SECOND VOYAGE
Trois ans après le voyage de 1644, Descartes revint en France, Tété de 1647 : non pas qu'il y fût de nouveau appelé pour des affaires de famille, bien qu'il en eût encore quelquesunes à régler ; mais peut-être avait-il l'espoir secret d'y trouver un établissement, comme le souhaitaient ses amis. Après toutes les tracasseries qu'on lui avait suscitées à Utrecht et à Leyde, la Hollande n'était plus pour lui un séjour
a. Les Jentimens de M. Defcartes touchant l'ejfence & les propriétés des corps, oppofés à la doârine de VÉglife & conformes aux erreurs de Calvin fur le fujet de l'Euchariflie. Louis Delaville. (Le Père Valois, Jésuite.) In-i2, Paris, i68o.
Citons cependant un curieux document, tiré des Entretiens fur la Philofophie, par M"^ Rohault, dédiez à Son Altefle Sereniffîme Monfeigneur le Prince. (A Paris, chez Michel Le Petit, rue S. Jacques à la Toifon d'Or. M.DC.LXXL Avec privilège du Roy, 29 Sept. 1671. Achevé d'imprimer pour la première fois, le 5 Dec. 167 1.) La seconde édition, en 1675, donne, en guise de préface, un Difcours qui ne se trouve point dans la première, et qui n'est ni de Rohault ni de son beau-père Clerselier. On lit dans ce Difcours : « ... Les premiers Théologiens fcola- » ftiques ont cru que les efpeces du pain & du vin qui demeurent dans » l'Eucharillie étoient des accidents réels, qui fubfiftoient miraculeufe- » ment tout feuls, après que la fubftance à laquelle ils étoient attachés, » étoit ôtée. » (Page 37.) « . . .Ainli ils euffent parlé de ces efpeces facra- » mentales de la même façon que M. Rohault en parle dans fes Entre- » tiens, & M. Defcartes dans fes Réponfes aux 4""«s Objections. Et il y a » de quoi s'étonner qu'on veuille condamner aujourd'hui une do£trine » qui eft fi claire, fi intelligible & furtout fi orthodoxe, que, lorfque ces » mêmes Réponfes furent lues dans une affemblée de la Sorbonne par » V auteur même des Objeâions, elles y recurent une approbation géné- » raie, bien loin qu'on les cenfurât. . . » (Pages 39-40.) Mais le fait, s'il est exact, se passait en 1641, et depuis lors. . . Voir ci-avant, p. 290-297 et p. 3oo-3oi.
Voyages en France. 447
aussi agréable, et il l'aurait volontiers quittée. La princesse Elisabeth, absente de ce pays, mais comptant toujours y revenir, craignit de ne plus y retrouver son philosophe, et lui conseilla de bien réfléchir avant de se décider à un départ dont ses ennemis ne manqueraient pas de triompher : ils l'interpréteraient comme un bannissement". Et puis Descartes pouvait bien, à de certaines heures, en Hollande, regretter la France ; mais, sitôt à Paris, il regrettait encore plus la tranquillité de son ermitage, comme il disait, ou de son désert de Hollande, et il avait hâte de le regagner.
Cependant, en juin 1647, ^' ^^ remit en route. Le 6 et le 7, il traversa La Haye, d'où il prit le temps d'écrire à Chanut et à la princesse Elisabeth ^ Le 8, il s'embarqua à Rotterdam pour Middelbourg, Flessingue et sans doute Calais. Bientôt il s'installait à Paris, chez l'abbé Picot, comme en 1644, non plus rue des Ecouff^es cette fois, son ami ayant changé de logis, mais rue GeofFroy-l'Anier'-. Puis il refit le voyage de Bretagne, afin de visiter sa famille : le 27 juillet, il signait à Rennes des actes notariés •'. Il alla ensuite en Poitou ; il s'arrêta un peu en Touraine, chez un M. de Crenan, qui lui fit fête à son passage. Cette fois encore, ni à l'aller ni au retour, il ne paraît pas s'être détourné de son chemin pour revoir La Flèche. En septembre, il partit de Paris, et^fut de retour en Hollande pour octobre avec l'abbé Picot, qui lui tint de nouveau compagnie à Egmond jusque vers le milieu de janvier 1648".
