein, pour qu'on ne l'imprimât pas). Notre philosophe s'empressa d'y répondre, le 19 janvier 1642^ S-'il avait voulu, Mersenne lui en aurait envoyé de partout : il en recevait de la province, comme celles de ce religieux minime, le P. Durel de Rouen, et même de l'étranger, celles d'un certain Hubner de Londres, ces der-

a. Tome VII, p. 157, 1. 17.

b. Tome III, p. 418-419.

c. Ibid., p. 375-377 et p. 382-383 : du 19 mai et du 16 juin 1641. Voir aussi p. 391-397.

d. Ibid., p. 397-412. Et aussi p. 417, 1. 5-22 : du 22 juillet. Réponse de Descartes : p. 421-435, août 1641.

e. Ibid., p. 409, 1. 15-19, ^t p. 432, 1. 20-25.

f. Ibid., p. 472-480.

Méditations. }oj

nières datées du 29 août 1641 : tant l'ouvrage avait été prompt à se répandre".

Cependant Descartes attendait au fond de la Hollande. Il avait demandé trente exemplaires pour donner à ses amis'', et cent à mettre en vente chez un libraire. Trois mois entiers se passèrent 'sans qu'on les envoyât de Paris. Le 19 janvier 1642, Descartes n'avait rien reçu encore ^ Il fit alors prévenir Michel Soly qu'une seconde édition était sous presse à Amsterdam, chez Louis Elzevier. Il en avait écrit à Mersenne, le 17 novembre 1641 : il venait d'obtenir de l'imprimeur hollandais que celui-ci n'enverrait point d'exemplaires en France, et Soly pouvait encore envoyer une centaine des siens en Hollande, jusqu'à ce que la seconde édition fût prête^. Elle parut dans les premiers jours de mai 1642 : Huygens l'avait en mains pour un voyage qu'il fit de La Haye à Amsterdam, aller et retour, du 19 au 23 mai ; il se divertit « délicieusement' » à lire les additions que Descartes y avait faites.

Ce sont d'abord les septièmes objections, fort amples, avec les réponses non moins amples du philosophe. Ces objections, qu'on avait obtenues à grand peine, étaient d'un Jésuite, le P. Bourdin, professeur au collège de Clermont à Paris. Le 3i janvier 1642, Descartes annonce à Huygens qu'il venait seulement de les recevoir f. Outre les réponses qu'il y fit, il rédigea une lettre à son ancien répétiteur de philosophie à La Flèche, le P. Dinet, devenu provincial pour la Province de France, c'est-à-dire un dignitaire de la Compagnie de Jésus e. Cette lettre donne l'historique de ses démêlés, non seulement avec le P. Bourdin à Paris, mais à Utrecht, oii l'Université, à

a. Tome III, p. 438-439 (Huebnerus), et p. 547-549 (Durel ou Du Relie).

b. Ibid., p. 235, 1. 26-27.

c. Ibid., p. 484, 1. 22.

d. Ibid., p. 445, 1. 25-28, et p. 448-449 : nov. 1641.

e. Ibid., p. 564, 1. 1 1-17 : du 26 mai 1642.

f. Ibid., p. 523, 1. '6-12. Voir t. VII, p. 45i-56i, objections avec réponses intercalées.

g. Tome VII, p. 563-6o3. Et t. III, p. 55j-552.

}04 Vie de Descartes.

l'instigation de Gisbert Voët, venait de rendre contre lui un jugement, le 17 mars 1642. C'est donc à partir de cette date seulement qu'il put écrire la lettre en question. Nous savons d'ailleurs qu'au lieu d'aller trouver lui-même Louis Elzevier à Amsterdam, il lui donnait rendez-vous à Harlem chez Bannius, notamment le 2 avril 1642, pour s'entendre sur cette seconde édition^.

Le titre en fut un peu modifié. Déjà Mersenne, au reçu du premier manuscrit en novembre ou décembre 1640, avait fait la remarque que des deux questions annoncées dansée titre, £"ji:wience de Dieu et Immortalité de l'Ame, la seconde n'était point traitée''. Descartes en convenait; mais comme il espérait encore se rendre la Sorbonne favorable, il maintint ce titre, quoique inexact, en tête de la première édition. Pour la seconde, il n'avait plus à garder les mêmes ménagements, et se contenta de mettre Existence de Dieu, et Distinction de l'Ame et du Corps. C'était, selon lui, tout ce que la philosophie pouvait démontrer, et cela suffisait d'ailleurs comme fondement de la religion. Mais la métaphysique de Descartes, en dépit des apparences, avait un tout autre objet : à savoir, de fournir les fondements de la physique. li le dit en propres termes à Mersenne ; mais il ne le dit qu'à lui, et en lui recommandant le

a. .I.-A. Bannius Conftantino Hugenio, Harlemi, 4 Non. April 1642: « Cùm nuper mihi cum Heroe Defcartefio fermo elTet de Muficà ad » fyllematis perfefti normam exigendâatque excolendâ, vifum fuit fapien- » tiflimo fodalitio Defcartefii fententiam fequendam : ut primùm aliquod » fpecimen meœ Muficac linguà vernaculâ ederem, antequam inflitutio- » num muficarum veftigium in manus cujufquam veniret. Imo fuade- » bant, ut poëtarum vernaculorum verfus eum in finem feligcrem... » Praevenii me Elfevirius Typographus Amftelodamenfis, qui antehac » ab amicis inftrudus & domi meae Defcartefio de libro illius recudendo » conveniens, tam officiofe operam fuam obtulerat, ut eodem momento » illi muficee meœ typographiam quantocius aggrediendam dedicere non » polTem. . . » (Musique et Musiciens au XVII" siècle, par Jonckbioct et Land, Leyde, 1882, ps cxix et p. cxx.)

b. Tome III, p. 265-266 : du 24 doc. 1640. Tome VII, p. 127-128. Voir les titres comparés, ibid., p. xviii et p. i.