Descartes avait profité de son séjour à Paris pour en finir avec la traduction française des Principes, déjà en cours d'impression. Il ne partit pour la Bretagne que la dernière feuille tirée, et emmena avec lui son traducteur, l'abbé Picot,
a. Tome V, p. 46-47 : mai 1647.
b. Ibid., p. 3o-58 et p. 59-60.
c. Ibid., p. 53-64.
d. Ibid.,\>. 66-67.
c. Ibid., p. 68. Au bas de la page, lire : Baillet, //, S,2-j-328, au lieu de -■'7-ji'(V. Voir encore t. V, p. lio-iii.
44^ Vie de Descartes.
à qui il avait adressé, nous l'avons vu % une longue préface, peut-être écrite à Paris même. En dehors de cet ami intime, Baillet assure que Descartes ne vit pas grand monde à son passage dans la capitale : Mydorge, Clerselier, beau-frère de Chanut, Mersenne, bien entendu, quelques autres encore. II semble bien, cependant, qu'il y vit en outre le philosophe anglais Hobbes''. Et surtout ce fut à ce voyage de 1647, plutôt qu'en 1648, que se fît sa réconciliation avec Gassend^ Rien d'irréparable ne s'était passé, et même la conduite de l'un et de l'autre, depuis les Objections et les Réponses de 1641, laissait l'espérance à leurs amis communs de rétablir entre eux
a. Voir ci-avant, p. 366-367 et p. 394-395.
b. On lit dans une lettre de Sorbière à Mersenne, datée de Leyde, 3i oct. 1647, c'est-à-dire aussitôt après le retour de Descartes en Hollande : « Informés moy, s'il vous plaift, de la fanté de M. Hobbes, que » M. Defcartes a reprefenté fort malade à fon départ. » (Paris, Bibl. Nat., MS. fr. n. a., 6206, p. 75.) Serait-ce à ce voyage de 1647, qu'il faudrait placer un dîner des trois philosophes, Descartes, Gassend et Hobbes, réunis à la table du marquis de Newcastle ? (Voir t. V, p. 118.)
c. Tome V, p. 199-200. Nous avons soutenu, en cet endroit, avec Baillet contre Sorbière, la date de 1648, au troisième voyage de Descartes. Nous n'avions d'autre garant que Baillet lui-même, qui s'en rapportait à une lettre d'Adrien Auzout, datée du 8 août 1689. Mais nous ignorons la teneur exacte de cette lettre, écrite plus de quarante ans après les événements, lorsque la mémoire d'Auzout, déjà vieilli, pouvait fort bien confondre 1647 et 1648. En définitive nous préférons 1647, pour les deux raisons suivantes :
1° Cette date répond aux indications de Sorbière, lesquelles ne sont postérieures que d'une dizaine d'années seulement. Il ne la donne pas d'ailleurs expressément, mais dans les termes que voici : « elapfo vix » quinquennio », c'est-à-dire cinq ans à peine après la polémique entre Descartes et Gassend, laquelle est de 1641 et 1642; « ...in refponfio- » nibus Gallicis ad Inftantias eodem anno editis », c'est-à-dire au commencement de 1647. (Tome V, p. 199; et t. IX, p. 198-218.)
2» Notre second texte est plus explicite encore. C'est une lettre de Mersenne à Sorbière, dont nous n'avons donné qu'une partie, celle qui est relative à la réconciliation des deux philosophes, t. IV, p. 5 1 5. Et nous l'avons domiée avec la date du MS., 5 nov. 1646. Mais ce MS. n'est qu'une copie, et la date exacte est : 5 nov. 164/, comme le prouve le commencement de la lettre, que nous avions omis, et que voici :
« Gallendus totus eft in edendâ Epicuri Philofophiâ, in fuis ad quatuor
Voyages en France. 449
la paix. Dans cette passe d'armes, les deux philosophes avaient bien cchan<;é quelques paroles un peu vives ; mais c'était en latin, et on n'avait point excédé la limite des plaisanteries permises en cette langue ; Descartes en avait dit bien d'autres à Beeckman, ce qui ne les avait pas empêchés de rester ou de redevenir amis. Gassend, reprenant la lutte, avait sans doute
» Lacnii Epiflolas Epicurianas commentariis, quos Lugdunum praeclaris » chararteribus, accurante Barancio, prcmit. »
« Cur vcrù non amicitiam lUurtriffîmi Hugcnii ambias, ut eo medio » de lingiilis conimunicemus, ignoro : cujusopc jam ad Riveium fcribo. »
« Alteruiiiiis bcncvolcntiâ vidcrc poteris aurcum Traâatum Pafchalii » de Vacuo Efficiendo, miraberifque expérimenta qux te cogant abjicere » (111* hue iilqiie fiixcras è PhiloCophià, cùm ad utrumque libellum » miferim, de qiio vedri judicent, i"*!^ fi videbitur, fcribant acutipres. Quâ » de re plurima quoque in mcis Obfervationibus non vulgaria produxi » cxperimema, donec tria vcl quatuor perficiam, omnium meo judicio » pulciierrima, quw in l'rœfatione légère poteris, fi quod exemplar ad » luas manus perveniai. » (Paris, Bibl. Nat., MS. fr. n. a., 6204, f» 293.) Vient le passage que nous avons reproduit, t. IV, p. 5i5 : « Eft autem in » aniino luo. . . »
Or le Traâalus aitreus de Pascal De Vacuo ejfficiendo, que Mersenne appelle aussi libellus. et qu'il vient d'envoyer en Hollande à Huygens et à Rivet, est le livret intitulé Nouvelles Obfervations touchant levuide, dont l'achevé d'imprimer est du 8 oci. 1647. (Voir notre t. X, p. 62S.) Il y en avait aussi un exemplaire pour Dcscartes; celui-ci le reçut par Huygens, et en accusa réception à Mersenne le i3 déc. 1647. (Tome V, p. t>S, 1. 2-3.)
De plus, Mersenne parle de son propre ouvrage, Novarum ObJ'ervatioiium tomus III, qu'il appelle siniplcmeni meœ Obfervationes. Il n'en envoie pas lui-même d'exemplaires, mais il pense bien qu'on en a reçu en Hollande par les soins de son libraire. Or cet ouvrage, dont la dernière ligne est du 8 sept. 1647, fut achevé d'imprimer le i" octobre suivant. Kt la préface, dont Mersenne parle aussi, Prœfatio, et sur laquelle il fait bien d'appeler l'attention, fut écrite entre ces deux dates, du 8 sept, et du 1"^^ ocl. i''47-
Donc la lettre de Mersenne à Sorbière est bien du 5 nov. 1647, et non pas 1648.