Méditations. 30^

secret». Aux yeux des théologiens, dont il brigue pour le moment les suflFrages, il défend la cause de Dieu, rien de plus. En réalité, il joue un double jeu : il veut gagner la partie sur le terrain de la métaphysique d'abord, et attirer ses adversaires, sans que ceux-ci s'en doutent, sur le terrain de la physique, où ils devront reconnaître qu'il a gagné également. Outre les confidences qu'il fait là-dessus au P. Mersenne, il dira, dans une lettre privée à la princesse Elisabeth, qu'il n'a consacré qu'un petit nombre d'heures en toute sa vie à la métaphysique''; et plus tard, lors d'un entretien familier avec un jeune homme, Burman, qu'il recevait à sa table dans son ermitage d'Egmond, il lui dira, au cours du repas, de ne pas faire trop de métaphysique : cela lui serait plus nuisible qu'utile ; ne trouvait-on pas, au premier livre de ses Principes, tout ce qu'il en fallait pour la physique, qui doit être l'occupation essentielle ■'P A première vue, les Méditations àt Descartes semblent ne se rapporter qu'à la religion; mais là même, encore et toujours, son arrière-pensée se rapporte à la science.

Alors pourquoi ce double jeu, qui ressemble à une comédie? J'entre en scène, avait dit autrefois Descartes, avec un masque*. Larvatus prodeo^. C'est que notre philosophe ne veut pas renouveler, à ses dépens, l'aventure de Galilée. Il sent que son cas est le même, et que sa doctrine tombe sous le coup d'une condamnation semblable". Il prend donc ses mesures, le plus habilement qu'il peut. La Faculté de théologie de Paris ou la Sorbonne est une puissance dans l'Eglise catholique, et qui vaut bien, pour un français ou un gallican, le Tribunal du

a. Tome III, p. 233, 1. 24-26, et p. 297, 1. 3o, à p. 298, 1. 7 : leures du 1 1 nov. 1640 et du 28 janv. 1641.

b. Ibid., p. 692, 1. 25, à p. 693, 1. 5, et p. 695, 1. 4 à 1. 25 : lettre du 28 juin 1643.

c. Tome V, p. i65 : du 16 avril 1648. Lire à cette même page, 1. 5 : coticlujîonum (au lieu de conclu/tonem) .

d. Tome X, p. 21 3, 1. 4-7.

e. Tome III, p. 349-350 : du 3i mars 1641.

Vie de Descartes. 39

joô Vie de Descartes.

Saint-Office à Rome. Au moins ce dernier y regardera-t-il à deux fois avant de condamner un livre qui aura d'abord reçu l'approbation de la Sorbonne. Descartes s'efforcera donc de l'obtenir, en montrant qu'il y va de l'intérêt de la religion, et qu'il s'agit des deux grandes vérités religieuses, existence de Dieu et immortalité de l'âme. Comment ne pas approuver un ouvrage qui porte ce double titre ? Cependant Descartes n'oublie pas qu'il est philosophe, et non théologien, et qu'il a en vue tout autre chose que la théologie. D'une part, il pense à la religion catholique, avec laquelle sa philosophie ne doit pas entrer en lutte ; d'autre part, il pense à cette philosophie elle-même, c'est-à-dire à sa physique, dont il veut faire accepter par avance les principes sous le couvert d'une métaphysique orthodoxe. Le pavillon, si l'on ose dire, devait couvrir la marchandise ; et Descartes tenait à la marchandise pour le moins autant qu'au pavillon.

Sans la condamnation de Galilée, nous aurions eu tout de même la métaphysique de Descartes. Mais nous ne l'aurions probablement pas eue sous la forme volumineuse qu'elle a prise avec toutes ces Objections et Réponses, qui font plus que quintupler les Méditations primitives". Le philosophe se serait sans doute contenté de nous donner les cinq ou six feuilles d'impression, qu'il avait rédigées en 1629 dès son arrivée en Hollande. Au fond il eût autant aimé n'avoir pas à répondre à tant d'objections, surtout aux cinquièmes de Gassend et aux septièmes du P. Bourdin, bien qu'il l'ait fait avec sa verve coutumière. Dès l'été de 1641, il déclare qu'il en a assez, et qu'il ne répondra plus sur des questions de ce genre. C'est pour lui du temps perdu, et dont il eût aisément trouvé un emploi meilleur. Tout cela est en dehors de son plan d'études, et du programme qu'il s'est tracé ; tout cela le distrait et le détourne. C'est une

a. La seconde édition a 496 pages (plus i38 pour les 7'* objections). Les six Méditations n'en remplissent que 9 5 : tout le reste est pour les Objections et Réponses.

Méditations. ^07

tactique, à laquelle il se croit obligé, pour le succès de ses opérations principales, mais qui les retardent. Ce sont comme des ouvrages extérieurs, destinés à mettre à l'abri le corps de la place, ouvrages avancés parfois, et d'une utilité ou d'une nécessité toute de circonstance (l'explication de l'Eucharistie, par exemple), mais dont son œuvre pouvait se passer, étant complète en elle-même, et suffisamment munie et armée pour se défendre.

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