Cette rectification, qui ne saurait être mise en doute, ne nous sert pas seulement à iuicu.x dater la réconciliation ilc Descartes et de Gassend ; elle donne aussi une valeur singulière, nous le verrons, à cette même leiire de Mersenne, comme document décisif pour déterminer le rôle de Descartes et de Pascal dans la grande expérience du Puy-de-Doine. ViK DE Dkscartes. bj
riposté par un gros volume d'Instances, sous le titre de Disquisitio metaphysica, que Sorbière fit imprimer en Hollande pour le printemps de 1644, avant les Principes ; et on pensait que Descartes ne manquerait pas d'y répliquer. Il n'en fit rien, se contentant de quelques paroles dédaigneuses à l'endroit du nouveau livre. Il annonça seulement que, dans ses Principes, on trouverait quelques mots de réfutation, et Gassend prévenu chercha, en effet, ces deux ou trois mots, mais ne les trouva pas'\ Aussi, pour répondre à ce bon procédé par un procédé semblable, il refusa de son côté de faire des objections aux Principes de Descartes, comme il en avait fait aux Méditations. Il en fut sollicité cependant, et par plusieurs correspondants de Hollande, Bornius, Sorbière, Rivet''. A tous il répondit en s'excusant : la querelle était finie, il ne voulait pas, sans provocation, la recommencer. Il pouvait croire aussi, puisqu'on ne répondait pas à sa Disquisitio, qu'il avait le dernier mot. Descartes y répondit cependant, mais par une courte lettre adressée à un ami, et non pas à Gassend lui-même. Elle parut au printemps de 1647, dans le volume de la traduction française des Méditations, et à la place des cinquièmes Objections et Réponses, que Descartes défendit expressément d'y reproduire'-. Cela pouvait passer pour une marque de mépris; plusieurs l'interprétèrent ainsi et s'en offensèrent '' ; mais on pouvait y voir aussi la volonté de ne point revenir sur le passé, et de l'ensevelir dans l'oubli. La réconciliation n'en devenait que plus aisée. Gassend, qui était la bonté même et d'une candeur d'enfant, n'aurait pas eu la mauvaise grâce de s'y refuser, surtout lorsqu'il en eut été prié par un personnage, ami des lettres et des savants, le jeune César d'Estrée, qui fit de part et d'autre les avances et servit lui-même d'inter-
a. Tome IV, p. i53 : Gassend à Rivet, 28 janv. 1646.
b. Bornius, 20 sept., et Rivet, 3o déc. 1644. Réponses de Gassend, i" oct. 1644 et 28 janv. 1645. Tome IV, p. 146-147 et p. i52-i54.
c. Tome IX, p. 200-201.
d. Tome IV, p. iio : Rivet à Mersenne, 28 mars 1644.
VoYACiES EN France. 4^ i
médiaire. Il convia chez lui à un repas les deux rivaux réconciliés et leurs amis. Par malheur, Gassend, malade ce jour-là, ne put s'y rendre. Le repas se fit quand même; mais au sortir de table, les convives se transportèrent au logis de l'absent : là, le plus amicalement du monde, Gassend et Descartes s'embrassèrent. Aussi lorsque Sorbière, un peu plus tard, revint à la charc^e pour que Gassend attaquât les Principes, Mersenne lui répondit, le 5 novembre 1647, que c'était impossible maintenant : les deux philosophes s'étaient juré une inviolable amitié ; les témoins étaient l'abbé d'Estrée qui présidait, Mersenne lui-même et aussi Roberval, l'abbé de Launoy, l'abbé de Marolles, etc. ^.
On retrouve ces mêmes savants réunis dans d'autres circonstances, encore plus importantes. Il s'agit des fameuses expériences du vide'', auxquelles on s'intéressait beaucoup en
a. Tome V, p. 199-200.
b. Cette question, et surtout celle de la grande expérience du Puy-dc- Dôme(i9 sept. 1648), a été, pendant ces dernières années (1906-1908), l'objet d'une vive polémique, à laquelle nous avons fait allusion, t. X, p. 624-O25. C'est Pascal d'ailleurs que l'on visait principalement, et Descaries y jouait plutôt un beau rôle. Le résultat, dont on ne saurait trop se féliciter, a été de mettre sous les yeux du public un certain nombre de documents jusque-là inédits ou bien oubliés dans de vieux livres que personne depuis loni;iemps n'avait ouverts. Les principaux de ces documents se trouvent maintenant aux t. 11 et III îles Œuvres de Pascal, publiées par Léon Brunsclivicg et Pierre Routroux (Paris, Hachette, 1908). Nous avions étudié la part qui revient à Descartes, dans deux, articles de la Revue philosophique, déc. 1S87 et janv. 1S88. Nous appelions déjà l'attention sur de vieilles publications de 1647, P'"^ '^^ moins tombées dans l'oubli ; mais nous ignorions en ce temps-là trois documents mis en limiière depuis lors et qui semblent décisifs : à savoir, |o un passage de la préface de Mersenne à son livre des Nouvelles Obfervatioiis, achevé d'imprimer le 1" oct. i(>47 (voir notre t. X, p. 624-627); 2" la lettre de Descaries à Mersenne, dn i3 déc. 1647 (t. V, p. 98-100); 3° eniin la correspondance échangée entre Mersenne et Le Tenncur, de sept. 1647 à janv. i(J48 {ibiJ., p. 102-106). Ces trois documents nous permettent d'élucider la question de revendication posée par Descartes dans ses deux lettres à Carcavi, 1 1 juin et 17 aotit 1649 [ibid., p. 366 et 3yi).
France depuis deux ans déjà. L'idée première avait été rapportée d'Italie, en 1645, par Mersenne qui la tenait du principal disciple de Galilée, Torricelli. Mersenne en avait aussitôt fait part à ses amis de Paris. Il ne réussissait pas d'ailleurs à refaire lui-même l'expérience, malgré de nombreux essais, tentés avec Chanut. Pascal, tout jeune encore, fut plus heureux, l'automne de 1646, à Rouen, aidé de son père qui y résidait alors, et de quelques savants. Petit, intendant des fortifications, refit le premier cette expérience de Torricelli avec du vif-argent ou mercure. Aussitôt Pascal en imagina de nouvelles, qu'il réalisa, avec d'autres liquides, dans des verres faits exprès et de hauteur appropriée '\ C'était une belle matière à réflexion. On remplissait de mercure un tube de trois pieds environ de longueur, et fermé par un bout ; puis on renversait ce tube dans une cuvette pleine aussi de mercure ; et le mercure du tube, au lieu de descendre entièrement dans la cuvette, s'arrêtait en un certain endroit, et demeurait suspendu, laissant au-dessus de lui un espace dans le haut du tube. Qu'y avait-il dans cet espace? Y avait-il même quelque chose, et n'était-ce pas le vide absolu ? Ou bien quelque matière s'y trouvait-elle contenue, et laquelle ? Les esprits étaient très partagés. D'autre part, quelle puissance mystérieuse tenait ainsi le mercure suspendu dans le tube à une hauteur de deux pieds et un tiers environ ?
Descartes eut réponse à tout, lorsqu'il vit l'expérience, que pourtant on ne lui avait point mandée en Hollande ces deux années. Mais à Paris, en septembre 1647, ®'l® f"' réitérée en présence de plusieurs témoins, dont nous avons les noms: l'abbé d'Estrée et l'abbé de Launoy, Roberval, Mersenne et
a. Voir surtout deux publications rappelées au t. V, p. loo-ioi : 1" Lettre de M. Petit à M. Chanut; du irj nov. 1646, imprimée seulement en nov. 1647; 2» Expériences nouvelles, etc., de Biaise Pascal (permis d'imprimer, 8 oct. 1647). Les éditeurs de Pascal ont reproduit la première de ces deux pièces, Œuvres de Pascal, t. I, p. 329- 345, et la seconde, t. II, p. 53-76.
Voyages f.n France. 4^ 3
notre philosopher L'espace qui paraît vide, est, selon lui, rempli de matière subtile. Quant à la cause qui maintient suspendue dans le tube la colonne de mercure, c'est l'air du dehors, agissant comme une autre colonne qui fait équilibre à la première, en pesant comme elle sur la surface du mercure dans la cuvet,te. On pourrait s'en assurer par une expérience décisive, qui consisterait à mesurer la colonne de mercure au pied et au sommet d'une montagne assez élevée : cette colonne doit baisser à mesure qu'on s'élève (l'air qui lui fait contrepoids au dehors, diminuant de pesanteur), lit Descartes indique cette expérience à Pascal, qui, le i5 novembre 1647, donne des instructions à son beau-frère Pcrier pour l'essayer sur le Puy-de- Dôme près de Clermont-Ferrand : Périer l'exécuta, en effet, avec un plein succès l'année suivante, le 19 septembre 1648''. Pascal publia aussitôt un Récit de cette << grande expérience ». On en eut connaissance en Hollande ; mais Descartes ne l'apprit que plusieurs mois après, sans doute par des conversations. Un peu froissé qu'on ne lui eût pas envoyé à lui-même un exemplaire du Récil^ il s'en plaignit à deux reprises, dans des lettres à Carcavi, du 1 1 juin et du 17 août 164g' ; et ce furent ces deux lettres, publiées seulement en 1667, qui firent connaître après coup la part qui lui revient dans cette expérience, Pascal n'en ayant dit mot, pas plus qu'il n'avait adressé son
a. Tome X, p. 626. Le texte de Merseiinc, ici rapporte, corrige et même annule en partie notre éclaircissement, t. V, p. 106, sur la p. 100, 1. i5. Lire en outre, aux dernières lignes : été de 1645, et octobre 1645 (au lieu de i(>4(i) : voir en effet t. IV, p. 3 18.
b. Tome V, p. 100-ioti. Voir aussi GLuvres de Pascal, t. Il, p. 35o-358 et p. 363-373. — Plus tard, Gassend profitera d'un séjour à Toulon, de décembre 164') jusqu'au milieu d'avril i65o, pour y refaire la même expérience avec ses amis, à la date du 5 février i(J5o : » Gallcndi grimpa » la plus haute montagne de Toulon [le Faron, qui domine toute la ville], » avec Neuré, Biondel, Bernier, Chapelle, La Poterie, Ton l'ecretaire, » pour faire les ex[)eriences du vuide avec le vif-argent. .. [Vie de Pierre Gassendi, par le P. BoiroKiua, Paris, Jacques Vincent, 1737, p. 343.)
" c. Tome V, p. 365, 1. 18, h p. 366, I. i5, et p. 3(m, 1. 2, à p. 392, I. 1. Ces lettres n'ont été publiées, en effet, par Clerselier qu'au t. 111 de la Correspondance de Descartes, en 1667. Pascal était mort le 19 aoCit 1662.
4Ç4 Vie de Descartes.
imprimé à notre philosophe. L'oubli de Pascal ne s'explique guère, sinon peut-être par la mort du P. Mersenne, le i^' septembre 1648; il était à peu près seul à savoir le moyen de faire parvenir sûrement à son ami en Hollande les écrits publiés en France. Carcavi s'empressa de réparer l'omission : Descartes reçut aussitôt, dans une lettre du 9 juillet 1649, ^^s détails qu'il réclamait ^ Et comme ceux-ci concordaient de tout point avec ses prévisions, il se déclara satisfait, en rappelant toutefois que « c'était lui qui avait prié Pascal, il y a deux ans, » de vouloir faire cette expérience, en l'assurant du succès ». Pascal néanmoins, dans son Récit, n'ayant pas nommé Descartes, on a pu se demander si celui-ci avait bien fourni l'indication qu'il prétend, et ne s'en était pas fait un peu accroire à ce sujet. Mais une lettre, non publiée en 1667, seulement citée par Baillet en 1691, puis imprimée beaucoup plus tard, et qui demeura longtemps ignorée, confirme pleinement aujourd'hui ses affirmations. C'est une réponse de Descartes à Mersenne, en date du i3 décembre 1647, et qui permet de reconstituer suffisamment la lettre de ce dernier. Mersenne parlait d'abord d'un opuscule de Pascal, achevé d'imprimer le 8 octobre, les Expériences nouvelles, dont il envoie plusieurs exemplaires à des amis de Hollande, par les soins de Huygens ; Descartes répond qu'il a reçu le sien, de la part de l'auteur (qui cette première fois ne l'avait pas oublié) ; et il remercie''. Mersenne lui parlait sans doute ensuite des expériences du vide, et Descartes rappelle que dès l'origine on aurait dû le tenir au courant; il a peine à pardonner un tel silence à son vieil ami. Craignait-on qu'il ne fît lui-même des expériences semblables et ne s'en attribuât tout l'honneur? Il va au-devant de ce soupçon injurieux, en déclarant que, s'il lui arrive de se servir des expériences faites par d'autres, il ne manquera pas de faire savoir de qui il les tient '^ ; et cette
a. Tome V, p. 370, 1. 4-27.
b. Ibid., p. 98, 1. 2-4.
c. Ibid., p. 98, 1. Il à p. 99, 1. 8.
Voyages en France. 45 5
déclaration, qui ne nous étonne pas de sa part, est tout de même à retenir. Puis, Mersenne lui ayant sans doute parlé du projet de Pascal (car, autrement, pourquoi Descartes lui en reparlerait-il de lui-même ?), notre philosophe rappelle que c'est lui qui a averti le jeune savant de faire une telle expérience^. Il ne dit pas que lui, Descartes, en a eu l'idée avant tous, d'autant plus que Mersenne venait précisément de publier le premier cette idée comme sienne, dans la Préface de ses Nouvelles Observations, achevées d'imprimer le i " octobre 1647''. Descartes n'avait pas encore reçu, il est vrai, ce volume, qui dispensait Mersenne de lui refaire par lettre l'historique des expériences du vide ; les exemplaires ne furent envoyés en Hollande que par les libraires, et non par l'auteur lui-même ". Mais Mersenne et lui s'en étaient certainement entretenus à Paris, en septembre 1647, ^^ s® trouvaient d'accord sur cette expérience, que l'idée en fût venue à l'un ou à l'autre. Et Descartes, qui eut ensuite l'occasion de voir Pascal, lui en aura parlé, comme il l'affirme dans sa lettre du i3 décembre. Il eut, en effet, deux entretiens, dont nous avons les dates, lundi et mardi, 23 et 24 septembre, avec Pascal, et au domicile de ce dernier '^. Le fait encore est à noter : Descartes, qui avait cinquante ans passés, se rend de lui-même chez le jeune Pascal, qui n'avait pas vingt-cinq ans encore. La démarche est à l'honneur de l'un et de l'autre. Pascal, il est vrai, était malade, et Descartes vint même, le second jour, comme médecin, pour une consultation. Mais le premier jour, c'était bien le savant qui visitait un autre savant. Il se souvenait de V Essai pour les Coniques, composé par Pascal à l'âge de seize ans, et qu'on lui avait envoyé de Paris en 1640'. Et il ne gardait pas rancune au fils de l'attitude de son père,
a. Tome V, p. 99, 1. 9-12.
b. Tome X, p. 625-626.
c. Voir ci-avant, p. 449, noie.
d. Tome V, p. 71-73.
e. Tome III, p. 47, 1. 7-11. BlaiSe Pascal était né à Clermont-Ferrand, le 19 juin 1623. Il mourut à Paris, le 19 août 1662. Il perdit son père, Etienne Pascal, le 27 sept. i65i.
456 Vie de Descartes.
Etienne Pascal, dans les querelles mathématiques de i638, où ce dernier, avec Roberval, avait pris parti pour Fermât contre notre philosophe^.
Grâce à Jacqueline Pascal, nous avons un récit de leur entretien, le premier jour,'sur la machine d'arithmétique, sur le vide, sur la matière subtile. Nous n'avons pas, malheureusement, un récit semblable du second entretien, celui sans doute où fut indiquée l'expérience à faire, au pied et au sommet d'une montagne. Ce n'était pas trop de l'autorité de Descartes, pour décider Pascal à la tenter : il en était dissuadé par Roberval, convaincu qu'elle ne réussirait pas, et « que la même chose » se trouverait en haut qu'en bas ». Nous savons cela, non seulement par Descartes, qu'on pourrait suspecter, lorsqu'il parle de Roberval, mais par un autre témoin. Le Tenneur, correspondant de Mersenne ^. Ce même Le Tenneur se trouva à Clermont-Ferrand les derniers mois de 1647, et Mersenne lui demanda d'essayer, sur le Puy-de-Dôme, l'expérience qu'il venait d'indiquer dans la Préface toute récente de ses Observations, et de laquelle il attendait la solution du problème, comme il l'écrivait à Sorbière, le 5 novembres Mersenne ne savait-il point, par hasard, que Descartes avait déjà demandé la même chose à Pascal? Mais Pascal était malade à Paris, hors d'état de se transporter en Auvergne, et Mersenne ignorait peut-être que le beau-frere de Pascal, Florin Périer, pourrait lui rendre sur place à Clermont ce service. En tout cas, Pascal a raison, dans sa lettre du i5 novembre 1647'^, ^^ citer Mersenne, qui, dit-il, avait fait espérer cette expérience aux savants, puisque, sans compter les lettres du religieux à Sorbière, à Huygens, à Descartes, que nous connaissons, la Préface de ses Observations était imprimée avec le livre dès le
a. Voir ci-avant, p. 261.
b. Tome V,'p. io3 : lettre du 8 janv. 1648. Et p. 366, 1. io-i5.
c. Voir ci-avant, p. 449, note. Voir aussi t. V, p. io3 : lettre de Mersenne à Huygens, 4 janv. 1648. Quant à sa lettre à Le Tenneur, elle est perdue; mais nous la connaissons par la réponse qu'y fit ce dernier, le 8 janv. 1648 : ibid., p. 103-104.
d. Tome V, p. io2-io3.
Voyages en France. 457
i" octobre 1647. Et si Pascal ensuite ne cite pas Descartes, comme il aurait pu et dû le faire (en quoi, certes, on peut trouver qu'il est en faute), c'est sans doute qu'une simple conversation, peut-être un mot dit en passant, ne lui paraissait pas avoir l'importance d'un imprimé ou d'une lettre écrite ; et il croyait s'être acquitté envers Descartes, en lui faisant tenir un exemplaire de ses Expériences nouvelles, aussitôt parues, le mois d'octobre suivant.
Quoi qu'il en soit, Descartes se montra, en cette circonstance, à la fois le philosophe avisé, qui tourne aussitôt au profit de sa théorie de la matière subtile une expérience nouvelle; et le savant perspicace, qui indique un moyen sûr de confirmer cette expérience et d'en donner l'explication vraie. Quant à l'exécuter lui-même dans les conditions qu'il indique, il n'y pouvait songer en Hollande : le seul endroit où elle eût été possible dans ce pays plat, dépourvu de montagnes, était la ville d'Utrecht, à cause de la hauteur de son clocher*; or cette ville lui était interdite, et il ne pouvait plus s'y rendre sans danger pour sa personne. Mais il n'oublia pas les conversations qu'il avait eues avec Pascal, et cet épisode nous apparaît aujourd'hui, encore plus qu'à lui-même, en raison des découvertes scientifiques qui suivirent, comme le fait capital de son voyage en France l'année 1647.
a. Il avait envoyé cette hauteur à Mersenne, « très exaélement mefurée : » 35o pieds de Roy iuftement, en contant le coq qui eft delTus, & ce » coq mefme auec la pomme qui le fouftient eft haut de 16 pieds & » 7 pouces ». Lettre du 23 août i638, t. II, p. 33o-33i. — Pascal avait fait à Paris l'expérience du vide « au haut et au bas de la tour S. Jacques » de la Boucherie, haute de 24 à 25 toises ». [Œuvres, édit. Léon Brunschvicg et Pierre Boutroux, t. II, 1908, p. 368.) La tour d'Utrecht, étant plus du double de hauteur, n'en aurait que mieux convenu. On devait l'utiliser plus tard pour d'autres expériences. Le 27 août 1661, R. Moray écrivait à Ch. Huygens: « le voudrois auffi fçauoirfi vous auez » iamais pris la peine de mefurer mechaniquement la proportion de » l'augmentation de la vélocité des corps dcfccndans, ou tombans de » grande hauteur. Si vous iugez qu'il vaille la peine, il me femble que » vous en pouuez auoir une fort bonne commodité pour en faire les » experiments, fur le clocher d'Utrecht. » (Œuvres de Christian Huygens, t. III, p. 3 17-3 18.)
Vie de Descartes. 58